LETÏIIE D'UN CHAUFFEUR DE TAXI
Mon cher cousin Victor,
La présente est pour te donner de mes nouvelles. Je me porte toujours bien. J'espère qu'il en est de même à Lyon, que ta femme est en bonne santé, et que ton petit garçon est remis maintenant de sa coqueluche. Tant qu'à votre commerce de vins, je n'ai rien besoin de vous souhaiter là-dessus, puisque, grâce à Dieu, tant plus ça va, tant mieux que ça marche. 11 n'y a aucun danger à te l'écrire, puisque, ce faisant^ je n'arrête pas de toucher du bois, le bois de mon porte-plume.
Pour moi, en ce qui me concerne, je ne suis pas enchanté d'être revenu à Paris, ni de mon nouveau métier de taxi-auto. Je ne peux pas
dire que la recette va mal. J'ai un bon (iacre qui ne me donne pas d'aria et ne me mange pas excessivement d'essence. Et puis, tu sais que pour la conduite d'une voiture je n'en crains pas un. Mais la seule chose qui ne me satisfait pas, et je nji'empresse de le dire, c'est la question des rues de Paris, où je continue à m'embrouiller dans mon chemin. Et pourtant j'ai demeuré à Paris pendant dix ans, du temps que je menais une voiture de livraison pour la Grande Parfumerie. Seulement je n'allais que dans certains quartiers et pas du tout dans les autres. Mais, maintenant, avec mon taxi-auto, je me vois obligé de rouler dans toutes les directions.
Tu ne peux pas t'imaginer, mon cher \'ictor, les ennuis que cela me fait, et combien j'ai de l'envie pour presque tous mes collègues, dont une bonne partie c'est ancien cocher. On a beau leur dire n'importe quelle rue, place ou passage, ils y vont tout carrément, tandis que moi, bien des fois, sur l'adresse qu'on me donne, je ne sais même pas si c'est à droite ou à gauche, s'il faut tourner ou ne pas tourner pour partir.
LETTRE D UN CHAUFFEUR DE TAXI ii
Ce n'esl rien de le dire, ce que je suis tourmenté en station, quand je vois des clients arriver, et que je suis à me demander si c'est des clients pour des quartiers très loin que je ne connais pas. Quand je les vois avec des sacs de voyage, je suis un peu plus tranquille, parce que je me dis que c'est pour des gares, et que les garesjesaisàpeu près où les trouver. Mais quand ils me donnent un nom de rue que je ne sais pas, je suis gêné, mon pauvre Victor, je voudrais rentrer sous terre, moi et ma voiture. Comme de juste, je ne puis m'adresser à un sergent de ville ; tant qu'à regarder mon petit livre, je n'ose pas, rapport au client qui verrait bien que je ne suis pas au courant.
Alors, qu'est-ce que tu veux? j'aime mieux rester au débit de vins ; on a quatre, cinq débits où Ton se retrouve entre copains ou bien des messieurs du quartier avec qui l'on fait la manille. Je reste au débit le plus que je peux, et quand je suis seul chauffeur présent, je réponds que je suis en train de déjeuner. C'est très commode le déjeuner, pour le mécano comme moi. ïu comprends qu'on ne peut pas dire : « Je vais relayer », Alors on dit
qu'on n'a pas déjeuné ou pas dîné. C'est donc ce que je dis toutes les fois que le client ne me revient pas.
Justement comme je suis en train de t'écrire, il entre des clients sans arrêter dans le débit où je suis du moment. Comme je veux qu'ils me laissent tranquille, je fais celui très occupé à une correspondance pressée. Alors ils s'en vont, et, en cas qu'ils reviennent, je t'écris donc tout ce qui me passe par la tête.
Par exemple, les plaintes des clients. On se plaignait beaucoup que les cadrans des taxis ne soyent pas éclairés assez. Maintenant il y a de petites lanternes. Avant, toutes fois que tu voulais voir le chiffre, fallait premièrement que tu décroches ta lanterne, que lu la mettes tout contre le cadran. Rogne du «lient qui poireautait sous la pluie. Le fait est que ce n'est pas réjouissant de se payer un taxi pour aller vite et ne pas se mouiller, et d'attendre sous sa porte le règlement de l'auto.
On se plaint aussi que les vitres des portières sdnt tout ce qui est au monde de plus difficile à fermer. De mon siège, j'entends les clients qui sont à tirer sur la courroie pour
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remonter la vitre. Elle retombe les trois quarts du temps. C'est un vrai tour (V adresse. Quand on s'est payé un taxi pour ne pas attraper le rhume ni les courants d'air, ce nest vraiment pas l'occasion de se trouver ainsi entre deux vitres pas fermées.
La raison qui les fait crier aussi, c'est cette autre difficulté de paijer au mécano. Il y a des autos où on leur parle, comme dans les autos de maître, par un tube qui part de riulérieur. Mais, pour la plupart, rien de tout cela. Tu dois, toi, client, une supposition que tu changes l'itinéraire, pour en avertir le mécanicien, tu dois donc faire tomber devant toi et derrière le siège une vitre (jui ne fonctionne jamais. Alors on passe la tète à la portière. On esquinte son tube à huit reflets. Tu parles que cales fait fumer. Ça ne diminue peut-être pas le pourboire; ce qui est sûr, c'est que ça ne l'augmente pas non plus.
Mais tout cela n'est rien, vois-tu, Victor, auprès de l'ennui de ne pas connaître les rues. C'est la chose vraiment insupportable, et j'ai parfois envie de tout envoyer promener et de venir à Lyon te demander une place de
g-arçon. Sois tranquille, ce ne sera pas de sitôt cependant. J'ai encore quelques petites économies que je ne mange pas trop vile. Et puis, aux cartes, je gagne plutôt que je perds. D'autant plu^ qu'on a fait une convention avec les joueurs. Quand un client arrive nous demander à l'entrée du débit, on a le droit de se lever et d'annuler le coup. Moi, c'est ce que je fais toujours quand j'ai de mauvaises cartes.
Sur ce, mon Victor, je te quitte. Il ne vient heureusement pas de clients du moment.
Dire qu'hier au soir j'ai fait au moins trois lieues dans Grenelle à chercher une rue que je ne trouvais pas. Heureusement que mes colis étaient étrangers. Ils se sont laissé trimballer gentiment. Arrivés à destination, ils m'ont payé tout ce qui était marqué sur le cadran, en faisant un peu la figure. Moi, j'ai empoché et je leur ai dit bonsoir.
Je te serre la main.