UN INVITÉ
Je lui demandai néanmoins la permission de me coucher. J'étais dans mon lit depuis dix minutes à peine, quand la porte s'ouvrit et Arturel entra dans ma chambre, en costume de voyage.
— Voyez-vous, mon cher, je vais vous parler avec franchise. Vous vous rétablirez vite, je l'espère, mais j'ai vu qu'il y avait des ornières sur votre court de tennis. Votre billard et votre auto vont être en réparation. Votre cheval est indisponible. Vous n'avez plus d'épées. Dans ces conditions, la vie serait impossible chez vous pour un homme de sport comme moi. Je serais comme une âme en peine, et je vous gênerais plutôt...
... Ah ! j'oubliais, dit-il. Pour lire en chemin de fer, je prends un livre que j'ai trouvé dans votre bibliothèque... »
Et je m'aperçus le lendemain qu'il avait emporté un volume relié en maroquin plein, avec les armes et l'ex-libris d'un fameux bibliophile, un livre unique, le plus bel et le plus précieux exemplaire de ^fanon Lescaut...
Je n'aime pas beaucoup la promenade eu auto. Je n'aime que le voyage, l'expédition, l'aventure. Aussi préféré-je la voiture découverte à la limousine. La limousine est plus confortable. On peut y monter avec son chapeau de paille et sa canne à la main, et l'on en descend six heures après, tout frais et tout propre, comme si rien des trois cents kilomètres ne s'était passé. Pour la voiture découverte il faut s'équiper, se couvrir de plusieurs pardessus, si bien qu'à l'arrivée on fait des effets de clown, en se débarrassant de ses vêtements superposés. Les lunettes vous donnent des yeux de gros insectes. Les visages perdent leur expression, narquoise ou bonhomme, enjouée ou mélancolique, pour s'uniformiser, comme le visage de fer des
anciens chevaliers. Mais c'est précisément cet attirail liorridque qui séduit nos âmes juvéniles. On n'est pas toujours à son aise clans l'équipement de chauffeur. Le pardessus que l'on avait endossé immédiatement sur son veston et recouvert de toiles, peaux ou caoutchoucs divers, n'était pas fait à l'orig-ine pour ce rôle subalterne de pardessons. Bien que déchu de sa fonction prédominante, il a gardé ses entournures larges qui se trouvent resserrées et bridées par les entournures pas assez larges des ulsters. Le sang n'attendait que ce prétexte pour mal circuler. Les bras s'échauffent, s'engourdissent, se changent en fourmilières. Pour comble de malheur, les trois mouchoirs de poche dont on s'était muni sont restés dans une poche de veston. Pour les aller chercher, il faut défaire le soigneux emballage, ouvrir toutes ces carapaces que Ton refermera mal, en se trompant dans ses calculs, si bien qu'un bouton du troisième vêtement entrera indûment dans une boutonnière du deuxième. On y renoncera, désespéré ; une bise sinueuse pénétrera dans les ouvertures mal jointes et vous refroidira les côtes.
Les plaids et couvertures nous réservent mille petites contrariétés. D'ailleurs, depuis mon enfance, je n'ai jamais vécu en bonne intelligence avec les couvertures. Je n'ai point oublié les luttes mémorables que j'ai soutenues, pendant de longues nuits dhôtel, contre des couvre-pieds taquins et rétifs qui disparaissaient dans la ruelle et jusque sous le lit.
La couverture frangée dont on s'entoure les jambes, quand on est sur le siège de devant fait preuve des mêmes velléités d'indépendance. On a beau s'emmailloter soigneusement au départ, comme un cocher d'omnibus, au bout de très peu de temps le paquet se défait par le bas; un morceau de couverture pend au dehors de la voiture, et le sportsman énergique conçoit tout à coup de grandes craintes pour ses pauvres pieds frileux. J'en connais un qui renonce aux couvertures et qui arme ses jambes de ces gouttières en cuir solide qui servent de bottes pour la chasse au marais.
... Puisque je m'occupe aujourd'hui de
CHIFFONS... Ho
mode pratique, j'aborderai résolument la question de la coiffure.
On ne peut refuser aux coiffures des chauffeurs le mérite de la variété. C'est inouï ce qu'ils peuvent arriver à se mettre sur la tête, depuis le vieux chapeau de pêcheur jusqu'au passe-monlagne, qui donne un si bel aspect mérovingien à ceux qui ont de belles moustaches blondes.
J'ai rapporté de Ryde (île de Wight) une casquette anglaise qui n'a rien d'excentrique, mais qui est simplement admirable par l'ampleur raisonnée des proportions. Et puis il y a, à l'intérieur, la marque du chapelier, que je montre de temps en temps à mes compagnons de voyage. Tout le monde sait que l'air de l'île de Wight donne à tous ceux qui l'ont respiré un aspect indélébile d'élégance et de fashion. Il suffit de parler d'un voyage en cette île, et de placer aux bons endroits les noms de Ryde, de Cowes, pour acquérir un grand prestige aux yeux de beaucoup de Parisiens.
A côté de ma casquette anglaise, toutes les autres casquettes semblaient des coiffures de camelot, La seule chose qui me manquait.
c'était de ne pas fumer. Une casquette anglaise se conçoit difficilement sans une pipe qui ne quitte le coin de la bouche que pour aller remplir et armer le poing gauche du fumeur. Le fumeur et sa pipe ne se détaillent pas. Il faut un tremblement de terre pour les séparer.
Cette étude ne serait pas complète si l'on ne s'occupait pas également des modes féminines. Le travail de préservation du teint a conduità des précautionsextraordinaires. Tous les jours nous devons à l'imagination des inventeurs un nouveau projet de scaphandre ou de cage en mica pour protéger le visage des dames. Quelques-unes n'hésitent pas à se couvrir le visage d'un masque en peau. ,0n dirait des personnes qui ont été vitriolées le mois précédent, et qui effectuent leur première sortie. D'autres dames, moins compliquées et moins craintives, se contentent d'une paire de lunettes. Alors elles ont l'air de grand'mères extrêmement précoces, comme dans certains théâtres oii de très jeunes femmes, maquillées en conséquence et ornées
de cheveux blancs, serrent dans leurs bras.» en l'appelant leur fille chérie, une petite ingénue quinquagénaire.
L'automobile a remis la gaze à la mode. Les gazes, les tulles, les mousselines de soie voltigent autour des dames, afin de permettre aux hommes de dire des choses jolies et bien connues, notamment de comparer à des nuages ces étoiles tlottantes et légères.
Décidément, toutes ces considérations nous font comprendre que la limousine ne remplacera jamais complètement la voiture découverte. Dans la limousine on peut monter en vêtements de ville. Pour l'auto découverte, 'Xposée à la poussière, à la boue, il faut un accoutrement, un déguisement. Et il n'y a pas de plaisir plus grand que celui de se déguiser. Je me souviens de la joie que j'ai eue à passer en robe mon premier examen de droit.