UN INVITÉ
J'avais rencontré chez des amis communs Arthur Arturel. Nous avions parlé sport. Et j'avais été tout à fait séduit par la fougue de ce petit quadragénaire passionné qui me dit son goût pour l'auto, pour l'équitation, le tennis, l'escrime et le billard. « — Alors, vous considérez, monsieur Arturel, le billard comme un sport ? — Comment, si c'est un sport? C'est un des plus beaux et des plus nobles. »
J'invitai Arturel à passer deux jours à la campagne, dans la villa très bien installée que je venais d'acquérir. Arturel accepta d'emblée, et je le vis débarquer le premier juillet, c'est-à-dire une semaine à peine après le jour de mon arrivée.
— Ah ! quelle bonne idée vous avez eue !
/b SUR LES GRANDS CHEMINS
Vous resterez bien huit jours avec nous, n'est-ce pas?
— Quinze! nous dit-il avec bonne humeur. J'avais un petit travail à terminer. Et je
priai Arturel de faire un tour dans le jardin, en m'atlendant. Dans une demi-heure je serais tout à mon invité.
— Tennis? lui demandai-je.
— Tennis.
— Dans vingt minutes je suis à vous.
Vingt minutes après je le retrouvai au tennis. II avait simplement ôtéson veston et son gilet. Il avait gardé ses bottines à talons et courait avec animation sur mon tennis en terre battue, dont rétablissement m'a coûté deux mille francs.
Par timidité je n'osai pas lui faire d'observation. Je pensai qu'il n'avait pas apporté de chaussures spéciales, et je n'en avais pas à lui prêter. Je jouai avec lui le single qu'il me proposait. Je lui laissai 1^ meilleure place, afin qu'il ne songeât pas à changer de côté et que le désastre se limitât à la moitié du court.
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Mais il tint essentiellement à changer tous les trois jeux, selon la règle la plus répandue.
Préoccupé, je me laissai battre, et j'eus l'ennui de le voir triompher avec morgue. Je l'emmenai tout de suite au billard, pour prendre ma revanche, et je constatai, dès les premiers coups, qu'il était assez médiocre joueur... Mais comme il tenait à me donner de lui-môme une haute opinion, il risqua des coups de professeur. Il essaya un massé extraordinaire et réussit à faire un bel accroc dans le tapis.
Il faut vous dire que depuis huit jours j'avais remplacé mon tapis usé par ce beau tapis neuf, d'un vert et d'une qualité de drap également admirables.
— C'est la première fois que ça m'arrive, me dit-il.
On vint me chercher à ce moment-là pour parler à un fermier. J'en avais pour quelque temps. Je m'en excusai auprès de M. Arturel.
Pendant ma conversation d'affaires, j'entendis à un moment donné un furieux bruit de lames dans ma salle d'escrime, qui se trouvait juste au-dessous de mon cabinet de travail.
— Qu'est-ce que c'est que ce potin ? de-
mandai-je à un jardinier qui travaillait sous mes fenêtres.
— C'est ce monsieur qui fait de l'escrime avec le valet de chambre.
Au bout de quelques instants le bruit cessa. Je vis Arturel qui se promenait dans le jardin.
— Déjà fini, cet assaut ?
— Forcément, me dit-il. J'ai cassé toutes vos lames... Ah! c'est que je tape dur, ajouta-t-il. C'est regrettable que vous n'ayez plus d'épées. Je vous aurais montré ça !
Il était temps d'aller déjeuner. Mon affaire avec le fermier était plus compliquée que je n'avais cru. Elle exigeait pour l'après-midi une visite à la ferme. Je dus m'excusef" auprès d'Arturel.
— Allez, allez, me dit-il. Je saurai bien me distraire.
Et il ajouta :
— Soyez tranquille...
Etais-je si tranquille que cela ? Je partis à la ferme dans ma voiturette et je m'occupai
UN IN VIT K 'y
démon aiïaire le plus rapidement que je pus. Mais ce fut assez long tout de môme. H y avait un inventaire à établir, des travaux de réfection à évaluer avec un maçon et un architecte. Quand je pus rentrer à la maison, il était près de quatre heures. Tout à coup, de mon auto, j'aperçus à l'horizon un cheval qu'un piéton tenait par la bride. Le groupe avançait très doucement. Au fur et à mesure qu'il s'approchait, une certaine inquiétude montait en moi. A deux cents pas, plus de doute. C'était Zeus, mon pur-sang alezan, que traînait M. Arturel.
Zeus marchait avec difficulté. M. Arturel était couvert de poussière.
— 11 est un peu couronné ! me cria-t-il, mais avec des pansements à l'eau blanche," il y paraîtra à peine. Il a une certaine gène dans les jambes de derrière. Des douches, des douches et des douches... Moi, je suis presque vétérinaire, et je donnerai à vos kjommes toutes les instructions nécessaires. J'arrêtai ma voiturette et je descendis avec le mécanicien pour examiner le cheval. Je dis à mon petit mécanicien de le ramener au chcUeau. Je me tournai ensuite du côté d'Ar-
turel pour lui dire que nous allions rentrer en auto.
Mais il était déjà installé au volant.
— Voyez-vous, me dit-il, il n'y a que l'auto. Evidemment, j'aurais mieux aimé trouver chez vous une grosse voiture. Mais ce petit outil est charmant. Vous avez dû payer cela dans les six mille ?
— Huit mille cinq cents.
Il savait conduire, mais il était surtout préoccupé de conduire avec maestria. Arrivé devant la grille, il exécuta un virage étonnant et vint buter dans un des piliers de l'entrée.
La violence du choc m'avait précipité à terre. Je me fis une belle entaille au front... Je me relevai cependant et je regardai les dégâts. Arturel était resté sur le siège, sain et sauf. Le volant, assez loin de .sa mince poitrine, ne l'avait pas touché... Le radiateur de la voiture était défoncé, et un phare était en miettes.
Arturel regarda ma blessure.
— Superficiel, dit-il avec satisfaction, superficiel.