‹ Sur les grands cheminsChapitre 18 sur 66 · P. PLAN DE PARIS · texte numérisé non relu

P. PLAN DE PARIS

laisser du temps, pour qu'ils puissent égaler ces vieux cochers extraordinaires qui nous conduisent sans hésitation dans n'importe quelle rue par le chemin le plus court. Je les admire beaucoup, moi qui, comme toutes les personnes qui sont nées en province, ai la prétention de « connaître mon Paris ».

Les Parisiens connaissent leur quartier, mais le reste est trop loin... C'est un hommage implicite qu'ils rendent à leur ville natale ; ils la considèrent comme trop immense pour admettre qu'un seul individu soit capable de l'explorer... Par contre, à Besançon, oùj'ai vécu jusqu'à l'âge de douze ans, il y avait entre mes oncles et mes cousins des tournois de science, sur le sujet inépuisable des rues de Paris.

C'est au spectacle de cette noble émulation que j'ai grandi et que j'ai senti pousser en moi le désir d'étonner ma famille par ma précocité.

Aussi, quand nous vînmes visiter l'Exposition de 1878, je passai toutes mes journées sans sortir de ma chambre, à étudier le plan de Paris. De nos jours, bien que plus averti de la gravité de la vie, et plus préoccupé des questions sociales, je m'amuse encore tout

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autant à « pousser des colles » à des amis, à leur demander s'ils connaissent la rue lialtard ou la place de Budapest.

De vous à moi, la rue lialtard est cette artère spacieuse qui traverse les Halles Centrales, et la place de Budapest se trouve rue d'Amsterdam, en face l'arrivée des trains de grande ligne.

Il est également utile de savoir, pour briller dans les réunions mondaines, que la cité Malesherbes est dans la rue des Martyrs, assez loin par conséquent du boulevard Malesherbes, près duquel des esprits superficiels auraient des tendances à la situer...

Mais encore, ma connaissance du plan de Paris, si remarquable soit-elle, ne s'étend qu'à des quartiers centraux. Je suis très sec sur Belleville, Charonne, les Gobelins. Ce sont des pays aussi attirants pour moi que le Canada et les rives du Meschacébé. Mais ils sont encore plus inaccessibles. Y aller à pied, je n'y songe pas. En taximètre, je ne suis pas assez riche. Les tramways, omnibus et métros ont des itinéraires fixes, qui ne conviennent pas à mon âme vagabonde. Non, je vous dis, je n'ai pas de moyens de transport.

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Je ne vais pas en vélo dans Paris, parce que j'ai peur. Les mécaniciens ne seront jamais capables de trouver leur chemin... Et je n'ai pas le plaisir de connaître d'aviateur. Quand je ne retrouve pas mon chemin, je ne crains pas .de demander un renseignement à un serg^ent de ville. Je n'y mets aucune vanité. Il y a des gens qui ne peuvent s'y résoudre qu'à la dernière extrémité. Je faisais dans le temps des promenades à pied avec un gentilhomme qui, pour rien au monde, n'aurait voulu demander sa route à qui que ce Mt. C'était un baron de la Saintonge, indomptablement orgueilleux. A la campagne, dans un pays inconnu, il aurait cru déchoir s'il se fût adressé à quelque vilain pour éviter de s'égarer. Il lui eût semblé que, même en exigeant un renseignement d'une voix bien hautaine et bien impéralive, il avouait son infériorité au rustaud interrogé. Alors, quand il ne reconnaissait plus son chemin, il devenait tout à coup maussade. Il continuait à marcher d'un pas décidé, mais avec une mauvaise humeur évidente.

Il n'était venu qu'une l'ois à Paris. Il y avait passé huit jours pour régler une, suc-

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cession. 11 était allé le soir au théâtre. L'aprèsmidi il n'avait pas eu le loisir de visiter la ville, son temps étant pris tout le matin et lout l'après-déjeuner, par des notaires et des banquiers.

lia contre Paris une hostilité inexpliquée. Paris est comme une personne qu'il ne connaît pas, qui l'intimide et l'effarouche.

Une nouvelle succession l'a obligé à revoir l'autre jour la ville ennemie. L'affaire était très compliquée. Il fallait visiter rapidement une grande quantité de personnes.

Il arriva donc la semaine dernière avec une liste d'adresses, bien soigneusement écrites... Puis il prit, au sortir de l'hôtel, un cocher qui le conduisit successivement chez chacune de ces vingt ou trente personnes.

Il m'avait vu en arrivant et aurait pu me demander des indications pour aller chez tous ces gens en faisant le moins de chemin possible. Mais il évita soigneusement d'avoir recours à moi. Il aurait pu aussi consulter un plan, mais je pense que de sa vie il n'en a regardé un. Il est probable qu'il n'est pas très fort pour lire une carte, et, bien entendu, ne voudrait pas se faire aider par quelqu'un.

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N'oublions pas cependant que c'est un homme assez méthodique. Il modifia la liste de ses visites en suivant un ordre rif>oureux,^ qui n'était autre que l'ordre des numéros des maisons où il devait se rendre.

C'est ainsi qu'il alla d'abord au 6 de la rue Drouot, puis au 12 du boulevard Saint-Michel. Il revint sur ses pas pour aller au 20 du boulevard des Italiens, et retourna sur la rive gauche, au 24 de la rue Jacob, pour revenir au 28 de la Chaussée-d'Antin.

Quand, à la fin de la journée, il se retrouva devant son hôtel, il détestait Paris plus que jamais... Il avait traversé quinze fois la Seine, et son taximètre marquait une petite fortune.

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