L'UTILE ET L'AGRÉABLE
Mon ami Ludovic a trente ans à peine.
C'est un joli garçon qui a de jolies rentes et qui est marié à une jolie femme. Tout est joli chez eux et agréable. Ils ont un joli appartement, de jolis meubles et de jolies amitiés.
Tout de môme, notre ami Ludovic à un défaut. Vous pensez bien que nous l'avons cherché dès le premier jour, mais nous n'avons fini par le trouver que lorsque nos relations sont devenues plus intimes. C'est un défaut très caché sous du vernis, et il faut être un habitué de la maison pour l'apercevoir... Ludovic, jeune, riche et élégant, est un peu rapiat.
Mais il n'a pas l'avarice grossière d'un Harpagon, l'avarice qui s'étale et qui fait de
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l'avare un être maladif et insociable. Ludovic est un avare honteux. Son avarice se décèle à des petits riens ; elle est sournoise et machiavélique.
Au théâtre, qui est-ce qui s'éloigne d'un air distrait au dernier enlr'acte, au moment où l'ouvreuse, frappant à la porte de la loge, réclamera ses honoraires?... Ludovic, certes, n'est pas de ces élourneaux qui, pour aller faire visite à des dames, choisissent toujours cet entr'acle dangereux.
Chez lui il se montre un amphitryon plein de faste. Il se promène avec une belle boîte de cigares largement ouverte. Il sait très bien que la seconde tournée n'est pas obligatoire, mais pour rien au monde il ne voudrait paraître manquer de munificence et il est rare qu'il ne nous offre pas* un second cigare... mais à un moment oii le premier est encore assez loin de sa fin ; ce qui met l'invité dans une position très délicate.
Comment sommes-nous parvenus à décider Ludovic à acheter une automobile, une confor-
table vingt-quatre chevaux dans laquelle nous avons fait un beau voyage de cinq semaines?
Il faut dire que nous avons eu une grande alliée, notre amie Renée, la charmante et subtile femme de Ludovic. Gomme elle a bien choisi son moment pour parler de la chose! Comme elle a su engager à propos la vanité de son mari !
Ce fut à un dîner que le projet fut mis en avant et qu'on le discuta. La première impression ne laissa pas d'êlre eflrayante... Il semblait que Ludovic fût devenu tout à fait étranger à notre conversation. Il continuait à manger paisiblement, le visage presque souriant. Mais on sentait qu'il devait bien souffrir ! On s'empressait de répondre à toutes les objections qu'il ne formulait pas, afin de le désarmer et de le laisser sans défense au moment où, les invités partis, la puissante Renée lui livrerait l'assaut final.
Nous parlâmes négligemment de ces voitures automobiles qu'on peut avoir par des relations à des conditions excellentes et qu'on revend, après s'en être servi trois mois, avec une perte extrêmement légère, parfois même avec bénéfice. Quant aux pneus, on connaissait des
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combinaisons merveilleuses pour les empêcher de crever, de nouvelles inventions... Puis on prendrait des routes sûres, maternelles... Le moteur, dans ces nouvelles voitures, ne bougeait jamais. Aucune réparation... De nos jours on fait vingt mille kilomètres sans resserrer un écrou...
Le voyage serait exquis. On n'agirait pas besoin d'aller coucher dans les hôtels somptueux ; non, plutôt dans ces petites auberges bon marché où Ton est si bien, où l'on mange de la cuisine saine ; chacun, bien entendu, paierait son écot... Et finalement on ferait une sérieuse économie en n'allant pas passer l'été dans un ruineux port de mer.
Puis nous changeâmes de conversation, pour ne pas risquer de compromettre notre aflaire par des paroles imprudentes. Et nous nous en remîmes, pour le reste, à la femme de Ludovic, à la compagne de notre ami, à Télernelle Dalila. La voilure avait d'abord été toute petite : douze-chevaux à peine. Dalila, le soir, parla d'une seize-chevaux, et, le len-
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demain, Ludovic se rendit dans un garage, où il marchanda des vingt-chevaux. Le marchand, habile, lui plaça une vingt-quatre-trente.
Pendant trois semaines, Ludovic avait été assez réservé avec nous, poli certes, comme à son ordinaire, mais un peu froid. Il était évidemment très torturé... Puis, la semaine qui précéda le départ, son visage s'éclaira... Notre ami redevint cordial et amène. Il y avait quelque chose d'énigmatique dans sa vie. Il .sortait beaucoup le matin, et l'après-midi faisait encore de mystérieuses démarches...
Enfin, l'important était qu'il eût retrouvé sa bonne humeur; nous ne cherchâmes pas plus loin.
Le matin du départ, nous avions rendezvous devant leur maison. On avait essayé la voiture et, les deux ou trois jours précédents, elle avait donné toute satisfaction. Il était convenu qu'on s'en irait à sept heures du matin, qu'on arriverait à Orléans pour la première étape. Nous ne voyagerions que le matin ; l'après-midi, on visiterait les églises et les
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curiosités des villes. Nous avions emporté de légères valises que nous avions placées sur le toit delà limousine. Renée, très ardente, était déjà installée dans la voilure, bien avant son mari, que nous vîmes descendre au dernier moment, porteur d'iine boîte mystérieuse et qui paraissait assez lourde. Il la plaça dans le coflre de la voiture, répondit évasivement à nos questions, laissa entendre qu'il s'occupait de numismatique, qu'il avait là de vieilles monnaies.
Il utiliserait son voyage pour faire des recherches dans les villes...
Nous savions qu'il n'aimait pas à être taquiné, et comme nous n'étions pas, en somme, très anxieux, nous ne lui posâmes pas d'autres questions, pensant bien que tout se découvrirait un jour et qu'il nous donnerait lui-même la clé du mystère.
Le voyage se poursuivit sans encombre. La voiture marchait bien. Les pneus ne crevaient pas trop. Nous arrivions dans les villes régulièrement vers l'heure du déjeuner, que nous prenions naturellement dans les bons hôtels, et non dans les petites auberges. Après le repas, Henée, l'autre invité et moi, nous allions
visiter la ville, pendant que Ludovic s'éloignait de son côté, sa boîte sous le bras.
Pendant deux ou trois jours nous cherchâmes, sans nous fatiguer, quelques explications, puis nous pensâmes qu'il préférait ne pas visiter les monuments pour ne pas donner de pourboire au gardien. Il était assez maniaque pour cela.
Nous remarquions seulement qu'il évitait de nous rencontrer dans les rues et qu'il s'en allait toujours obstinément du côté opposé à celui que nous prenions. Il s'enquérait même soigneusement de notre itinéraire...
Un jour, dans une \ille du Centre, nous avions loué un landau pour aller visiter un château qui se trouvait à trois ou quatre kilomètres de là. Nous n'avions pas voulu remettre l'auto en marche, le mécanicien ayant une petite réparation à effectuer.
Il arriva qu'à quelques centaines de mètres de la ville une roue de notre vieux landau se brisa. L'accident n'eut pas pour nous de suites funestes, mais il nous obligea à renoncer à notre excursion et à revenir à pied à la ville.
Or, voilà qu'en passant dans une petite rue,
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mon camarade, qui marchait à quelques pas en avant, revint précipitamment sur ses pas, très étonné... Il avait aperçu dans un petit magasin de quincaillerie Ludovic lui-même, en train de parler au patron, et lancé dans une conversation assez vive. Que faisait-il ?
Nous résolûmes de l'épier, et, revenant sur nos pas jusqu'au prochain coin de rue, nous attendîmes quelques minutes, puis nous le vîmes sortir de la boutique, sa boîte toujours sous le bras.
Avec mille précautions, nous le suivîmes à travers les petites rues qui étaient désertes, mais heureusement assez tortueuses. Et nous le vîmes, au bout.de dix minutes, qui s'arrêtait devant une autre boutique. C'était encore chez un quincaillier. Nous laissâmes passer quelques instants, nous entrâmes à notre tour dans ce magasin, avec un air de rien, et nous aperçûmes Ludovic qui avait étalé devant lui, sur le com[)toir, tout le contenu de sa boîte, c'est-à-dire des limes, des tenailles, des vilbrequins, des marteaux . .
Il rougit beaucoup en nous voyant. Nous regardâmes avec étonnement la petite collection. Mais nous attendîmes d'être de nouveau
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dans la rue pour avoir des explications complémentaires...
Il lui sembla bon de ne pas se lancer dans des mensonges et de prendre la chose en riant : il nous raconta qu'il était las d'être inutile dans la vie, de ne pas travailler, qu'il se sentait des dispositions pour le commerce et qu'il n'avait rien trouvé de mieux que de mettre à profit son voyage en automobile pour faire une petite tournée dans le centre de la France en vendant des articles de quincaillerie^ pour le compte d'une grosse maison de Paris.
— Après tout, nous dit-il, chacun prend son plaisir où il le trouvej Cela vous amuse de voir des monuments; moi, j'ai un très grand plaisir à placer de la quincaillerie...
Et il ajouta que, depuis notre départ, il avait déjà gagné pour deux cent soixante francs de commission. Il n'alla pas jusqu'à nous révéler son secret espoir de compenser, au bout de trois semaines, à l'aide de son petit commerce, les frais de notre voyage d'agrément.
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Enguerrand Durand n'avait qu'à entreprendre un ouvrage, quel qu'il fût, à aborder un problème, si insoluble qu'il parût, pour remporter une victoire, avec une facilité pres- (jue surnaturelle.
C'est lui qui, en se promenant à Londres, au cours de l'été 1008, eut l'idée, en voyant la cour d'un hôtel pavée en caoutchouc, de caoutchouter les routes de France, pour supprimer les pneumatiques. Cette invention le conduisit tout naturellement à celle des routes pneumatiques. Certes, au début, il y eut des tâtonnements dans l'application. Et l'on se souvient du désarroi qui se produisit dans le monde automobile quand on reçut cette dépèche : « Route de Troiiville à Lisieiix crevée. » Jl ne fallut pas moins de trois mille cantonniers pour la regonfler.
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Enguerratid Durand eut alors l'idée de remplacer la chambre à air unique par des milliers de chambres juxtaposées. De sorte que l'éclatement eut par la suite beaucoup moins dlmporlance.
Enguerrand Durand entra certain jour dans un laboratoire de recherches bactériologiques. Il vit autour de lui un grand nombre de cochons d'Inde et de lapins, qui servaient de sujets d'expérience. Le chef du laboratoire lui donnait des explications sur des recherches en cours. Mais Enguerrand ne l'écoutait pas. Il avait observé depuis quelques instants un cobaye qui s'était isolé de ses camarades et paraissait dénué de tout entrain et de toute gaîté. Enguerrand demanda à l'emporter chez lui. Et, deux jours plus tard, il avait découvert et expérimenté le vaccin de la tlemme. Et l'on se souvient du bruit extraordinaire que fît dans le monde la communication d'Enguerrand Durand à l'Académie de Médecine « sur la gucrison de la flemme, obtenue en inoculant du sérum de cobaye nonchalant ».
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Enguerrand Durand, après avoir, en se jouant, extrait de For des rayons du soleil, et utilisé la force de rotation de la terre pour des applications industrielles, abandonna la science où il triomphait sans répit pour se consacrer à la littérature. Son premier roman, publié en feuilleton dans un journal du matin, fut certainement admirable par la beauté du style, par l'invention toujours prodigieuse des péripéties. Mais rien n'égala jamais l'angoisse avec laquelle la population parisienne, la population française et les coloniaux suivirent les péripéties de cette poignante histoire. Des agents d'affaires, des hommes déchiffres, qui jusque-là s'étaient montrés rebelles à toute lecture, restaient couchés dans leur lit toute la journée, n'avaient pas la force de se lever et de se rendre à leur bureau, tant ils étaient rendus anxieux par « lasuite à demain». Le matin, on était debout à six heures peur assiéger les kiosques, on lisait fiévreusement le feuilleton et on envoyait à des parents de province des dépêches ainsi conçues : « Douai-
rière de Vairemy retrouvée » ou « Bâtard du comte échappé à la mort ».
La première pièce de théâtre d'Enguerrand Durand, jouée dans un théâtre du boulevard, fut accueillie avec délice par la presse et le Tout-Paris des premières. Le public arriva en telle aftluence au bureau de location qu'on dut mobiliser des régiments pour le service d'ordre. La queue suivait les trottoirs, interrompue à chaque passage de rue. Elle traversait le coin de la Chaussée-d'Antin, arrivait jusqu'à la place Clichy, se déployait le long de l'avenue de Saint-Ouen, continuait très loin dans la campagne. On était obligé de prendre le train pour aller se mettre au bout, en se munissant d'un imperméable et en emportant des conserves pour quatre jours.
Le théâtre donnait quatre représentations en vingt-quatre heures. On commençait à huit heures du matin. Il y avait dans les généralions nouvelles un renouvellement de public suffisant pour maintenir le pièce sur l'affiche pendant l'éternité...
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Est-il besoin de rappeler que, le soir de la première, Enguerrand Durand, au sortir du théâtre, fut porté en triomphe et que les spectateurs, ne pouvant dételer ses chevaux, se contentèrent de pousser son automobile jusqu'à la porte de sa maison, après avoir brisé le moteur?
Enguerrand Durand, premier des savants français, champion des romanciers, et devançant de loin le lot écœuré des auteurs dramatiques, se sentit pris d'une grande tristesse et d'un grand dégoût. Il n'avait plus personne à vaincre. Il était seul, lamentablement seul, à mille coudées au-dessus du plus élevé de ses contemporains. Il se dit tout à coup : Trop de triomphe ! Assez de culminance I
Il fit signe à sa vieille nourrice, prépara un petit baluchon et partit, après avoir congédié et indemnisé royalement ses vingt secrétaires sténographes-dactylographes. Il partit vers une localité inconnue et s'installa dans une petite maison, sous un nom supposé. Puis il passa toutes ses journées au bord d'une rivière,, avec une ligne à pêcher.
H parut très soulagé pendant quelques jours. Mais, un soir, la vieille nourrice remarqua
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qu'il était préoccupé. Celait une espèce tV agacement, d'impatience, qui ne ressemblait pas à son ordinaire lassitude de triomphateur. Il était un peu fiévreux, comme au temps où il s'avançait vers la gloire... La vieille nourrice n'osait pas l'interroger; elle se contentait de lever les yeux au ciel et de dire : « Mon Dieu Seigneur ! » suivant la tradition des vieilles nourrices.
Mais un soir il parla. Et ce jour-là il était rayonnant. Une flamme s'était rallumée dans ses yeux. Et il cria dès le seuil de la porte :
<c — Ah ! ah ! le percepteur fait une tête ! J'ai pris une demi-livre de poissons de plus que lui 1 »