‹ Sur les grands cheminsChapitre 44 sur 66 · LA GRAND' VILLE · texte numérisé non relu

LA GRAND' VILLE

Nous apercevrons bientôt, au-dessus des maisons, des aréoplanes-écoles à plusieurs places, où un guide expert enseignera aux apprentis cochers-oiseaux à se diriger audessus de Paris. Car Paris à vol d'oiseau ne ressemble pas du tout au Paris à rues, au Paris terre à terre que nous connaissons.

Déjà les aviateurs désireux de s'instruire montent tous les jours de beau temps sur la Tour Eiffel, afin d'étudier le panorama de Paris. Pour aller de la Muette au Faubourg Montmartre, au-dessus de quels monuments faut-il passer? J'ai vu des plans de Paris rayés de lignes droites à Tencre rouge. On commence à travailler sérieusement là-dessus.

Au fond, cette éducation se fera très vite. Car il est, somme toute, plus facile de circu-

LA GRAND VILLE 2o3

1er à vol d'oiseau, qu'à travers des rues, même si l'on ne compte pas les petites complications que le service de la voirie, avec ses écritaux de voies barrées, s'amuse à introduire dans la circulation parisienne. Cependant, il faudra faciliter la tâche des aviateurs, par des signes et points de repère. Des pavillons de couleur peut-être pour chaque arrondissement et pour chaque quartier?

Mais les couleurs se distinguent mal à distance.

La vulgarisation des moyens de transport aériens fera sans doute beaucoup de tort aux fiacres. Elle aura pour elîet de diminuer le nombre des cochers. Et nous verrons de moins en moins ce type de cocher si sympathique, le cocher qui ne connaît pas Paris.

In jour de cette semaine, me trouvant aux environs de l'Odéon, j'avisai un jeune cocher très maigre, qui était seul à la station. Il monta avec empressement sur son siège, et je lui criai : Gare Saint-Lazare. Sans la moindre hésitation, il dirigea son cheval sur l'Observatoire.

2o4 SUU LKS GILVM)S CHEMINS

Dans le premier moment, on se ligure toujours qu'un cocher a raison. D'autre part, pour l'avertir de son erreur, il faut passer la tête à la portière; et c'est une manœuvre assez difficile et pleine de dangers, pour les personnes qui portent, par exception, un chapeau haut-de-forme. Ces personnes calculent mal leur mouvement, habituées qu^elles sont à un chapeau melon plus bas. Elles cognent donc fortement leur tube contre le haut de la portière. Le huit-retlets perd deux reflets et gagne une balafre. Et le cocher continue à persévérer dans le mauvais chemin. On met alors le haut-de-forme en cale sèche dans l'intérieur de la voiture, en ajournant les réparations; on passe sa tète nue, aux cheveux épars, par la fenêtre latérale et l'on crie :

— Hé bien, cocher ! j'ai dit gare Saint- Lazare ! Vous lui tournez le dos î Quest-ce que vous avez compris?

Il comprend au moins qu'il se trompe. Il tourne sa voiture et descend le boulevard Saint-Michel... Il n'y a aucune raison pour ne pas suivre ensuite le boulevard du Palais... Encore un autre pont... On ne risque rien de s'y engager, puisqu'il continue la même voie.

LA GRAND Vll.LK 2:i:.

Mais lout à une fin... Au raonient où la voiture s'engage dans le boulevard Sébastopol, la têle du client, de plus en plus échevelée, surgit à la portière.

— C'est par là que vous passez [»our aller à la gare Saint-Lazare? Prenez la rue de Hivolil

...La rue de Rivoli? Le cocher s'arrête. Il promène autour de lui des regards ingénus... Il y a bien un nom de rue écrit adroite; mais il y a le même nom à gauche. Pourquoi la rue de Rivoli va-t-elle à droite et à gauche ?

Je hurle :

— Prenez à gauche !

Il va pour tourner, mais un fiacre le refoule. Derrière nous, un nombre infini de taxiautos, en monôme, cornent de toutes leurs trompes. Effaré, il laisse tomber une rêne d'un C(5té, se penche pour la rattraper, et flanque sa couverture à terre. 11 saute lourdement sijr le pavé de bois, et ne peut pas remonter sur son siège, parce que le cheval a profité de tous ces incidents pour se mettre en équerre avec la voiture; c'est une fantaisie que les chevaux adorent, et à laquelle ils ne résistent jamais... Un officieux redresse la bête, la tient par la bride, en répétant à qui veut l'en-

2o6 SUR LKS (JllANDS CIlliMINS

tendre qu'il a été dans la cavalerie. Le cocher s'installe à nouveau, en s'asseyant sur son fouet. Mais il est entouré de tous les tramways de la terre et de monstres dits autobus que l'enfer a vomis. . . Cependant quelque Dieu invisible met ordre à tout cela, et nous nous retrouvons par magie dans la rue de Rivoli. Le jeune cocher fouette fièrement son cheval et suit la route indiquée, avec un soupçon d'hésitation quand on traverse un carrefour. A ce moment, il se penche malgré lui de côté. Mais, comme rien n'arrive de la voiture, il continue bravement son chemin.

J'avais jadis imaginé (et je crois même en avoir publié la description, pour m'assurer le bénéfice moral de la découverte), j'avais imaginé un système de guides pour jeunes cochers, que le client adapterait à chaque bras du « driver » afin de lui indiquer rapidement la droite et la gauche. Ce système n'est p^s utilisable en taxi-auto, où les à-coups sui* lés bras du chauffeur ne vaudraient rien sans doute pour la conduite de la voiture. Faute de ce dispositif, je dus passer trois ou quatre fois encore la tête à la portière. Enfin nous arrivâmes dans la cour de la gare. Mon train était manqué !

Page 1