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TRISTESSES DU BILLARD

« Dans son luxueux appartement de Tavenue Kléber », comme s'exprimaient les courriers mondains, mon cousin Norbert donnait chaque année, en hiver, une grande fête. Il avait choisi l'hiver afin que les dames arrivassent en fourrures et que le coup d'œil dans la rue fût plus somptueux pour les cuHeux. Tous les mercredis, ma cousine Clara recevait, afin d'entretenir sa clientèle de la fêle annuelle. Les six autres jours elle n'arrêtait pas de rendre des visites, et le salon restait alors fermé et sombre, comme une chambre de mort.

Toute l'existence du grisonnant Norbert et de la déjà mûre Clara n'était occupée que de cette fêle annuelle. Pourtant, en dehors des dîners utiles et des soirées de présence dans

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les théâtres subventionnés, Norbert se permettait des passe-temps. C'est ainsi qu'une ou deux fois la semaine il invitait à dîner un ami comme moi. Je ne crois pas qu'il eût pour moi une affection particulière. D'autre part, l'humble jeune homme que j'étais n'était point un convive honorifique... Alors, pourquoi m'invitait-il ?

Il m'invitait parce qu'il avait une salle de billard et parce que j'étais exactement l'individu à qui il pouvait rendre vingt-cin»; points de cinquante avec de fortes chances de victoire.

Rien n'était aussi morne que ce dîner à trois. On parlait un peu, mais il n'y régnait pas, à proprement parler, de conversation. Chaque sujet ne nous fournissait tout au plus qu'une phrase, à laquelle on ne nous répondait que par un sourire complaisant. Visiblement aucun des trois personnages ne tenait à briller aux yeux des deux autres. Aussi personne de nous ne se donnait-il la peine d'avoir une opinion.

On mangeait richement et convenablement.

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Mais c'était une cuisine où l'on ne sentait pas •l'intentions. La maîtresse de maison avait donné des ordres pour qu'il y eût un nombre de plats suffisant, et le fonctionnaire de la cuisine s'était acquitté correctement de sa tâche, sans zèle et sans amour. Dans la haute salle à manger, le calorifère envoyait une chaleur parfaite et sans cordialité. Tout le monde, convives, chef de cuisine, calorifère, faisait strictement son devoir. Il n'y avait de reproches à adresser à personne. Mais on n'était heureux de rien.

Après le dîner, Clara se rendait dans son boudoir, oii elle lisait un livre nouveau. Depuis dix ans qu'elle s'était mise à la lecture, elle n'avait jamais manqué, parmi les romans dont on parle, un livre nouveau. Elle avait une mémoire excellente et se rappelait très bien tous les titres et tous les sujets. Mais il fallait ne lui parler que des romans de ces dix dernières années. Le génie perdait tout intérêt pour elle s'il n'était pas d'actualité. La bibliothèque de Norbert était complètement garnie d'ouvrages classiques bien reliés. On ne les dérangeait jamais, bien entendu. Un livre, une fois relié, ne s'ouvrait plus et ne

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bougeait de sa place qu'aux moments de ^rand nettoyage. Car on ne laissait pas longtemps aux chefs-d'œuvre delà pensée humaine ce linceul de poussière sous lequel ils auraient pu se dire : « On ne nous touche pas, parce que nous sommes trop poussiéreux... » On leur enlevait même cette excuse. On les voulait propres et dédaignés ; ils étaient à la portée de la main, qui ne les touchait pas.

Norbert et moi, nous passions dans la salle de billard. Norbert possédait un matériel de choix : des queues de billard dans des étuis, des billes dans des boîtes, une housse de drap vert pour protéger le drap du lapis. Il avait pris des leçons avec des professeurs qu'il avait payés très cher. Il jouait tout seul une heure par jour.

Il n'avait pas besoin de toutes ces précautions pour me battre. Je ne nie sentais d'ailleurs un peu d'émulation que lorsque j'étais en main, quand la partie avait préludé pour moi par d'heureuses rencontres de billes. Mais quand les billes étaient mal disposées et n'y

metlaienl pas du leur, j'abandonnais très vile loute prétention et je renonçais à vivre sur mon avance. J'attendais même avec une certaine impatience que Norbert m'eût rattrapé, afin de lui laisser la tâche d'atteindre au plus tôt ce désiré nombre de cinquante, qui mettait fin momentanément à nos prouesses jusqu'à l'instant de la redoutable revanche.

Certes, je me sentais tout de même ennuyé de le voir triompher, car il en lirait un peu trop d'orgueil. Mais, quand il faisait des séries de huit à dix, j'étais tout à la satisfaction de me reposer sur la banquette. J'affectais cependant un air détaché, et nullement étonné de ses performances.

Que les aniateurs de billard ne croient pas, d'après ce qui précède, que je n'admire pas autant que quiconque leur noble jeu. J'ai suivi avec passion, il y a quelques" années, les matches du Grand Hôtel et cette mémorable rencontre du Nouveau-Cirque, où Cure fut battu par Schefer. Je dois dire seulement que mes exploits personnels en cet exercice ne

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m'ont jamais intéressé. C'est pour une raison identique que j'ai renoncé à tout entraînement à vélo et à tout espoir de rattraper jamais une balle de tennis.

Norbert n'était pas assez supérieur à moi pour que je pusse me passionner pour son jeu, suivre ses progrès, souhaiter sa victoire. Aussi ai-je gardé un souvenir médiocre des soirées passées à son domicile, où ça manquait vraiment de sport.

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