AVARES SPÉCIALISÉS
Grâce à l'auto, des colonies ambulantes s'en vont à la belle saison coloniser les hôtels des petites villes et les auberges les plus rustiques. Grâce à l'auto, une civilisation charmante règne sur les terroirs naguère sauvages. Autour des moteurs qui, jadis, effrayaient comme des monstres les gardeurs de moutons, on voit s'approcher des badauds bucoliques, et tel chauffeur un peu novice, qui cherche avec désespoir la raison d'un arrêt, n'est pas fâché d'avoir recours, pour l'aider dans ses investigations, à quelque agreste compétence.
Les petits gardeurs de dindons ambitionnent désormais de se présenter à l'Ecole Centrale, et le vieux berger, sous sa houppelande, rêve d'adapteràsa maison roulante un petit moteur.
Mais je ne veux pas vous entretenir aujour-
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d'iiui de ce beau sujet : l'auto éclairant le monde. Il faudrait employer pour cela levers alexandrin. C'est un moyen d'élocution dontje n'use pas tous les jours.
L'auto qui nous emportait vers les châteaux de la Loire avait à son bord six personnes... Nous avons vécu ensemble trois jours, et nous nous connaissons désormais presque autant que si nous avions hiverné pendant six mois dans une cahute de planches toute couverte d'ours blancs.
Auparavant, bien qu'ils aient eu ensemble des relations assez suivies, les six voyageurs s'ignoraient. Quand on se rencontre pendant une heure dans un salon, ou pendant deux heures autour d'une table, on se joue une comédie inconsciente, on adopte un rôle qu'il, est difficile de soutenir pendant trois fois un jour.
Il y avait d'abord le mécanicien, que j'avais rencontré plusieurs fois sur la voiture démon
ami G.-D. Gédéon. Ce mécanicien me faisait l'efFel d'un brave serviteur irréprochable et docile... Maintenant je sais qu'il n'y a pas (l'homme plus entêté. Son « oui, Monsieur ! », que j'avais entendu à diverses reprises, et qui m'avait toujours paru l'acquiescement plein de déférence d'un serviteur obéissant, son «oui, Monsieur! » a pris sa signification véritable.
— Oui, Monsieur, tu es mon maître, tu me paies tant par mois et tu prétends m'imposer tes volontés. Je te donne satisfaction en te répondant : « Oui, Monsieur ». Mais je me donne satisfaction à moi en n'ag-issant qu'à ma guise. Or, ma guise est la bonne, car toi tu n'es que le maître, et je suis le mécanicien.
... Tu me dis : Au bout de ce chemin vous prendrez à gauche. J'incline la tête, et je prends à droite. Je ne connais pas la route. Mais il me déplaît de suivre tes indications, qui ont toutes chances d'être mauvaises. Tu me laisseras faire, parce que je t'intimide, et parce que tu as trop peur de te tromper. Or, tu préfères que je me trompe, moi, mécanicien, ,et m'adresser des reproches muets, que de te tromper, toi, patron, et d'encourir mon mépris... Oui, Monsieur!
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Si le mécanicien est un type, le patron, lui, est un numéro.
C'est un grand p^arçon blond d'une trentaine d'années. 11 a beaucoup fait la fête. 11 a joué la très grosse partie dans les cercles. Il s'en est assez bien tiré, en ce sens qu'il a à peine entamé son imposante fortune. C'est un homme très obligeant et très large. Au restaurant, dans ce sport si délicat qui consiste à payer l'addition, je l'ai toujours vu « s'employer » véritablement, sincèrement, avec une énergie indiscutable, et il est bien rare qu'il ne s'adjuge pas une victoire plus ou moins vivement disputée.
Eh bien ! dans la dernière partie d'auto que nous avons faite ensemble, il nous a découvert, lui, cet homme certainement généreux, voire prodigue, il nous a révélé une avarice toute spéciale. Oui, il est avare sur un point. Nous ne le savions pas, nous ne pouvions pas le supposer... Il continuait à nous héberger le plus longuement possible dans les hôtels, faisant monter de la cave les plus vieilles
bouteilles, sortant à chaque instant des coffres de la voiture de longs cigares qu'on ne trouve qu'à Paris... Mais il n'a pu s'empêcher de nous dévoiler son côté faible : il est râleux pour Tessence.
A Suresnes, il en a fait mettre dans le réservoir une quantité beaucoup trop juste. Il a surveillé minutieusement le vidage des bidons. Et, quatre heures plus tard, nous nous arrêtions en pleine campagne, parce que le réservoir était à sec. Par bonheur, nous vîmes, au bout de dix minutes, arriver d'autres chauffeurs, qui nous offrirent de nous céder deux bidons. Mais G.-D, Gédéon n'en prit qu'un, parce qu'on nous le vendait un peu cher, c'està-dire quinze ou vingt centimes de plus que ce qu'il espérait le payer au village prochain.
A l'étape, on remise la voiture tout de suite, de peur qu'un invité n'ait quelque velléité d'aller faire une course dans la ville.
G.-D. Gédéon est un être invraisemblable, inexplicable. Mais il existe. Ce qui prouve d'ailleurs son existence, c'est qu'il y a beaucoup de gens de son gabarit qui ne sont avares que sur un certain point bien déterminé. Je connais un monsieur très bien qui ne peut se