‹ Sur les grands cheminsChapitre 56 sur 66 · JOURS DE MARCHÉ · texte numérisé non relu

JOURS DE MARCHÉ

avait une sorte de flegme cordial qui faisait tout passer.

Nous revîmes ce sympathique marchand quelques jours plus tard, dans un autre cheflieu de canton, un mardi de septembre, le jour de la foire aux chevaux. Le village, qui comptait à peine en temps ordinaire neuf cents habitants, recevait et nourrissait ce jour-là six à sept mille personnes. La grande rue était remplie d'un bout à l'autre d'une triple rangée de carrioles. On avait beaucoup vendu. Les poches des marchands étaient pleines ; et c'était bien l'afTaire des camelots. Nous rencontrâmes notre ami, dans la grande rue, après le déjeuner. Sa journée finie, il rentrait dans sa longue voiture le peu qui luirestait de marchandises.

Nous nous approchâmes de lui, et nous lui rappelâmes que nous l'avions rencontré quelques jours auparavant.

— Vous allez donc tous les jours dans un autre marché? dit une dame.

— Oui, madame, mes moyens me le permettent, répondit en souriant à peine, du coin de l'œil, cet humoriste excellent.

Je ne suis pas de ceux qui pensent que la véritable villég^iature est la villégiature immobile.

L'été, il faut se déplacer, — par les moyens les moins fatigants, s'entend — mais il faut aller à droite et à gauche, se créer des occupations multiples ; car rien n'est si pénible que des occupations rares, espacées : ce sont les plus tyranniques. Quand j'ai une petite lettre à écrire pour le courrier de cinq heures, j'en souffre toute la journée. Au contraire, quand je suis emporté dans le tourbillon des affaires, je m'y laisse aller délicieusement ; c'est le véritable repos ; on ne sent pas sa fatigue.

Un matin de l'été dernier, je me faisais ces tristes réflexions et je pensais à une fantaisie

UN VAGABOND .i97

de Jérôme K. Jérôme qui montrait la détresse d'un paresseux dans les instants oii il n'a rien à faire.

Ce jour-là donc qui était un lundi, j'étais absolument torturé par la nécessité d'écrire un tout petit article que j'aVais promis pour le jeudi précédent. J'avais déjà envoyé plusieurs lettres pour m'excuser. Chacune d'elles était plus longue à elle seule que l'article en retard.

Ce qui rendait la mise en train plus particulièrement difficile, c'est que je ne savais absolument pas de quoi parler dans mon article. Tous les sujets me semblaient pauvres et sans intérêt.

Le courrier était à cinq heures. Un facteur passait devant la maison. On lui remettait nos lettres et diverses commissions pour la ville voisine, une commandepour le boucher, une chambre à air à rapiécer. Il rapportait des lacets de bottines, du taffetas anglais do chez le pharmacien, et des cartes à jouer.

J'avais décidé la veille que je ferais mon article le matin, afin d'avoir une après-midi de tranquillité inviolable. Mais toute la matinée ayait coulé sans qu'on s'en aperçût, bien

qu'elle fût occupée par un constant remords. Tout prétexte était bon pour reculer l'affreux moment où je m'assoirais à ma table. Il m'avait semblé absolument nécessaire de vérifier les bandages d'une machine excellente à changement àê vitesse, à roue libre, une bicyclette de première marque, dont je ne me servais d'ailleurs pas. Arrivé dans le hangar oiî elle se trouvait remisée, il me parut indispensable de gonfler le pneu arrière. Notez que je déteste gonfler des pneus, que ça ne m'arrive pour ainsi dire jamais, que c'est pour moi le plus écœurant des labeurs. Mais cette besogne était facultative, tandis que l'autre — celle qui m'attendait dans mon cabinet de travail — l'autre était obligatoire implacablement !

iVprès avoir gonflé lentement, posément, mes deux pneus, je me rendis dans le potager où je me mis à arroser des fleurs, à la stupéfaction du vieux jardinier qui ne m'avait jamais vu me livrer à une occupation pareille.

Je crois même que ce matin-là, j'allai jusqu'à ratisser les allées du jardin. Enfin, le déjeuner arriva. Je restai à table le plus longtemps que je pus. J« fis une partie de dames.

que je perdis ; puis la revanche que je. perdis également, et contre toute légalité je demandai à faire la belle !

Après les parties de dames, on ne pouvait vraiment se mettre tout de suite au travail. Il fallait de toute nécessité se dégourdir les jambes, en faisant quel([ues pas sur la route.

Il faisait très chaud, abominablement chaud. J'aurais été cent fois mieux, les stores baissés, dans mon cabinet... Mais dans mon cabinet, il y avait une table impérieuse, des feuilles de papier d'une blancheur despotique, un inexorable encrier... Je me promenai sur la route déserte, épiant sans me l'avouer le moment où quelque passant surgirait au détour du chemin.

Enfin ce passant se décida. C'était une sorte de vagabond de la ville, que j'avais vu plusieurs fois sur la route, et à qui je n'avais songé à adresser la parole. Ce jour-là, je l'arrêtai avec beaucoup de bienveillance. Je jugeai utile de le faire causer, de tirer de lui mille détails sur sa vie. Et je souhaitai naturellement que son histoire fût la plus longue possible. Je ne l'écoutai d'ailleurs que fort distraitement.

Ce vagabond était un homme de dix-huit à cinquante-trois ans, complètement imberbe. Son visage était exempt de rides (était-ce le jeune âge? était-ce l'absence de soucis?) Il avait peut-être des cheveux blancs parmi ses cheveux blonds. Mais la poussière des routes en avait unifié la couleur.

Il était vêtu d'un pantalon noir, d'un panta- Jon de drap satin, qui était un ancien pantalon de cérémonie. Il portait un petit veston beige très usé, orné d'un brassard noir à une de ses manches.

— Pourquoi ce brassard de deuil? lui demandai-je tout à coup.

11 regarda sa manche et parut faire appel à ses souvenirs.

— Ça, me dit-il, c'est rapport à la mort de jyjrae Fiinquet, la première femme du maire, qu'est décédée voilà bientôt six ans...

— C'était une de vos parentes ?

— Pensez-vous !

— Et vous portez son deuil depuis six ans?

— Oh ! pas depuis six ans ! Il y a deux ans que M. Flinquet m'a donné ce veston que sa bonne a trouvé une fois dans la garde-robe...

Je regardai avec bienveillance ce brave va-

gabond qui portait placidement le deuil de M'"^ Flinqiiet après que le mari de celte personne était déjà consolé aux côtés d'une nouvelle épouse.

Il me sembla à la réflexion que c'était là un sujet d'histoire, que la Providence m'envoyait charitablement.

Je remontai dans ma chambre et je fis mon article sans plus tarder sur un sujet d'ailleurs différent.

Mais tout n'est pas perdu, en somme, puisque, ce sujet, je le retrouve aujourd'hui.

— Si vous venez quelques jours chez moi, ma maison est au bord de la roule, entre Poitiers et Tours. Vous verrez passer les coureurs de la course Bordeaux-Paris.

J'écoutai mon interlocuteur avec plus d'attention et avec un peu de surprise. Il ne m'avait jamais parlé de courses et je m'étonnais de trouver en lui un amateur.

— Je les ai vues toutes passer, toutes. Vous pensez! J'ai ma maison au bord de la route.

Et il se mit à me citer des noms : Jiel-Laval, GouUibeuf, Duanip, et d'autres noms dont je ne me souvenais plus. Il me nomma assez peu de vainqueurs. Mills et Stéphane, qui passaient trop vite, l'avaient moins impressionné que le papa Rousset, avec qui on pouvait causer. Je prononçai d'autres noms célè-

bres, tels que celui de Lesna, de Gerger; il hocha un peu la tète; mais je crois qu'il ne les connaissait pas.

Il demandait probablement le lendemain qui était arrivé ou lisait les résultats dans son journal. Mais il oubliait vite le nom du vainqueur. Sa grande satisfaction, c'était de savoir que ce grand gaillard blond, qui avait accepté un bouillon, était arrivé sixième... C'était vraiment très bien, sixième sur près de «juarante partants. Quarante, c'est le journal (jui disait ça ! Ils ont passé ici près de deux cents ! Tous ne sont pas arrivés, bien sûrl

La performance d'un homme à qui on a parlé et qui arrive sixième est plus méritoire que celle du premier, qui est inconnu. Le point intéressant de la course n'est pas le Winning PosL c'est l'endroit où l'on s'est trouvé pour voir passer les coureurs.

— C'était il y a bien dix ans. Je vois toujours un nommé Pincevin ou Portefin. Monsieui", vous n'avez jamais vu un garçon taillé comme ça. Il avait des bras comme mes jambes. Et il était bien tranquille, il ne se faisait pas de bile. Il s'est arrêté deux heures chez moi ; il a mangé tant qu'il a pu. Et il

est reparti en montant la côte; fallait voir ce jarret. Je ne sais pas combien qu'il est arrivé; je ne m'en rappelle plus. Si ce garçon n'avait pas pris son temps, il n'y en aurait pas eu un seul pour lui faire le poil, taillé comme il était. •Mais, comme il disait, il ne courait pas comme un fou, sans boire ni manger. Ce n'était pas sa manière. Il n'était pas fatigué du tout, vous savez. On est descendu à la cave tous les deux. Il y avait un petit tonneau qui gênait pour ouvrir une porte. Il l'a attra|)é comme rien, à bout de bras, et l'a posé de côté. Je ne l'ai pas revu les autres années et je ne sais pas trop s'il a gagné. Mais qu'il ait gagné ou non, je n'en ai jamais vu passer de celte trempelà... Le seul, à mon avis, qui aurait pu lutter, c'est un Anglais, que j'ai oublié le nom, un petit sec, qui n'était plus de la première jeunesse. Il s'est arrêté devant chez moi, tout plein de poussière. Il me demande quelque chose en anglais. Je lui donne un morceau de viande froide. Il le prend et le mange. Mais ça n'était pas ça. Il baragouine toujours cemotanglaisque je ne connaissais pas. Je lui donne une bouteille de vin. Il la boit. Mais ça n'était toujours pas ça qu'il voulait. Je lui donne un paquet de ciga-

rettes, qu'il met dans sa poche. Mais ce n'était encore pas ça. Toujours ce mot que je ne comprenais pas. Je me dis alors que se trouvant en pays étranger, il a peut-être perdu sa bourse, et je tire une pièce de cent sous. Il la regarde, la prend dans sa main et la met dans une autre petite poche qu'il avait à sa chemise de flanelle. Je me dis : « Je suis tombé juste ». Mais il recommence à me répéter ce diable de mot anglais, impossible à comprendre. Je me dis : « Peut-être veut-il se brosser? ». Je vais lui chercher ma brosse. Il la prend, l'attache après son paquet qui était sur sa machine et il repart.

Je crois, d'après ce que m'a dit ma fille, à qui j'ai essayé de répéter le mot quand elle est rentrée, qu'il voulait tout simplement savoir l'heure qu'il était... Mais ce qu'il était furieux contre moi en me quittant!

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