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J'ai refait le même trajet l'année dernière. Mais le triste, banal, monotone progrès avait fait son œuvre ; le trajet s'effectua sans encombre et sans poésie. Le jeune mécanicien avait vieilli de vingt ans en un an. 11 avait désormais un visage énergique, une moustache forte et beaucoup plus d'expérience. Il me sembla reconnaître le vieil employé; ses vêtements étaient toujours aussi âgés, mais sa casquette était moins neuve. Il avait pris dans sa personne un aspect plus terne et plus administratif; il dégageait plus d'autorité et moins de philosophie. On se forme à tout âge ; c'était un employé galonné comme tous les autres.

— Moi, dit notre ami Leblaise, j'ai passé une partie de mes vacances en auto. Et vous allez voir comme c'est économique.

J'avais reçu à la fin du mois d'août la petite lettre suivante :

« Mon cher ami,

« J'ai depuis hier une superbe 24chevaux , à six places. Je puis emmener quatre personnes, sans compter le mécanicien. Yeux-tu que je te réserve une place? Nous ferons en six semaines un très gentil tour de France. Je te demande ton acquiescement pour la forme ; mais il va sans dire que je compte absolument sur toi et que tu ajourneras tous autres projets. Sans toi, l'expédition serait manquée. Réponds-moi tout de suite que c'est bien entendu. »

Ma foi, c'était assez tentant... Gédéon, qui m'écrivait cette lettre, était un fort aimable garçon, que j'avais rencontré à des tables de poker. Un jour, en m'abordant, il m'avait tutoyé, probablement par distraction. Je n'avais pas osé lui dire vous, et l'on avait continué à se dire tu. C'est ainsi que nos relations s'étaient resserrées.

Gédéon était, je crois, à la Bourse. En tout cas, il était le cousin, je ne sais pas à quel degré, d'un riche banquier très connu. Il parlait assez souvent de ce cousin. Lui-même, en somme, paraissait plutôt calé. De temps en temps, il avait une voiture au mois...

Nous nous trouvâmes donc un matin, au lieu fixé pour le départ, sur la place de la Madeleine. Trois autres amis avaient répondu à Foffre aimable de Gédéon. Je connaissais deux de ces invités. C'étaient des gens très 'bien. L'un était un jeune médecin, l'autre un marchand de bronzes d'art. Le troisième était un monsieur âgé, un ancien avoué, un peu trop discoureur peut-être, mais assez agréable... En somme, Gédéon avait bien choisi ses invités.

A Chartres, où nous déjeunâmes, nous

étions enchantés. La voiture avait admirablement marché. C'était une voiture de très bonne marque, que Gédéon avait payé un prix raisonnable, quelque chose comme trente mille francs.

Au moment de payer l'addition, Gédéon était sorti de table pour donner des ordres à son chauffeur. Nous décidâmes de partager l'addition, à nous quatre invités. Nous nous partagions aussi le déjeuner de Gédéon et celui de son mécanicien. Quand il apprit que nous avions payé, il se fâcha. Mais l'un de nous, parlant au nom du groupe, lui expliqua que nous n'entendions pas être hébergés à ses frais, — non contents d'être trimballés dans son auto, qui dépensait beaucoup d'essence. Il déclare qu'en tout cas il voulait payer sa quote-part et le repas du mécanicien. On dut, pour le calmer, y consentir. Comme il n'avait pas de monnaie sur lui, il nous dit : « Je dois donc une dizaine de francs. » On lui répondit : « C'est entendu », en espérant qu'il oublierait de s'acquitter. Il oublia, en effet.

Ce brave garçon paraissait d'ailleurs un peu soucieux, parce qu'il attendait en route

de l'argent de Pans et que, par suite de l'absence d'un fondé de pouvoir. . . je n'ai pas compris exactement... cet argent, qui aurait dû le rejoindre à Laval, puis à Angers, n'était pas encore parvenu à Nantes, quand trois jours après notre départ, notre voiture arriva dans cette ville. Il n'était pas inquiet, mais il avait une note d'essence à régler à son mécanicien... Je le forçai à accepter un prêt de deux cents francs. A Poitiers, ce fut le docteur qui lui donna une douzaine de louis. On avait reçu une dépêche du fondé de pouvoir. L'argent serait à Bordeaux. Gomme on avait crevé plusieurs fois et qu'on n'avait plus d'enveloppes de. rechange, on dut acheter — provisoirement aux frais du marchand de bronzes d'art — tout un train de pneumatiques, qu'un garage d'Angoulême nous vendit dans de très bonnes conditions.

A Bordeaux, nouveau contre-temps. Gédéon arriva de la poste complètement bouleversé. L'oubli d'une formalité empêchait la maison de Paris d'envoyer les fonds. Personne ne comprit, au juste, quelle était cette formalité. L'ancien avoué lui-même n'y entendit rien. Pour comble d'ennui, il était arrivé au domi-

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cile de Gédéon une traite de cinq mille franc qui représentait le premier versement pour le règlement de l'automobile. Nous ne pouvions pas laisser notre ami dans l'embarras. L'ancien avoué avait deux mille francs sur lui. Nous arrivâmes à compléter la somme. Je dus, en attendant de recevoir des fonds, aller emprunter quelque argent à un monsieur que je connaissais à Bordeaux. Ainsi, ce brave Gédéon n'eut pas de désagréments. La seconde traite ne serait présentée qu'un mois plus lard. D'ici là, Gédéon aurait touché son argent et nous aurait remboursé nos avances.

Nous visitâmes Toulouse et différentes villes sur, le parcours. Nous étions plus graves qu'au départ. Gédéon ne recevait toujours pas de Paris ces nouvelles que nous attendions tous avec impatience. La voiture marchait toujours assez bien, mais, vraiment, elle dépensait trop d'essence et usait terriblement d'enveloppes. Un peu avant Carcassonne, une panne décisive nous arrêta, et ce fut presque un soulagement. Ce voyage commençait à nous fatiguer, malgré la bonne humeur gran^ dissante, mais un peu factice de notre ami Gédéon.

Nous nous séparâmes donc — sans trop oser nous confier nos inquiétudes. Le docteur rentra tout de suite, ayant épuisé en peu de jours la somme qu'il avait mise de côté pour ses vacances. Moi, je me mis à la recherche d'une petite plage très bon marché. Les autres se rappelèrent qu'ils avaient des parents qui les attendaient depuis longtemps pour une villégiature de quelques semaines. Le marchand de bronzes allait chez une vieille cousine ennuyeuse. Et le vieil avoué, voyageur, se souvint qu'il était grand-père; il partit pour les rivages bretons rejoindre ses enfants et ses petits-enfants.

Gédéon, lui, nous déclara qu'il allait s'occuper de ses affaires et faire rentrer des fonds. Personne de nous ne l'en déconseilla.

J'ai rencontré depuis un de mes co-invités. Il n'avait aucune nouvelle de Gédéon ; mais il se hâta de dire qu'il n'était pas inquiet. Nous nous regardâmes avec compassion. Aux dernières nouvelles, Gédéon a été aperçu du côté de Biarritz. Il avait toujours sa voiture, ce qui nous a paru un bon signe; il était avec une nouvelle petite bande d'invités, qui paraissaient tous assez tristes.

— Je crois, termina notre ami Leblais^ que ce Gédéon n'esl pas un maliionnôl homme. 11 est simplement un peu trop confiant dans ses affaires ; il croit toujours que les choses sont faites, alors que rien n'est encore signé. Je pense qu'il me rendra ce qu'il me doit; mais, s'il tarde un peu, je ne lui en voudrai pas... »

Leblaise est un bon homme un peu vaniteux et à qui l'idée d'avoir été roulé est insupportable.

— Non, poursuivit-il, je ne lui en voudrai pas, et je continuerai à lui faire bon visage... Par exemple, je n'entreprendrai plus avec lui de longs voyages en automobile.

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