CHRONIQUE DU JOUR DE LAN
beaucoup moins. On s'arrange plus facilement avec les pauvres qu'avec le plus petit des tout petits neveux, qui est exigeant, lui, et qui, dès qu'il sait parler, parle haut.
« Pourquoi donner des cadeaux à une époque fixe? » dit un autre malin, qui tient, lui aussi, à tirer au liane pour les étrennes. « Ne serait-il pas préférable, de faire un présent à ses amis à un moment quelconque de Tannée? Alors ce serait une surprise... Alors les étrennes n'auraient plus l'air d'un tribut forcé... »
Elles n'auraient, dans ce cas, plus l'air de rien du tout, comme Riendutout lui-même. On connaît le cœur généreux .do la plupart des hommes. Ils n'olîVent des cadeaux qiie parce que l'usage le leur impose. Non pas que ce ne soit pas très agréable de faire un présent à son prochain et de voir le plaisir quil ou elle en a. Mais, pour beaucoup de ^'^ens, cette volupté d'offrir ne compense dans leur for, ce que Iluysmans appelait « le regret pénilentiel de l'argent versé ».
Pensez un peu à votre enfance. Rappelezvous quel prestige avait pour vous cette Saint-Sylvestre... Et le coup de sonnette qui annonçait un cadeau! Et le paquet mystérieux, que déficelaient des mains impatientes... 11 y a toujours des gens qui ne veulent pas que l'on coupe les ficelles : on se meurtrit le bout des doigts sur des nœuds inextricables... Puis les dernières réticences des papiers... Est-ce que c'est fini? Non ! encore une enveloppe... Enfin le couvercle se soulève, et c'est toujours un « Ah ! » de surprise admirative ! La déception, quand il y en a une, ne vient qu'après, mais le mouvement même d'un couvercle soulevé, comme celui d'un rideau de théâtre qui se lève, produit toujours une impression heureuse...
Mes souvenirs, les plus frais, hélas ! sont ceux de donneur d'étrennes... Quelles timidités, quelles angoisses, à l'idée de la déception possible chez les personnes qui reçoivent mes cadeaux! Aussi, lâchement, paresseusement, renoncé-je à leur faire une surprise, et m'informé-je, par des enquêtes discrètes, de ce qui pourra leur faire plaisir... C'est là une habitude prudente et regrettable qui tend à se
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« C'est vrai que nous voyagerons à plus grands frais, répondent les chauffeurs, mais nous sommes plus indépendants ; nous sommes des individuels. Nous allons où nous voulons, et par où nous voulons. Le rail de vos chemins de fer n'est qu'une ornière convexe et modernisée. Grâce à ces sillons nécessaires, la belle, la large France se réduit à un réseau. Que de belles campagnes, perdues entre ces mailles, de champs fertiles, de villages pleins de ressources! Tout cela dépérissait. Il n'y en avait plus que pour les grandes villes où vos lignes de fer amenaient impérieusement les populations des champs. C'était le triomphe des grands bazars. Ça allait mal pour les petits bourgs arrêtés dans leur croissance et pour les petites villes souffreteuses. Les chauffeurs sont venus. Ils ont donné une activité nouvelle à ces routes, grandes et petites, artères affaiblies où la vie ne circulait plus. »
« Tout cela est très exact, me dit mon hôte, en me versant un verre de vin que j'avais
bien gagné. D'ailleurs, quand on compare des routes à des veines et les gens qui passent à du sang qui circule, c'est toujours très impressionnant et ça paraît toujours fort juste. Il est certain que l'automobile va répartir la vie d'une façon plus uniforme à la surface de notre beau pays, qui profitera de ses belles routes. La voiture automobile oflre cet avantage de pouvoir passer par des chemins où les locomotives ne peuvent avoir accès que d'une façon exceptionnelle, à la faveur de quelque déraillement. Mais, vis-à-vis du bateau-transport, quel avantage l'autocanot présente-t-il ? Pour aller du Havre à New- York, il ne s'amusera pas, je pense, à des détours capricieux, pour visiter le pays. Il suivra la route du transatlantique. Et puisque le voyageur de l'autocanot aura besoin du gros bateau pour s'y ravitailler d'essence, il fera peut-être bien d'y prendre également sa nourriture, et d'y coucher dans une cabine confortable, en laissant son petit auloscaphe évoluer paisiblement dans les eaux de Juvisy... »
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Mon interlocuteur imprima à son rocking un agréable mouvement de tangage. Son visage était satisfait : il avait trouvé l'argument dééisif, celui que tout le monde a eu l'ingéniosité d'imaginer quand on a parlé de la traversée de l'Atlantique, l'argument du ravitaillement !
S'il faut emporter, a-t-on dit, toute l'essence nécessaire à la consommation, on aura besoin de très grands bateaux, et non plus de petits canots. Si, d'autre part, on a besoin pour se ravitailler de se faire suivre d'un autre navire, autant vaut tout de suite renoncer à l'autocanot et emprunter pour se transporter le secours du navire ravilailleur.
...On a fini enfin par s'apercevoir qu'il ne fallait pas se ravitaillrr sur des bateaux, mais à des postes fixes, et qu'il fallait établir des dépôts d'essence sur toute la route du Havre à New-York. C'est à des raisons analogues que des inventeurs plus frivoles avaient obéi quand ils avaient proposé d'établir tout le long de la route des petites bouées-bars, avec de gentilles barmaids. Parlons plus sérieusement et installons, au lieu de bouées, des pontons ffotlaiils où l'on vendra du pé-
trole. La route du Havre à New-York prendra alors l'aspect d'une route véritable. Tous les cent milles, tous les vingt milles, tous les dix milles, noustrouveronsunepetiteauberge et un garage, et nous traverserons l'Atlantique avec des canots de six mètres de long. Alors, les grands steamers n'en mèneront pas large. L'Océan deviendra un peu plus passant et le mètre superficiel d'eau salée en bordure de la route prendra peut-être une certaine valeur.
Sh:HVlCE PUBLIC
J'ai fait, il y a deux ans, un petit voyage en automobile dans un omnibus public. C'était un omnibus, ma foi, assez confortable. Il était muni de larges pneumatiques carrés, que l'on avait gonflés d'un caoutchouc solide, au lieu d'y mettre un air fugace, toujours décevant.
Je vis, au bout d'un certain temps, que je m'étais trompé sur la destination de cet omnibus, qui ne servait qu'accessoirement au transport des voyageurs et constituait une voiture-école pour apprentis mécaniciens.
Nous n'étions, en réalité, que des figurants de bonne volonté, quelque chose comme les blessés dans les exercices de brancardiers militaires. L'économie du système, c'est que nous étions des figurants payants.
Toute l'insouciance joyeuse de la jeunesse
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éclatait dans les yeux clairs du mécanicien. A ces voyageurs moroses, qui mesuraient le temps minute par minute, il opposait la prodigalité d'un éplièbe, pour qui les heures ne comptent pas. Qu'on arrivâtau termedu voyage, à cinq heures du soir ou à une heure du matin, qu'importait à cette âme fraîche, assoiffée d'aventures? Son estomac ne souffrait point, comme l'estomac d'un dyspeptique, d'un peu de retard dans les heures de repas.
L'homme à cheveux gris, qui poinçonnait les billets et assurait le service intérieur de la voiture, avait d'autres raisons de se désintéresser de menus détails du voyage. Ce n'était pas un insouciant, c'était un désabusé. Il était facile, d'après son aspect, de reconstituer sa vie. Il avait attendu jusqu'à cinquantecinq ans un emploi de commis aux écritures, qui devait lui assurer une existence indépendante et libre, quand un de ses parents, plus fortuné, avait acheté un paquet important d'actions de cette société de transport automobile. On devinait que le front de cet homme d'âge n'avait pas l'habitude des casquettes galonnées. Celle qu'il portait était beaucoup plus neuve que ses habits. Mais ce qui nous
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frappa, ce fut l'expression de calme lassitude que nous remarquâmes dans ses yeux ; on sentait qu'il avait traversé presque toute sa carrière sans avoir vugrand'chose; il avait sur son visage cet air de sagesse que donne une habitude invétérée de ne rien comprendre à la vie.
La tranquillité joyeuse du jeune mécanicien, le flegme paisible du vieil employé nous avaient donné, au départ, assez de confiance dans la bonne marche de la voiture. Aussi, quand, au sortir de la ville, elle s'arrêta pour la première fois, personne de nous n'en fut alarmé, d'autant que la route suivait encore à ce moment-là la ligne du chemin de fer. Mais nous éprouvâmes une certaine anxiété quand, deux ou trois kilomètres plus loin, cette route imprudente s'écarta, suivant un angle inquiétant, de la voie ferrée et des poteaux télégraphiques. Si encore la panne attendue s'était produite tout de suite, mais l'auto allait d'un train régulier...
Elle s'arrêta tout à coup dans une côte. Nous vîmes le jeune mécanicien mettre pied à terre, découvrir le moteur et le regarder avec une charmante et enfantine curiosité. Le
vieil employé, plus tranquille que jamais, descendit de la voilure, alla se pencher, lui aussi, sur le moteur. Ils restèrent l'un et l'autre en silence pendant quelques instants ; puis ils se regardèrent sans espoir...
C'est alors qu'un des voyageurs sortit de son rôle muet de colis humain et donna un conseil, qui se trouva être bon. Il mit luimême la main au moteur, sous l'œil paternel du vieil employé. La voiture put repartir quelques instants après et ne s'arrêta qu'au milieu du parcours, à trois lieues de notre point d'arrivée. Nous mettions déjà les choses au pis, et nous envisagions l'éventualité de fournir ces trois lieues à pied. Et quand la voiture reprit sa marche, chaque hectomètre conquis était enregistré avec satisfaction, comme un petit bénéfice appréciable.
Nous parvînmes enfin au but, avec deux heures et demie de retard sur l'horaire; et nous vîmes bien, d'après la figure des employés, au bureau d'arrivée, que ce retard ne constituait pas un incident stupéfiant. Nous nous étions arrêtés sept fois pour trois francs cinquante, ce qui mettait les pannes, l'une dans l'autre, à cinquante centimes pièce.