I.e nombre et la méthode de leurs recherches ne pou
vaient malheureusement conduire à des résultats complets. Heureusement il entrait dans le plan de notre collègue, M. Queielet, qui a consacré tant d'années de travaux pénibles à trouver les lois du développement des forces physiques et des (acuités morales de l'homme, de combler cette lacune laissée par les anatoraistes. Quoique M. Quetelet n'ait communiqué jusqu'à présent que des fragments de cet immense travail , on peut déjà fixer maintenant des limites certaines entre lesquelles oscillent les proportions du corps, et prévoir que le type du beau correspondra à la moyenne d'un certain nombre de mesures. Les travaux que nous venons de mentionner ont été aussi directement utiles à l'anatomie et à la physiologie. C'est d'après les tableaux du poids du corps de l'homme qu'a été calculée, par M. Valenlin, la quantité du sang. En même temps ces recherches firent voir que l'anatomie ne possédait pas encore des données suffisantes, ni sur le volume, ni sur le poids des organes.
C'est ainsi que, dans un célèbre ouvrage moderne d'anatomie, le poids du foie est indiqué comme variant de quatre à six livres, et c'est ainsi qu'un illustre médecin proposa sérieusement de comparer, pour juger sou volume, le cœur avec le poing de l'iudividu. Des recherches dirigées dans le sens indiqué par M. Queielet ont été publiées par M. Schwann et par moi.
L'introduction plus générale de la balance dans l'anatomie pathologique m'a permis de constater que les poids et les volumes des organes varient dans l'état morbide entre des limites fixes, et qu'il existe une moyenne correspoudant aux cas les plus fréquents; de manière que des altérations en apparence si variables, si sujettes au hasard, sont soumises à «les lois qu'on peut découvrir par l'observation.
Nous devrions mentionner ici les travaux importants de Folinjann sur les vaisseaux lymphatiques, si les découvertes de cet illustre analomiste, enlevé trop tôt à l'enseignement, n'appartenaient pas déjà à une époque antérieure à celle (jui nous occupe à présent.
Grâce aux travaux de l'école de Bichat, on connaissait les tissus qui composent les organes, tels que le révèle l'examen, à l'aide d'une dissection attentive; mais leurs derniers éléments, souvent remarquables par la beauté de leur forme, étaient restés inconnus, et il était impossible de suivre le développement des ojganes et d'étudier les changements intimes qu'ils subissent aux différentes époques de la vie. Cette étude ne devenait possible qu'à l'aide du microscope. Le sang, par exemple, n'offre à l'œil non armé du microscope (ju'un liquide rouge uniforme; mais à l'aide de cet instrument, on y distingue des globules innombrables (pii déterminent la couleur et varient de formes dans les différentes classes d'animaux. Le premier germe, identi(iuedansrœuf de tous les animaux, n'y forme qu'un point^ imperceptible, il ne peut être étudié (jne par le microscope.
Déjà au XVIP siècle des tentatives avaient été faites avec succès, surtout par Leeuvvenhoeck, pour découvrir les éléments anatomiques du corps. Mais l'imperfection des instruments, les contradictions nombreuses de ses successeurs, et, plus tard, l'abandon de la voie expérimentale dans l'étude de la physiologie, firent quitter l'emploi de cet instrument et accréditèrent chez des naturalistes la peur absurde des illusions, produites par le microscope, ïl y a 20 ans à peine que la confection des instruments achromatiques à Vienne, à Munich, à Berlin, à Paris, en rendirent l'acquisition possible aux fortunes ordinairement modestes des savants. C'est alors que commença une
nouvelle époque pour l'anatomie générale cl pour l'histoire du développement ou l'embryologie. Les travaux d'Ehrenberg, de Purkinje, de Valentin, de Mùller, de Bischof, de Henle, révélèrent bientôt tout un nouveau monde.
Les formes élémentaires de chaque tissu furent reconnues, et il en résulta des découvertes inattendues sur les fonctions des organes. Il fallait quelque temps pour convaincre les anatomisles, et surtout les médecins, souvent plus accessibles aux hypothèses, que le microscope ne produit d'autres illusions que celles qui résultent d'une observation superficielle ou d'une théorie qui n'est pas assez appuyée sur les faits. M. Burggraeve , de Gand, par son traité d'histologie, fit connaître et apprécier ces travaux en Belgique; et, quoique lentement, l'application du microsco|)e à l'étude de l'anatomiegénérale commence à produire, chez nous, d'excellents travaux originaux, parmi lesquels nous devons distinguer celui de M. Rossignol, sur la structure du poumon et son altération dans l'emphysème. La création de l'histologie du corps sain devait immédiatement conduire à l'étude de l'altération des tissus par les maladies. Dans l'ignorance des caractères anatomiques des nouveaux éléments qui s'ajoutent, dans l'état morbide, aux tissus anciensetqui altèrent l'aspect des organes, on avait dû se contenter des désignations les plus bizarres pour les décrire. Élève d'Ehrenberg, j'ai, depuis 1855, dirigé toute mon attention sur l'étude microscopique de l'altération des tissus, et j'ai essayé de déterminer le caractère analomique des nouveaux éléments morbides, sans demander au microscope une solution des questions qu'il ne peut donner, .l'ai consigné le résultat de ces recherches dans mon Atlas d'anatomie pathologique. En môme temps, d'antres observateurs, Midler, qu'on est habitué de Irouver au premier
rang dans toutes les branches de l'histoire naturelle, Yalenlin, Vogel, Donné, pins tard Leberl, Bennol, etc., suivirent la même voie.
La création de l'histologie pathologique fut le résultat de ces travaux réunis; elle a cessé depuis longtemps d'être une élude purement spéculative, d'être de i'anatomic line, comme s'exprimaient d'abord les hommes de l'arl.
Le microscope est devenu aussi nécessaire au médecin qu'au chimiste et au botaniste, et il a été souvent un guide précieux pour reconnaître le siège et la nature des altérations morbides. Mais l'histologie restait incomplète, il fallait trouver la loi ou les types d'après lesquels se développent tous nos tissus si variés. L'honneur de cette découverle importante était réservé à M. Schwann. En s'appuyant sur l'observation faile par Schleiden, sur le développement des cellules des plantes dont leurs tissus ne sont que la transformation, M. Schwann démonlra le même type de développement chez l'homme et chez les animaux. Dans une substance amorphe demi-lluide se condense une première couche, le noyau, autour de celle-ci se forme une seconde couche, la substance cellulaire, dont une dernière couche se sépare à sa surface et devient la membrane cellulaire. M. Schwann démontra ensuite que les tissus de l'embryon procèdent de cette formation de couches successives et sont composés, pour la plupart, de cellules. Ce sont de véritables organes primitifs qui s'agrandissent et se multiplient aux dépens de la substance qui les environne, et restent permanentes ou se transforment en fibres creuses ou solides. Déjà notre collègue, M. Dumorlier, dans ses travaux remarquables sur le développement des Mollusques, avait observé l'origine du foie des Limnées par des cellules. Si plus tard on a remarqué des fibres qui no
prennent pas leur poinl de départ dans une cellule et qui naissent par une sorte de cristallisation de matières organiques, ces exceptions, quoiqu'elles doivent modifier la tliéorie générale du développement des tissus, n'ôlentrien à l'importance de la découverte do M. Schwann. Ce mode de développement, par voie de cellule, devient encore plus intéressant si on se rappelle qu'il existe des plantes formées par une seule cellule, qui se multiplient, par la division de leur noyau, d'abord en deux, ensuite en quatre parties, comme il existe des animaux formés d'une seule cellule, qui suffit à leur mouvement, à leur nutrition et à leur génération.
La découverte du développement des tissus devait exercer une grande inlluence sur l'histologie pathologique. On a pu se convaincre que, de même (|ue dans l'état physiologique où la vie ne crée aucune substance nouvelle et où le corps reçoit tous ses éléments presque par les aliments, les organes malades ne contiennent aucun tissu nouveau sans analogie, mais bien des tissus restés dans l'état embryonnaire. Ces recherches tendent à imprimer une direction plus scientifique à la pathologie, à faire considérer la maladie comme une fonction physiologique, agissant sous l'influence de nouvelles causes continues ou accidentelles, l'altération anatomique comme le produit de cette action anormale. C'est vers l'étude de ces causes que doivent être dirigés les efforts de l'observateur, si la physiologie de l'homme malade veut un jour prendre rang parmi les sciences. Qu'il me soit permis de citer, comme tentative faite dans celte voie, ouverte surtout par Magendie, quelques expériences que j'ai laites en commun avec M. Thiernesse à l'École vétérinaire de l'État. Nous avons vu sur les animaux nourris avec de l'huile, se produire
les mêmes altérations morbides que chez l'homme soumis à une alimenlalion analogue et insuffisante. Les progrès des sciences naturelles et physiques ont influé d'une manière bien sensible sur la physiologie, surtout vers le commencement de ce siècle. On avait presque oublié de comparer les phénomènes que présentent les corps inorgani((ucs avec ceux des corps organiques. On attribuait tous les phénomènes qu'on observait dans les corps vivants à une force mystérieuse, incomprise, quant à sa nature, la force vitale qui défait ou développe les organes et les fait fonctionner dans un but de conservation du corps.
Ce sont MM. Magendie, Dumas, Liebig, etc., qui, par leurs travaux, démontrèrent que, dans l'économie animale, se passent une foule de phénomènes soumis à l'action des lois connues de la physique et de la chimie , et que ces phénomènes dépendent de la composition de la matière et de ses changements chimiques et physiques. La digestion, la respiration, la production de la chaleur en sont des exemples. La méthode expérimentale qui fut de nouveau introduite dans la physiologie, la fil descendre, et nous espérons pour toujours, des hauteurs stériles de la spéculation dans le laboratoire de l'expérimentateur. Une force, en efiét, ne se voit pas, on ne peut l'étudier que par les |)hénomènes qu'elle produit. Plusieurs travaux se rattachant à cette nouvelle direction de la physiologie ont été dernièrement publiés en Belgique; je signalerai, entre autres, le mémoire de M. Martens Sur la théorie chimique de la respiration et de la chaleur animale; le mémoire de M. Van Kempen Sur l'action du pneumogastrique ; le mémoire de M . Melsens Sur la non-existence du cuivre et du plomb dans le sang; celui de M. Tliiernesse Sur l'action de l'éth.er et du chloroforme ; les recherches de M. Schwanu Sur les usaqes de la bile. Malgré
le rôle que nous allribuons à la bile dans nos passions, la fonction physiologiqnc de ce liquide est encore inconnue.
M. Schwann vient de résoudre le commencement du problème; nous pouvons espérer qu'il en donnera la solution entière, en démontrant, par dis expériences, que la bile n'est pas seulement destinée à séparer certains éléments du corps, mais qu'elle est, en outre, nécessaire à sa conservation. EnOn, un travail de M. Melsens, dans lequel l'auteur s'est eftorcé de trouver dans l'iodure de potassium, un remède contre les maladies affreuses qu'occassionne aux ouvriers de fabrique l'usage du plomb, donne une nouvelle preuve, de quelle utilité pratique peut être l'expérimentation pbysiologique. Il est d'autant plus à regretter que la Belgicpie ne possède aucune institution où les jeunes naturalistes, ])bysiologisles et agriculteurs puissent acquérir l'expérience pratique nécessaire pour pouvoir interroger avec fruit la nature. Si l'application delà cbimie et de la pbysique à l'élude de la vie a jeté une vive lumière sur beaucoup de fonctions du corps , on doit avouer qu'on s'est trop })ressé de vouloir expliquer tous les jdiénomènes pbysiologiques par cette voie. L'état actuel de la science ne permet pas une pareille entreprise. Les erreurs nombreuses dans lesquelles on est tombé par un zèle trop pressé, ont provoqué souvent une critique qui aurait été aussi utile que juste, si elle n'avait pas voulu faire de nouveau de la pbysiologie une étude purement spéculative, dont tant de siècles ont démontré la stérilité déplorable.
Il existe dans la pbysiologie un certain ordre de questions d'un intérêt tellement général, qu'on doit s'étonner de le trouver à peine cHleuré dans les meilleurs traités de pbysiologie. Quelle est la durée moyenne de la vie de
rJioinine, (luolles sont les inllueucos qui la dclermineiil? Ou conçoit juscju'à quel tiegré la solution de ces questions intéresse l'homme d'État comme le médecin, car c'est d'elle que dépend souvent l'amélioration de l'hygiène publique. Grâce aux travaux de M. Quetelet et de ceux qui ont bien voulu seconder ses efforts, la Belgique peut se vanter de posséder sur ces questions des données aussi exactes que peu de pays de l'Europe. Il me reste, iVIessicurs, pour terminer, à vous parler de cette partie de la physiologie qui s'occupe de la reproduction de l'espèce. Depuis les travaux de Baer, qui doit être considéré comme le créateur de l'embryologie scienlinquc, le développement des animaux et de l'homme a été étudié dans tous ses détails. Ces recherches n'ont pas seulement jeté une vive lumière sur les l'onclions en général, elles nous ont fait voir que ces monstruosités qui frappent l'imagination ne sont que des individus arrêtés dans leur développement; elles tendent aussi à devenir la base de la classification zoologique. Les naturalistes ont d'abord groupé les animaux d'après les caractères extérieurs et d'après leurs habitudes; plus lard, grâce à l'illustre Cuvier, l'anatomie comparée devint leur ^'uide; et nous posséderons bientôt une classification plus naturelle des animaux, parce qu'elle reposera, comme celle des plantes, sur le développement de l'embryon. La série des publications embryologiques a été ouverte par les importants travaux de M. Dumorticr sur le développement desLimnées. Les recherches de M. Van Bencden sur le développement des animaux inférieurs , sont tellement marquées au cachet de l'exactitude et jouissent d'une estime si méritée parmi les naturalistes, que je crois devoir faire connaître le résultat de ces travaux, si pénibles et quelquefois si dangereux pour la santé, d'autant plus qu'ils
paraissent plus connus partout ailleurs qu'on Belgu(U(3; ce résultat, qui s'appuie sur une ioni^nic série de recherches, dont quelques-unes n'ont pas encore été publiées, le voici :
Le règne animal ne doit comj)rendre, comme le règne végétal, que trois grandes divisions, basées les unes et les autres sur les cotylédons ou le vitellus. Cuvier, pas plus que ses successeurs et ses élèves , ne peuvent nous apprendre ce qu'est un iMollusque ou un Radiaire. Aussi cette séparation est artificielle. La seule question qui restait à résoudre est celle de savoir quelle est la place des Annélides: celle place est aujourd'iiui clairement indiquée par les travaux de notre collègue.
Après les Mollusques vient une grande division qui y correspond et qui comjjrend, depuis les Annélides errants ou les plus élevés (avec les ïurbellariés d'Ehrenberg) jusqu'aux Trémalodes et Cesloïdes; c'est une série semblable à celle (les Mollusques, depuis les Céphalopodes jusqu'aux Bryozoaires. Les Echinodermes et les Polypes, y compris les Acalèphes, viennent ensuile au même litre que les Mollusques et les Vers. Nous aurons alors une classification naturelle el méthodique de ces derniers. Des cinq ordres admis généralement, il n'y a que celui des Nématoides et des Trémalodes qui restera. Les Cysticerques ne sont que déjeunes Ténias; les Ténias ne sont à leur tour que des Trémalodes sans appareil digestif.
Quant aux Linguatules ou Pentaslomes, ayant, comme beaucoup de Lernéens, deux paires de pattes au sortir de l'œuf, leur place n'est certainement pas parmi les Vers.
C'est ainsi que rentre dans les classes zoologiques toute une division d'animaux, les Enlozoaires, qui avaient clé longtemps considérés comme une sorte d'appendice mys-
térieux au règne animal. Beaucoup d'enlre eux: qui avaient élé regardés comme formant autant d'espèces et même d'ordres ditï'érenls, ne sont que des formes embryonnaires, qui ne passent dans le corps de l'homme el des animaux que pour y rester pendant une période déterminée de leur développement.
Les travaux de notre collègue ont, en même lemps, éciairci un point important de l'embryogénésie. On sait qu'après la fécondation, le vilclhis se fractionne en segments pourvus chacun d'un noyau. M. Van Beneden, en étudiant le développement des Nicolhoés, a observé que ce noyau ne précède pas le fractionnement, dont les segments sont dépourvus de membranes cellulaires; qu'en conséquence, le fractionnement du vitellus ne peut être considéré comm'î le résultat de la division d'une cellule.
Telle est, Messieurs, l'esquisse des travaux exécutés en Belgique sur l'analomie et la physiologie. Quelque incomplet que paraisse ce résumé, que j'aurais pu enrichir d'autres noms, si je n'avais craint de fatiguer votre attention, il suflil pour démontrer que la Belgique régénérée a tenu à se rattacher par de nouveaux travaux à un passé glorieux. Constatons aussi la tendance actuelle à rendre populaires les notions fondamentales de l'anatomie et de la physiologie. L'Amérique nous en avait donné l'exemple; dernièrement encore des journaux politiques y publiaient, sur leur première page, les leçons d'embryologie comparée d'Agassiz. Il faut bien l'avouer, en efl'et, de toutes les connaissances, celles dont nous nous occupons le moins sont justement celles qui concernent l'homme et son admirable organisation; c'est à celle négligence déplorable qu'il faut attribuer la facilité avec laquelle le charlatanisme médical trouve toujours accès, même chez des hommes iiitelli-
geiils. iMais cnlin, le précopie do l'anliquité, yvC)^i azauxbv , reconnais-loi loi-même, paraîl avoir élé compris. On commence à s'apercevoir qu'il n'exisle pas d'oijjel d'éuule plus inléressanl pour riiommo que l'homme lui-même et le développement de ses facultés physiques et morales.