‹ Sur les routes d'AsieChapitre 16 sur 71 · UN ÉVÉQUE LATIN · texte numérisé non relu

UN ÉVÉQUE LATIN

très, me voilà, toujours en compagnie de l'agent consulaire, transporté sans transition, dans un «don presque parisien. Je n'ai fait que traverser la place; je ne vois plus ni zaptiehs, ni khodjas, ni turbans blancs, ni fez rouges, ni yatagans, ni fusils Martini, et je prends du thé, assis devant deux aimables femmes, qui ont habité Paris et le connaissent mieux que moi. M mo Foggia et sa fille s'accommodent avec résignation du séjour de Chio, où M. Foggia est venu organiser une succursale de la Banque impériale ottomane; mais elles sont ravies de parler parisien, et s'en acquittent à merveille. Je me surprends à prêter l'oreille, pour entendre monter, de la rue, le roulement des fiacres et le fracas des omnibus. En écoutant ces voix si bien timbrées, ce pur accent, un peu alangui de nonchalance levantine, j'oublie que nous sommes dans les États du Grand-Seigneur. Les Foggia ne sont point Grecs. C'est une de ces familles catholiques qui, venues avec Villehardouin et Dandolo, sont restées en Orient, après la débâcle de l'empire latin, et que l'on retrouve, agglomérées en groupes tenaces, à Péra, à Smyrne, et dans certaines îles des Cyclades, particulièrement à Naxos et à Santorin.

— Maintenant, me dit M. Spadaro, qui me tient et qui ne me lâche plus, nous allons voir le reste de la « colonie ».

L'agent consulaire entend par ce mot non pas

une population tic colons français (car les Français, hélas! ne voyagent guère), mais quelques maisons catholiques, dont il a, en vertu des Capitulations, la tutelle et la garde. Pauvre colonie, qui décroît de jour en jour, et que la politique italienne nous dispute avec une avidité sournoise et un sourd désir de curée. Les protégés de la République Française à Cliio sont au large dans leur petite église. Au temps de Paul Lucas, en 1701, « ils étaient bien huit mille catholiques ». Maintenant, ils sont à peine trois cents, me dit en soupirant l'évèque latin, Monseigneur Fidèle Abbali.

Cet évèque est logé comme un pauvre curé de campagne. Il est assis, pâle et maigre, avec sa belle croix d'or sur la poitrine, dans une salle nue, où quelques enluminures un peu violentes représentent des martyrs flagellés et des saints en extase. Une seule chose console ce pasteur sans troupeau, c'est le zèle des religieuses françaises de Saint-Joseph qui ont eu le courage de fonder une école dans ce diocèse désolé. Je n'ai jamais visité sans émotion ces maisons religieuses, qui sont, pour notre pays, autant de foyers d'influence extérieure. Quelque opinion que l'on professe en matière de dogme, on ne peut s'empêcher d'admirer ces modestes ouvriers, qui travaillent silencieusement, et sans demander de salaire, à la diffusion de notre langue et de notre civilisation,

UN ÉVÈQUE LATIN a»

au maintien de noire bonne renommée. Il serait géant de penser que l'esprit laïque et l'indépendance intellectuelle sont de mauvaises conditions pour entreprendre de grandes œuvres. Pourtant, il faut bien constater les faits. Peu de i consentent à s'expatrier pour établir loin de leur patrie de pareils centres de propagande. Au contraire, les moines et les religieuses sont

artoul. II y a des lazaristes àSmyrne, des jésuites àCésaréedc Cappadore.à .Uersivan, àliagdad.Les sœurs de Saint-Joseph ont un hôpital à Smyrne, des écoles à Athènes, à Tinos, à Naxos, aux Dardanelles, à Àïdin, dans bien d'autres villes qu'il serait trop long d'énumérer. Ces missions permanentes travaillent assurément pour la religion catholique, qui est leur raison d'être. Mais elles travaillent aussi pour la France. Cela doit nous suffire. Le moment serait mal choisi pour porter hors de nos frontières notre fureur de laïcisation.

Je pensais à tout cela, tandis que la sœur Gonzague, glissant avec ses sandales discrètes sur le parquet bien ciré, nous montrait le parloir, tout blanc de rideaux empesés qui ressemblaient à des nappes d'autel, les salles de classe, où les alphabets étalaient de grandes majuscules, la pharmacie, où une vieille sœur gasconne préparait des onguents, des potions et d'innocentes confiseries.

Je regardai un cahier sur un des pupitres, j'y lus ce nom : A hmed. Beaucoup de petits

i Turcs

et de petite» Turque» apprenaient l'A B € c écoles enfantines de» sœur» de Saint-José Héla» ! est-ce que ce rayon lie lumière, à fail mettra an peu de clarté et de vie dan» le» tocpe du harem?

Quand la porte du couvent se referma derri nous, déjà non» étion» a»sourdi» r aveuglés par réjouissance» populaire» : musiques endiabl qui jouaient de» eantilènes d T Anato!ie ? Iampi< rouges et vert», qui brillaient, sons les feux la nuit pure T an front de» monuments offici< torches de résine qui flambaient dans de grai fourneaux de fer T et qui faisaient saillir viveme dans l'ombre, des cercle» de visages durem éclairés. Les nizams de la garnison avaient pa avec la meilleure volonté du monde, la façade leur caserne. Un encadrement de verdure monl le long de» piliers de l'entrée. Au-dessus de porte, un trophée de fusils et de sabres rayonr en étoile autour d'une image de papier peint, • représentait le padichah. Dans ce décor de fei lages et de lanternes, parmi le va-et-vient soldats en tunique bleue, deux personnages c< sidérables trônaient et buvaient du café en ce tnonie î l'un avait un turban, des culottes bo fautes, et un caftan de drap zinzolin; Faut d'allure plus dégagée et d'aspect militaire, por une veste de toile blanche et un fez écarlate.

LA rÊTÏ m" -ii.i'av foule, aux sons d'un tambour one flûte, quelques homnius dansaient.

le mot de danse éveille; l'idée d'un mouvot joyeux et assez violent, d'un exercice allègre on saule, où l'on trépigne, où l'on galope, 'on tourne, où l'on se démène, où l'on se ie beaucoup de mal et beaucoup de plaisir.

La danse des Turcs, comme celle des tirées (c'est la même chose, et l'on ne sait lequel îles deux peuples l'a inventée), n'est guère qu'une marche rythmée, une série de pas mesurés, en rond, accompagnés de claquements île doigts et d'une contorsion lente du lorse et des hanches. En Turquie, les femmes ne dansent pas publiquement; pour imaginer leur beauté indolente, leurs yeux battus d'amour, leur sourire, leurs bras !>âmés de lassitude et la cadence de leurs mouvements, que suit le cliquetis des sequii sommes obligés de recourir aux rêves des Mille tt une nuits, et aux fantaisies pittoresques par où l'on a essayé de nous dépeindre les ivresses du sérail... En tout cas, le spectacle improvisé devant 'ft caserne des nizams ne donnait aucune idée de tos délices. Deux gaillards enturbannés essayaient de remplacer les bourîs absentes, paradaient dans des robes mal agrafées, fleuries de dessins na'ifs, où la lueur vacillante des torches semait de mobiles éclairs. Ils agitaient des écharpes et tâchaient, par une gymnastique laborieuse, de nous

représenter la fameuse « danse du ventre ». Mais, décidément, ces aimées en moustaches n'avaient pas assez de charme et de douceur. J'aimais mieux regarder les gens autour de moi, le papillotlcment de reflets qui s'allumait dans la large flambée des troncs résineux, une face bronzée déjeune soldat qui ressortait en pleine lumière, avec un vigoureux relief, la haute stature d'un tchaouch, colosse aux mains larges, aux manches galonnées de rouge, toutes ces physionomie brutales, mais fortes, venues de loin, évoquant des souvenirs de guerres terribles, de conquêtes sanglantes, de folles galopades qui se sont déchaînées à travers le monde et qui ont entraîné l'escadron débridé, jusqu'à ce que, devant l'Occident massé comme un infranchissable obstacle, le tourbillon des cavaliers d'Asie s'arrêtât court.

Vers le milieu de la place, loin de la lumière, des formes blanches, éparses sur le sol, s'agitaient confusément, avec un murmure vague de voix gazouillantes. Ces fantômes pâles, relégués à l'écart, dans un flottement de voiles et de vêtements amples, c'étaient des femmes turques, à qui l'on avait permis de prendre part, de très loin, à la fêle du glorieux sultan. Les hommes importants étaient réunis dans la petite maison du général iNedgib-Pacha, près de la porte de la citadelle génoise. Le cadre des feuêtres laissait voir des coins de tableaux où j'apercevais le profil

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