‹ Sur les routes d'AsieChapitre 19 sur 71 · UNE CONQUÊTE PAR ACTIONS · texte numérisé non relu

UNE CONQUÊTE PAR ACTIONS

le succès de la campagne, exigèrent leur remboursement. La République leur montra ses cofvides, et leur demanda un délai de vingt «a. Ce sursis écoulé, le doge ne se trouva pas plus riche, el dut, pour payer ses dettes, abandonner l'île à ses créanciers. Ainsi l'Ile de io devint non pas une colonie de Gènes, mais îe sorte de capital, un terrain d'exploitation, une propriété de rapport. Peu à peu, les Justiparvinrent à posséder la créance entière, à constituer à eux seuls la compagnie priviléla mahone, investie du droit exclusif de fixer el Je percevoir l'impôt. La suzeraineté nominale de li République ne se marquait que par l'envoi périodique d'un podestat. Ce magistrat ne tarda pasà être choisi dans le sein même de la malione, el ime famille de marchands enrichis devint ainsi par le fait, sinon par le titre, une dynastie de princes souverains.

Le caractère essentiellement mercantile de cette domination n'était pas fait pour rendre populaire la famille des Justiniani. Leur origine étrangère suffisait déjà à rendre leur présence odieuse. Des sujds qui, à la rigueur, consentent à payer l'impôt quand ils le voient contribuer, sous leurs yeux, iil'inlérèl général, se soumettent avec répugnance à une taxe qui est le revenu pur et simple d'un seigneur el maître. Dans ce cas, la sujétion est trop voisine du servage; la soumission politique

ressemble trop à une série de prestations arbJ Iraires. Enfin, les Justiniani étaient catholiques vassaux du pape, prèls, en toute occasion, à soutenir les intérêts deTÉglise latine; nouvelle raison pour mériter la haine persévérante et active de leurs administrés.

On peut définir en quelques mois l'histoire de Chio pendant toute la durée du moyen âge : c'est une lutte entre le culte latin et le culte grec. Le* premières rencontres des Latins et des Grecs m furent point cordiales. Lorsque l'empereur Alexi «ut appelé à son secours les chevaliers d'Occident il fut effrayé de co qu'il avait fait. « Dès la pre mière entrevue, dit Fustel de Coulanges, les deu; races se jugèrent : chacune détesta les défauts £ encore plus les qualités de l'autre. La haine ft -égale entre elles; seulement elle fut mêlée pou l'un de mépris, et pour l'autre de crainle. Ces à partir de ce jour que s'est établie, chez le Latins, cette opinion que le Grec n'est que mec songe et fourberie; de co jour aussi le Grec regardé Je Latin comme son brutal ennemi. L religion, qui devait apaiser les haines, les envenimées. »

Le sultan Àbd-ul-Hamid n'oblige pas les raïa à faire la prière musulmane en se tournant vei la Mecque. Les Génois, au contraire, se soi amusés, par piété, k humilier l'amour palriotiqu des Grecs pour leur religion nationale. L'île fi

CiRiiCS ET LATINS

îuplée do curés et de capucins. Quatre fois par an, aux fêtes do Pâques, des saints Apôtres, de Noël et de la Circoncision, le podestat, avec un goût tout italien pour la mise en scène, ordonque les maisons fussent lleuries d'orangers de myrtes et décorées de tapis. Les pappas ics, rangés en ordre par des huissiers armés baguettes, s'assemblaient sur la grande place, r ant le palais. Un crîeur publie montait sur un iteau, et les Génois, du haut de leurs terrasses pavoisées, assistaient à une petite comédie solennelle dont voici le scénario :

Le crieur. — Au nom de Nuire-Seigneur Jésus-Christ et de la Sainte-Trinité (roulement de tambours), et de la très glorieuse Vierge Marie (roulement de tambours), et du saint martyr Jean- Baptiste (sonnerie de clairons), prions pour la longue vie, la gloire et l'honneur de notre saint père le Pape I Les pappas. — Longues années!

Le crieur. — Prions pour notre invincible empereur !

Les pappas. — Longues années !

Le crieur. — Prions pour la Sérénissime Répuuc de Gènes!

des pappas. — Longues années!

,e crieur. — Prions pour la très illustre et la I noble famille des Justiniani. Que Dieu la proet la conserve!

Les pappas et le peuple. — Nous prions. Ewivaj Evviva!

On juge aisément quelles semences de haine j ces manifestations commandées devaient faire J germer dans les cœurs. Souvent celte rancune î éclata en complots avortés, en insurrections vite ] étouffées, dont l'histoire ne se souvient même k pas. Une fois, il s"en Fallut de peu qu'une cons- I piralion, longuement préparée dans le plus grand * secret, s'aboutit au meurtre des tyrans. La veille » du jour fixé pour l'exécution, une jeune Grecque, ' qui aimait un Justiniani, révéla tout... Et ce fut, J pendant plus d'une semaine, une suite d'épouvantables supplices, un carnage. Quelles déchirantes tragédies, quels romans d'amour et de larmes ont dû, pendant ces siècles obscurs, ensanglanter ce coin reculé de l'Archipel!

On croit d'ordinaire que les Turcs ont été partout mal reçus, lorsqu'ils s'installèrent en conquérants dans la masure délabrée de l'empire byzantin. C'est une erreur. Les Vénitiens et les Génois avaient tout fait, dans leurs possessions d'outre-mer, pour inspirer à leurs sujets le désir d'un autre envahisseur, quel qu'il fût. Ce sont les chrétiens d'Occident, il faut le dire avec franchise, qui ont préparé la naissance de la domination ottomane. On a la sensation presque physique de cette vérité, lorsqu'on s'arrête à loisir dans les villes et dans les villages du Levant,

ju'on cause avec les petites gens el que l'on f. dans leurs paroles, l'hérédité des ressennts anciens. Fustel de Coulanges a (ri.-> jllBtet remarqué ceci : « Les habitants de Chicni jamais aimé le Tu rc ; mais comme ils estaient davantage les Latins, le Turc prit pour l'affection ce qui n'était qu'une nuance dans haine. » Et l'illustre historien explique à merille, avec sa lucidité pénétrante, ce point de ychologie historique : « Entre deux religions,. dislance est trop grande pour que les animosités soient bien vives. Mais deux sectes si rapprochées se louchent par trop de points; la m I parai son est trop facile, la discussion trop ''■viliiMi', tes prétentions trop ardentes, pour n'une implacable haine ne remplisse pas les.

s Latins ont accusé les tirées d'avoir pro- [ué, par de sournoises inlrigues, l'expédition 1566, dans laquelle Pialy-Pacha, par ordre du llan Soliman, prit possession de l'Ile. Ce fut une joie, dans toutes les églises et dans tous les couvenls orthodoxes, lorsqu'on apprit que le dernier des Justiniani avait été emmené en esclavage et relégué à Caffa '. Les Grecs do Chio ne

1- Il fui mis en liberté grâce a l'intervention il': l'ambassadeur de France, comme en témoigne le document suivant, qn'en nous saura gré de reproduire : " Noua, Guillaume de Granlerie, sieur de Montceau.t el de liraneliamp, conseiller du Boy, gentilhomme de sa chambre et ambassadeur pour Sa

négligèrent aucune occasion de dénoncer la popu lation franque à l'animosité du sultan. Ce fui une véritable campagne de délations, menée par Tévèque orthodoxe Ignace Neochoris et par un prêtre grec, si dévoué aux Turcs, qu'on l'appelait dans File le « pappas Moustapha ».

La papauté, inquiète, crut que, pour vaincre des Grecs, il fallait à tout le moins des jésuites. Les pères de la Compagnie de Jésus envoyèrent des missionnaires à Chio. Une diplomatie insi-

Majesté près le Grand-Seigneur, certifions à tous qu'il appartiendra, comme N. Joseph Justinian a esté et est un des grands seigneurs de l'isle de Chio, qui, en l'an 1566, au mois d'avril fut prise par Pially-Pacha, pour lors capitaine général d e l'armée de l'empereur des Turcs, et que les principaux seigneurs en furent chassés et privés de revenus et profits, gi* leur appartenoient sur le domaine de ladite isle, dont plu sieurs furent menez à Constantinople, et là détenus prisonnier plusieurs mois et puis exilés en CafTa, bourg de Tartari^ desquels estoit ledit N. Joseph, qui a esté détenu deux ar* avec sa femme et sa famille sans espoir d'aide ny secoure comme la longueur de leur délivrance le témoigne, mais pa l'aide de Dieu tout puissant, et grâce de son Saint-Esprit nostre roy très chrestien nous a commandé par ses lettres que nous demandassions de sa part audit Grand-Seigneur la liberté desdits seigneurs de Chio, lequel, en considération d€ Sa Majesté très chrétienne, me l'a accordée; et sont depuis retournés icy à Constantinople ceux qui sont demeurez en vie. d'où, non sans grand'peine, sous la faveur de nostre Roy très chrestien, les uns sont retournés à Chio, et les autres è Gennes, païs natal de leurs ancestres, desquels est ledit Joseph à la prière duquel nous avons fait la présente attestation faicte sous nostre scel et signée de nostre propre main. « Donné à Péra, le deuxiesme jour du mois de juillet 1570. « Signé: de Granterib, ambassadeur de France en Levant

et Sillé, et, à costé, Courtay, secrétaire de Monseignem

l'ambassadeur. »

GRECS, LATINS ET TURCS jante et maligne négocia une espèce de r îation. Des archimandrites se confessèrent aux curés. On put croire à un accord possible entre l'Eglise romaine et le schisme de Photius. Un jour, levéque latin officia au monastère de Néa- Moni, cl les caloyers grecs lui servirent la messe. Les comptes rendus des Missions des iles, pour les années 1619, 1635, 1636, 1631, insistent à plaisir sor cette trêve. La catholicité dut à ce persévérant travail de propagande quelques années de répit et comme une renaissance de sa suprématie dans le Levant. A Chio seulement, elle fonda ou occupa, pendant cette période , plus de quatre-vingts églises.

Celte apparence de concorde n'était, pour les Grecs, qu'un jeu et qu'un rôle. Ils ménageaient a leurs rivaux un tour de leur façon et se montrèrent supérieurs aux jésuites par leur habileté à se débarrasser de leurs ennemis. Ils trouvèrent le moyen, dans la même occasion, de payer leurs dettes. Voici comment. La communauté grecque de Chio devait quelque argent à plusieurs fonctionnaires de la Porte, Elle fit croire à ces puisants seigneurs qu'elle les paierait sur l'heure, si les revenus de l'Eglise latine lui étaient livrés. Il fut alors décidé par le divan : que la juridiction de levéque latin passerait aux mains de l'évêque grec; — qu'aucune consécration d'église, aucune Ordination de prêtres, aucun mariage n'auraient

lieu qu'avec l'autorisation de l'évêque grec; — ' que les églises des Latins seraient, comme nous disons aujourd'hui, « désaffectées » ; — que l'évêque latin rendrait compte à l'évêque grec des revenus et des dépenses de son administration, et qu'après les restitutions exigées, il sortirait de

nie.

Ce n'est pas tout. Il arriva, en 1694, que l'amiral vénitien Antonio Zeno parut dans les eaux de Ghio avec une escadre, et débarqua ses matelots qui prirent la ville sans peine. Les familles italiennes de l'île, les Grimaldi, les Fornelti et ce qui restait des Jusliniani, écrivirent une lettre de félicitations h l'amiral de la Sérénissime République. Celte lettre tomba, on ne sait comment, entre les mains des Grecs, qui la firent voir aux Turcs. Le sultan Ahmed fut saisi d'une colère terrible. Il avait alors à son service un renégat, écumeur de mer, dont on ne sait pas le véritable nom et qui était craint, dans tout le Levant, sous le sobriquet de Mezzomorto. II lâcha ce corsaire sur les Vénitiens et sur les Latins de Cbio. Antonio Zeno rencontra les Turcs à la hauteur des Spalmadores, se battit quelque temps et dut quitter la partie. C'est par une série d'aventures, ainsi préparées par la subtilité des Grecs, que l'île de Chio cessa d'appartenir à la domination spirituelle de l'Église romaine. Si le culte catholique ne disparut pas totalement de l'Ile,

c'est que l'ambassadeur de France intervint en faveur des Latins poursuivis et fugitifs, et que le consul français fit aménager pour eux, dans sa maison, une petite chapelle. Des l'année 1701. l'exercice public de leur religion était interdit. Beaucoup de fidèles, persécutés tout à la fois par les Grecs et par les Turcs, s'étaient sauvés dans les îles voisines. « On me fil voir, dit Paul Lucas, plus de trente églises latines, que les Grecs avaient détruites ou usurpées , ou même fait convertir en mosquées. Les plus considérables étaient la cathédrale, l'église et le collège des révérends pères jésuites, celle dos révérends pères capucins et des Socolans. De ces cinq églises, la cathédrale et celle des dominicains ont été converties en mosquées; les autres, dont ils ne se sont point emparés, ont été abattues; et les ruines seules , où il ne reste que les quatre murailles, font connaître la beauté dont elles étaient et tirent presque les larmes des yeux. Par toutes ces violences, les Grecs avaient en vue d'éteindre chez eux le rit latin; mais ils n'ont point réussi dans leurs entreprises; et, selon toutes les apparences, ils n'y réussiront pas; les nouveaux catholiques romains sont plus fermes quejamais; cl on les voit tous dans la résolution de mourir ptutôt que d'abandonner leur religion. Leurs enfants reprochent tous les jours à leurs adversaires que le rît grec est le rit des esclaves

i est *'" i!— r'.

et des gens (Je rîen, au lieu que le rit latio rit des princes et des plus grands rois. » Àin^ 1 ' c'est grftce à la conquête turque que Chio est reil^" venue grecque. Il ne faut pas s'étonner si le voye*-" geur européen qui s'aventure parmi les maison.^ de bois de Tatavla, faubourg grec de Constant» — nople, est appelé, par les mégères du quartier , sktylo franco (chien de Franc), et si les ouvriers italiens du Laurium disent en parlant des Hellènes qui travaillent avec eux dans la mine : Questi grecacchi, cite ra caglia ' /

De toutes les contrées de l'ancien empire byzantin, l'île de Chio, qui devait, en 1822, èlre ravagée par le plus horrible massacre, est peulêlre celle qui, pendant plusieurs siècles, s'est le mieux accommodée du régime turc. Le Chiot* est paisible, patient, un peu pollron même et pointpatriote, s'il faut en croire les Palîkares irrêden" listes du Magne, de l'Attique, de Samos. Il n'&guère qu'une passion : celle de s'enrichir. C'est la seule besogne où il apporte de la hardiesse et

1. Les rapports di.'s pr<ivijdituurs vùnititns sont eurieui à consulter sur ce point. On y retrouve sans cesse des formules moins violentes, mais aussi sévères que celles que l'on vienl de citer. D'autre part, les sentiments des Grecs envers les nations occidentales n'étaient guère plus cordiaux. Dans un document de 1234, émané du patriarcat, l'expédition des Croisés est désignée par les mots Èniîpo[j.T, -/:■■■■ àQÏNSv Aatîvriiv. On se servait de la mémo expression pour les Turcs : npô tt[c tiûv ifliiov '.Vjjfï/n'.n lr.:ïyjy.-?,:. — Kitrnoml Abolit- a été, sans s'en douter peiiL-èl.rr, l'héritier de celte tradition de défiance mutuelle entre l'Orient et l'Occident,

lie l'audace. Il est malaisément homme de guerre; ù devient très vite un excellent homme d'affaires. I Quand il s'agit d'amasser de l'argent, les plus I oures fatigues et les plus périlleux voyages ne I l'effraient pas. J'ai connu un garçon de vingt- I cinq ans qui avait suivi au Soudan l'armée anglaise, achetant aux Arabes des troupeaux qu'il revendait en détail aux officiers du général Wol- Seley. Il y a des gens de Chio dans tous les Comptoirs où l'on trafique et où l'on gagne. L'île envoie des colonies do commerçants à Alexandrie, Odessa, Marseille, Trîeste, Manchester, Bombay, Calcutta. Ces colons ont une préférence marquée pour l'Angleterre et pour les possessions anglaises. De fait, leur tlegme pratique et raisonnable est proche parent du calme britannique. Ils ont comme les Anglais l'aptitude au calcul, le don des combinaisons commerciales, l'amour d'un certain confortable pratique, la capacité de s'associer et de s'organiser en groupes sociaux, selon des règles et des coutumes, qui ressemblent assez, malgré la présence d'un maître étranger, à une sorte de self-gawrnment.

Cet exil volontaire et ces lointaines absences n'affaiblissent point leur amour du sol natal, et leur désir d'y garder, à défaut d'un bon gîte, une bonne renommée. Il y a, dans ce patriotisme tenace, à la fois un réel attachement au sol et une grande envie d'étaler, aux yeux des compa-

Irioles qui sont restés chez eux, le prestige A richesses acquises. Lorsqu'ils ne peuvent revenir autour du clocher, ils envoient de loin des sommes d'argent pour l'entretien des écoles, la construction dos églises, la fondation des établissements de bienfaisance. Grâce à ces contributions spontanées, la caisse de la communauté grecque de Chio a pu bâtir et conserver en pays conquis, à deux pas de la caserne des nizams, malgré tous les fléaux et tous les meurtres, une espèce de ville libre, rattachée à la Porte Ottomane par l'obligation de payer certaines taxes, mais gardant ses institutions, ses coutumes, ses métiers, véritable îlot de richesse, de culture intellectuelle et d'industrie, dans le délabrement et la paresse de l'empire turc. Soixante ans avant la révolution grecque, il y avait déjà dans l'île un hôpital qui pouvait contenir deux cents malades, un lazaret, une école publique où l'on enseignait le grec ancien et la langue française, une bibliothèque, une imprimerie. Les soies, les taffetas et les velours de Chio faisaient concurrence aux produits d'AIep, de Damas, de Brousse, même de Lyon '. Choîseul-Gauflîer disait : « Scio est la

1. Chio n'est pas la seule communauté qui ait donne cel exemple. Il y aurait une très intéressante monographie à faire Je la ville cPAmbilalcn, en Theasalie, qui a trouvé, elle aussi, le moyen Je vivre et de prospérer en pleine barbarie, jusqu'au jour où les industries oiviikuitales ont lue a>

le du Levant la mieux bâtie. Les maisons, construites par les Génois et les Vénitiens, ont

uiif élégance et îles agréments qu'on '*st étonné de rencontrer dans l'archipel... L'aspect de son port est très agréable. » Un autre voyageur, moins connu, le citoyen Olivier, qui fut envoyé en mission scientifique dans le Levant par le conseil exécutif provisoire de 1792, et qui ne rapporta -ni-rn- de son voyage que l'horreur de la tyrannie et Je la superstition, décrit ainsi l'état politique de l'Ile : « Le législateur qui voudra observer l'influence des institutions et des lois sur les mœurs, le caractère et l'industrie de l'homme, doil principalement tourner ses regards vers un peuple qui, vivant sous le même ciel, sur le même sol, professant la même religion, diffère «pendant de lui-même au point qu'il paraît méconnaissable. Après avoir franchi un petit bras de mer, je me suis cru transporté dans une autre fégion, sous un autre climat; j'avais vu le Grec f'nirljé sous le joug du plus affreux despotisme : "était fourbe, grossier, timide, ignorant, superstitieux et pauvre; il jouit ici d'une ombre de nberté ; il est probe, civil, hardi, industrieux, spirituel, instruit et riche. Je ne retrouve plus ici '■'-' mélange de fierté et de bassesse, qui caractérise les Grecs de ConstanlinopLe et d'une grande partie du Levant, cette timidité, cette poltronnerie, qui occasionnent une crainte perpétuelle,

celle bigoterie qui n'empêche aucun crime, qui distingue les habitants de Scio des Grecs, c'est un penchant décidé vers le comnv un goût vif pour les arts, un désir d'entreprem c'est un esprit enjoué, plaisant, épigrammatique c'est quelquefois une sorte de gaieté folle et bui" lesque, qui a donné lieu au proverbe suivant : l'est aussi rare de trouver un cheval vert qu'un Sciote sage. Quelque vrai que soit le sens outré de ce proverbe à l'égard de quelques habitants de Scio, i! en est un plus grand nombre qui savent allier la prudence la plus circonspecte à l'enjouement le plus vif et le plus aimable. Nulle autre ville, dans le Levant, ne présente une si grande niasse d'instruction; nulle autre ne renferme autant d'hommes exempts de préjugés, pleins de bon sens et de raison, doués d'une tête mieux organisée '. »

Le bon sans-culotte Olivier, dans la fougue de son enthousiasme, s'est fait peut-être quelques illusions sur l'esprit d'indépendance qui, à l'entendre, animait les habitants de Chio. En réalité, c'est à force de souplesse politique et de flatterie envers les puissants, que les Chiotes assurèrent le maintien de leurs franchises . Ils avaient, presque toujours, aux abords de la Sublime

1. G.-A. Olivier. Vo'/ai/e dans l'empire ottoman. i'Éiji/pte et In l'i'rre, fuit pur ordre du aotwernemenl, pendant les sir premières années de ta république, t. [[, p. 103. Paris, an IX

Porte, un protecteur puissant, quelqu'un des leurs, arrivé par l'adresse et l'intrigue, cl capable de leur servir de ministre plénipotentiaire auprès i divan. Tel fut, au xvii° siècle, Panayotis jReoais, drogman de l'ambassadeur d'Autriche, espion du sultan auprès du même ambassadeur, et plus lard secrétaire intime du grand-vizir Ahmed Kupruli. Tel fut encore le médecin Alexandre Mavrocordalo, natif de Chio, homme fort savant qui, au dire de ses biographes, parlait le slave, l'italien, le français, le turc, le persan et l'arabe ; c'était plus qu'il n'en fallait pour réussir auprès des Osmanlis, gens soigneux de leur santé et peu polygloltcs. En Turquie, les médecins et les interprètes sont en passe d'arriver à tout, parce qu'on les emploie a toutes sortes de petites commissions. Alexandre Mavrocordalo devint un homme si indispensable, qu'on le surnomma le Confident des seerets, o l: i-opp7,Tii!V. D'intermédiaire officieux, il devint ambassadeur et plénipotentiaire ottoman au congrès de Carlowitz. Les méchantes langues prétendent que, dans celte célèbre réunion de diplomates, il servit de son mieux les intérêts autrichiens. En tout cas, dévoué, comme tous ses compatriotes, aux progrès de sa religion et de sa race, il profita de son crédit pour assurer aux Grecs la possession du Saint-Sépulcre, et pour établir, partout où il le pouvait, des écoles helléniques.

Soutenue et préservée par ces influences très I . efficaces, la cité de Chio, administrée par sf? 1 démogérontes, fut pendant très longtemps, malin; I la présence des Turcs, plus heureuse et plus pK* I père qu'elle ne l'avait été au temps de l'empire 1 byzantin. Aujourd'hui, un péril incessant et de I perpétuelles inquiétudes ont obligé les Turcs a I resserrer les liens, autrefois trës lâches, de leur I régie administrative. Le moutessarif et les trois 1 moudirs de l'île sont un peu plus traçassiez I qu'autrefois. Bien que Yidaré {ce que nous appellerions le conseil de préfecture) se compose de l'archevêque, du mufti, de deux membres musulmans et île deux membres chrétiens, en réalité l'Islam, par la police du bim-bachi et le tribunal du cadi, tient en main toutes les affaires de l'île. Les attributions des démogérontes sont à peu près réduites à la perception des impôts. Mais, en 1850. malgré le sinistre souvenir du récent massacre, Fustcl de Coulangcs pouvait dire encore : « Il faut qu'à l'exemple des Chiotes eux-mêmes, nous considérions les Turcs comme n'existant pas dans l'île. Chio est un Etat grec, ayant un gouvernement, des lois, des finances, une politique. »

Il était nécessaire d'évoquer ce long passé confus, pour comprendre l'installation précaire et comme provisoire des conquérants dans les

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