LE MASSACRE
otages el toutes leurs armes; on leur avait enlevé jusqu'aux petits couteaux qui leur servaient à coujH'j' leur pain.
C'est à ce moment, le jour de Pâques île Tannée 1822, que le cani tan-pacha vint mouiller dans la I rade, avec sept vaisseaux et huit frégates. Comme beaucoup de gens, affolés par la vue de celle flotte, s'étaient sauvés dans la montagne, on les fit descendre, en leur promettant l'aman et en envoyant s eux quelques consuls qui furent assez naïfs pour se prêter, de bonne foi.àcette ignoble supertuerie. L'amiral turc amenait avec lui ses exécu- : des baebi-bozouks île Roumélie, des zeyecks et des iourouks d'Asie Mineure, tout ce que e contenait de plus féroce et de plus lâche.
Les aventuriers étaient venus en grand nombre, ardents à la curée, attirés par ce pays riche en récoltes, en monnaies d'or, en femmes. Au jour fixé pour le guet-apens, toute celte meute fut empilée dans des barques, avec des pistolets et des couteaux, et le carnage commença. Des régiments entiers assiégèrent courageusement des villages de [rois cents âmes. Pour beaucoup, celte tuerie fut une bonne affaire, un gigantesque bakchich. On égorgeait, on brûlait tout le jour. Le soir, on comptait les paras sur lesquels on avait fait main basse; on supputait le prix des esclaves, des moutons, des chèvres, entassés pêle-mêle dans les églises profanées. Les enfants et les femmes échappaient
à la mort : leur jeunesse et leur beauté les sauvaient du massacre pour les livrer sur place à un assaut de violences, ou pour les réserver à la honte du harem. On les emmena en longs troupeaux; on les exposa et on les vendit dans les hazars de Smyrne, do Constantinople et de Brousse. Tout ce qui résistait était tué sans merci. A Mesta, une jeune fille criait et se débattait contre un Arnaute; le forcené empoigna la chevelure dénouée, renversa le col, et trancha, d'un coup de sabre, la tête charmante. Celui qui m'a raconté cette scène l'a vue de ses propres yeux. Longtemps après cette boucherie, quelquesuns de ceux qui avaient été vendus comme esclaves sont revenus dans l'île dépeuplée. Presque toutes les femmes ont été perdues pour jamais, malgré les efforts que leurs parents ont faits pour les retrouver. Mais plusieurs enfants ont été rachetés, et ils achèvent, dans le village natal, une vie attristée par de trop cruels souvenirs. J'ai connu deux ou trois cle ces pauvres gens. J'ai vu leurs yeux, quand je leur parlais de l'année terrible, se voiler de stupeur, eL, malgré leur hésitation, j'ai pu recueillir leurs témoignages. L'un avait douze ans lorsqu'arriva l'inoubliable désastre. Un bey l'emmena sur une barque, à Kara- Bournou, en Analolie, et le donna comme esclave A sa femme. On ne le garda pas dans cette maison parce qu'il pleurait sans cesse, ayant peur d'un