‹ Sur les routes d'AsieChapitre 22 sur 71 · LE GÉNÉRAL NEDGIB-PACHA · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL NEDGIB-PACHA

h sïls dénotent un astiquage insuffisant, des salles obscures où des paperasses, sans doute les Wchives du régiment, dansent sur le sol, entraînées en gais tourbillons par le vent qui vient ^es fenêtres ouvertes et du toit démoli. Puis, **0«8 nous asseyons, avec le général et son état- ^ïiajor, dans un étroit corps de garde, où est t^endu, parmi les toiles d'araignée, un fort beau ^abre a poignée d'argent. Deux vigoureux soldats •*^ta 'apportent un énorme pavé, une pierre avec •Sfej lettres (iasli-tach), qui sert de siège dans le *"ïiess des officiers. Hélas ! c'est simplement l'épi- *-aphe latine d'une haute etpuissante dame, épouse "V*ertueuse d'un Justiniani. Heureusement, dans le mur extérieur de la caserne, une inscription ^grecque assez ancienne montre ses lettres pointues et régulières. Vite, Kharalambos, muni de ^.on éponge et do sa brosse, en prend l'estampage «lu milieu d'un cercle de curiosités et de comment-aires; et celte bonne fortune me sauve du ridicule d'avoir dérangé pour rien un général et "tout un bataillon.

Le Castro est si solidement bàli, qu'il a résisté a.ux nombreux tremblements de terre qui ont secoué et dévasté l'île. Les grosses tours rondes, dentelées de créneaux, compliquées de bastions et surchargées ilVchauguettes, sont encore debout. Au-dessus de l'arc des hautes portes, dans la robuste maçonnerie, on aperçoit l'écusson martelé

des JusLiniani cL les armes de la République de Venise. Le podestat, la mahone, les nobles habitaient dans celte enceinte de fortes murailles, autour de l'hôpital et de la cathédrale Saint-Dominique. Les Turcs ont voulu s'y installer aussi, et y sont restés quelque temps. Mais les tremblements de lerre ont jeté bas leurs maisons, leurs mosquées, leurs bains, dont on voit encore les salles béantes et les voûtes défoncées, toute leur cité caduque et éphémère, oeuvre fragile d'un peuple nomade qui ne reconstruit jamais ce qui tombe, et qui laisse derrière lui des gîtes abandonnes, comme au temps où il plantait ses tentes de peaux de chèvre dans le steppe natal. Ces pans de mur resteront ainsi, penchés et croulants parmi les éboulis de pierres; l'herbe poussera dans ce las de ruines, jusqu'au jour où la ferme volonté d'un nouveau conquérant viendra remplacer la résignation de l'Islam.

En se promenant sur le dallage des larges remparts, parmi les bombardes enclouées et les boulets épars qui dorment au soleil dans des lits de fleurs, on songe au passé mort, et l'on ressuscite le moyen âge occidental. On revoit, dans les chemins de ronde, des reflets de piques, des profils d'arquebusiers casqués et corsetés de fer. Mais l'éclatant décor où la vieille forteresse achève de mourir rappelle si peu les verdures humides, les ciels brouillés et les horizons flottants où les

LE GÉNÉRAL NEDGIB-PACIIA

mai verl

;hâleaux d'Occident dressent leur masse grise! L'embrasure de chaque créneau encadre un paysage de vives et nettes couleurs. Vers l'Anatolie, les côtes prochaines sont roses, au bout de la mer bleue. Le long des berges de la rade, les caïques enluminés se reflètent dans l'eau, en images bariolées qui tremblent. Du côlé du couchant, la

Krille éparpille, parmi des jardins d'orangers, ses maisons blanches aux toits rouges et aux balcons verts. Le ciel ardent arrondit au-dessus de ces splendeurs et de ces misères sa coupole de flamme; et, dans cette clarté qui précise les contours et avive les couleurs, les décombres sont encore plus tristes; ce délabrement fait mal à voir dans celte fête de lumière; il y a, entre ce désastre et la séré-

P'té joyeuse du soleil, une opposition navrante, éternité de la mer chuchotante, des collines, la lumière, n'a pas souci de nos peines, i nos labeurs, des rapides aventures qui nous réjouissent ou nous affligent, de la mort des hommes et de la lin des choses. L'ironie des êtres immuables se moque de nos transformations historiques, de nos changements de rôle et de costume, de nos victoires et conquêtes, comme abaissements et de nos esclavages. La métropole grecque, les mosquées turques, la :hapelle catholique, la citadelle génoise, ont une iileur égale devant le ciel immobile, qui fait flam- >oyer, sur les haines, les luttes et les ravages

que ces ruines racontent, des gerbes de rayons et des pluies de flèches d'or.

Lorsqu'on sort du chef-lieu de Cliio, on chemine pendant assez longtemps par des ruelles étroites et tortueuses, bordées de murs très hauts. Les Cliioles, gens pratiques, sont très ménagers de leur terrain. Ils prennent le plus d'espace possible pour leurs jardins et pour leurs cours. Il y a beaucoup de villas dans les verdures du Campas. Les unes sont habitées toute l'année; les autres servent de résidences d'été à de riches marchands d'Alexandrie, d'Odessa et de Smyrne. Toutes sont bien tenues. Les propriétaires ont remédié à la sécheresse qui leur fait souvent beaucoup de mal, en recueillant dans de vastes citernes l'eau des pluies, des sources et des torrents; une machine appelée noria, roue munie d'une série de seaux en chapelet, qui s'emplissent au foud du réservoir, et viennent se vider à l'extérieur, leur permet de fertiliser leurs terres par un système d'irrigatioa très simple et très ingénieux. Mais les Cbiotes sont moins fiers de leurs choux et de leurs laitues que de leur mastic.

Le « pays du mastic », mastikho-khôra, s'étend au sud de la région alpestre de Chio. Je l'ai parcouru en tous sens, à cheval, soit seul, soit en compagnie de James Aristarchi. Autrefois, on

élait obligé de grimper fort péniblement, à dos de mulet, le long dos côlcs raides, par des sentiers ravinés, véritables ruisseaux de pierres. Maintenant on peut chevaucher sur les ebaussées I récemment aplanies; il est vrai qu'elles abou- \ tissent parfois à des précipices taillés à pic et obligent le voyageur trop confiant à retourner sur ses pas. Charmante mésaventure, dont on se réjouit intérieurement, parce qu'elle autorise la Qanerie et permet aux yeux de se reposer sur les parties douces et caressantes du décor. Au premier aspect, ce paysage semble trop sec, trop brûlé de soleil. La poussière du chemin, les pierres des murs, les flancs argentés et nus des montagnes donnent, soif. Les collines sont pelées Comme des dos d'ânes, semées, par places, de TOaigres buissons qui se cramponnent aux roches calcaires. On a banni du pays du mastic toutes 'es futaies qui pourraient attirer à elles la sève de la terre. A peine, çà et là, quelques caroubiers e t quelques cyprès. Tout a été abandonné au petit lenlisque nain qui tord ses branches parmi les cailloux, et qui est la richesse et la gloire de l'île. Le cavalier, plus haut que les arbres, chemine à ciel ouvert, sans ombre. Mais cette aridité donne au pays un charme particulier, une Coloration chaude, légèrement atténuée par des verdures pâles. Un peu avant d'arriver au village J'Aghios-Georgios, près d'une tour génoise dont

la masse soulien! un aqueduc ancien, la vue est 1res étendue et très belle. Au loin, le Campot étale, comme une oasis, ses bouquets d'orangers, d'amandiers, de citronniers et d'oliviers. Le triangle du mont Korakari est gris perle, moucheté de petites plaques vertes, par les broussailles clairsemées, marbré d'ombres mobiles par les nuages qui passent. Vers l'Orient, la mer lait, incandescente, étarnée d'éclairs qui éblouissent, et plissée de remous qui chatoient. Les caps sombres s'allongent sur l'azur. L'île de Psara ébauche sa silhouette bleuâtre à l'horizon. Des baies et des anses, où dorment des barques amarrées, creusent leurs lignes courbes dans les terres, au pied des falaises. Au large, des caïques lointains ouvrent leurs voiles, qui s'étendent comme de grandes ailes blanches et semblent frissonner d'aise au souffle des brises qui attiédissent l'ardeur du jour.

Les soirs sont très doux dans cette sauvage contrée. Le soleil disparaît derrière les collines; mais, au-dessus des eaux violettes, le ciel d'or est semblable à un immense vitrail, tandis que la première étoile s'allume dans des pâleurs nacrées, comme une paillette d'argent.

On rencontre, dans les chemins qui courenl entre les lenlisques, des paysans en tarbouch écarlale et en culottes à la zouave; ils ptiu.ssei.il devant eux, avec un petit bàlon pointu qui sert

à piquer les croupes rétives, de

mulets

cliari"'* 'le foin et de paille. De robustes filles passent, assises sur des baudets, parmi des paniers et (les cruches. Parfois, on croise un solide gaillard, tenant en main la bride d'une jolie mule qui porte, sur un cacolet rouge constellé de clous d'or, un paquet de voiles multicolores, protégés par une large ombrelle : c'est une femme riche, une madama, qui va visiter ses terres. On échange un joyeux bonjour avec les passants : Hora Kali... Kaleoodio, formules naïves, qui écartent do la route les mauvais présages et les aventures fâcheuses. Un Grec devant qui vous ne prononceriez pas cet exorcisme serait triste pour toute la journée, et s'attendrait, pour le moins, à recevoir sur la tète, comme le poète Eschyle, une écaille de tortue.

On traverse souvent, avant d'arriver dans le riche « pays du mastic », des décombres abandonnés. Les frêles cases, de construction récente, se sont écroulées comme des châteaux de cartes, pendant le tremblement de terre de 1881. Au contraire, les bâtisses contemporaines des Justiniani sont encore solides, à peine lézardées par les terribles secousses. Les villages du pays du mastic sont tous bâtis sur le même plan, et je n'en sais pas dont l'aspect soit plus imprévu. Les mahone avaient eu l'idée d'empriner leurs sujets, ou plutôt les serfs qui Ira-

vaillaicnl pour les enrichir, dans de sévi bastilles, dont les quatre portes étaient fermt le soir, par des barrières de fer. Partout, à Aghios- Georgios, à Élata, à Mesta, à Olympi, à Pyrghi, cet appareil défensif est le même. Les habitants sont cernés dans un carré de maisons continues, qui tournent le dos à la campagne, et dont le mur extérieur, percé de quelques fenêtres étroites et closes, a l'air d'un rempart aveugle et farouche. Les autres logis sont, rassemblés à l'intérieur, comme un troupeau serré. Rien ne déborde au delà des limites marquées d'avance. Point de ces hameaux égarés, dispersés au hasard, avant-coureurs ou arrière-garde de nos villes et de nos bourgs. L'accueil de ces villages étranges donne une impression inoubliable, lorsqu'on arrive, parmi les champs de sésame, de coton et d'anis, devant la haute muraille, grise et fermée. Forteresse? prison? couvent"? On ne sait au juste comment définir l'aspectde ces enclos où des hommes et des femmes sont parqués comme un bétail.

Les cases, avec leurs petites portes cintrées et basses, ressemblent à des cellules, et les ruelles enchevêtrées sont d'étroits corridors. J'ai passé de longues heures dans ces bizarres décors, qui semblent sortir, à peine touchés par les siècles, du moyen âge italien. Je m'arrêtais dans les ruelles montantes d'Agbios-Georgios, causant avec des vieillards qui aspiraient, à longues bouf-

fées, la fumée des narghilés; un babil d'enfants sonnait no notes claires et en exclamations aiguës; des petites filles passaient, poussant, à grands coups de trique, des vaches rousses et débonje voyais, au bout de la double rangée des :ons plates, un donjon qui semblait chanet une colline jaune, jonchée de rochers gris. Quand nous avions pris noire frugal repas devant la porte d'un cafedji, à l'ombre d'une vigne ou d'un figuier, Kharalambos entrait parfois, pour faire sa prière, dans des églises peintes et fleuries, où flottait une odeur de cire, et où souriait, parmi les verts et les rouges de l'iconostase, le visage mince et penché de la Panaghia.

AThoIo-Potami, un couple de braves villageois. J\in>tas et sa femme Artémise, m'ont donné, pour de l'argent, leur meilleure chambre. Les murs et le plafond sont badigeonnés de fresques barbares. Un coffre vert, une abondante collection de paniers aux formes diverses, des chaises où moisissent des Evangiles et des Bibles, sont épars dans la vaste salle. C'est au milieu de cet ameublement que je reçois le principal personnage du lieu, l'instituteur Callimaque Pappasoglou, natif de Silivri en Roumélie, ancien drogman et homme à tout faire sur les paquebots du commerce, débordant d'impressions et de souvenirs, qu'il a recueillis à Saigon, Singapour, Java, Ceylan.

A Élata, mon hôte Loukis est un pauvre vieux,

d'intelligence courle et de parole lente, un peu résigné et morne dans ses larges braies noires, sous son haut bonnet rouge, que l'usure a pâli et tourné au rose. Il n'est jamais sorti de l'île et parle de la Grèce comme d'un pays lointain, presque irréel... Il en parle d'ailleurs sans passion et sans tendresse. Si Chio recouvre jamais sa liberté, ce n'est pas à Loukis qu'elle le devra. Quand l'animal humain est attacbé depuis longtemps, il s'accoutume à sa niche et ne tire même plus sur sa chaîne. Loukis a une peur horrible des autorités turques. Le pauvre homme n'est pas tranquille : le moudir de Nénita lui a fait dire par un zaplieh de venir au konak. Il se méfie. J'ai toutes les peines du monde à calmer ses inquiétudes, assis près de lui, devant un plat de pilaf et d'œufs durs. Et Kharalambos fait trembler Loukis, sa femme, ses enfants, plus un vieux médecin de Géphalonie qui s'est joint à nous on ne sait pourquoi, en disant brusquement, sans préambule, de sa voix féroce et saccadée :

— Eh bien? Ces Turcs, quand est-ce que vous les jetez à l'eau?

A Ofympi, je suis entré dans une maison où un jeune homme venait de mourir. Les démogérontes, les notables, un grand nombre d'amis s'étaient réunis chez les parents pour leur dire des paroles douces. Cette coutume, a laquelle on ne manque jamais chez les Grecs, s'appelle la

farigoria-, la consolation. Dans une petite cour pavée, auprès d'une vieille femme qui pleurait, les visiteurs étaient attablés, et causaient a voix basse, en mangeant, dans des plats de terre brune, des poissons noyés d'huile.

Dans tout le « pays du mastic », il n'est pas de village plus beau que Pyrghi. Avec sa grosse tour carrée, crénelée en queues d'aronde, ses maisons grises, rugueuses, rébarbatives comme les palais florentins, son livadi, où l'on s'assemble le dimanche et qui rappelle l'étroite place du Palazzo-Vecchîo, ses ruelles qui découpent, entre les toits, une mince bande d'azur clair, ses portes barrées de chaînes et fermées de grilles comme celles des communes italiennes, ses voiltes d'arcades interrompues qui laissent des flaques de lumière dorée tomber et s'étaler sur le pavé, Pyrghi est un morceau d'histoire vivante, presque intact, laissé en Orient par la mahone génoise.

J'y suis arrivé le jour de la fête, au moment où les gens du pays se rendent à la panégyrie. Les hommes sont amusants, presque comiques, avec leurs longues jupes de toile blanche qui tombent jusqu'aux pieds, leurs vestes noires trop courtes, les calottes blanches, trop petites, qui tiennent par miracle sur leurs crinières. Mais on regarde à peine cet accoutrement des Grecs de Pyrghi, car leurs femmes, qui se sont parées ■coquettement, à loisir, ont un costume d'une ori-

ginalilé fort nouvelLe. Les jeunes lîlles, jusqu'à l'âge de dix-huit ans, sont coiffées d'une barrette blanche, plate, allongée, amincie à droite et a gauche en deux pointes, fleurie do légères broderies, posée crânement en bataille sur leurs cheveux courts, qu'elles taillent un peu au-dessus des sourcils, et qui flottent sur les oreilles, en riches boucles. Sur une longue chemise de toile blanche, dont les plis droits descendent jusqu'aux pieds nus, elles portent une tunique blanche aux manches larges, plissée à la taille par une écharpe nouée, qui retombe par devant en lanières de pourpre. Une pièce d'étoffe voyante, ordinairement orange ou écarlate, agrafée aux épaules, dissimule la poitrine sous des plis de péplum antique, et dessine un corsage carré sur la blancheur des autres vêtements. Ce costume drape plutôt qu'il n'habille ; il laisse deviner les formes amples que l'on soupçonne, accuse à peine la cambrure des reins et la robuste rondeur des hanches, dignes d'être modelées, par le ciseau de Polyclète, clans le marbre pur. Quand les jeunes filles sont en âge d'être mariées, elles entourent leur barrette d'une bande de soie blanche ou jaune, dont les franges pendent à gauche jusqu'à l'épaule, et dont l'agencement rappelle tout à la fois le « chapel » des dames du temps passé, et le mezzaro des femmes corses. Leurs visages sont charmants. Presque toutes ont le teint bruni;

quelques blondes semblent dépaysées dans ce village d'Orient. Sur la place élroïle, au pied de I la grande tour, dorée par le ciel ardent, elles I allaient par groupes, se donnant la main, ou bien I s'asseyaient immobiles, sur des bancs de pierre, I le long des murs, comme des sainles de mosaïque. I Des garçons essayaient de les amuser, en chan- I tant de lentes cantilènes. Elles écoulaient, tran- I quilles, d'un air sage et recueilli, silencieuses, I mais très contentes, et lentement apprivoisées [ par ces hommages naïfs et discrets.

Je n'oublierai pas Marou Ianniri, la plus grande et la plus belle de toutes. Son écharpe de soie écarlale était incendiée de ramages d'or. Une chevelure flottante, très noire, encadrait son visage brun, cuivré d'une coloration chaude, ses grands yeux noirs, étincelants et épanouis. Tantôt rieuse et tantôt grave, elle avait une fierté superbe de statue, et un charme effarouché de tzigane. Devant les jeunes gens, qu'arrêtait une admiration craintive, parmi les femmes vêtues de couleurs claires, elle passait, toute scintillante de bijoux enfantins et d'amulettes de métal, parée et souriante comme une reine barbare...

Autrefois, le jour de la panégyrie, les garçons bt [ea filles dansaient sur la place. Depuis le tremblement de terre, le village ayant été miraculeusement épargné, les gens de Pyrghi ont résolu de renoncer, par dévotion, à ces réjouissances

profanes. Dans Tannée qui suivit la catastrophe, le village, ou plutôt la tribu de Pyrghi ressemblait à un monastère. Défense de boire du raki et de chanter. Le loukoum et l'eau pure étaient les seuls plaisirs permis. Depuis, on s'est relâché quelque peu de cette dure abstinence. Mais une véritable loi sompluaire, consentie par la communauté, et exécutée par les démogérontes, a modéré la parure des femmes, et interdit pour jamais la danse sur les pavés du livadi.

James-Bey voulut user de son influence pour qu'on fil en noire faveur une exception. Il exposa timidement sa requête au conseil des anciens, el ces vieillards moroses furent d'abord scandalisés. Enlin, après bien des conciliabules, on nous accorda une danse d'une demi-heure, en dehors du village : il eût été sacrilège d'autoriser, à l'intérieur de Pyrghi, les anciens divertissements.

Hors des murs, près de la vieille porte, les garçons s'étaient déjà rassemblés, tout joyeux, au milieu d'un va-et-vient d'enfants curieux, éveillés et criards. Un tambourin gronde; une cornemuse chevrote. Sur la crèle des murs, sur la terrasse des maisons, les femmes sont debout et regardent. Quel délicieux tableau, si lumineux et si complexe, si lointain avec ses souvenirs du moyen âge, et ses brusques échappées vers des visions d'Afrique arabe! Est-ce une assemblée de châtelaines aux remparts? Est-ce, aux murs de

quelque cité sarrasine, la venue des femmes, qui attendent le retour desgoums? Elles ont des poses naturelles d'idoles vivantes, et c'est plaisir de voir ces gestes vifs de causerie juvénile, ces yeux gais, ces jolies tètes entourées de boucles brunes, sous les franges de soie, qui chatoient à tous les mouvements. La splendeur du couchant auréole cet épanouissement de jeunesse et de beauté, sème une poussière d'or et de safran dans la transparence des mousselines, fait flamboyer les plastrons cramoisis et les broderies écarlates, précise la silhouette un peu diabolique des petites barrettes pointues, avive l'éclat des bijoux piqués dans la noirceur des cheveux. Ouvrés et gemmés par le soleil, les pauvres joyaux de cuivre, de fer battu et de verroterie étincellcnt en pointes d'émeraudes, en colliers de perles, en chaînes de diamants.

Quel dommage qu'un sot trouble-fête soit venu déranger fort inopinément cette féerie! Déjà les mains s'entrelaçaient pour la danse lorsqu'un certain Dïmitraki, dont le fanatisme était surchauffé par de nombreuses outres de vin résiné, s'emporta violemment, montra d'un geste de prophète notre appareil photographique, déjà mis eo batterie, et dit qu'il était honteux d'offrir en pâture, à de vils étrangers, les plus belles tilles du pays. Nous remontrâmes à Dimitraki, d'un air Un peu froissé, que nous ne venions point, comme

les anciens conquérants, réclamer un tribut de vierges, que nos mœurs étaient innocentes et nos intentions pures. Dîmitraki cria encore plus fort. L'n vacarme confus s'ensuivit, et la foule se partagea en deux camps, les uns approuvant cet ennuyeux personnage, les autres le blâmant. J'aî cru que les coups de poing allaient tomber dru comme grêle; mais les gens de Chio ne sont pas belliqueux. Ils s'en tiennent d'ordinaire à des mines terribles, à un tumulte de cris aigus, à un tapage assourdissant de gros mots, d'épithéles retentissantes et d"invectîves boniériques. Dans le Magne, en pareil cas, les Palikares se regardent de côté, d'un air mauvais, et les couteaux sortent de leurs gaines.

Pendant toule la soirée, on causa longuement de cette aventure chez mon hôte, père de la belle Marou Ianniri. La famille était réunie dans une petite cour, couverte, comme la bergerie du vieil Eumée, par un treillis de branches et de feuilles sèches. La fraîcheur de la nuit entrait par une fenêtre qui découpait un carré d'azur profond où brillaient les étoiles. On entendait, au loin, des gens attardés qui chantaient, en frappant les mains, d'une voix traînante, des psalmodies anciennes. Une lampe accrochée au mur faisait remuer sur les visages des clartés tremblantes, noyées d'ombre. Le vieux était assis à terre lesjambes croisées, fatigué et ensommeillé. La vieille

était près tle lui, toute cassée et ridée. Murou était sur un banc de pierre et son sourire laisbriller dans l'ombre ses ilents blanches. Près sœur aînée, dont le mari était absent, inait sur ses genoux un bol enfant aux boucles blondes et aux yeux câlins. J'écoulais à peine l iiirraure cadencé, un peu dolent, du patois local. regardais la réussite de ces plantes heureuses, la pensée ne fatigue pas, qui poussent en e terre, et en plein soleil, loin des contraintes et des entraves inventées par notre civilisation. Je quittai Pyrgbi avec regret. J'aimais peutêtre encore mieux ce village dans sa simplicité île Lous les jours, que dans sa parure de fête. Je ne me lassais pas de regarder ces ruelles ensoleillées, compliquées d'arceaux, d'appentis, de toits en surplomb, de maçonneries dures, où couraient des plantes grimpantes, toutes vermeilles defleurs. Au seuil des maisons, quelques vieilles, les mains croisées sur leurs bâtons, se chauffaient au soleil. Le soir, les jeunes lillcs allaient puiser île l'eau à une fontaine, hors du village, dans un chemin fleuri d'asphodèles. Elles portaient sur leurs épaules, avec une grâce antique, des vases de grés; et c'était une procession de formes blanches dans le crépuscule embaumé.

Je partis un beau matin, réveillé dès l'aurore par des abois de chiens, des fanfares de coqs, l'enclume d'un forgeron qui sonnait à coups

réguliers et rapides, et les appels aigus d'uni sine qui hélait son fils : « Eh! Nestor..

Nestor... »

Sitôt qu'on a dépassé la porte de Pyrf est au cœur des plantations de mastic. C'él justement la saison de la récolte. Le temps élait gai, charmant. Un bon vent tempérait de fraîches boudées la fureur de l'été. On sentait la présence bienfaisante de la mer, cachée par les montagnes prochaines. Les petites feuilles lustrées des lentisques luisaient sur les branches tordues, un peu au-dessus du sol. La résine, lentement distillée, perlait en larmes transparentes aux blessures du tronc, et tombait, goutte à goutte, sur des toiles étendues ou sur de minces couches de cendre. Les filles de Pyrghi recueillaient soigneusement, en prenant garde de la souiller de terre, la précieuse manne, semblable à une rosée d'ambre pâle.

J'aperçus, parmi ces travailleuses matinales, Marou Ianniri. De loin, à travers le chemin où Ilot lait un arôme subtil de lavande sèche, elle me lança de sa voix claire, dans son langage enfantin, des paroles d'adieu...

Hélas! pourquoi faut-il que sur les délices de cette île longtemps heureuse flotte encore un affreux cauchemar de violence et de sang? Le massacre de 1822 a laissé à Chio des traces visibles et des souvenirs vivants. Au couvent de Saint-Minas, un vieux moine m'a montré le plus

effrayant reliquaire qu'il soit possible de voir. La chapelle du couvent a été brûlée; on n'y peut plus dire la messe; mais on a voulu que cet asile fui consacré à ceux qui furent tués injustement, e! qui attendent encore la vengeance qu'on leur a promise. Les ossements des massacrés, pieusement recueillis dans les clmmps d'alentour, ont été amoncelés dans la nef et sur l'autel. Ce sont la des témoins qui attestent, mieux que tous les récits, l'atrocité du carnage. J'ai tenu dans mes mains une des tètes éparses dans cet ossuaire : le crâne était tailladé de cinq coups de sabre; quatre de ces blessures avaient entamé l'os; la cinquième seule avait donné la mort.

Le célèbre tableau d'Eugène Delacroix représente un cavalier du désert, qui traîne à la queue de son cheval une vierge éehevelée et nue, dont les beaux bras sont tordus d'épouvante. Le romantisme a fait trop d'honneur aux bourreaux lie l'île de Cliio. Ils ne furent pas si poétiques. Ils nearent point cette grandeur farouche ni cette magnificence dans la férocité. Le massacre de Chto n'a pas été une horreur sublime, mais un, crime vulgaire et mesquin, une collection d'assassinats sans risques, froidement commis. Ce 11 coup » fut longuement prémédité. Le sultan Mahmoud avait l'habitude de répondre à tous les succès des Grecs insurgés, en ordonnant des ma9' sacres, des viols et des rapts, dans les pay:

défense où il n'y avait que des femmes, enfants ou des marchands inoflonsifs. Api premier exploit de Kanaris, vite on avait bi ville commerçante et tranquille de Cy L'amiral lurc fut vaincu àSamos ; c'est poi on coupa des têtes à Chypre pendant trente j La ville de Tripoli tza, en Morée, ayant été par les Palikares, les habitants de Cassandi Macédoine, furent livrés à des bandes d'Arnai Le sultan voulait de nouvelles représailles pour terrifier les raïas et faire réfléchir les nations de l'Europe. Il n'eut garde de fixer son choix sur l'île de Crète, où ses nizams auraient été reçus h coups de fusil. Chio était une proie facile et ne s'attendait à rien, ayant toujours vécu en bonne intelligence avec la Porte, ayant même refusé de prendre part à l'insurrection de l'IIellade et des îles. Les Cfiiotes avaient toujours été les plus doux, les plus dociles, les plus timides do tous les raïas. Les sociétés secrètes qui se proposaient de réveiller le peuple grec n'avaient pas même daigné les initier à leurs projets de résurrection nationale. Le S mai 1821, l'intrépide Tombasis, avec quinze bricks d'Hydra et dix goélettes de Psara, s'était présenté devant l'île, et, ses avances patriotiques ayant été mal accueillies, il s'était rétiré. Les habitants de Chio, pour donner de nouvelles garanties de leur soumission, avaient remis aux Turcs beaucoup d'argent, de nombn

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