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CHAPITRE IV

Quand le vent du sud-est, déchaîné sur l'étendue de mer libre qui sépare Nikaria de Chio, fait déferler la houle au pied des falaises du cap Kara-Bournou (le cap Noir), les paquebots sont obligés de mouiller au large, et l'embarquement est très malaisé. Pour prendre passage à bord de la Clio, de la compagnie du Lloyd, en partance pour Smyrne, je dus subir une assez longue navigation à la rame sur des vagues furieuses qui m'eussent éclaboussé d'écume, si Kharalambos, toujours prévoyant, n'avait jeté sur mon dos une toile goudronnée, alin. de me préserver des embruns.

Quelques heures après, la bise aigre était tombée. L'eau était apaisée et calme sous le ciel lavé. Chio, l'île charmante et tragique, s'éva-

nouissait à l'Occident, et, du côté de l'aurore, l'Asie apparaissait au-dessus des eaux, en une ligne de côtes encore indécises, comme un amoncellement de brumes violettes. A mesure que nous avancions, nous pouvions distinguer, au loin, les salines blanches de Pliocée, et la grève où s'éparpillent les maisons grises de Tcheschmeh.

Au moment où la Clio double le promontoire de Kara-Bournou, on signale, au large, un vaisseau (le guerre, tout blanc sur les eaux bleues. C'est, à n'en pas douter, notre chère Victorieuse, qui s'en est allée de Syra, et qui court dans l'Archipel. Qu'elle est belle, avec ses formes amples, sa haute mâture, ses deux cheminées, et les couleurs radieuses qui flottent au vent, tout éclatantes de joie dans l'été clair!

La côte d'Asie semble venir à nous... Le voilà, ce pays fabuleux des hordes sans nombre, des empires sans frontières, des caravanes sans fin, des tribus errantes dont l'inquiétude ne peut se fixer, qui roulent chaque matin leurs tentes pour marcher vers de nouvelles étoiles, et qui parfois, en des accès de brusque folie, ont jeté sur l'Europe des ouragans d'escadrons furieux. La voilà, cette patrie des rêves, des religions, des hérésies et des dogmes, des conciles et des sectes, des grands évêques cl des grands ascètes. Maintenant, elle semble dormir, cette terre farouche, après tant d'éblouîssements et de vertiges. Mais

LA CÛTË D'ASIE H3

son .sommeil est troublé. Ed elle s'agitent tant de problèmes! Qui héritera des hauts plateaux et des riches plaines? A qui les villes mystérieuses qui continuent de vivre, comme assoupies et lasses, dans l'Orient dépeuplé? En Europe, tout est précis, limité, rigoureusement réparti. Les peuples sont parqués dans des ce territoires ». Chacun a son domaine Lien clos el hien gardé. Ici tout est confus, incertain, gros d'inconnu. Et qui sait si l'Asie ne secouera pas un jour sa torpeur, non plus pour jeter sur la civilisation des multitudes effrayantes, maïs pour subir, à son tour, la conquête pacifique et bienfaisante de l'Occident?

Lorsqu'on passe du Bosphore dans la mer Noire, entre les deux fanaux qui marquent la séparation de deux mondes, on range une côte aride el pierreuse, semée de ruines byzantines qui racontent un long passé de rapines et de meurtres; à l'est, la côle est basse, et l'étendue plate et morne fuit à perte de vue... Ici l'Asie est avenante et douce. C'est une ondulation de versants aisés et de pentes molles, sous une crête de rochers gris. Dans les creux, à mi-côle, des maisons blanches, clairsemées dans la verdure, parmi les cyprès noirs. Les nuages font courir des ombres sur le flanc des collines. Il y a de la joie dans les vallées, au-dessous de la masse des roches stériles. Cette fécondité fait plaisir à voir, après l'aridité cl la sécheresse des Cycladcs. On

sent déjà, dans la brise embaumée des golfes, l'approche des terres opulenles, des prairies où hennissent les troupeaux de cavales... Un joli brick passe au large, penché sur la vague, qu'il rase de ses vergues, et soulevé comme une plume, par ses grandes voiles pourpre, que le vent gonfle et arrondit.

Au lieu de filer droit vers le port de Smyrne, il faut s'arrêter au mouillage de Cfazomfene. Les doctes médecins du pays turc le veulent ainsi, à cause de la peur qu'ils ont du choléra. La plage où vivait la jolie cilé ionienne, fertile en philosophes et en athlètes , est maintenant envahie par une herbe rousse et courte, où gisent les tristes maisons du lazaret. Un pavillon turc, dont le rouge, délavé par les pluies, a tourné au violet pâle, flotte au bout d'un mât désolé. Plus loin, des collines descendent, en inclinaisons lentes, vers les plaines, et l'on aperçoit, à travers les taillis, la ligne jaune et sinueuse des chemins. Au bord de l'eau, une maison plus grande que les autres ressemble, avec ses contrevents verts et sa mine propre, au logis d'un petit rentier de Nogent ou de Bougival. C'est l'habitation du « préposé sanitaire » et. de ses quatre gardes du corps. Un petit vapeur turc, armé en guerre, a l'air de surveiller, dans un coin du golfe, six bateaux en panne, où dorment, énervés par la monotonie des heures, des pèlerins qui reviennent de la Mecque,

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