LE LAZARET DE CLAZOMÈNE H
etijui ont déjà fait plusieurs quarantaines, le long de la côte d'Egypte. Ces six lépreux sont 1res maussades et semblent s'ennuyer dans cette relégation. Le ciel se couvre; l'air s'alourdit; des nuages ternes se traînent pesamment. Les vagues essaient de jaser. Mais, décidément, cet aprèsmidi est triste. Près de cet hôpital, je ne sais ';<k'lli' pesanteur descend du ciel chargé d'ennui. Enfin, le second de la C/io, après une longue conférence avec les autorités de Clazomëne, rapporte à bord ses papiers en règle et sa patente nette. Nous avons la libre pratique, et le Commandeur des croyants nous permet d'entrer dans les Echelles.
Le paquebot longe, « presque à toucher », comme disent les marins, un talus d'oliviers pâles et de bruyères en fleurs. Des bouquets de platanes frissonnent sur les pentes; et, vers le soir, au moment où le déclin du soleil rougit la mer souriante, nous voyons une grande ville de pierre, au fond d'un golfe d'azur : c'est Smyrne. * aurais reconnu, entre cent autres, la voluptueuse et claire cité, tant j'avais pensé à elle, tant j'avais écouté les récits de ceux qui l'avaient connue. Son nom, redit si souvent par les poètes, sonne harmonieusement. Moins profanée que Naples parla v enue des touristes, environnée par la splendeur ''es mers orientales, elle est lointaine et merveilleuse; et, derrière elle, quelle immensité de fleuves
3 et de terres vierges! La voici, moi et barbare, très neuve et très vieille, grecque, française, italienne et turque, étrangement composite, cosmopolite et polyglotte, avec ses minarets du temps de Mohammed IV, son cimetière musulman, voilé d'un rideau de cyprès, les campaniles blancs et les dômes verts de ses églises orthodoxes, le troupeau gris des maisons ottomanes, réfugiées très loin, près des hauteurs fauves du Pagus, et, le long de la mer, celte orgueilleuse façade de maisons européennes, audessus desquelles flottent les pavillons consulaires des puissances, comme si l'Occident était déjà installé en maître dans la plus convoitée et la plus belle des Echelles du Levant.
« I si h ir, dit une vieille chanson arabe, Ismir, l'œil du Levant, la perle de l'Anatolie... » llélas! on n'a pas le loisir d'écouter l'écho de ces harmonieuses paroles, pendant l'opération très longue et tout à fait odieuse du débarquement. Des bateliers à faces de pirales envahissent de leur cohue vociférante le pont de la Clio. Bousculé, tiré, poussé, arrimé pêle-mêle avec des malles, dans une barque pointue, le voyageur abasourdi, que les indigènes saluent dans toutes les languos, pour mieux lo rendre fou, ne sait que répondre aux bonzour, bonzour... kalimerà... selam... buon giorno, qui, do tous les calés, frappent ses oreilles; il se laisse glisser, dans un demi-sommeil, sur l'eau sau-
LE QUAt DE SMYRNE 117
maire, où flottent dos écorccs d'oranges, des peaux de pastèques, des refiels dorés et de malsaines odeurs, et il ne sort de son engourdisse- 1 ment que pour engager un difficile dialogue avec un douanier turc, coiffé d'un fez et orné d'aiguillettes vertes. Mêmes inspections, mêmes formatés qu'au débarcadère do Chio. Heureusement, dans la populace grouillante et multicolore qui encombre la douane, je vois venir vers moi une barbe grise qui s'étale en large éventail sur un corps maigre et trop étroit. La bonne et amicale barbe ! Je la reconnais : c'est mon vieux serviteur, mon vieil ami Manoli le Cylhéréeu, Manoli le compagnon prudent sans lequel on ne saurait s'engager sur les routes d'Aiialolie, le sage conseiller, semblable à Nestor, roi de Pylos, et à Naymes, duc de Bavière, le chasseur subtil dont te flair va tout droit aux marbres antiques qui gisent, ensevelis dans la terre, enfouis sous les ronces ou retenus dans quelque cachette par les mains sacrilèges des Turcs.
Manoli a bien des fois « tourné », comme il dit, dans les plaines et dans les montagnes de l'Auatolie. L'épiiiranliie et l'archéologie militantes n'ont pas de serviteur plus docile et plus dévoué. Oh! combien d'inscriptions il a lavées avec l'eau pure des torrents et des sources, à l'ombre des lauriers-roses! De combien de statues il a débarbouillé le bout du uez, et gratté l'oeil avec son
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couteau! II est le patriarche de l'Ecole d'Atl l'instituteur des jeunes recrues, le bon écuyer qui, tour à tour, sangle les chevaux, fourbit les armes, fait les lits, harangue les hôtes et prépare les repas. Si j'avais le goût des parallèles à la façon de Plutarque, je pourrais comparer longuement ses qualités avec celles de Kharalambos : l'un est plus impétueux, l'autre plus calme ; celuici excelle dans le conseil; celui-là est meilleur dans l'action; le premier a plus de circonspection, le second plus d'audace.,.
Mais ce n'est plus le temps d'équilibrer des phrases symétriques selon le rythme des rhéteurs de Rhodes. Manoli qui , d'un geste calme, a exempté ma seigneurie de tout souci, Manoli a terminé ses négociations avec le chef des douaniers et glissé discrètement, dans la main de ce fonctionnaire, quelques piastres bien accueillies. Grâce à cette habile diplomatie, les douaniers furent cléments.Ils se contentèrent de me confisquer quelques vieux journaux : la Sublime Porte, comme les ministres des pays libres, a peur de la presse. Puis mes bagages furent installés sur le dos d'un hammal (portefaix) nègre, dont les pieds, calés comme des bases de colonnes, s'étalaient sur le pavé du quai.
Tandis que nous marchons, en procession, vers le quartier européen, où sont les hôtels à la franca, j'interroge le bon vieillard sur sa santé, sur sa famille, sur l'état de ses affaires.
-Jfo«rfï«u,répondleCythéréen,Votre Noblesse es! bien bonDe de s'occuper ainsi des intérêts d'un pauvre homme. Grâce à Dieu, depuis le grand
voyage où j'ai accompagné le seigneur Diehl et le seigneur Cousin, j'ai trouvé l'occasion île gagner du pain. J'ai lapé beaucoup de figues'. J'ai tué, à lâchasse, beaucoup d'oiseaux et quelques lièvres que j'ai vendus. Mes amis de la Punla* m'ont prêté leurs barques, et j'ai péché des poissons. Maintenant, je suis prêt à aller où Votre Noblesse voudra m'emmener.
— Très bien, Manoli, tu iras demain au bazar, situ achèteras ce qu'il me faut.
— Moussiou, voulez-vous un kibeh en tapisserie JOuchak ou bien un kibeh à bon marché, simple, ordînario ?
— Je te le dirai, Manoli, quand j'aurai réfléchi a cette question.
— "0 Tt, à.ya.ititE, «o'jt'.oC, va [/ou îct;t£, vk tô xà|j.(o fw. Ce que vous désirez, monsieur, dites-le-moi pour que je le fasse...
En devisant ainsi, dans un sabir où les Grecs, les Francs, les Turcs, ont apporté fraternellement leur contribution, nous allions, précédés du nègre
i. Va grand nombre de Smyrniotes sont employés, pendant plusieurs mois de l'année, .i taper des figues avec la paume ■le leurs mains, afin de les aplatir et de les ranger dans des Imites ^ri bois ou on carton, que l'on expédie aux épiciers d'Europe, d'Amérique cl même d'Australie.
--La Pointe, faubourg du quartier marilit
porteur de malles, le long du quai ensoleillé, près des laides bâtisses où sont installées les agences maritimes, et des vaniteuses maisons de style italien, où les banquiers grecs ou levantins font parade d'un luxe hatif. Sur la chaussée, dans le pèle-môle des vendeurs de pistaches, des porteurs d'eau, des marchands de crevettes, des petits loustradjis (décrolteurs), dont la voix grêle répète: loustro ! louslra ! parmi les dandys de la jeune Turquie, coiffés du fez incarnadin et vôtus de l'ample stambouline, un petit tramway, -a -p*£y.io, comme dit Manoli dans son grec ineffable, va et vient du konak du pacha à la station du chemin de fer d'Aïdin. Parfois, cette bizarre machine, inventée par les giaours, rencontre, au milieu de sa route, une caravane de chameaux, qui vont, patiemment, d'un pas grave, au son cadencé d'une clochette, attachés les uns aux autres, conduits par un chamelier de Karamanie et par un petit àne qui trottine, prudent et allègre, les oreilles ballantes, devant les grandes bêtes du désert. C'est l'Orient et l'Occident, vus l'un près de l'autre, près du golfe où les caïques frôlent les paquebots. Si l'on a quelque loisir, on peut philosopher tout à son aise sur l'allure digne et résignée des chameaux et sur la lièvre trépidante du tramway.
Près de Y hôtel de la Ville, où l'Italien Fra Giacomo échange contre beaucoup d'or des chambres étroites et des lits harcelés de moustiques, on trouve
.iques, ou trouve
j un café grec, dont le patron, ingénieux psycho- | logue, connaît les choses variées qu'il faut offrir I à sa nombreuse clientèle; il a, pour les eflendis, | des narghilés à la rose; pour les Palikares, du [ raki de Chio; pour les Francs, do la bière de Vienne; pour les commis- voyageurs, un jeu de ' dominos; pour les flâneurs et les poêles, une terrasse d'où la vue est incomparable. Si l'on veut s'initier par degrés aux délices de Smyrne, il faut, après r accablement de la sieste, humer en paix l'air marin, au café Loukas, devant une lasse de café et des boissons fraîches, en regardant la foule bariolée qui passe, et la. mer divinement belle. Pendant l'après-midi, l'imbat se lève: c'est un vent du sud-ouest, très fort et très sain, qui vient du large, et qui répand sur la ville tiède et maladive des souffles salubres- La rade qui, le matin, esl un vaste miroir uni où se reflètent les maisons blanches de Cordelio, se hérisse soudain d'une multitude de petites lames qui se choquent, se gonflent, s'amoncellent et viennent s'écrouler, en volutes écumeuses, sur les larges pierres du quai. Les barques commencent à danser, en tirant sur les anneaux de fer où sont nouées leurs amarres. On dirait que cette flottille de caïques aigus s'éveille d'un long sommeil et s'anime d'une vie joyeuse. Les bricks, les tartanes et les caraques se balancent lentement, et leurs vergues crient contre les mâts qui oscillent. C'est l'instant
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oà les gens riches, partie uliê renient les Franghi de Smyrne. viennent faire leur promenade quotidienne an bord de la mer. Les voilà tous, expéditionnaires des consulats, négociants de toutes les nations, hôteliers suisses, exportateurs allemands, tailleurs autrichiens, minotiers anglais, Hollandais marchands de figues, courtiers italiens, bureaucrates hongrois, commissionnaires arméniens, banquiers grecs, sans compter un certain nombre d'anciens notaires et d'anciens caissiers, qui ont quitté leur pays pour des raisons inconnues, et qui enseignent, à bon marché, leur langue nationale. Presque tous, sauf peut-être les Anglais, ils ont pris, dans cette molle contrée, les caractères et les habitudes du Levantin, c'est-à-dire des moustaches trop cirées, des faux-cols trop hauts, des h complets » trop élégants, une amabilité trop officieuse, un accent qui rappelle en même temps la Provence et la Calabre, des chaînes de montre trop apparentes, des allures tour à tour tortueuses et arrogantes, une physionomie tantôt féroce et tantôt, douceâtre, où il y a, tout à la fois, quelque chose du ruffian et quelque chose du sigisbé.
Ils ont d'incroyables prétentions sur le chapitre des femmes. S'il faut croire à toutes leurs gasconnades, ils sont dignes d'envie. Car les femmes de Smyrne sont belles, lorsqu'elles se promènent en toilettes claires, au bord de l'eau, dans la fraiclieur des soirs. Leurs grâces nonchalantes sont
un peu lourdes; leurs mouvements semblent appesantis par une paresseuse langueur. Mais, dans la blancheur des visages, les lèvres sont rouges, l'arc des sourcils est hardiment Iracé; et, des yeux bruns, noyés d'indolence, sous le voile des longs cils, partent quelquefois d'ardents rayons qui plongent jusqu'au fond des âmes. Elles ne sortent guère de leur somnolence qu'aux fêtes mondaines données en leur honneur à bord des navires de guerre ou dans les salons du Casino européen : mais alors elles sont enragées, s'amusent comme des enfants, et se donnent du plaisir à cœur-joie, comme des cavales qui bondiraient dans un pré... Elles parlent, d'une voix qui traîne, un langage enfantin; on sent déjà, à leur frivolité charmante, à leur nullité délicieuse, que ces Levantines sont à la lisière de l'Islam, et que peut-être elles ne seraient pas trop dépaysées dans l'immense volière musulmane, où les femmes encagées gazouillent, roucoulent, s'amusent et s'ennuient, comme de gentîla oiseaux. On saisit au passage des bouts de conversation, des questions et des réponses, en un français bizarre où les néologismes les plus récents s'associent aux expressions surannées des vieux marchands qui firent, de Marseille ou de Toulon, le voyage d'outre-mer. Des inflexions chaulantes terminent les phrases; de soudains retours d'accent provençal accélèrent la marche des syllabes ; les r roulent dans le flux des paroles,
comme des cailloux: dans un torrent; et les gestes qui accompagnent ce babil, la mimique affable du midi, les gracieux mouvements du cou et de la tète, la cambrure des tailles opulentes et souples, le jeu des yeux qui élincellenl et rient, sont jolis à voir, dans cetle mêlée de nations et de langues, où les jaquettes d'Europe coudoient les vestes dorées des zeybecks et des kavas, et où passent, sans rien comprendre, dignes et un peu dédaigneux, les zaptichs du pacha. Le quai de Smyrne est une Canebière adoucie, alangoûe, exempte de magasins et de boutiques, et ouverte sur une rade, où le soleil donne tous les jours une fête royale.
Il y a un moment, dans le crépuscule, où la mer est charmante et comme ensorcelée. Elle est en même temps assombrie par la nuit commençante, et embrasée de splendeurs par les merveilles du soleil couchant. On dirait une jonchée de violettes, d'anémones et de mauves, effeuillées sur un lac de feu. L'Occident est tout chaud de pourpre, de carmin et de cuivre vermeil. Les vaisseaux à l'ancre ressemblent à des monstres nageant dans un Océan de lave, et leurs cordages dessinent un treillis noir sur l'horizon ardent, où les clartés, peu à peu, s'effacent et s'évanouissent, laissant une ligne de mer sombre s'allonger comme une barre sur le ciel rose eL pâli.
— Manoli, dis-je à mon respectable serviteur.
qui tournait le dos à ces prodiges et contemplait mon visage, Manoli, je t'en prie, donne-moi un conseil.
— Momsiou, dites-moi ce que vous désirez, afin que je le fasse.
— Manoli, quand j'aurai dîné à la taverne de Fra Giacomo, où pourraîs-je bien aller alin que les heures s'écoulent plus légères?
— Mottssiou, à Dieu ne plaise que je vous donne des conseils. Je n'-en ai pas le droit, et Votre Noblesse a le droit de faire tout ce qu'elle veut. N'allez pas chez les Turcs : ils sont méchants en temps de ramazan. Mais je dois vous dire qu'il y a d'abord le concert du capitaine Paolo.
— Qu'est-ce que le capitaine Paolo?
— Voici. Le capitaine Paolo a possédé, autrefois, un bateau à voiles, qu'il commandait. Maintenant, il tient un café où il y a des chanteuses. L'année dernière, il est allé en Europe, et il en a ramené des femmes que les habitants de Smyrne, surtout les Turcs, ont trouvées trop maigres. Il est retourné en Europe, et il a maintenant des femmes grasses. Du moins, on le dit, moussiau.
- Merci, Manoli, mais il n'y a pas autre chose?
-Mou&siou, il y a l'Alhambra, où des acteurs méniens jouent la comédie à la franca, avec î la musique.
Fidèle aux indications de Manoli, j'allai, sous
clarté des becs de gaz, qui clignotaient près de la mer chuchotante, vers la maison du capitaine Paolo : à travers les persiennes vertes, avec les rayons îles lampes, venaient des bruits vagues de café-chantant, un grincement de violon, un grondement de violoncelle, des coups sourds de grosse caisse, des éclats de cymbales, des voix éraillées et des intonations canailles. Dans une salle enfumée, parmi les flonflons de l'orchestre, une grosse Allemande, ridicule avec sa face rouge et les rubans bleus noués dans sa tignasse blonde, faisait les yeux blancs, en chantant des choses grivoises, et en laissant apparaître, au-dessus de ses bas noirs, un bout de pantalon, orné de nœuds roses. Un public de portefaix, de bateliers grecs, de bas ofliciers de l'armée turque, applaudissait, en des transports de joie tout à fait naïfs et sauvages. Cette apparition de l'Europe, ainsi vue dans ce qu'elle a de plus morose et de plus immonde, me dégoûta. Je sortis, et je m'amusai, pendant quelques minutes, à regarder dans un cabaret grec, au bout de la rue, un nègre luisant et dégingandé, qui dansait, au son d'une guitare triste, une danse désossée et mélancolique.
A la Concordia, théâtre fréquenté par l'aristocratie chrétienne, on donnait le Maître de forges. Je n'entrai pas, et je pris un billet à la porte de YAlhambra, bâtisse mal dorée et mal peinte, où une troupe d'acteurs arméniens jouait Madame