CHAPITRE V
Le quartier franc. — Renseignements statistiques. — Consuls et émigrés. — Chez les Filles de la Charité. — Chez les Lazaristes. — Les Grecs, les Arméniens, les juifs. — Les Turcs. Une audience du gouverneur général.
Le centre du quartier chrétien, à Smyrne, c'est la rue Franque. C'est dans cet endroit qu'au dire des anciens voyageurs on a toujours vu « les plus beaux et les meilleurs bâtiments de la ville * ». Mais la rue Franque a bien changé depuis le temps où la Compagnie du Levant, protégée par k pavillon du roi Très Chrétien, déchargeait ses marchandises à « l'échelle de la Douane des Francs ». Maintenant, elle est dallée de pavés à peu près réguliers, bordée, par endroits, d'un mince trottoir, et comparable, par son aspect à 'a fois levantin et occidental, aux rues marchandes de la Joliette. Des magasins de nou-
1. Voyage de Dalmatie, de Grèce et du Levant ,par M. George Wheler. La Haye, 1723.
veautés et de confections, « à l'instar de Paris », étalent, derrière le haut vitrage des devantures, une pacotille à laquelle l'Europe tout entière a collaboré : on y vend, outre l'éternelle cotonnade de Manchester, qui infeste l'Orient, des pardessus, des jaquettes, des gilets, des « complets » confectionnés de toutes pièces et expédiés en énormes ballots par un syndicat de tailleurs autrichiens. L'Autriche et la Saxe accaparent l'exportation de presque toutes les parties basses et grossières du l'accoutrement des hommes : chaussettes, caleçons, chemises de flanelle, tricots de laine. Mais les jolies Smyrniotes, bien qu'elles réfléchissent peu aux difficiles problèmes de l'économie politique, rendent de signalés services au commerce français; car elles estiment que pour vêtir ou parer leur beauté, rien ne vaut les soies de Lyon, les rubans de Saint-Etienne, les mousselines de Saint-Quentin, les lainages de Roubaix et de Reims et tous ces fins tissus que la main délicate des lingeres parisiennes allège et transforme pour en faire les accessoires mystérieux et charmants du costume féminin. Les chapeaux de feutre, avec lesquels les élégants du quartier franc lâchent de se rendre irrésistibles, sont expédiés de France et d'Angleterre. Les fez, qui sont considérés comme la coiffure nationale des Turcs et que beaucoup de voyageurs adoptent pour se donner une espèce de couleur locale, sont fabri-