‹ Sur les routes d'AsieChapitre 38 sur 71 · LES TURCS 1T · texte numérisé non relu

LES TURCS 1T

les Parisiens, peuple charmant de badauds sédentaires, trouvaient qu'en effet elle avait l'air bien kabyle.

Malgré la mosquée qui dresse, au-dessus du fouillis des boutiques, le loit pointu de son minaret blanc, malgré les fontaines d'eau courante où les fidèles font leurs ablutions avant do se prosterner devant Allah, le Icharchi de Smyrne est, vraiment le royaume d'Israël. Les Grecs ont abandonné peu à peu, pour les magasins de la rue Franque, les vieux caravansérails dont la porte est barrée, chaque soir, par des verrous et des chaînes. Les Arméniens émigront de plus en plus vers les mêmes quartiers. Quant aux Turcs, ils viennent souvent à ce marché cosmopolite, mais c'est pour tirer quelque argent des juifs, et donner, en gages, tout ce qu'ils ont gari^é de leur ancienne splendeur. A l'encan, les sabres victorieux, dont la lame courbée flamboyait aux mains des fidèles, dans les guerres saintes contre les giaours! A l'encan, les vieux mousquets dont la voix terrible éveillait les éebos deLépante! Et, toutes ces reliques d'un passé mort, lampes ciselées qui brûlaient nuit et jour en l'honneur du Prophète, tentures de soie sur lesquelles brillent, en lettres d'or, les versets du Coran, tapis sacrés que les croyants étendaient à terre avant de se tourner vers la Mecque, bijoux forgés, en des temps anciens, par les orfèvres de Damas, par-

chemins jaunis où les khodjas oqL écrit des paroles saintes, robes d'argent et de soie où frissonnait le corps flexible et parfume des sultanes, housses de pourpre et d'or qui faisaient se cabrer d'orgueil les chevaux des ag-as, toute cette défroque héroïque, voluptueuse et lamentable, voilà ce qui reste de ce peuple qui vivait (le guerre, de religion et d'amour, et qui, maintenant que son élan est brisé, s'assied au bord du chemin, dérouté et un peu surpris par une société nouvelle, où les hommes semblent perdre le goût du sang, l'instinct des grandes exaltations religieuses et l'habitude des luxures farouches. J'ignore si les descendants de ceux qui vinrent, avec le sultan Orlclian, assiéger la ville impériale de Nicée, sentent toute l'amertume do cette déchéance. Mais je ne sais rien de plus triste que de voir cette noble race de soldats, de moines, de bergers et de laboureurs, vendre à des brocanteurs ses armes, ses bijoux el jusqu'aux objets qui semblaient appartenir au domaine inaliénable de son culte.

El pourtant, les Turcs sont officiellement les maîtres à Smyrne. I&mir, la fleur du Levant, la douce et nonchalanLe cité, la seconde ville de l'empire, appartient au padichah Abd ul-IIamid- Khan, à celui dont les glorieux prédécesseurs s'intitulaient sultans des sultans, rois des rois, distributeurs des couronnes aux princes du

monde, ombre de Dieu sur la terre, empereurs et seigneurs souverains de la mer Blanche et de la mer Noire, de la Roumélîe, de l'Analolie, de la province de Soulkadr, du Diarbékir, du Kurdistan, de l'Adcrbaïdjan, de l'Adjem, de Scham, de flaleb, de l'Egypte, de la Mecque, de Méditie, de Jérusalem "...

Le potentat, héritier de tous ces titres, dont la plupart, hélas! ressemblent Fort aux dignités des évêques in partions, est représenté à Smyrne par un pacha qui est vali (lieutenant) et qui gouverne tout le vilayet d'Aîdin, vaste contrée qui enserre dans ses limites assez peu précises les pays que les anciens appelaient la Lydie et la Carie, le Sipyle, le Tmolus et les larges vallées du Méandre, toutes pleines de la légende des dynasties fabuleuses et de la terreur des antiques religions. Les vilayets de l'empire turc sont aussi mal délimités que l'étaient autrefois les satrapies du roi de Perse et les thèmes de l'empire byzantin. Pour administrer le chaos de races diverses qui remue dans ce cadre mal défini, le vali a besoin de l'assistance de tout un corps de fonctionnaires '.

1. Voir le leste de la réponse de Soliman le Magnilique a l'envoyé de la cornière d'ATi(.>(.iilêmi? pendant la captivité de François I". (Hammcr, Histoire de l'Hin/iin: ottoman, l. VI, p. II.)

3. Le moML'in (adjoint) remplace le gouverneur général en ras d'absence; le 'frf'IcrtJtir s'on'u]!-; de la i'Oin|j|;diililé et des linances, clioses encore pins mystérieuses en Turquie que partout ailleurs; le iiwkliiuaji rempli! les fondions de socré-

La besogne du vali de Smyrue, s'il entend son devoir d'une façon nette et complète, est fort difficile. Le gouvernement de ses coreligionnaires, l'entretien des mosquées, la surveillance des derviches qui, par leurs fantaisies hérétiques, éveillent très souvent la défiance des ulémas, ne sonl que la moindre part de ses soucis. Smyrae, comme autrefois Éphèse qu'elle a remplacée et annulée, estime ville internationale. Les étrangers, dès qu'ils ont quitté le paquebot des Messagerie' ou du Lloyd, se gênent un peu moins que s'ils étaient chez eux. Les Capitulations donnent aus consuls européens des droits et des pouvoirs si étendus, que leur autorité contre-balance, en beaucoup d'occasions, celle du gouverneur. Les

Loire général ; Vettjnebi titudiri s 'intitula sur si carte, en fr.wai^ '• directeur lies affaires politiques ■ ; le zirii' al muffetichi •:--'• proposé k In surveillance de l'agriculture et du commerce, source inépuisable 'le bakchichs : le hit? h mii/ii'iiilici a les attributions de nos ingénieurs en chef; It defteri-hakaninin rimy mudifi conserve les archives; Veitilul; mudîri csl le chef des bureaux du cadastre et du recciisejiienl ; \'i,l:nfi,iudiri s'oi'.cii["".' de l'administration des biens ecclésiastiques. Enfin, Yalaybty commande aux :i(iû gendarmes a cheval et aux 1,800 gendarme» à pied du vilayet. — Un conseil Administratif assiste le gouverneur général ; il se. compose du Mttim, cbef de la maestroture musulmane, du mufti, chef de la religion, du de/lerdar. du mekloubji, des n'prcsenlaiils dis CDiiimiiiiaiilés orthodoxe, arménienne schisiiialique. catholique, Israélite et de quatre autres membres, dont deux sonl élus par la population non musulmane. — Ce n'est pas une lâche aisée que de diriger celte armée de l'on r. Lion ri ai rcs cl do conseiller?, dont la plupart, il faut bien le dire, sont très sensibles à l'appât du bakchich, pourboire presque officiel, que l'on reçoit et que l'on donne : en Orient, presque sans se cacher.

réclamations affluent dans les bureaux du boo&fc. Si les brigands ont enlevé dans les gorges du mont Pagus une bande d'imprudents touristes, vite un drogman, escorté d'un kavas armé jusqu'aux dents, notifie au gouverneur général des sommations comminatoires. Si une patrouille turque a ramassé dans quelque bouge des matelois en bordée, nouvelles doléances et nouvelles difficultés. Les plus menus incidents peuvent prendre des proportions inouïes. On a vu, en un temps qui n'est pas très ancien, des hagarres d'ivrognes occuper les chancelleries et devenir presque des casus belli. Ajoutez que depuis l'affranchissement de la Grèce, tous les Grecs raïas qui se sont mis dans un mauvais cas et qui veulent échapper au tribunal du hâkim invoquent la protection du consulat hellénique. Depuis la conquête de l'Algérie et l'établissement de notre protectorat en Tunisie, on a vu des Arabes, émigrés de l'Yémen et du Fezzan, se draper magnifiquement dans leurs burnous et so réfugier au jardin du consulat de France, quand le moment était venu de payer l'impôt.

Le gouverneur général du vilayetd'Aïdin devrait être à la fois un préfet de police, un gendarme el un diplomate, Le célèbre et malheureux Midbat- Pacha avait pris au sérieux ce rôle plein de périls et de déceptions. Il savait tout ce qui se faisait, tout ce qui se disait dans Smyrne. Il avait résolu de

m, conte que coûte. aux brigandages et aux meurtre* qui ensanglantaient sa provint». Des qu'an crime était signalé, il lançait sa gendarmerie aux trousses des malfaiteur*. xvet l'ordre formel de rappirter cinq tètes dans an su La consigne était fidèlement exécutée. Ces téta étaient-elles toujours des tètes de brigands? Peu . importe. On les piquait, pour l'exemple, aus lances de la grille du konak. Les puissances européennes étaient rassurées. La question d'Orient entrait, comme disent les diplomates, » dans une phase plus sereine •*. Tous les sacripants de la contrée frémissaient de terreur; et pendant trois mois, les Anglais et les Anglaises que l'agence Cook déverse incessamment sur l'Asie Mineure pouvaient visiter les ruines d'Ephèse sans rien , craindre pour leur bourse, pour leur vie ou pour leur vertu.

Les successeurs de Midliat savent, par sou déplorable exemple, ce qu'il en coûte de dépasser de trop haut le niveau ordimure des fonction nu ires turcs. Le temps des vizirs indépendants et justiciers semble fini. Depuis que les Turcs ont adopté les inventions des giaours, et que les réseaux du télégraphe entravent tous les mouvements des gouverneurs de province, les konaks, autrefois princiers, mystérieux et redoutables, sont réduits : ou peu s'en faut, à l'état de simples préfectures,

Je me rendis dans les bureaux du vali de

Smyrne, aliii de présenter aux autorités les lcllres vizirîelles dont j'étais muni, et de me procurer les papiers nécessaires au voyage que je voulais entreprendre dans l'intérieur. Pour donner aux serviteurs du Grand Seigneur une idée plus avantageuse de ma personne et de la nation à laquelle j'appartenais, j'avais pris à l'heure un landau qui errait nonchalamment dans la rue Franque. Un kavas consulaire, magnifiquement moustachu, doré et armé, avait pris place sur le siège à côté du cocher; dans cet équipage, j'avais l'air suffisamment officiel. Aussi les portes du palais s'ouvrirent toutes grandes. Une demi-douzaine de baïonnettes rouilléos me rendirent des honneurs naïfs et gauches auxquels je fus très sensible. Au bout de quelques instants, guidé par des gens galonnés et respectueux, je me trouvais entre quatre murs blanchis k la chaux, près d'un petit bureau d'acajou, en tête à tète avec Son Excellence Armenak-Effcndi, personnage important, grosse tête rubiconde, barrée d'une épaisse moustache noire, et à qui les drogmans des consulats donnent le titre de « directeur des affaires politiques du vilayet d'Alain ».

M. le directeur, qui est Arménien, qui a toute la finesse de sa race, et qui n'oublie pas que les affaires qu'on lui soumet ont un caractère « politique », disserte gravement, avec une solennité diplomatique, et une connaissance parfaite de la

langue française, sur les difficultés de mon entreprise. Au fond, il est visible qu'il ne se soucie pas de voir un Français s'engager dans une expédition lointaine à travers les bourgs et les villages du vilayet. Ces promenades géographiques et archéologiques mettent toujours en défiance les Ottomans, qui ne comprennent pas qu'on se dérange pour un objet si futile, et qui supposent que des intentions malignes doivent se cacher nécessairement derrière ces vains prétextes.

Armenak, tout en me faisant offrir très courtoisement le café et les cigarettes de l'hospitalité, s'engage, en roulant ses gros yeux noirs sous ses paupières bouflies, dans de longues histoires. À l'entendre, Alî-lîaha et les quarante voleurs tiennent la campagne sur toute la surface d'Aïdin, du Saroukhan et du Mentesché. Son Excellence exagère, évidemment, pour me faire peur. Cependant, il y a un fonds de vérité daus ce discours. C'est surtout à cause des voyageurs étrangers que les hrigands donnent du souci aux autorités ottomanes. En temps ordinaire, on les surveille de loin, avec une sérénité toute paternelle. (Ju'ils enlèvent un Turc ou un troupeau de moutons, qu'ils emmènent dans les montagnes une génisse ou une jeune fille, qu'ils coupent l'oreille d'un Grec, pour l'obliger à payer rançon, ou le doigt d'un juif pour avoir ses bagues, ce sont choses nalurelles, presque autorisées par la coutume;

d'ailleurs tout s'arrange en famille; quand les plaignants sont Turcs, on les calme en leur donnant de l'argent; quand ils sont chrétiens, on les apaise en les menaçant d'une bastonnade ou d'une amende. Mais, quand un Européen est pris par les voleurs, quelle occasion de mortelles inquiétudes pour ceux qui sont chargés de la police des chemins! Les puissances occidentales ont le mauvais goût de se fâcher lorsqu'un de leurs « nationaux », comme disent les consuls, est molesté par quelque roi des montagnes. On l'a bien vu, quand les brigands de Marathon commirent l'imprudence de vouloir détrousser des Anglais et des Anglaises. Sa Majesté Britannique envoya une frégate dans le port du Pirée, et son représentant exigea (o comble d'humiliation!) que ces mauvais drôles fussent jugés par des juges anglais. On l'a bien vu aussi, plus récemment, lorsque le consul de France et le consul d'Allemagne furent égorgés par la populace dans un faubourg de Salonique. Qucdle alfaire, grand Dieu! On ne se contenta pas de pendre, pour de bon, les principaux coupables. Que de fonctionnaires destitués! Que de pachas déchus! Combien de grands personnages expient, maintenant, sous le ciel lorride de l'Yémeu, ou dans les solitudes de la Mésopotamie, cet esclandre qu'ils ne purent, hélas! ni prévoir ni empêcher!

Je voyais que de vagues terreurs hantaient

l'Ame timorée d'Armenak. Je lui représentai que mon pelit équipage ne risquait pas de tenter les chercheurs d'or, et que j'espérais bien traverser le vîlayet sans rencontrer le capitaine Andréas, terrible aux Anglais, ni Manoli d'Adramytte, ni le redoutable Belial Balanga, qui se disait gouverneur de Monastir. Son Excellence, voyant que ma décision était arrêtée, estima sans doute qu'il n'était pas utile d'insister davantage. Un scribe obséquieux accourut à l'appel d'un timbre, ol griffonna quelques mystérieuses écritures. Puis, Armenalt-Eflendi m'emmena dans une autre salle, où Son Excellence le vali donnait ses audiences. Ceux qui connaissent la Turquie par les Orientales de Victor Hugo, les tableaux de Decamps, les gravures du Voyage de Clioiseul-Gouffier, et les récits relatifs aux guerres de l'indépendante grecque, sont disposés à voir, dans un Orient d'opéra-comique, des pacbas affublés de hauts turbans, et prêts à faire voler des tètes dans l'éclair tournoyant d'un yatagan de Damas. Le Turc très considérable qui gouvernait Smyrne, et auquel j'eus l'honneur d'être présenté par le complaisant Armenak, ne ressemblait pas plus aux « dervis » du Bourgeois gentilhomme qu'aux « heyduques » dont le sabre nu prolège la beauté de Sarah la Haignevse. Depuis que le sultan Mahmoud a cru réformer l'esprit de ses peuples en réformant le costume de ses fonctionnaires,

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