Sur les routes du Soudan
Nous ne voulons pas laisser paraître ce livre sans offrir un lëmoig-nag’e d’humble g-ratilude à tous ceux qui nous ont apporté leur précieux concours : M. Camille Guy, g'râce à qui M. le Ministre des Colonies a bien voulu song-er à nous ; M. G. Bonvalot, qui a eu la bonté de nous aider des ressources et de l’appui du comité Dupleix; M. le g’énéral de Trentinian, à qui nous devons d’avoir pu circuler dans les g-randes plaines africaines avec une aisance sans pareille. Nous sommes surtout reconnaissant à ce dernier de nous avoir montré comment une méthode merveilleuse, unie à une abnég-ation entière, pouvait faire des Français, lorsqu’ils le veulent, les meilleurs des colonisateurs.
Notre ami A. Chevalier voudra-t-il nous laisser dire combien ses conseils nous ont été précieux pendant les courts instants où nous avons voyagé ensemble et comment son étonnante facilité d’observation nous a préservé de bien des erreurs?
Enfin, mes chers compag-nons de route Edouard Mérite et Joseph de La Nézière m’en voudraient si je les remerciais trop d’avoir gracieusement transformé en une véritable œuvre d’art ce livre, sorti des presses de la maison
Edouard Privât, dont l’éloge n’est plus à faire. Ils me permettront de dire ici que c’est très probablement la première fois que des documents exacts, obtenus autrement qu’à l’aide de la simple photographie, ont été publiés sur l’Afrique centrale. Tous ceux qui en ont connu les fleuves et les plaines les sentiront revivre dans leurs dessins. Tout le monde en goûtera le charme.
Les événements qui se sont écoulés depuis que ce livre a été écrit, au retour de notre voyage au Soudan, ont confirmé la plupart de nos conclusions. Nous espérons qu’il n’aura cependant pas seulement un intérêt rétrospectif, mais que l’on voudra bien le considérer comme un essai nouveau vers la compréhension de peuples que l’on a trop longtemps tenus pour de simples barbares.
Les hommes de l’Afrique tropicale difî'èrent presque autant des sauvages de la forêt équatoriale que nous-mêmes, et c’est leur civilisation que nous avons voulu faire un peu connaître.
On a jusqu’ici bien mal jugé ces peuples. La plus grave erreur a été de leur nier toute faculté de travail. Ce livre contribuera peut-être à détruire cette légende. Nous devons dire aussi que, pendant de longs mois, nous venons, non plus seulement de voyager et vivre au milieu des noirs^ mais de travailler avec eux à créer une plantation et que nous n’avons rien eu à leur reprocher. Les résultats, à ce point de vue, ont été tels que nous considérons aujourd’hui qu’il n’y a pas, d’une façon générale, en Afrique tropicale, de question de la main-d’œuvre.
Les difficultés de pénétration ont fait que nous avons dû nous installer à la côte, en Guinée française; mais il est
J3ien certain que dans l’intérieur nous aurions trouvé encore de bien plus grandes facilités de travail.
Cette pénétration vers l’intérieur n’a avancé que du côté du Sénég-al et des embouchures du Niger. Le chemin de fer de Kayes au Nig'er approche de sa fin. Il paraît malheureusement indispensable de relier ce tronçon à la côte, car le Sénég-al s’enlise de plus en plus. Cette mesure devient d’autant plus urg-ente que le chemin de fer de la Guinée, en faveur duquel nous plaidons à la fin de ce livre, ne semble pas près d’aboutir. Il ne pouvait être fait que par la métropole; elle s’en est désintéressée; il est fort à craindre que ce chemin de fer n’éprouve les vicissitudes du chemin de fer du Sénég-al au Nig-er.
Le capitaine Lenfant vient de faire remonter, par l’embouchure du Niger, toute une flotille de ravitaillement et a ainsi détruit la lég-ende des rapides infranchissables à 13oussa. De meme^ nous n avions éprouvé aucune difficulté cà franchir ceux du moyen Niger. Il faut attendre le retour de cet officier pour connaître le véritable parti que nous pourrons tirer de cette voie nouvelle. Quoi qu’il en soit, le moment approche de plus en plus où nous pourrons exploiter notre Soudan comme les Américains le Far West.
Nous osons espérer que l’on ne reproduira pas, à l’ég-ard de ce beau pays, les erreurs commises ailleurs. Nous expliquons dans nos conclusions le dang-er du système des g-randes concessions et comment elles portent en ellesmemes leur condamnation. Leur échec au Congo est une confirmation saisissante de ce que nous avancions, et il est peut-être permis de penser que l’on s’en tiendra là, en laissant faire la libre initiative.
Il n’y a pas de fortunes toutes faites au Soudan.
Aussi bien, ce qui doit attirer ceux qui se sentent la force d’aller vers ces terres lointaines, ce n’est pas l’attrait de la vie que l’on y mène, celui des grandes chevauchées, des chasses fantastiques, de l’imprévu des aventures : la brousse a des âpretés assez grandes pour arrêter ceux qui ne voudraient vivre que d’elle.
Ce n’est pas non plus la griserie des nuits tropicales, le charme des grands fleuves sur lesquels on erre comme dans un rêve, la joie de la vie libre au milieu des bois et des plaines : ces jouissances égoïstes, quelque pures qu’elles soient, seraient sacrilèges devant l’angoisse des êtres aimés qui sont au loin.
Ce qui doit appeler vers la grande terre ceux qui dédaignent les artifices civilisés, c’est de songer qu’ils seront sûrs ainsi d’accomplir pleinement leur devoir social et que leur vie aura pour but d’élargir l’œuvre de l’humanité.
Toulouse, 12 janvier 1902,
INTRODUCTION
M. le Ministre des Colonies a bien voulu me cliarg'er, a la fin de l’année 1898, d’aller étudier les conditions d’application des méthodes et des procédés modernes à la mise en valeur des pays du Soudan français.
Au même moment, M. le g-énéral de Trentinian org-anisait une mission technique en vue de dresser le catalog-ue des richesses économiques des pays qu’il administrait. Ma tâche se trouvait simplifiée. Il appartenait aux ingénieurs et aux savants de la mission de déterminer les produits que l’on peut retirer du Soudan. Je devais examiner quel est le piopie de la vie economique de ce pays, l’activité qui y règne, rechercher quelles sont les qualités productrices des peuples soudanais, étudier les relations commerciales qu ils ont entre eux; déterminer les grandes lig’ues que suit leur commerce.
M. le general de Trentinian voulut bien me demander d étendre mes investigations et de rechercher quelles étaient les relations du Soudan français avec les territoires qui dépendaient alors de la compagnie du Niger. Je dus, ainsi, parcourir la partie la plus importante de notre colonie. Ce sont les résultats de ce voyage que je viens faire connaître.
INTRODUCTION
Avant d’expliquer comment j’ai cru devoir poursuivre ma mission, je voudrais caractériser en quelques mots les pays que je devais parcourir et qui constituent, en partie, ce qui, jusqu’à ces derniers temps, formait le Soudan français.
L’Afrique occidentale a été découpée par les conventions internationales récentes en une série de divisions. Notre administration a divisé à son tour la part qui nous revenait en une série de colonies. L’une d’elles est notre Soudan. Il semble que, du cap Juby aux emboucliures du Ni^»-er, toutes les colonies de la côte ne fassent qu’un tout avec cette grande terre. Y a-t-il là quelque chose de réel? l’Afrique occidentale a-t-elle une unité, ou bien y a-t-il des caractères qui font de notre Soudan un pays distinct des autres et ayant en propre une existence g-éographique et économique?
Il y a lieu de distinguer.
Si l’on veut parler du Soudan tel qu’il a été déterminé au fur et à mesure de la conquête et des traités, il est bien certain, à ce point de vue, qu’en ses frontières il n’y a rien qui le dilïérencie des colonies qui l’avoisinent. Mais le Soudan français n’est pas simplement une entité administrative si on le cônsidère dans le sens où je le définis : (( les pays du Niger français. »
Le grand fleuve africain a déterminé un ensemble de contrées qui, réunies, ont leur vie propre. Les terres arrosées par le Niger reçoivent de lui une certaine unité. Les races qui habitent la Boucle peuvent différer profondément, comme les Maures des Mossis, les Touaregs des Bambaras, les Songhays des Foulbés; quelque paradoxal que cela puisse sembler, leurs vies se pénètrent. Parmi les peuples du Soudan, il n’en est peut-etre point qui soient
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autochtones; ils ont été en contact dans leurs migrations; ils se sont heurtés dans les luttes qui les ont asservis tour à tour les uns aux autres ; quelles qu’aient été leurs manières d’être et leurs destinées, il semble que le fleuve ait créé un lien entre eux.
Pour bien se rendre coin pie de celle unité des terres du Niger, il faut éliminer avec soin toules celles qui ne dépendent point du g-rand fleuve.
Il est facile de voir que les régions humides qui s’étendent de la grande forêt de Libéria aux terres des Achantis se distinguent, par la nature de leur climat, de celles du Niger, il en est de même pour le Sahara, dans la paitie qui se trouve au nord du fleuve. La question est plus compliquée pour les terres qui sont arrosées par les eaux du Sénégal.
Mais il suffit de les parcourir pour voir combien elles différent. Les eaux du Sénégal sortent des hauts plateaux bossués qui vont jusqu’au Niger et qui isolent les deux fleuves ainsi que les contrées qu’ils arrosent. Toute la partie de l’Afrique occidentale située au sud-ouest du Niger et comprise entre la mer et une ligne allant de Yamina à Nioro ne dépend point du fleuve et n’a pas le caractère des contrées nigériennes. De ce que, jusqu’ici, la voie d’accès au Niger a été le Sénégal, ceux qui n’ont vu que ces terres du Sénégal ont jugé le Soudan d’après elles et Pont mal jugé.
Ce que je tâcherai d’établir dans cette étude, c’est comment les terres qui ne dépendent que du grand fleuve se relient les unes aux autres, comment en les étudiant séparément on est obligé d’y songer constamment, comment cette unité doit se traduire dans les rapports que nous avons et pourrons avoir avec elles.
INTRODUCTION
Le Soudan, tel que je l’ai défini, est soumis à un régime climatérique unique : celui de la zone tropicale qui comprend deux grandes saisons, la saison sèche et la saison des pluies. Ce n’est point un climat humide, et il diffère profondément par là du climat de la bande de terre de 4 ou 5oo kilomètres de largeur qui s’étend le long de la cote de la Gasomance au Togo, et de la zone équatoriale. En outre, la composition géologique est partout la même : une couche argileuse reposant sur un lit ferrugineux.
De cette unité de climat et de terres découle une unité de cultures. C’est la même graminée, le sorgho, qui pousse partout et qui forme le fonds de l’alimentation des indigènes.
Il ne faut point cependant en conclure que le pays soit partout également riche et n’ait qu’une sorte de richesse. Le Niger est une des causes d’inégalité, et la plus grande. M. Félix Dubois a comparé les terres des rives du Niger aux plaines égyptiennes. Il n’y a là, au point de vue absolu, rien d’exagéré. Les deltas intérieurs, c’est-à-dire les terres inondées par le fleuve, sont d’une fertilité très grande, et les alluvions du Niger entretiennent la fertilité des terres. De ce fait, la culture est intensive; à celle du sorgho s’ajoute, ou même parfois se substitue, celle du riz, et cela en des quantités bien supérieures à ce qui est nécessaire pour l’alimentation des habitants de ces terres.
Une autre cause de l’inégalité dans l’intensité des cultures vient des différences qu’il y a dans 1 état ou la nature des populations.
Il est des pays qui, comme ceux du Sud, n’ont pas pu depuis de longues années cultiver leurs lougans, à la suite des razzias des chefs de bande. Ailleurs, la ruine n’a pas
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été aussi grande, mais la population a été décimée, et la main-d’œuvre n’a pas été suffisante pour les cultures. Enfin, dans certaines contrées, les troupeaux s’élèvent avec une g'rande facilité, et difficilement dans d’autres.
Il ne faut pas oublier, en outre, que les tribus nomades, les Maures et les Touaregs, ne s’adonnent pas à la culture et qu’elles vivent des récoltes des peuples sédentaires.
Ces différences sont l’origine de toute une activité commerciale.
Dans tout le Soudan, la plus grande partie des indigènes s’habillent avec les tissus qu’ils fabriquent eux-mêmes, soit avec la laine de leurs troupeaux, soit surtout avec le coton. Il n’est pour ainsi dire pas de village qui n’ait ses champs de textiles, et pendant la saison sèche, seul le grincement des petits métiers vient troubler le silence qui plane audessus des cases, sous la grande lumière. Il n’en est pas moins vrai qu’il est des régions où le coton pousse mieux que dans d’autres, peut-être parce qu’il est mieux cultivé; que certaines contrées réunissent les plus habiles tisserands et font des tissus renommés, comme ceux du Massina et de Dori. Au commerce des grains, des troupeaux et des divers condiments vient s’ajouter celui des étoffes et des fdets.
Deux produits viennent augmenter l’activité économique, et peut-être jouent le rôle le plus important : le sel du Sahara et les kolas de la région du sud. Grâce à eux, ces contrées, que nous avons vues pauvres en graines et en troupeaux, peuvent se procurer ces denrées par toute une série de transformations et d’intermédiaires.
Enfin, le commerce européen vient jouer son rôle. On peut dire d’une façon générale qu’un seul produit est apporté par les blancs : les tissus. Ce que les Européens
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retirent du Soudan, c’est de la gomme, du numéraire et, de la partie sud, du caoutchouc.
Pour être complet, il faut faire intervenir, en outre, le commerce des captifs; mais c’est là une matière assez délicate, car outre que ce nég-oce est assez difficile à contrôler, il tend de plus en plus à disparaître et à devenir un souvenir du passé. Si l’on veut se rendre compte des raisons de la situation ou de la prépondérance de certains marchés sur d’autres, c’est très souvent l’influence de ce commerce qu’il faut faire intervenir, et, le plus souvent, c’est une influence qui ne se fait pour ainsi dire plus sentir que l’on est oblig’é de rechercher.
Je me suis proposé pendant mon voyage, en même temps que de préciser les caractères économiques des peuples que je devais rencontrer, de déterminer les points d’application et l’importance de cette activité dont je viens d’esquisser les g-randes lig-nes. Le long- des sentes des Dioulas et sur les marchés, nous apparaîtra ce caractère d’unité que nous attribuons aux pays du Niger français.
La synthèse de mes recherches est une carte économique que je suis parvenu à dresser et dont cet ouvrage va être pour ainsi dire l’explication.
Il m’a paru que les questions que je devais éclaircir pour mener à bien cette enquête étaient assez nombreuses et délicates pour absorber tous mes’eflbrts. J’ai cru devoir concentrer mes études et ne point les éparpiller sur des sujets divers. Je regarde comme fausse la formule qui consiste à dire que le voyageur doit examiner tout ce qui se rattache aux pays qu’il traverse et aux peuples qu’il rencontre. Les connaissances d’un homme sont limitées, et l’on ne sait voir que ce qui se rattache à ce que l’on connaît;
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en outre, à moins de faire de très long-s séjours, le temps absorbé par le voyage lui-même est tel que, si l’on disperse ses investigations, on est sur de ne rien pouvoir mener à bonne fin.
Pour moi, j’ai borné mes éludes à celles des phénomènes économiques, qui sont si complexes. J’ai cru ainsi mieux servir la France qu’en procédant comme les explorateurs africains l’ont fait si souvent jusqu’ici. Il est temps que la géographie se spécialise.
J’ai donné cependant dans ce livre le récit de mon voyage. Il m’eût été souvent difficile de faire œuvre uniquement didactique, et souvent les phénomènes économiques ne se détachaient pas encore assez de la vie des peuples que je rencontrais pour qu’il me fût possible de les décrire sans montrer ce que je savais de celle vie par l’impression qu’elle m’avait laissée.
On sera peut-être étonné de me voir attacher de l’importance à des mouvements commerciaux qui sembleront minimes comparés à ceux de notre vie moderne. Lorsque je parlerai de grands courants, de marchés considérables, on trouvera que les chiffres d’affaires que je leur attribue ne répondent guère à celte prétendue importance.
Il y a là matière à confusion. Nous verrons très souvent, dans le cours de cette étude, les phénomènes économiques apparaître dans leur plus grande simplicité, au point que, souvent, il y aura là comme une sorte de démonstration expérimentale des principes sur lesquels ils reposent. C’est ainsi que, en étudiant le marché de Nioro, nous verrons comment se crée une monnaie de compte, et que nous suivrons, d’une façon fort simple, en examinant le fonctionnement de la place de Tombouctou, le mécanisme d’une crise
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économique avec ses causes et ses conséquences. De même que nous décomposerons facilement ces phénomènes, grâce à leur nature en quelque sorte primitive, de même nous devrons les considérer en cet état pour en apprécier l’importance. Si, par exemple, nous disons que, pendant l’année 1898, il s’est exporté de Nioro 800 tonnes de g-rains, il semblera qu’il n’y a là rien de fort remarquable : c’est le charg'ement d’un petit trois-mâls. Mais si l’on considéré que 6,000 chameaux ont été nécessaires au Soudan pour emporter cette denrée, on comprendra qu’il y ait là un mouvement de quelque importance. De même , si nous montrons que les 5o,ooo barres de sel qui sont sorties de Tombouctou en 1898, et qui représentaient 1,000,000 de francs, sont parties emportées par plus de 8,000 commerçants et avaient été amenés dans cette ville par plus de i5,ooo chameaux, si l’on ajoute que presque chaque barre de sel a fait l’objet d’un marché particulier, on admettra sans peine qu’il y a là quelque chose d’un réel intérêt.
Surtout, ce qu’il faut considérer, c’est que nous sommes oblig-és d’évaluer cette activité économique en nous servant de monnaies européennes, alors que celles-ci représentent, en fait, aux yeux des indig-ènes, un pouvoir d’achat dix fois plus considérable que chez nous. Il faut toujours avoir en vue le peu de besoins des indig-ènes pour évaluer l’importance relative de leur production et de leurs échang-es.
J’ai tâché de procéder de la manière la plus rationnelle dans le courant de cette étude. Il m’eût été toutefois impossible d’arriver aux résultats que je crois avoir établis, si M. le g-énéral de Trentinian n’avait, dès son arrivée au Soudan, org-anisé dans chaque poste un service de renseig'nements commerciaux. J’ai trouvé dans chacun des
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principaux marchés des données statistiques que j’ai pu utiliser. Les commerçants ne peuvent circuler au Soudan que munis d’un laissez-passer qui mentionne la quantité de marchandise transportée, sa provenance et sa destination. J’ai eu à examiner les données ainsi recueillies, à les mettre en ordre, et à en retirer ce qu’elles contenaient d’essentiel. C’est là un travail qui ne pouvait se faire qu’en parcourant le Soudan. Le petit nombre des membres du corps d’occupation n’a pas permis de leur demander beaucoup plus que d’assurer la pacification du pays. En dehors de la carte économique de M. Binger, qui se rapporte au sud de la Boucle, tout était inconnu. Ce n’est que de proche en proche, en m’aidant des renseignements que je me procurais sur les chemins, que je suis arrivé à déterminer l’importance relative des différents marchés et la direction des divers courants commerciaux. Une fois que j’en ai eu soupçonné l’importance, j’ai le plus possible visité ces places et suivi ces routes.
Quel qu’ait été mon désir de voir sincèrement les choses, je crains fort de ne point échapper à cette épithète de faiseur de « bluff », qui est donnée à tous ceux qui disent quelque bien de nos possessions soudanaises, par ceux-là même qui devraient être les plus jaloux défenseurs de leur renommée.
C’est, en effet, une mode parmi ceux qui ont résidé au Soudan de dénigrer tout ce qui s’y rapporte et de n’attribuer qu’à un. désir de réclame personnelle tous les efforts faits pour hâter sa mise en valeur.
Les grandes plaines soudanaises ne présentent point de richesses spontanées, et la valeur de leurs peuples n’apparaît que si l’on sait la connaître. Bien n’est facile comme de
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passer des années sur ces terres sans rien voir de ce qui fait leur vie. Quoi qu’il en soit, ce parti pris, qui repose sur une ig-norance d’autant plus fâcheuse qu’elle vient de ceux-là même qui paraissent les mieux renseig-nés, est si violent et si absurde qu’il suffirait à annihiler pour long-temps tous les efforts.
Et cependant notre œuvre au Soudan est assez belle pour que nous ne cherchions pas g-ratuitement à la diminuer, mais nous ne savons pas nous louer.
Il y a quelques semaines ^ je revenais de la côte occidentale d’Afrique sur un paquebot ang-lais. Je trouvai dans la bibliothèque du bord un livre intitulé : A la suite de Kitchener. C’était l’histoire de la conquête du Soudan égyptien, transformée en une sorte d’épopée nationale; c’était un livre d’un peuple à qui jusqu’ici tout a réussi, parce qu’il ne met pas en doute celte réussite. Lorsque l’on est chez un peuple étrang-er, il faut savoir se pénétrer de l’esprit de ce peuple. Je ne trouvais rien d’exagéré au caractère de ce livre. Je songeais seulement qu’il n’y avait eu dans cette guerre contre les Madhistes que deux choses réellement remarquables : l’obstination du sirdar et la confiance que son gouvernement lui avait montré. Les Anglais choisissent leurs hommes et ils les laissent agir ensuite à leur guise en les soutenant contre toutes les attaques. C’est ainsi que Kitchener a pu donner à son pays le Haut-Nil, et sir Georges Taubman Goldie les terres qui forment aujourd’hui la Nigeria.
Le malheur de notre politique est de manquer de cet esprit de suite et de se défier des hommes qu’elle a choisis.