CHAPITRE X
De Say à Dori.
Campement de Tentiakou, 3o mars, 8 heures du soir.
J’ai commencé aujourd’hui ma première étape de brousse. Le cauchemar de la route de ravitaillement n’est point la Vie de la brousse.
J’ai naturellement fait toutes les fautes possibles. Au lieu de partir dans la nuit, comme mes bagag-es n’étaient pas prêts, je n’ai pu donner le signal du départ qu’à huit heures du matin. Mes charges étaient trop lourdes; je n’avais voulu prendre que douze porteurs. J’ai dû dès le premier village en réquisitionner trois de plus, et comme j’en avais renvoyé un qui me disait être malade, un second peu après m’assura ne pouvoir aller plus loin, et joua une telle comédie que Bakary dut porter sa caisse.
Le pays est assez tourmenté. Il est couvert de petits bois rabougris et de l’éternelle brousse jaune. Pas de cultures ni d’arbres fruitiers.
Nous sommes enfin arrivés à une heure et demie.
J’ai trouvé ici le premier de ces campements que je vais, paraît-il, rencontrera chacune de mes étapes dans la boucle du Niger. Le général de Trentinian a ordonné à tous les villages qui se trouvent sur les chemins de communication entre les postes d’élever des cases pour les blancs.
Tentiakou.
Ce campement-ci est assez loin du villag'e dont on ne voit point les cases.
Trois spahis indigènes m’accompagnent jusqu’à Dori. Tous les soirs, j’en enverrai un pour annoncer mon arrivée à l’étape et faire préparer de la nourriture pour les porteurs. Je changerai de porteurs à peu près tous les deux jours.
ler avril, Diog-a.
Hier, à la suite d’une erreur, je suis parti à minuit, au lieu de trois heures comme j’en avais eu l’intention. Je suis arrivé à Addaré à sept heures; j’ai évité ainsi la trop forte chaleur.
J’ai essuyé pendant cette étape ma première tornade : pluie, éclairs, tonnerre, rien n’y a manqué; mais, en somme, rien de bien grave.
Sur le soir, je me suis senti très fatigué; j’ai voulu réagir, et, vers onze heures, je me suis levé et j’ai absorbé un gramme de quinine, 3 grammes de bicarbonate de soude et de l’eau de mélisse à haute dose. Lorsqu’il a fallu partir, vers trois heures du matin, j’ai eu honte de me faire porter dans mon lit et je suis monté à cheval. Il m’a semblé que tout mon être était anéanti ; puis je me suis senti mieux. Au lever du soleil, j’ai pénétré dans un pays un peu plus riche que celui que j’avais traversé jusqu'ici. Ce village de Dioga est peulh et, en conséquence, présente un certain degré de richesse. Les environs semblent assez cultivés pendant la saison des pluies. Les cases sont spacieuses et contiennent de grands vases en terre destinés à conserver le mil décortiqué.
Mon mal s’est caractérisé sous la forme d’une diarrhée assez violente qui tient sans doute à ce que j’avais bu
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l’avant-veille de l’eau non bouillie. Je dus me coucher et absorber ving-t g-outtes de laudanum.
10 heures.
On change très rapidement de dispositions physiques et morales dans la brousse. Le repos m’a fait du bien ; je suis persuadé maintenant que je vais faire un voyag’e charmant dans la boucle. Le soleil est bon diable; depuis hier on ne l’a pas vu; la pluie a ramené la fraîcheur, et je suis tout heureux à l’idée de traverser un pays infesté de lions et d’éléphants.
J’emmène une petite chienne, Say, tout à fait g-rande I dame; elle voyag-e sur ma selle et est pleine d’attentions I pour moi. C’est peu de chose, mais, g'râce à elle, je ne me l sens point seul.
On m’a dit que demain nous trouverions une mare auprès de laquelle il suffit d’errer au coucher du soleil pour rencontrer des lions. Ce sera le dimanche de Pâques; j’org’aniserai en cet honneur une chasse à ces nobles animaux.
2 avril. Pâques, 8 heui'es du soir.
Jolie chasse au lion !
J’ai passé la journée dans mon lit.
L’itinéraire que m’avait tracé le lieutenant Delaunay portait une étape de i5 kilomètres pour arriver à Edda. Je pensais avoir la force de la parcourir le soir même; mais, après un essai pour me mettre debout, je vis que je serais oblig'é de me faire porter. Je fis donc passer deux barres de bois sous les pieds de mon lit Picot. Six hommes me soulevèrent ; mais comme ils ne savaient porter que sur leur tête, j’étais à une hauteur invraisemblable. On eût dit, du reste, un cortèg-e de croque-morts. A cette sensation très désag-réable s’ajoutait un autre ennui : j’étais à la hauteur
des branches et toutes, les unes après les autres, balayaient ma fig'ure. Mes hommes avaient peine à passer, et, comme par malechanee, le chemin n’était qu’une vaste ornière , mon lit était animé d’un mouvement de roulis. En outre, nous étions partis tard, et, la nuit venue, il devint presque impossible d’avancer; puis il se mit à pleuvoir. Après plusieurs essais infructueux, je pus enfin me tenir à cheval. Le campement n’arrivait jamais ; il me semblait qu’il n’y avait pas de raison pour que ce martyre finît; j’aime mieux ne plus y penser.
Edda est un village peulh. J’y habite une de ces cases surbaissées que construisent les pasteurs; elle est microscopique; il y a juste la place de mon lit, mais elle est si élég’ante que je m’y trouve fort bien.
J’ai pris le parti de me reposer aujourd’hui ; je viens de dîner avec trois œufs sur le plat, un verre de vin et du thé au rhum. Je crois que je vais un peu mieux, mais j’ai craint la dyssenterie.
J’ai fait aujourd’hui une bonne affaire. Nous avons rencontré un Haoussa qui s’est fourvoyé dans ces pays ; il avait à vendre un superbe pantalon de Kano aux dessins très fins. Je l’ai troqué contre une couverture de Ség-ou. 11 est g-rand comme un pantalon de clown. Bakary m’a dit qu’il en avait vu quelquefois de pareils dans les villes du moyen Niger et qu’on les payait une centaine de francs.
Tchendali, 3 heures de l’après-midi, 3 avinl.
Quelle matinée!
J’ai tant dormi hier que je n’ai pas eu sommeil cette nuit. J’ai senti une lourdeur de plomb dans ma tête ; cependant, il a fallu me lever. A deux heures et demie, je donne le signal. Sans que je sache comment cela s’est fait, chaque charge est composée d’une multitude de petits paquets.
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Impossible d’arriver à les faire arrimer par Bakary et Mahamadou. Où est le bon temps du Niger?
On part enfin à trois heures vingt à une allure rapide. Au début, je n’allais pas mal, mais à la première pause il m’a semblé que je devenais très faible. Un morceau de sucre, de l’eau de menthe et surtout trois kolas me remettent d’aplomb. Je m’aperçois alors que Mahamadou qui doit porter les lances que j’ai achetées à Tombouctou et sur le fleuve les a oubliées.
Je fais éveiller un homme dans un petit village et je l’envoie les chercher. On repart et je m’aperçois de l’absence de mon second spahi; il a eu la même maladie que moi et il est resté en arrière.
Sur mon ordre, l’allure se précipite. Je vais à la suite du dernier porteur, sans me préoccuper de la façon dont il marche, et je fais preuve en somme du même genre d’intelligence que le coureur qui suit son entraîneur. Beau résultat : les porteurs se coupent en deux et au moment de la pause je mets dix minutes à rejoindre la tête. Je veux boire; le thé que j’ai fait mettre en bouteille a une odeur nauséabonde. En arrivant auprès d’un petit village, le chef m’apporte du lait. Je me garde d’y loucher, accusant de mon mal celui que j’avais bu l’avant-veille dans les mêmes conditions. Je veux le faire mettre en bouteille pour le boire à l’arrivée après l’avoir fait bouillir. Impossible; les boys déclarent qu’il n’y a pas de bouteilles vides, ce qui était faux du reste. On repart de nouveau. A partir de ce moment, je n’ai plus qu’une idée fixe : boire. Tout ce qui me reste d’intelligence est concentré dans ce désir. Les branches que je cogne dans la nuit, les épines qui me déchirent le visage ne réussissent pas à y faire diversion.
Le soleil se lève enfin; mais je n’ai pas mon casque. Mahamadou le porte et il est resté en arrière ainsi que Bakary; je n’ai jamais pu savoir pourquoi. Me voilà obligé d’attendre un quart d’heure sous un arbre. Mon casque
arrive. Je veux monter à cheval, mon étrier casse. Je n’ai pas ce qu’il faut pour le raccommoder. Les porteurs ont continué leur route et ils sont à une demi-heure de moi. Je ne les ai pas rattrapés. Faire des kilomètres à cheval sans étrier lorsqu’on est harassé de fatig'ue est un genre de sport dont on se dispenserait volontiers. Il ne me restait que peu de chemin à faire, et tandis que je m’assieds comme une dame sur mon cheval, je ne songe plus qu’au bonheur que j’éprouverai à boire du lait frais en arrivant.
Je n’ai trouvé que du lait aigre que m’apportait d’un air triomphal un spahi. Gomme je n’ai pas eu le courage de le boire, il s’en est régalé. Je pensais au moins avoir de l’eau : elle était verte, avec un centimètre de mousse bleue par dessus; il paraît qu’à partir d’ici il n’y en a pas d’autre. J’essaie de faire fonctionner mon filtre; l’eau est trop sale, il est immédiatement obstrué. Au risque d’attraper la dysenterie, je suce mon filtre espérant arriver à boire un peu ainsi. Les quelques gouttes que je recueille ne font qu’exaspérer ma soif.
Il me vient une idée burlesque. Je vais me préparer un apéritif essentiellement reconstituanb à base de quinquina et de kola. Je n’ai pas de quinquina, mais la quinine y suppléera. Je fais macérer un kola dans du vin; j’y mêle 5o centigrammes de quinine et du sucre. J’avale d’un trait et je tombe presque suffoqué tellement c’était mauvais.
Alors, je m’étends sur mon lit et j’essaie de dormir. Je songe aux sources claires des montagnes natales, au Niger où il y a de la belle eau limpide. J’en arrive à trouver inutiles les voyages dans ces pays desséchés... Et tout d’un coup je saute sur mes deux pieds : je viens d’apprendre que l’on m’a apporté de l’eau plus claire et du lait frais. J’avais oublié de dire à mon spahi que je ne tenais pas essentiellement à boire du lait aigre et du fumier.
Je trouve cette nouvelle eau bien supérieure à l’ancienne. Je me fais faire du thé sans filtrer l’eau; c’était de la pour-
rilure. Maharnadou avait oublié d’enlever de la théière le vieux thé qui avait fermenté pendant le voyage.
Je déjeune d’un verre de vin et d’un poulet, et, comme je n’en avais que plus soif, je song-e qu’il vaut encore mieux avoir la dyssenterie que de se mettre dans l’état où je suis. Je me couche ; j’installe mon filtre au-dessus de ma tête. Le liquide tombe g’oulte à g'outte, et, pendant un temps que j’ig’nore, long’temps, long’temps, j’ai laissé ruisseler cette eau sur mon crâne, mes lèvres, mes yeux. Rarement j’ai éprouvé une telle jouissance.
11 fait 44 deg'rés. Say se couche le long' des cruches d’eau pour avoir un peu de fraîcheur, et comme elle ne peut en trouver, elle s’assied et hurle tristement. Le soleil filtre au travers des nattes du toit; au dehors, on n’entend pas un bruit. Je vais recommencer à m’inonder de cette eau qui contient peut-être les g-ermes de toutes les maladies.
4 avril, Kakou.
L’étape d’hier n’était que d’une ving-taine de kilomètres, celle d’aujourd’hui devait en avoir 42, aussi l’ai-je commencée dès hier au soir. A trois heures et demie, quand il a fallu partir, j’ai cru que nous entrions dans une fournaise. La terre roug-e et sans herbe rayonnait de chaleur. Gomme c’est une chaleur sèche, on ne peut pas dire que l’on souffre; c’est une sorte d’anéantissement dans la cuisson. J’avais pris avec moi quatre hommes supplémentaires qui ne portaient que de l’eau. Entre les étapes, il ne faut point compter trouver la moindre mare, et cependant les noirs doivent boire toutes les heures. A sept heures, nous nous sommes arrêtés. J’ai préparé un potag-e Prevet, et j’ai mang-é, en compag-nie de Say, les restes d’un poulet; puis, sous le ciel, au milieu de mes hommes, je me suis endormi. Je ne sais comment on a la force de se réveiller.
6 avril, Yaina.
Départ à quatre heures; arrivée à huit heures.
En ce pays, on marche comme à travers le néant et le feu. Je dors; mes noirs m’avaient bien dit, il y a un mois, qu’il ne faisait pas chaud, je n’avais pas voulu les croire.
7 avril, Denga.
Les étapes sont toutes semblables.
En file serrée, on quitte le camp. Les porteurs se suivent de près. On retrouve immédiatement la forêt que nous traversons depuis Edda. L’obscurité est complète. Point de lune et les arbres arrêtent la lueur des étoiles. Quelques fois, les hommes ont pu faire des torches de paille; de loin, je vois briller celle que porte le spahi de tête. Elle décrit un arc de cercle et son balancement semble mesurer le temps qui s’écoule, tandis que nous marchons. Derrière moi, un autre spahi porte aussi une g-erbe enflammée. Je ne vois que la caisse du dernier porteur. La lumière g-lisse sur le torse nu du noir; ses muscles sont énormes; sur son cou, les g-outtes de sueur commencent à ruisseler. Dans l’ombre, des plantes g-ig-antesques apparaissent et disparaissent. Les épines blanches des faux gommiers forment une dentelure fine que l’on disting-ue seule dans la nuit.
Ce n’est que par une intuition de la route à suivre que les noirs trouvent le sentier. Pour moi, j’abandonne les rênes de mon cheval et je me laisse conduire par lui.
Alors, arrive un sommeil invincible, la tête devient lourde, les yeux refusent de s’ouvrir. L’idée fixe que l’on rumine en suivant le balancement du cheval se transforme tout d’un coup et devient pendant quelques secondes une sorte de rêve au travers duquel on perçoit encore le pas des hommes jusqu’au moment où des épines vous réveillent en vous déchirant le visag'e.
(Dessin d'EJouaicl lIÉiirjK, d'apics les documents de l’auteur.)
Le chemin est à peine tracé, les branches s’enlre-croisent; a moins d’étre mis en lambeaux, il faut surmonter la lourde torpeur. Continuellement, je dois tenir mon bras devant ma fig-nre. Quelque fatig-ant que soit le casque, il est indispensable, il sert en quelque sorte de bouclier.
. Les g-rands arbres apparaissent comme des fantômes; mais, des deux côtés de la sente, leurs branches déchiquetées semblent se perdre dans les étoiles. On va au travers des arbustes épineux, masse sombre dans laquelle il semble que l’on n’avance point.
Et cependant le jour arrive et l’on découvre une forêt vierge aux arbres gig'antesques, aux lianes bizarrement enchevêtrées, mais une forêt morte. Rien de ce qui fait le charme ou la g’randeur des forêts ne se retrouve dans celle-là. Il n’y a aucune sensation de mystère, parce qu'il n’y a pas de vie. Point de feuillages ni d’animaux, pas même le vent, qui est la g’rande voix des arbres.
Les Peulhs ont disparu.
Là seulement où croupit l’eau de quelque mare infecte vivent ces Gourmabés qui sont au dernier rang” des peuplades nègres. Ils sont très doux au milieu de cette nature inhumaine. Pendant la saison des pluies, ils peuvent faire des cultures; mais alors la forêt n’est qu’un vaste marais où coulent des fleuves énormes, et les souffrances du voyageur n’en sont que plus terribles. Cependant il faut partir, parce que le désert boisé se montrera implacable dès que le soleil paraîtra.
Je suis reparti à minuil, et à six heures nous avons rencontré les spahis de Kakou qui venaient au-devant de nous. Il y a, en eflet, dans ce village un petit poste de quatre hommes qui servent à assurer le courrier de Say à Dori. A sept heures, nous arrivions; le village n’a pas d’importance particulière.
5 avril, Tenkalami.
Partis à trois heures et demie, nous sommes arrivés à dix heures. Vers sept heures, nous avons passé la Sirba à g'ué. Pendant cette saison sèche, c’est un vulg-aire marig-ol. Elle présente toutefois ce caractère d’être en tout temps poissonneuse. Il n’y a rien d’intéressant à observer, et jusqu’ici mes journées se passent de la façon la plus paresseuse que l’on puisse rêver. Je déjeune, je m’allonge dans mon hamac, j’essaie de dormir, je me tube, je dîne et me recouche.
8 avril, Zcbba.
Zebba est un grand village peulh d’un millier d’habitants, entouré de cultures très riches. J’y ai trouvé un chef fort intelligent et qui m’a donné des renseignements utiles sur le Lilpako et le Sokoto. J’ai demandé à ce chef trois chevaux pour remplacer deux chevaux fourbus. Le troisième servira alternativement à Bakary et à Mahamadou.
Les principales ressources de Zebba sont l’élevage de chevaux et de troupeaux. Ce village est en relation directe avec Sansan-Haoussa, et il se fait entre les deux un échange d’animaux assez considérable.
Ma soirée s’est passée dans l’exercice des sports les plus nobles.
Le fama m’a prié de lui montrer les effets de mes armes, et j’ai dû fusiller force oiseaux de proie. Puis il a voulu me faire apprécier ses chevaux et il a fallu me livrer à ces galopades effrénées qu’adorent les nègres et que je commence à aimer aussi.
Dori, 10 avril.
L etape de Deng’a a Zebba avait été courte, une ving'taine de kilomètres. Le programme du lendemain devait être plus chargé.
Le Litpako est un désert circulaire de 200 kilomètres de diamètre, au milieu duquel se trouve Dori. Il fallait donc y pénétrer. A Zebba j’avais pris vingt porteurs parmi lesquels J avais reparti mes charges de manière à réduire chacune d’elles à un poids assez minime.
20 kilométrés apres Zebha je devais trouver un premier point d eau, Billamoal, et plus de 60 kilomètres après, un second, le village de Koria, qui est à 10 kilomètres de Dori.
A quatre heures du matin, je donnai le signal du départ. Il fut marqué par un accident qui aurait été simplement amusant si mon fusil de chasse n’en avait pâti. Bakary, en voulant monter à cheval, ne trouva rien de mieux que de renverser sa monture 'sur lui, à la grande joie de Mahamadou qui prétend que les Peulhs ne sont pas cavaliers. Il ne s’était pas fait mal, mais mon fusil qu’il tenait avait la crosse cassée.
Je dépêchai a Koria un spahi pour me faire envoyer des porteurs d eau. De Billamoal, d’où je partis à cinq heures du soir, je réussis à recruter cinq porteurs d’outres.
Et depuis cinq heures nous avons marché en ne nous an étant que dix minutes toutes les heures. Mon malaise avait complètement disparu, et, pendant la nuit, j’ai trouvé cette étape moins fatigante que je ne l’aurais cru. La glande foret a disparu pour faire place aux faux gommiers qui régnent en maîtres depuis Zebba.
Le temps a passe assez vite grâce â de grandes discussions entre Mahamadou et Bakary sur la bêtise comparée des Bambaras et des Foulbés. Ils m’ont fait voir sous un
jour tout spécial les résulta Is et les motifs des grandes luttes entre Mandés et Toucouleurs. Mes deux domestiques ont l’intellig'ence très vive et ils savent une quantité de choses qui m’étonne. J’ai voulu voir jusqu’où allait leur faculté d’assimilation, et tandis que nous cheminions, j’ai essayé de leur apprendre le fonctionnement de notre rég-ime parlementaire.
Au bout d’un certain temps, Maliamadou n’a plus porté d’attention à mes explications; mais Bakary m’a interrog-é long'temps encore.
Vers sept heures du matin nous vîmes arriver le Fama de Koria escorté d’une ving-taine d’hommes à cheval. Une vision blanche. Depuis Tombouctou je n’avais pas vu de boubous blancs. Sur leurs petits chevaux lég-ers, ces hommes semblaient les habitants d’une terre nouvelle. Depuis douze jours nous errions à travers la g-rande forêt morte, et pendant un mois nous avions parcouru la région vraiment étrang-e du fleuve. Maintenant nous débouchions dans la g'rande plaine de Don ; nous approchions de ce \Vendou dont nous entendions depuis si longtemps résonner le nom comme le but des pérégrinations des races du desert et du fleuve. Il nous semblait que nous naissions à une nouvelle vie. Mais le soleil montait toujours et nous n’arrivions pas à Koria. Mes porteurs, un moment ranimés par l’eau qu’on leur avait portée, s’échelonnaient en une lig’ne interminable. J’avais compté sur 58 kilomètres, il y en avait bien 64. Personne ne disait plus rien, je ne me préoccupais même plus de mes caisses et n’osais faire de pause de peur que l’on ne put plus repartir.
Enfin, dans le lointain on aperçoit les premières cases de Koria. Mais le campement est à l’autre extrémité de cet interminable villag'e dont les cases s espacent sur plus d un kilomètre et demi. Pourtant, voici ma case et du lait. Et