CHAPITRE XI
Le Litpako et le Hombori.
Dori doit appeler tout particulièrement l’attention du g-éog-raphe.
La situation de cette ville est, en effet, assez étrang-e.
A l’Est, s’étend la région que nous venons de traverser ; notre description à pu faire jug'er de sa désolation.
Au Nord, c’est le Sahara qui se prolong-e par delà le Nig’er; c’est son sol, sa vég’étation. Les Touaregs habitent ces plaines.
Au Nord-Est, c’est la route désertique qui va vers le Hombori en longeant l’Oudala. Plus au Sud, la route, si dure à suivre, de Dori à Bandiagara, traverse le Guilgodi qui, avec ses mimosas rabougris, ressemble singulièrement au Sahara.
Au Sud-Ouest et au Sud se trouvent les riches plateaux du Yalenga et du Mossi; mais, pour y parvenir, il faut franchir encore la forêt morte des faux gommiers, et pendant les pluies, les marais si dangereux de la Sirba.
Le Litpako, qui forme au milieu de ces régions un désert de 200 kilomètres de diamètre, est cependant entouré de populations qui trouvent de quoi se nourrir et s’habiller, et dont l’une, la race Peulh, apporte toujours avec elle la richesse.
Au milieu des populations qui vivent dans la forêt comprise dans le triangle Sansan-Haoussa, Say, Dori, nous avons vu qu’il y avait de nombreux villages peulhs, marche avancée des empires foulbés de la rive gauche orientale du
Nig’cr. Au Nord-Est, nous avons montré qu’il y a le longdu fleuve une contrée de culture intensive et de population très dense. Entre le Nig’er et Dori sont les peuples du désert avec leur unique fortune : les troupeaux. A l’Ouest, dans le Guilg’odi et l’Aribinda, sont des Peulhs qui vivent le longdès mares et qui élèvent des chevaux et des bestiaux. Au Sud et au Sud-Ouest, s’étend toute la partie riche de la boucle du Niger.
Dori, comme Tombouctou, est le marché qui unit le désert aux contrées plus fortunées.
Au milieu du Litpako , une grande mare qui ne se dessèche jamais et qu’entretient une nappe souterraine a été l’origine de la ville. Tout autour, comme des faubourgs, sont de riches villages de culture.
Notre occupation est trop récente pour qu’il soit possible d’évaluer le commerce de cette ville. Nous ne pouvons qu’en définir les traits principaux.
Il a manqué à Dori deux choses pour être aussi riche que Tombouctou : de se trouver sur le fleuve et d’être en relation avec le vieux monde. Cependant, le commerce des deux villes offre de grandes analogies.
Nous avons vu comment les Maures traversent le Niger pour venir à Dori apporter les barres de sel de Taodéni. Les principaux points de passage actuels sont Gao et Ansongo. A la différence de ce qui se passe à Tombouctou, le sel appartient aux Maures qui l’apportent. A Dori, se trouve une classe de commerçants sédentaires moins fortunés cependant que ceux de Tombouctou. C’est à eux que les Maures vendent leur sel. En . échange, ils emportent des grains, des tissus indigènes, des captifs aussi. Les barres de sel valent sur ce marché de 5o à 6o francs. On vend beaucoup de fractions de barres de sel qui ne sont pas admises à Tombouctou.
Les Touaregs de la rive droite du Niger conduisent à Dori leurs troupeaux qu’ils échangent contre des grains.
du sud et des tissus. Les Peulhs qui habitent sur la route de Say à Bandiag-ara amènent eux aussi leurs bêles à cornes et leurs chevaux; ils les échangent surtout contre des kolas, des tissus, des captifs et du sel. C’est le Nig’er qui fournit les g'rains et c’est du Sud, par le Mossi, qu’arrivent les kolas, les bandes de coton et aussi les captifs.
Il ne faut pas oublier de mentionner le commerce que les Haoussas font avec Dori et sur lequel nous avons déjà insisté.
Enfin, vient la vente des produits européens.
Le ravitaillement de Dori en produits européens, surtout en tissus, se faisait autrefois uniquement par Tombouctou et la route du Hombori. Depuis que ces marchandises arrivent de Kayes-Médine au Nig*er et que Tombouctou elle-même est approvisionnée par ces comptoirs, les marchandises européennes évitent ce détour et arrivent directement de Bandiag-ara. Les tissus européens qui se vendent à Dori sont surtout des toiles blanches , les Peulhs ne s’habillant que de blanc. Le prix de la pièce de toile des Vosges de 3o mètres de long est de 4o à 5o francs.
Les commerçants qui viennent apporter à Dori les produits européens trouvent à les y échanger contre d’autres acceptés par les Européens : l’ivoire et les plumes d’autruche. Entre Dori et le Niger, les éléphants sont fort nombreux; mais leurs défenses sont courtes et de mauvaise qualité.
Nous avons montré comment, dans les îles du Niger, se pratique un véritable élevage d’autruches. Les plumes qui sont ainsi recueillies arrivent à Dori. En outre, il y à beaucoup d’autruches dans les terres sahariennes de Dori au Niger. Il arrive même à Dori des dépouilles venues de la rive gauche du Niger et qui proviennent d’autruches tuées par les chasseurs arabes.
La ville de Dori produit elle-même un important article de commerce : des tissus de colon. Ces tissus, fabriqués en
grande quantité, ont ceci de particulier qu’on emploie pour leur confection des fils teints de fabrication européenne venus de la côte occidentale. Ils sont de deux sortes : des couvertures et des pagnes. Les pagnes sont des pièces d’étoffe formées de bandes blanches rayées de rouge et de bleu; ils se vendent de 2 à 4 francs. Ils servent à habiller les femmes et à confectionner des boubous pour les hommes. Les couvertures sont fort belles; les bandes qui les forment sont couvertes, de dessins exécutés avec une rare habileté et sont ornés de grandes franges. Leur prix varie entre 12 et 20 francs. Ce sont, avec les tissus haoussas, les étoffes de luxe du Soudan. Les indigènes en font plus de cas que des plus riches tissus européens qu’ils peuvent se procurer.
La plupart des affaires se font à Dori dans les cases. Seuls prennent place dans les boutiques de la place du marché les commerçants ambulants. Cependant, le marché proprement dit de Dori est très animé grâce aux bestiaux qui se vendent au sud de la ville sous de grands arbres. C’est là que se réunissent pendant le jour les gens qui viennent de tous côtés échanger leurs produits à Dori. On y voit quelquefois réunies plus de 4^000 personnes.
Comme dans la plupart des marchés soudanais, les cauris servent à faciliter les transactions. Cependant, nous avons dit qu’acluellement ils sont fort rares. Le poste en a fixé le cours à 4^000 pour 5 francs; mais entre eux les indigènes ne reconnaissent pas ce cours.
Ce n’est que depuis le mois de février 1899 que l’on a commencé à surveiller le mouvement du marché de Dori, et on l’a fait seulement au point de vue des entrées. On n’a procédé à ce contrôle que d’une façon insuffisante. Ainsi l’on n’a relevé aucune marchandise du Mossi. Ces chiffres assez incomplets rendent difficile l’estimation du commerce annuel de Dori. Ils semblent indiquer que pendant l’année 1899 il s’est fait pour 35o,ooo francs d’échanges. Comme une partie importante des transactions échappe au contrôle.
ce chiffre doit être reg-ardé comme trop faible. Cependant, il est probable qu’il ne saurait être doublé, de sorte qu’il ne serait peut-être pas trop téméraire d’évaluer le mouvement du marché de Dori à 5oo,ooo francs pendant l’année 1899. Bien entendu, le commerce des captifs ne fîg’ure pas dans cette somme.
La ville de Dori s’étend sur 2 kilomètres de long' et 5oo mètres de larg-e. Malgré cette grande étendue, Barth, lors de son voyage, lui trouva un aspect fort misérable. La ville était sans doute, à peu près, telle qu’elle est aujourd’hui. On y trouve plus de ruines que de cases intactes. Cependant, nous venons de dire l’importance économique de son marché : comme tous les centres, du désert, c’est plutôt un caravansérail qu’une ville.
Il y a à Dori une race particulière : elle semble actuellement imprégnée des mœurs et des traditions foulbés. Les Peulhs y ont été souvent les maîtres ; ils ont apporté la civilisation musulmane et par elle ils ont gardé toute leur influence.
Plus encore que Tombouctou, Dori est avant tout un point de contact de races diverses.
Quelle que soit la région où l’on se trouve, ce nom de Wendou, Dori, résonne dans la bouche des indigènes comme seuls le font les noms des villes qui n’appartiennent pas à un seul peuple. C’est un de ces points que ne dépassent pas les individus des diverses contrées. Les races y échangent leurs produits, leurs idées, mais elles ne se pénètrent pas.
Un marché dont nous avons souvent prononcé le nom, Hombori, joue dans le désert un rôle analogue à celui de Dori. Son occupation est postérieure à mon voyage dans la boucle, et je n’ai pu aller le visiter. C’est certainement un des points les plus curieux à étudier des pays du Niger.
Plus qu’à Dori, on se trouve, à Hombori, au milieu des races touaregs, et cependant, comme à Dori, comme à
Tombouctou, la population autochtone est de race noire.
Au milieu des montag'nes rocheuses, si difficiles à traverser, dans les vallées fertiles qu’elles délimitent, vit une population qui a pu conserver ses caractères primitifs.^
Les commerçants de Tombouctou ont l’habitude de dire que les g’ens de Hombori ont mauvais caractère et qu’ils ne sortent pas de chez eux.
Dans le fond de leurs vallées, les habitants du Hombori entretiennent de nombreux troupeaux; le mil qui y pousse suffit larg'ement à leur nourriture. Ce sont de fort habiles tisserands, et ils font avec de la laine de g'randes couvertures qui ont de 5 «à 6 mètres de long- et 2 mètres de larg-e. Ils ont une grande analogie avec les plus beaux lapis algériens. Les dessins très variés sont formés à l’aide de fils rouges, blancs et noirs. Elles sont doublées d’une seconde pièce de laine uniformément blanche. On les fabrique plutôt à Douentza qu’à Hombori même. Il faut, paraît-il, un an à un homme pour en filer la laine, la teindre et la lisser. On arrive à se procurer ces couvertures au prix de 60 francs l’une; mais elles deviennent très rares.
Selon nous, si on voulait démêler les origines ethniques de ces races multiples qui vivent dans le Sahara soudanais, il faudrait en commencer l’étude à Nioro et à Tombouctou, où l’on apprendrait à les caractériser. De Bamba à Say, sur le Niger, on verrait la série des transformations occasionnées par le contact des races songhays, touaregs, foulbés. A Dori, on pourrait compléter l’analyse de la répartition des tribus touaregs au travers des terres sahariennes qu’enserre le Niger ; mais quel que soit le caractère particulier de la race du Hombori, c’est dans le Hombori que l’on approfondirait réellement l’influence qu’ont eue les populations sahariennes sur les populations noires, parce que l’on trouve mélangés, dans un amalgame inextricable de races dérivées, les Touaregs, les Courtibés, les Kountas, les Kados qui entourent la population autochtone.
G’esl cette situation du Hombori, au milieu de peuples si divers attirés les uns vers les autres par des causes inconnues, qui l’a transformé en marché d’une certaine importance.
Hombori s’est trouvé être une étape de la route Say, Dori, Tombouctou. D’un autre côté, il a servi de liaison entre la partie nord du cours du Nig’er et le reste de la boucle.
Les plumes qui proviennent des îles du Nig-er arrivent à Tombouctou par l’intermédiaire du marché de Dori; mais c’est à Hombori que les commerçants de Tombouctou trouvent la plupart des dépouilles des autruches qui sont chassées dans la partie désertique enserrée par le Nig’er. C’est là que viennent les apporter les Touaregs de la région. De même arrivent à Tombouctou par le Hombori un certain nombre de défenses d’éléphant.
Comme Tombouctou et Dori, Hombori est avant tout un marché de sel. Sous ce rapport, il a été d’autant moins important autrefois que Tombouctou l’était plus et réciproquement. Toutes les fois que, pour une cause ou pour une autre, le sel ne pouvait arriver à Tombouctou, les caravanes qui le portaient prenaient la route du Hombori, lorsqu’elle était libre. Nous avons vu, en effet, que de Tombouctou à Taossaï des maures apportaient dans les villag’es du Nig’er des barres de sel qui étaient ensuite amenées à Tombouctou par les Countas. Il était nécessaire que ce sel trouvât un marché sur lequel on pût le vendre lorsqu’il n-^allait pas à Tombouctou : Honabori remplissait ce rôle.
Hombori est encore un marché de sel; mais aujourd’hui que, du fait de notre domination, le fleuve de Tombouctou à Ansong’o est soumis au même rég’irne que Tombouctou même, il n’y a plus de raisons pour que la vente de ce produit y devienne très importante.
Quel que soit l’avenir du marché de Hombori, son rôle dans le nord de la boucle du Niger est caractérisé par ce
fait que quelques grands commerçants s’y sont installés. Il y en a un, notamment, qui est connu de Médine au Tchad et qui est surnommé le « Taleb » du Hombori. Je 1 ai rencontré à deux reprises à Dori et à Bandia^ara, et il m’est apparu comme une des figures les plus intelligentes du Soudan. C’est un habitant du Touat qui, de Tombouctou, est venu se fixer à Hombori 5 il est peut-être le seul commerçant qui unisse Tombouctou aux marchés haoussas. Quelque temps avant mon arrivée à Say, son fils, âgé seulement de dix-neuf ans, venait de passeï , ayant sous ses ordres une caravane importante qui se rendait a Sokoto. C’était son second voyage, et le Taleb nous a dit qu’il s acquittait fort bien des opérations commerciales importantes.
Le Taleb se bornait autrefois à alimenter en marchandises les marchés situés entre rombouctou et Sokoto. Il se les procurait à Tombouctou ou il apportait de 1 ivoire et des plumes.
Depuis, nos produits arrivant à Bandiagara aux mêmes conditions qu’à Tombouctou, il commence à s’y approvisionner. On peut même se demander si cela ne le conduira pas à abandonner le Hombori.