CHAPITRE XIL
De Dori à Wagadougou.
La première chose que j’avais apprise à Dori, c’était la mort de Lejeal.
Il était allé dans le Hombori pour étudier les gfisements calcaires. Il s’était avancé jusqu’à la mare de Gakou avec une petite colonne qui avait été surprise par une charg'e de Touareg’s. Séparé des tirailleurs, désarçonné, il fut massacré une fois qu’il eut décliarg’é son revolver. Ce sont les mêmes Touareg-s que ceux que j’ai rencontrés, sur la rive droite, entre Bamba et Gao, qui ont fait le coup.
Je revois le bon sourire qu’il avait dans sa barbe fauve de Celte, lorsque nous nous sommes séparés pour la dernière fois. Je devais le retrouver sur le Nig’er après être allé à Tombouctou, et nous aurions voyag-é ensemble dans la boucle. J’avais continué ma route, et il est allé se faire tuer dans ce mystérieux pays du Hombori qui paraît être comme une citadelle de rochers. Peut-être, s’il avait été sans escorte, ne lui serait-il rien arrivé?
J’arrivais plein de cette bonne humeur qui vient des difficultés vaincues, plein de confiance dans le but que nous poursuivions tous, et voilà que j’apprenais cette mort.
La mort est une chose à laquelle on ne peut song'er, même lorsqu’elle est auprès de vous, chaque jour, comme en ces pays. Et puis, elle ne vous paraît point triste, tant la lumière est belle, l’action intense. Mais pourquoi faut-il que ceux que l’on aime disparaissent ainsi?
Il me semble que cette mort de Lejeal avait rendu plus haute notre tâche commune!
Le poste de Dori est, à mon avis, après Tombouctou, le poste le plus important de tout le Soudan, car il commande tout le nord de la boucle du Nig-er.
Lorsque j’y suis passé, l’expédition Grave venait seulement de se terminer et l’on était occupé à résoudre politiquement des affaires qu’elle avait occasionnées. Il fallait, comme sur le fleuve^ faire le départ entre les tribus sur la soumission desquelles on pouvait compter et celles à surveiller.
La marche des colonnes dans le Nord avait été particulièrement dure à cause du manque d’eau. Mais, comme partout, on avait eu raison des souffrances à force de bonne humeur. Les capitaines de Coma et Müller, le D'’ Roquemaur savaient toujours trouver le bon côté des pires choses. Tout le monde se reposait avec délices au milieu des mille travaux du camp, et, à l’heure calme de l’apéritif, on ne se délectait presque que d’eau claire en songeant à la boue qu’il avait fallu absorber pendant six mois. Je savais, moi aussi, la valeur de l’eau. Et l’on se remémorait les incidents de la marche. Les Touaregs s’étaient vaillamment défendus et le docteur souriait encore en pensant qu’il avait du se retirer à grand coups de sabre de dessous une bande de cavaliers qui, après avoir culbuté tirailleurs et spahis, n’avaient point su respecter la convention de Genève.
Les prédictions sinistres de Kayes et de Tombouctou ne semblaient point devoir se réaliser. On m’avait représenté les routes des environs de Dori comme impraticables sans une forte escorte. Depuis, de bonne besogne avait été faite. Dans le Nord, comme partout au Soudan, nous étions les maîtres, non point tant par la force que par l’influence que nos officiers avaient su prendre sur les indigènes. On nous croyait invincibles, et comme nous ne faisions rien qui pût
soulever les populations, on acceptait notre autorité qui se bornait à maintenir la paix.
Ce qui montrait le mieux la nature de notre influence, c’est que partout où nous ne savions pas conserver ce rôle nous avions des difficultés. Peu de temps après mon passag-e, deux officiers, nouveaux venus sur le fleuve, avaient eu des difficultés à Kirladg-i, un des villages où j’avais été le mieux reçu. Des représailles avaient été obligatoires; mais si ces officiers avaient compris ce qui faisait notre force au Soudan, ils n’auraient pas provoqué cet incident déplorable.
En somme, la pacification était déjà suffisante^ et la manière dont je circulais, qui ne pouvait susciter d’incidents, était bien la seule pratique. La mort de Lejeal en était bien la preuve. Le seul inconvénient qu’elle avait était qu’elle m’exposait à payer les fautes des autres, comme cela avait failli m’arriver à Sansan-Haoussa. J’appris à Dori, par des commerçants qui étaient à Sansan-Haoussa lorsque j’y étais passé, qu’au moment du palabre que j’avais tenu l’après-midi, on ne savait pas si l’on allait me prendre comme victime expiatoire des meurtres de Voulet et Chanoine. Tout mon calme n’avait pas été de trop pour me rendre sympathique.
J’étais arrivé à Dori sans encombre; il s’agissait pour moi de savoir comment j’allais rejoindre le fleuve. Le chemin le plus court eût été d’aller directement à Bandiagara ; mais il me fallait traverser des pays aussi peu attrayants que ceux que je venais de parcourir depuis Say, et cela, sans grand profit. Les incidents occasionnés par la mort de Lejeal m’empêchaient de passer tout seul par Hombori. Je résolus de m’avancer dans la boucle jusqu’à Wagadougou et de revenir de là sur Djenné. Je n’avais malheureusement pas besoin d’aller plus au Sud. Je n’y aurais trouvé que la désolation laissée par le passage de Samory. Par l’itinéraire que je choisissais, je devais voir toute la partie encore riche de la boucle. Il y avait bien encore des
tournées de police un peu partout; mais, avec des précautions, je ne risquais rien.
Bouroumi, 6 avril.
J’ai quitté Dori, hier, à deux heures du matin et suis arrivé à Gorokolié à huit heures et demie, ce qui fait une étape de 28 kilomètres, prélude peu ag-réahle de celle que nous devions faire la nuit. Eu effet, il faut sortir du Litpako. Je n ai que deux spahis ; aussi je n’en envoie pas en avant. J’ai trouvé plus simple de prier les chefs de villag-e d’envo^ei un homme a cheval au villag’e suivant pour annoncer mon arrivée.
J’ai trouvé ici un misérable villag-e, mais où il y a assez de monde pour que je puisse y trouver des poiieurs sans difficulté. Et en effet, a deux heures de l’après-midi, j’avais bien mes dix-huit hommes. Je les fais toujours venir d avance pour être sur de les avoir, et surtout lorsque nous devons partii pendant la nuit. Cette fois, le procédé n’a pas été efficace; à quatre heures, ils avaient tous disparu. Mes domestiques et les spahis s étaient endormis; les porteurs en avaient profite. Mon premier mot fut naturellement pour demander le chef du village. Pas plus de chef que de porteurs. Les porteurs de Dori étaient repartis, et je me trouvais dans une situation ridicule. Bakary me rassura en me disant que tout le monde ne devait pas être bien loin. Spahis et boys disparurent à leur tour dans la brousse et dans les cases. Peu à peu chacun revint amenant avec lui quelques hommes, et enfin le chef du villag-e lul-mcme réapparut avec une dizaine de porteurs. Il me fit toutes ses excuses et m’assura qu’il n’était pour rien dans la fuite de ses hommes; qu’à partir du moment où il s’élait aperçu de leur disparition il s’était mis à leur poui'suile. II était fort ennuyé; car, tout caché qu’il était, il m’avait entendu certainement due que j allais demander a Don qu’on lui infïi—
geât une amende. Dans tous ces pRys, en eflet, ou la conquêle est récente, nous ne percevons pas d impôt, mais les indigènes sont tenus de fournir ce qui est nécessaire à la subsistance du corps d’occupation et a effectuer les li ansports qui lui sont nécessaires. Les porteurs, que ce voyag'e sans indemnité n’amusaient pas, avaient voulu l’éviter. Je dois dire que c’était la première fois que cela m’arrivait.
Nous sommes enfin partis à six heures.
De Dori jusqu’ici, c’est la brousse épineuse que l’on rencontre depuis Zebba. L’étape s’est effectuée moins agn^éablement que celle de Billamoal a Don. J ai connu 1 obsession du sommeil dans toute son horreur, et 1 impossibilité de se laisser aller à fermer l’œil, les g-ommiers étant là pour vous déchirer ou vous renverser. A minuit, n’y tenant plus, j’ai ordonné que l’on dormit jusqu a deux heures. Le lemede a été pire que le mal 5 quand il a fallu repartii tout le monde dormait en marchant.
Cette route de Dori au Mossi est très fréquentée, et l’on croise constamment des commerçants mossis qui vont dans l’un ou l’autre sens. Ils poussent chacun un âne qui porte des paniers de kolas ou des rouleaux de bandes de coton. Très souvent aussi, on voit passer des marchands de bestiaux qui viennent de Don et qui conduisent de véritables troupeaux de moutons. Gomme nous, ils marchent la nuit et on les entend à peine passer à travers les arbres, tellement tout le monde a peine à prêter attention aux choses extérieures. Tous sont armes de lances et d arcs. Il parait que les routes ne sont pas sûres.
Vers le milieu de la nuit, je me suis aperçu que Bakary ne nous suivait pas. J’ai pensé qu’il était a quelques centaines de mètres derrière nous, et, comme je voyais qu’il traînait, j’avais voulu le faire marcher devant moi sans jamais pouvoir y arriver. A la pause, pas de Bakary. Nous ne pouvions pourtant pas l’attendre. Vers cinq heures du matin, nous avons vu arriver trois hommes qui venaient
nous apporter de 1 eau dans des outres attachées sous le ventre de leurs chevaux. Au lever du soleil, nous rencontrons des arbres mag-nifiques : c’était la vallée de la Sirba. Le lit du marig-ot avait près de trois kilomètres de large. Il n y avait aujourd’hui que peu d’eau ; mais, aux hautes eaux, il doit être très dang-ereux de traverser un tel lac.
J envoyai un des cavaliers porter une des outres à Bakary qui était probablement malade’.
Les faux g-ommiers ont à peu près disparu à partir de la Sirba, et la brousse ressemble à un taillis. Depuis la Sirba, on commence l’ascension du plateau du Mossi. La route s’est élarg-ie et monte en droite lig-ne. Le villag-e semblait fuir devant nous. La chaleur devenait de plus en plus terrible et je renonçai à presser mes porteurs. Ils n’avançaient plus que lentement; il y avait long-temps que l’eau était bue. Mes caisses s’échelonnaient sous le soleil ; mais je n’avais qu’un souci, arriver.
Enfin, à neuf heures et demie, je suis entré au campement et j ai pu m’allong-er : au lieu d’un sentiment de lassitude et d’énervement, j’éprouvai une sensation de bienêtre complet. Il semble qu’après ces fatig-ues on jouisse mieux de la souplesse de son corps.
7 heures du soir.
L’homme que j’ai envoyé ce matin au-devant de Bakary vient de rentrer. Il ne 1 a pas trouvé. J’ai envoyé un autre homme a cheval a sa recherche, en lui prescrivant d’aller jusqu’au point où Bakary était encore avec moi.
Nous voilà oblig-és de passer la journée de demain ici. Du reste, personne n’en est fâché. J’en serai quitte pour doubler une étape. Ici, « bon villag-e » : mil, miel, dolo de miel, chevres plus qu il n en faut pour rendre mes hommes heureux. Moi, je me repose avec béatitude. Je commence cependant à être tourmenté sur le sort de Bakary. •
Dilibou, 1 8 avril.
Dans la matinée d’hier, j’ai travaillé à mes notes. A quatre heures et demie, nous sommes partis pour camper dans la brousse, et, à neuf heures, nous nous sommes couchés sous les étoiles.
L’homme que j’ai envoyé à la recherche de Bakary n’a rien trouvé. Nous avons interrog'e des maichands qui étaient venus derrière nous; ils ne l’avaient pas vu non plus. J’aurais désiré questionner des marchands de moutons que nous avions rencontres au commencement de fa nuit, par conséquent à un moment ou Bakary était encore avec nous. Ils ne sont pas passés à Bomoum. Nous avons alors tenu un conseil de guerre, Mahamadou, les spahis et moi, et nous en avons conclu cjue le « Poulo », comme nous l’appelons, avait dû être assassiné. 11 portait ma petite carabine, mais sans cartouches, et le chef du village de Bouroum m’a assuré que pour s’emparer de la carabine ou simplement de ses habits, on pouvait l’avoir tué. C’est pour éviter un pareil traitement que les marchands vont toujours en nombre sur cette route.
Un des spahis m’a demandé la permission de revenir en arrière. Il devait regarder s’il ne voyait pas des traces de lutte et scruter la brousse.
Il est revenu bredouille. J’ai ordonne au chef du village d’envoyer battre la brousse jusqu’à ce que l’on trouve le corps de Bakary, et d’envoyer un cavalier me le faire savoir à Wagadougou.
Nous avons quitté, à deux heures, l’endroit où nous av'ions couché ce matin. A trois heures, j entends Mahama— dou qui s’écrie : « Comment! » ce qui est la marque d’une grande stupéfaction chez les domestiques soudanais. 11 venait de trouver le pantalon de Bakary, reconnaissable a un lacet de soulier qui servait de ceinture et que je lui avais donné.
Je m’étais un moment demandé si Bakary n’était pas tout bonnement relourné ,à Dori, mais l’iiypotlièse n’était guère vraisemblable; car j’avais tout son argent, et il y avait encore dans mes bagages des lissus qu’il avait achelés. Il n’y avait guère plus qu’une chose à conclure, c’est que Bakary avait bien réellement été assassiné, qu’on l’avait dépouillé de son pantalon et que les voleurs avaient ensuite perdu ce pantalon sur la roule. Après mûre inspection du sol, Mahamadou et les spahis déclarèrent que les coupables ne pouvaient être que ces marchands de moutons qui nous suivaient sur la roule de Bourroum. Ils élaient immédiatement au-devant de nous, comme le prouvaient leurs traces qui n’étaient recouvertes par milles autres. Si ce vêtement avait été perdu avant leur passage, ils l’auraient ramassé. Pendant toute l’étape, je me suis posé ce problème : si je démontre que ces bergers ont tué Bakary, et j’en aurai la certitude si je trouve entre leurs mains son boubou taché de sang, dois-je les fusiller sur l’heure ou bien les livrer au commandant du poste de Wagadougou? On ne saurait combien il est pénible de se décider pour la première fois à « zigouiller » quelqu’un, comme on dit par ici. D’un autre côté, étant donné les forces peu imposantes dont je dispose, il est assez difficile d’escorter une bande de sacripants. Sous un baobab, j’ai tiré a pile ou face. Face a décidé que je devais être simplement un gendarme et non un justicier. Ou’aurais-je fait s’ils avalent tiré des coups de fusil?
Arrivé en vue du village, j’aperçois sous un arbre les moulons et leurs peu sympathiques gardiens; j’envoie mes deux spahis les saisir. Des joueurs de flûte me reçoivent à l’entrée du village. Au campement, je trouve miel, dolo, mil, kolas, œufs, moutons, tonies les félicités de la terre, et je vois arriver le nabab escorté d’une vingtaine d’individus porteurs de torches; on a l’escorte que l’on peut. J’essaye de 1 ui expliquer pourquoi je faisais des prisonniers sur son territoire. Peine perdue. Mahamadou, mon unique inter-
prête, désormais ne comprend rien au Mossi. Je m’assieds alors et mang-e du miel, tandis que le dig^ne nabab fume une énorme pipe. J’ai rarement vu une tête aussi répug-nante que celle de ce jeune seig-neiir.
Enfin, mes spahis arrivent au gmlop, suivis des inculpés, auxquels ils ont attaché les mains derrière le dos. On s’explique et ils commencent par me faire cette réponse stupéfiante qu’ils veulent bien me payer le boubou, mais qu’ils ne l’ont pas pris. Cette précaution oratoire m’a semblé fort suspecte. Ils m’ont déclaré ne rien comprendre à l’histoire du pantalon. Je viens de les envoyer prendre leurs bag-ag-es qu’ils ont laissés dans des cases, bien convaincu que je n’y trouverai rien, car ils auront soin de ne pas apporter le paquet où est le boubou.
... Naturellement. En revanche, ils ont une panoplie complète d’armes de toute nature que je me suis empressé de leur enlever. Ils ne doivent pas avoir la conscience nette. Un d’eux a pris la parole pour déclarer qu’il était innocent, mais qu’il ne répondait pas d’un certain vieux ou de tel autre de la bande. Le vieux se bornait à hocher la tête et, après tout, c’est peut-être bien l’orateur qui est le coupable.
Bref, j’emmène tout ce monde intéressant à Wag'adoug-ou. Peut-être, d’ici-là, tout s’éclaircira-t-il. Pauvre Bakary ! Mahamadou dit en hochant la tête : (f Mort; y a pas bon. » Espérons que je ne me ferai pas zig-ouiller à mon tour.
7 heures.
Le farna vient de me rendre visite. Je lui avais fait envoyer quatre coudées de g-uinée. En remercîments , il s’est répandu en « fofos )) sonores, qui sont les salutations de ce pays et a serré ma main entre ses doig-ts g-raisseux. J’avais à rég-ler mon départ. J’ai monté ma lanterne de mica, j’y ai mis une boug'ie et l’ai allumée. D’abord, par respect, l’assistance n’a rien dit; puis le fama, n’ayant pu se
contenir, partit d’un g-ig-antesque éclat de rire; tout le monde en fit autant. Je donnai alors au chef rna boîte d’allumettes : ce fut une joie sans mélang-e, que je partag-eai du reste.
Après le palabre^ le fama, qui est décidément un brave homme, me fit donner une sérénade par ses tibicènes.
Je dois dire que j’ai rarement entendu des sons si purs; les airs étaient exquis et ils étaient dépourvus de toute banalité. Le pays de l’opérette n’est pas un mythe. Ici rien n’y manque : le décor, les costumes et la musique, et pourtant j’ai aussi mon drame : l’assassinat de mon pauvre Bakary.
Kaya, 19 avril.
Partis à une heure du matin, nous sommes arrivés ici à huit heures.
A un moment donné, Maliamadou m’annonce : « Ici y a beaucoup parlé. La! la! illah! )) et m’explique qu’il faut que je dépose Saï à terre. Devant le village se profilaient, en effet, une quantité de gens k eheval ou à pied. Nous étions assez loin derrière les porteurs et Maliamadou me supplie de piquer une eharge sur le groupe. Je serre mes éperons et nous voilà, les spahis, Mahamadou et moi, partis dans une course effrénée. Gomme il convenait, mon grand carcan blanc fait merveille et je laisse les autres loin derrière moi. Je me détourne juste à temps pour ne pas désarçonner un gros bonhomme coiffé d’un bonnet et porteur d’un grand sabre i c’est le Nabab; je le salue et je continue dignement ma chevauchée eomme l’exige le protocole. J’étais entouré de mes gens, puis venait le nabab et, toujours à cheval, une foule des plus baroques. L’un i)ortait un énorme coussin, un autre un grand vase en cuivre d’un usage inconnu, un troisième tapait à intervalles irréguliers sur une énorme timbale, tandis qu’une quantité d’aulres jouaient de la viole ou de la flûte. Saï hurlait d’un air
scandalisé; mes limettes nqires rendaient ma fig-nre impassible, et Mahamadou s'écriait : « La! là! illali! » Arrivé au campement, je remercie le nabab; mais, en ce moment solennel, j’ai failli perdre ma dig’nité. J’avais pour interprète un spahi de Wag-adougou qui était venu apporter un ordre au nabab. Il avait la plus horrible trogne qui se puisse voir. En outre, le malheureux avait la figure de travers et ses dents étaient couvertes d’une matière rougeâtre qui me fit croire à un cancer. Je commençais à m’émouvoir sur ce cas médicinal, lorsque voilà cette figure qui se contourne dans l’autre sens et le cancer qui se déplace. C’était une énorme kola.
Le nabab parti, le « Là! illah ! » de Mahamadou recommence. Il venait do découvrir des gâteaux, de quoi gaver cinquante hommes, deux énormes paniers qui pouvaient contenir deux cents œufs, une marmite pleine de miel, une calebasse de kolas, deux jaiTes de lait aigre et une de lait frais, une calebasse de beurre, cinq moutons et six poules, ainsi que deux marmites de dolo.
Pendant la sieste, j’ai envoyé Mahamadou au marché avec un spahi. Le spahi en est revenu complètement ivre, et il a éprouvé le besoin de me réveiller pour me dire que c( Blanc y avait bon ». Je suis allé à mon tour au marché qui se trouve à 2 kilomètres du village en laissant mon cheval s’emporter de ce galop qui semble particulier aux chevaux soudanais ; on lâche les rênes ; on ne se dirige plus qu’en se penchant d’un côté ou de l’autre, et tandis que la bête touche à peine terre, ou a la sensation d’être sur une bête emballée. Je suis arrivé un peu tard au marché; beaucoup de gens s’en allaient déjà. D’après ce que j’ai pu en juger, il avait du y avoir près de quatre mille personnes et cinq cents têtes de bétail, sans compter un nombre incalculable de rouleaux et de bandes de coton.
Le marché était composé de près de deux cents paillettes. Dans les unes se tenaient les marchands de tissus et de
bimbeloterie; dans d’autres, les marchands de kolas, et un peu partout les vendeurs de dolo. La population mossi a résisté à l’islamisme, et la conséquence de ce fait, c’est qu’elle s’est adonnée à l’alcoolisme. Il est vrai que cette bière de mil qu’est le dolo est assez peu cliarg’ée en alcool ; mais comme un noir peut absorber des quantités presque illimitées de liquide, l’intoxication finit tout de même par se produire. Le jour où les alcools européens pénétreront dans ce pays, ils y trouveront un débouché trop certain.
Les villages mossis ne sont distants les uns des autres que de 4 ou 5 kilomètres, et les marchés se trouvent non dans les villag*es même, mais au milieu d’un g'roupe de villag'es. Les Mossis vont au marché pour le plaisir de s’y réunir et de boire en société. Les femmes qui débitent le dolo en fabriquent de plusieurs espèces. Ceux qui n’ont point les quelques cauris nécessaires pour se payer les rasades dont ils ont envie louent des tams-tams à des g'riots qui en apportent toute une collection à cet usag'e. Ils font g’rand tapag’e à côté des buveurs qui leur paient la location de leurs Instruments et leur offrent du dolo. Vers le soir, le marché finit parce qu’il n’y a plus une g'outle de liquide dans les calebasses ; il sera fort difficile alors de trouver un homme ou une femme qui ne soit point ivre. Le premier moment de crainte passé, toute cette aimable population voulait me serrer la main. J’en frémis encore.
Les quelques marchandises européennes que j’ai vues sur le marché venaient de Sierra-Leone : c’étaient de la verroterie, des plats de cuivre et des embrasses de rideaux qui servent à suspendre les sabres.
Le nabab est revenu me voir. C’est un des chefs les plus importants du Mossi.
A notre arrivée, ce pays jouissait en quelque sorte d’un véritable régime féodal.
A la base de cette org'anisation, on trouve d’abord la soukala. La soukala est un g'roupe de cases où log-ent une
famille et ses captifs. Les cases sont réunies par une enceinte où, dans un but de défense, on n’a ménagé qu’une seule porte. Les soukalas sont assez espacées pour qu’un villag'e composé de quarante soukalas ait quelquefois 2 kilomètres de long-. Tout l’intervalle compris entre les soukalas est cultivé, et quand les mils sont hauts on peut passer au milieu des villages sans les apercevoir.
Chaque village a un chef, le fa ma, et un groupe de villages, très considérable parfois, obéit à un nabab. Ces nababs sont extrêmement riches, car on admet dans le Mossi que seuls ils possèdent la fortune de tous. Lorsque un nabab désire faire la guerre, il rassemble sous ses ordres tous ses famas qui sont, en général, ses parents. Cette organisation permet aux nababs de lever des impôts importants; mais elle leur permet surtout d’avoir une armée puissante. La richesse d’un nabab s’évalue donc par le nombre de villages qui sont sous ses ordres, et l’importance d’un village par le nombre de ses soukalas.
Kaya est au milieu d’un terrain assez tourmenté, et aussi loin que l’on peut voir s’étendent ses soukalas.
Boussoma, 20 avril.
Partis à une heure, nous sommes arrivés à sept heures et demie.
Comme je l’ai dit, depuis Bouroum, nous sommes entrés dans le Mossi. La végétation a absolument changé. Le Mossi, le Kipirsi, le Gourounsi, le Yatenga forment un immense plateau qui constitue le sommet de la boucle du Niger. De ce plateau découlent les affluents de la branche orientale du Niger et des fleuves qui se jettent dans le golfe de Guinée. C’est une région fort humide pendant la saison des pluies et qui donne d’abondantes récoltes. Pendant la saison sèche il reste, par place, des marigots et partout une nappe souterraine qui fournit l’eau aux habitants et aux
troupeaux. Dans les villag’es sont de grands puits qui opt jusqu’à 5o ou 6o mètres de profondeur.
La vég'étation ressemble à celle d’un immense verg-er. Les arbres^ en effet, ne sont pas très serrés; mais tout ce qui n’est pas cultivé est boisé. Presque tous les arbres sont des arbres fruitiers, surtout des tamarins, des cés qui fournissent le beurre de karité et des nérés dont on retire la farine de « simbala ». 11 faut y ajouter l’inévitable baobab; mais on sait que ce monstre vég-étal est fort utile. A côté, pousse la série des petits arbres qui donnent les fruits à pulpe, comme le kountou. Les indig’ènes placent dans ces arbres de nombreuses ruches à miel.
Les chefs de villag-e entretiennent de véritables routes. Celle que je suis actuellement a au moins lo mètres de larg-e. Aussi, les marches de nuit ne sont plus aussi pénibles ; je puis sommeiller sur mon cheval.
J’ai l’air de mener avec moi une tribu. Mon personnel est considérablement aug’menté du fait des huit prévenus que j’emmène avec leur troupeau. J’ai pris le parti de demander dans les villag-es deux hommes pour le conduire. Ils partent en même temps que moi et arrivent au milieu de la journée. Ces pseudo-berg'ers y mettent bien de la bonne volonté, car, enfin, rien ne les empêcherait une fois qu’ils sont derrière moi de s’approprier ce troupeau, qui comprend bien une centaine de moutons.
Vers cinq heures, nous sommes passés au villag'e nommé Louda. On a absolument voulu que nous nous arrêtions pour mang'er un véritable festin que l’on avait préparé pour mes hommes. Ici, nous avons trouvé l’accueil habituel. J’ai dans mes bag-ag’es le livre de Robinson, intitulé : HaoiissalancL Ce m’est un plaisir de le lire maintenant. J’y vois décrites tout au long’ les difficultés qu’a éprouvées dans son voyag’e le professeur de haoussa de l’Université de Gambridg’e. Il voyag'eait dans ces terres sur lesquelles la Gompag’uie du Nig’er a déclaré avoir une autorité sans ég'ale, où
eHe dit que tous les chefs sont aux petits soins pour elle, et tandis que dans tous les villag’es que je traverse je suis accueilli comme une sorte de monarque en tournée officielle, je compatis très peu aux misères du digi’ne pasteur. Les porteurs qu’il payait fort cher lui créaient mille ennuis et il était constamment retenu prisonnier dans les villages où il passait. La différence qu’il y a entre nos deux voyages correspond à celle qui existe entre la réalité des occupations française et anglaise.
2 1 avril, neuf heures et demie du matin, dans. la brousse.
Nous sommes partis à une heure pour faire une étape que je croyais être de 26 kilomètres. Je ne sais quand nous arriverons. Sainte géodésie! comme votre rectitude est seule efficace en cos pays! Les levés topographiques sont bien plus simples à effectuer; mais comme ils sont fantaisistes, dans la brousse, où l’on apprécie les distances d’après le temps que l’on met à les parcourir! A côté de tout levé, on devrait exiger que l’auteur déclare s’il est cavalier ou fantassin, et s’il était pressé ou non lorsqu’il a suivi l’itinéraire relevé.
Onze heures un quart. — Nabiteng-a.
Nous voilà arrivés. Au moins [\o kilomètres! Je vais tâcher d’entrer demain matin à Wagadougou. Si je suivais mes porteurs, il me faudrait marcher la plus grande partie de la nuit : je m’avancerai ce soir au galop, je coucherai à Bagaré; je laisserai mon monde me dépasser lorsqu’il m’aura rattrapé, et j’arriverai ensuite d’une traite à Wagadougou.
Wag'adoug'ou, 25 avril.
Je suis arrivé; mais la nuit a été féconde en incidents.
Vers le soir, je suis parti avec un de mes deux spahis qiii est Peulh et qui parle un peu français. Après une heure de g'alop, dans un pays très riche en culture, nous sommes arrivés sous un arbre immense sous lequel était un marché; celui de Bag’ag’é. Le spahi me fit tourner à gauche pour trouver le village qui, selon lui, était tout proche. Nous galopâmes vingt-cinq minutes le long d’un marigot et nous parvînmes enfin à un groupe de soukalas très important. Celle du chef était somptueuse.
La lune nous éclairait suffisamment pour que l’on pût lire sans lumière, et elle donnait à tous ces toits pointus une apparence d’irréel. Un bon vieux à la tête rasée vint me faire des salutations et assurer en frappant de grands coups sur sa poitrine sonore : « Nazaréen, fofo b » Il me fit apporter du dolo et du lait que je bus avec délices. Je lui demandai des porteurs pour remplacer ceux qui allaient arriver et je m’installai sur une natte pour dormir. Le chef des Foulbés du village, qui semblait beaucoup plus riche que le fama, me servait d’interprète mossi et tout semblait parfait. Mais après quelques instants de farniente, voilà le spahi qui m’explique que nous n’étions pas à Bagaré : il s’était trompé... Je remontai à cheval; je pris cette fois un guide, et après une bonne heure arrivai enfin au village fantôme. Gomment, dans cette chevauchée à travers champs, ne me suis-je pas tué dix fois? Gomment surtout ne me suis-je pas éborgné à toutes les ronces? Mystère! Ge qu’il y avait de navrant, c’est qu’une fois le village trouvé, la case du chef semblait inaccessible, tellement les soukalas étaient dispersées. Je finis par pouvoir me coucher, je dois l’avouer.