‹ Sur les routes du SoudanChapitre 42 sur 43 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La mise en valeur.

Au courant de cet ouvrag-e j’ai essayé de déterminer le caractère économique spécial de chacune des rég’ions qui forment les territoires du Soudan français tels que je les ai définis. Il me reste à examiner la mesure dans laquelle nous pouvons espérer en tirer profit et rechercher ce que nous devons faire dans ce but.

Jusqu’ici nous n’avons tiré parti des territoires du Niger que par le commerce. Y a-t-il possibilité de voir se développer beaucoup ce commerce, ou son expansion doit-elle, faute d’aliment, se trouver promptement arretée ? C’est ce qu’il importe d’examiner tout d’abord.

D’une manière générale on peut dire qu’il n’y a au Soudan que deux produits d’exportation réellement importants : la gomme dans le Nord et le caoutchouc dans le Sud. Le commerce de la gomme se fait depuis assez longtemps au Soudan pour qu’il y ait tout lieu de penser que les Maures, qui font la cueillette de ce produit dans le Sahel et qui sont en nombre limité, se sont efforcés^ dans ces dernières années, de tirer le meilleur parti de leurs forêts de gommiers. Le seul point oû ce commerce puisse se développer d’une façon sensible, est la région de Tombouctou. Mais il est bien peu probable que l’exportation de la gomme de ce point dépasse celle de la gomme du Sahel ; de sorte qu’en faisant des estimations fort larges l’exportation de la gomme du Soudan ne paraît pas devoir être supérieure à 4 à 5ooo tonnes, soit, à Médine, une valeur de 3 à 4 millions de francs.

SUR LES ROUTES DU SOUDAN. BiQ

Il n’y a donc là qu’une ressource fort limitée.

C’est surtout sur le caoutchouc que l’on a fondé le plus d’espoirs. Nous avons vu de quelle manière les acheteurs étaient venus en foule dans l’intérieur et comment, alors que j’étais au Soudan, leurs opérations semblaient prendre fort mauvaise tournure. La situation n’a fait que s’aggraver, et cela s’est fait ressentir jusqu’à la côte. Je me trouvais en Guinée, il y a peu de temps, et je pouvais facilement constater l’état de crise qui y sévissait ; j’en dirai quelques mots ici parce que c’est en Guinée qu’est arrivée, durant ces deux dernières années, la presque totalité du caoutchouc de l’intérieur et que cette crise n’était que l’équivalent de ce qui avait lieu au Soudan.

Tandis que les acheteurs se portaient en foule vers l’intérieur, il y avait, en 1899, à Konakry et dans les rivières, plus de vingt-cinq compagnies dont le principal objet était d’acheter du caoutchouc.

Ces maisons se faisaient une active concurrence et les prix ne tardèrent pas à monter, d’autant que ce caoutchouc, du fait de ce qui se passait dans l’intérieur, supportait une plus-value ; diverses autres causes contribuèrent aussi à la hausse du prix d’achat. Le gouvernement ayant établi un impôt de capitation, les indigènes demandèrent de plus en plus, pour pouvoir payer cet impôt, des espèces en échange de leurs produits. 11 fallut donc renoncer au bénéfice que donnait l’achat contre marchandises. D’un autre côté, toute une colonie de Syries s’était établis à Konakry et dans les rivières ; vivant plus misérablement que les indigènes et n’ayant aucun frais généraux, ils purent acheter le caoutchouc plus cher que les maisons européennes ; cellesci furent obligées d’acepter leur intermédiaire pour tout le caoutchouc qui arrivait de l’intérieur et qui n’avait pas été acheté une première fois par des européens.

Pendant ce temps la qualité du caoutchouc baissait, le haut prix auquel on le payait aux indigènes les poussant

à frauder de plus en plus. Ils desséchèrent de moins en moins le latex et mirent des pierres et des chiffons pour les alourdir.

Le prix du caoutchouc de Guinée tomba rapidement sur les marchés d’Europe de 8 francs à 5 fr. 5o le kilo, tandis que le prix d’achat était de 5 francs en moyenne. Il n’était plus possible, à ce prix, de compenser les déchets et de faire face aux frais g-énéraux. Quelques maisons qui avaient fait des achats considérables ne purent supporter les pertes produites par la baisse et sombrèrent; les autres, espérant que les prix d’Europe monteraient, firent arrêter leurs ventes et actuellement, à Liverpool et Hambourg-, il y a en entrepôt nn stock considérable de caoutchouc de Guinée qui attend une hausse. Or cette hausse ne paraît pas devoir se produire, pas plus en 1901 qu’en 1900.

Gomme dans l’intérieur le nombre des acheteurs s’accroît tous les jours, les riches maisons sénég-alaises créent de plus en plus des comptoirs en Guinée. Ce qui est plus g-rave, la quantité du caoutchouc qu’apportent ces noirs à la côte n’aug-mente pas en proportion. En 1898 elle n’était que de 200 tonnes supérieure à celle de 1897 ; étant donné la g-rande facilité qu’ils ont d’écouler leurs produits, il n’y pas de raisons pour que les noirs mettent plus de soins dans la préparation du latex, ce qui seul pourrait amener une amélioration des prix de vente b

En 1898 le caoutchouc entrait pour les 5/6 dans le commerce de la Guinée, et la proportion n’a fait qu’augmenter depuis. C’est donc le commerce tout entier qui est atteint. Quels que soient les désastres qui produisent des vides sur la place, de nouveaux venus plus inexpérimentés les uns que les autres, s’installent tous les jours, et la crise ne fera que s’augmenter jusqu’au moment où, sauf transformation des procédés d’exploitation de ce pays, tout commerce cessera.

I . Pour remédier à cette situation le g-oiivernement de la Guinée a prohibé, dans le courant de l’année 1901, l’exploitation des caoutchoucs falsifiés.

Il faut s’empresser de dire que ce n’est pas un état de choses spécial a la Gninee française. Peut-être plus qu’ailleurs, par suite du bon renom d’une excellente administration, la concurrence en Guinée a accéléré la crise qui, du reste, est surtout latente^ mais il en est presque partout de même à la côte.

Il faut bien se pénétrer de cette idée que l’exploilation de l’Afrique telle qu’elle a lieu actuellem'ent par les européens ne tend à rien de moins qu’à la ruine de ce pays. On se borne à exploiter ces immenses terres sans s’apercevoir que l’on épuise les richesses qui s’y trouvent. Le marché n’est limité que par la quantité des matières d’échang-e ; l’ag-riculture seule pourrait fournir des produits indéfinis, on ne pense pas à y pousser les noirs; on se borne à créer de nouveaux comptoirs, comme on forcerait un puits de mine sans se douter que l’épuisement arrive à grands pas. Les résultats commencent à se faire sentir. Les maisons allemandes du Tog-o sont oblig-ées de suspendre toute opération jusqu’à ce que le caoutchouc ait repoussé. Il en est de même au Lag-os. La crise qui sévit sur la Guinée française devrait être un nouvel avertissement. Ceux qui veulent creer de nouvelles entreprises doivent song'er seulement aux ressources que pourront leur offrir l’ag'riculture et l’industrie. Les indigènes apprendront à tirer parti de la fertilité admirable de leurs champs. On pourra alors de nouveau recourir aux procédés commerciaux.

Du reste, au Soudan, dont nous avons surtout à nous occuper ici, l’absence de matières d’échang-e en quantités suffisantes pour alimenter un commerce important rend nécessaire, plus que partout ailleurs, l’application des procèdes ag-ricoles et industriels à la mise en valeur.

Par sa nature même^ l’exploitation du caoutchouc ne paraît pas devoir se développer sans difficultés; et ce n’est ni l’ivoire, ni les plumes précieuses, ni la cire qui produiront un mouvement d’échang-e suffisant. D’une manière g-éné-

SÜR LES IlOUtES DU SOUDAN.

raie, ce commerce et celui de la g'omme et du caoulcliouc ne me paraît pas devoir dépasser une dizaine de millions, ce qui est insuffisant pour un pays de cette étendue.

Il faut bien établir tout d’abord qu’une exploitation rationnelle de ces terres est impossible avant que des chemins de fer les pénètrent, et nous reviendrons sur ce point. Ce qui rend cette question de transports plus délicate, c’est que, du fait du climat, il ne pousse au Soudan en g-rande partie que des plantes qui, pour un grand poids, ont une faible valeur, comme les textiles, les farineux, les graines oléagineuses, et cependant c’est de ce côte qu’il faut faire porter ses efforts.

Le Soudan est le pays des grandes étendues; ce sont celles qui conviennent à ces cultures et nous venons prétendre que la main-d’œuvre leur sera plus abondante et à meilleur compte que dans n’importe quel pays du monde.

L’hypothèse la plus simple est celle où les indigènes cultiveraient eux-mêmes, sans intervention des Européens, les produits utiles aux blancs pour les leur vendre.

La plupart des plantes que nous pourrons retirer du Soudan sont actuellement cultivées par des indigènes pour leurs usages personnels. Augmenteront-ils leurs productions pour pouvoir se livrer à l’exportation?

Ceux qui soutiennent que l’on peut tirer parti des pays tropicaux rencontrent beaucoup de contradiction, surtout s’il s’agit du Soudan. La grande objection qu’on leur oppose est que le nègre ne travaille que juste ce qu’il lui faut pour vivre, ou plutôt pour se procurer des captifs qui le dispensent de travailler, et quant aux dits captifs ils ne travaillent que parce qu’ils y sont forcés. D’après eux, il ne faut donc point compter sur le noir pour fournir la main-d’œuvre volontaire nécessaire à l’exploitation de ces terres, et comme le blanc ne peut faire œuvre manuelle, la conclusion est que nous n’en tirerons jamais rien si nous ne forçons les nègres à travailler.

Dans le courant de notre voyag-e nous avons constaté ici bien des faits en contradiction avec cette affirmation.

Nous avons vu les indigènes des rives du Niger cultiver le riz et le mil en grande quantité, non point parce que cela leur était nécessaire pour vivre, mais pour réaliser un bénéfice important en allant porter leurs récoltes dans les pays où riz et mil manquent. D’autres élevaient des troupeaux; ce n’était point pour leur consommation personnelle, mais bien pour les diriger vers des contrées lointaines. D’autres enfin, et en très grand nombre, s’adonnaient au commerce proprement dit.

Il est sûr qu’il y a au Soudan comme ailleurs des races et des individus moins travailleurs que d’autres, et qu’il sera impossible de rien tirer de certains peuples. Nous sommes persuadé, quant à nous, que ce ne sont que des cas particuliers.

Ge qu’il faut, c’est qu’un indigène voie clairement qu’il est de son intérêt d’agir autrement qu’il le fait.

A condition d’avoir affaire à une race déjà travailleuse, nous pensons que l’on arrivera à lui faire produire beaucoup plus qu’elle n’a coutume de le faire. Les terres à mettre en valeur les premières sont celles des rives du Niger. Les peuples qui les habitent sont justement parnji les plus actifs du Soudan et sont déjà habitués à produire plus qu’ils ne consomment. Nous croyons donc qu’on pourra acheter directement aux noirs un certain nombre de denrées qu’ils ont l’habitude de produire et qu’ils produiront en plus grande quantité quand ils verront qu’ils y ont intérêt.

Ge qu’il faut se demander, c’est s’il y aura avantage à procéder ainsi et s’il ne faudra pas intervenir en quelque façon dans cette production.

Il sera nécessaire d’obtenir des noirs quelques modifications à leur mode de culture, de manière à ce qu’ils tirent le meilleur parti possible de leur travail. Le meilleur moyen d’arriver à ce résultat sera de faire qu’ils voient mis en

pratique autour d’eux les moyens qu’on leur préconisera. En d’autres termes, nous pensons qu’il ne sera pas nécessaire que les Européens dirigent toutes les cultures, mais que, au moins dans les premiers temps, ils fassent appliquer eux-mêmes leurs procédés dans des exploitations qui leur appartiennent.

Pour la partie purement agricole les Européens auront donc besoin d’une certaine main-d’œuvre. Toute la partie industrielle nécessitée par les premières transformations rendues nécessaires pour rendre possible 1 exportation de certains produits devra être sous leur direction; la encore et là surtout, il leur faudra cette main-d’œuvre. Gomment pourront-ils se la procurer?.

Nous sommes obligé d’aborder ici la question de la captivité.

Quelque inhumain que cela paraisse, nous n’hésitons pas à dire que pendant de longues années on doit laisser subsister la captivité entre les indigènes. On a montré bien souvent combien l’idée que l’on s’en faisait était fausse, et en effet la manière d’être du patron vis-à-vis de son captif a une sanction : c’est que celui-ci peut en somme le quitter. La propriété d’un homme ne ressemble pas à celle d’un meuble; le jour où cet homme n’est pas content de son maître, il peut fuir, et c’est là chose assez grave pour que le maître prenne un certain soin à ne point provoquer cet incident. La preuve a été souvent faite que les captifs ne tiennent pas a être libérés. Au Soudan même il est arrivé autrefois qu’on en a libéré malgré eux : ils n’ont rien eu de plus pressé que de rechercher de nouveaux maîtres. On a établi au Soudan des villages de liberté; il ne faut point croire qu’ils se peuplent aussi rapidement qu’on aurait pu le penser.

Pour nous, pendant notre voyage, nous avons vécu aussi intimement que possible avec les indigènes ; nous n’avons jamais rencontré de captif qui ne soit pas satisfait de sa position. On s’en fait en général une bien fausse opinion.

Un captif n’est en somme qu’une sorte de valet de ferme; pendant trois mois il va travailler aux champs avec son maître; tout le reste de l’année il se chauffe au soleil et n’a rien à faire, tandis que son maître est obligé de le nourrir et de l’habiller, lui et sa famille.

Ce qu’il faut empêcher, ce sont les razzias de captifs, parce que cela est réellement atroce. Notre surveillance suffira pour l’empêcher. Nous devrons de même veiller à ce que, lorsqu’un homme libre échangera un de ses captifs, il ne le sépare pas de sa femme et de ses enfants.

Tout ce que nous demandons, c’est que l’on ne croie pas qu’il soit facile de supprimer l’esclavage. Il faut éviter de brusques changements dans les états sociaux, et il est certain que l’esclavage disparaîtra de lui-même en Afrique occidentale. Ce n’est point au fond le véritable intérêt des indigènes d’avoir des captifs. Dans l’Afrique tropicale, les travaux ne durent qu’une partie très courte de l’année. Les maîtres auront tout avantage à payer la main-d’œuvre qu’ils emploieront et à ne pas la garder à leurs frais alors qu’elle ne produit rien. Pour cela il faudra que la fortune mobilière augmente dans ces pays; c’est ce qui arrivera lorsqu’il y aura un certain temps que les Européens se seront attachés à les mettre en valeur. On ne voit pas très bien comment actuellement les cultivateurs payeraient les travailleurs qu’ils emploient s’ils étaient tenus de le faire. On doit donc laisser aux indigènes leurs captifs si l’on veut qu’ils aient de la main-d’œuvre.

Il est bien certain que nous n’émettons pas une semblable prétention pour les blancs. C’est vis-à-vis d’eux que les préventions contre l’esclavage ont leur raison d’être.

Il faut bien reconnaître que cela vient compliquer la question de la main-d’œuvre employée par les Européens. Ceux-ci auront cependant trois manières de procéder, et nous croyons qu’elles seront suffisantes pour leur permettre l’exploitation de ces pays. Ils pourront d’abord passer une

sorte de contrat de marchandag-e avec des propriétaires de captifs qui exécuteront, sous leur direction ou à forfait, la tâche qu’ils auront à remplir. Ils pourront aussi demander à l’administration d’installer sur leurs terres des villag-es de liberté dont les membres viendront travailler pour eux à leurs frais.

Il nous semble fort que la seule façon de compléter ce système, ce sera de permettre aux blancs d’acheter les captifs, quitte à l’administration de veiller à ce qu’ils les libèrent immédiatement sous condition pour eux de se racheter par leur travail. Il pourrait résulter, si Ton ag-issait autrement, de très g-rosses pertes de capitaux pour les colons, qui verraient peut-être les hommes qu’ils ont libérés disparaître le jour même.

Si l’on ne veut pas appliquer ces procédés, il vaut autant renoncer immédiatement à retirer un profit quelconque des terres de l’Afrique tropicale.

Si, au contraire, on veut bien ne pas se laisser effrayer par des mots qui, en l’espèce n’ont pas le sens qu’on leur attribue d’ordinaire, on aura de la main-d’œuvre en quantité inépuisable et qui plus est on arrivera à cette suppression de l’esclavag-e que l’on ne pourra obtenir autrement. Nous parlons ici surtout des pays de l’intérieur. La situation est un peu différente à la côte où la constitution d’un commencement de fortune mobiliaire rend les libérations d’esclave de plus en plus fréquentes.

Il nous faut examiner à présent quels seront les moyens que l’on aura pour rendre pratique les transports dans ces pays. Pour cela nous devons rechercher quelles sont les contrées où l’on veut parvenir.

Ce sont les terres avoisinant le Nig'er qu’il faut commencer à mettre en valeur. Cette zone fertile comprend les terres arrosées par les affluents du haut Nig’er, la rég-ion comprise entre le Bani et le Nig’er, depuis Ség’ou jusqu’à Mopti, en y comprenant le Minianka ; puis une bande de i5o kilomètres

de largeur ayant le Nig’er pour lig'ne médiane de Diafarabé à Tombouctou ; enfin, à partir de Taossay, le lit même du fleuve jusqu’à Say, soit en tout 20 millions d’hectares.

Il y a au Soudan une g'rande rég’ion qui pourrait être tout entière dès maintenant mise en valeur par la g'rande culture ; nous voulons parler du g'roupe composé par le Mossi, le Gourounsi, le Kipirsi, et le Yatenga. La région de Sikasso et de Bobo-Boulasso pourrait être dans le même cas ; malheureusement ce sont des contrées dévastées et dépeuplées ; il faudra de longues années pour leur rendre la main-d’œuvre nécessaire à leur exploitation. Le grand obstacle qui ne permet pas de longtemps à songer à tirer parti directement des terres du centre de la boucle du Niger vient du manque de voies de communication avec la côte.

Les terres des rives du Niger offrent cet avantage que, une fois qu’on y est parvenu, on a à son service pour les exploiter pendant près de 3, 000 kilomètres un merveilleux organe de transport.

Les deux autres raisons qui font que l’on doit mettre en valeur ces terres avant toute autre partie du Soudan, c’est que les alluvions du Niger font d’elles certainement les plus fertiles du Soudan, et que l’on trouvera là une main-d’œuvre plus intelligente qu’ailleurs et qui a déjà l’habitude de produire plus qu’il ne lui faut pour sa consommation.

On doit donc rechercher tout d’abord la façon la plus avantageuse de relier le fleuve à la côte. Après de longues études, on a reconnu cinq voies d’accès.

La première, la plus logique, était de passer par l’embouchure pour arriver au cours supérieur du Niger. La Compagnie du Niger en a défendu soigneusement l’entrée; de sorte que l’on a été fort longtemps sans savoir d’une façon très précise, quel est exactement l’obstacle que les rapides du Boussa apportent à la navigation. La convention du i4 juillet 1898, qui nous a réservé une enclave à l’endroit de ces rapides, nous a donné la possibilité d’étii-

dier actuollemeiil celle queslion. El quoiqu’on ait pu craindre le contraire après la mission Hourst, le capitaine Lenfant vient de réussir pleinement à faire passer par le bas fleuve le ravitaillement des rég-ions comprises entre le Niger et le Tchad.

On a pensé aussi qu’il serait simple, étant donné surtout que le Niger, de l’embouchure à Ilo, ne nous appartient pas, de relier le Niger à la côte par un chemin de fer jusqu’au point où la navigation pourrait recommencer; c’est le projet de la ligne qui doit traverser le Dahomey.

Bien auparavant, alors qu’on n’entrevoyait pas de liaison possible entre le bief qui s’étend de Kourroussa à Tombouctou et le reste du cours du Niger, on avait songé à relier ce bief à la côte occidentale, soit en profitant de la partie navigable du Sénégal, soit en rejoignant directement l’Océan par la Guinée.

Enfin on a étudié la queslion de savoir si l’on ne pourrait pas relier le Soudan au bassin méditerranéen par un Iranssaharien.

Nous n’avons pas à discuter ces projets en détail ; les études préparatoires qui ont présidé à leur établissement l’ont fort bien fait; il nous faut simplement rechercher quelle est leur importance respective pour l’exploitation du Soudan.

Le deux projets qui comportent la réalisation la plus immédiate sont : celui du chemin de fer du Sénégal au Niger et celui de la côte de Guinée au Niger.

L’occupation du Soudan s’est faite par le Sénégal, et encore maintenant c’est par là que l’on atteint ce pays. Alors que nous n’avions pas d’autre colonie organisée sur la côte occidentale, on a pensé que l’on devait faciliter l’accès du Soudan par cette voie en reliant les deux fleuves.

On sait quelles sont les circonstances qui ont présidé au début de ce chemin de fer et quelles vicissitudes il a traversées, C’est probablement parce qu’on a voulu lui faire

suivre la lig'ne d’occupation qu’on lui a assig'né le tracé qu’il suit. Il eût été plus rémunérateur en effet de le faire passer par Médine, Nioro, Banamba, d’où il aurait rejoint le Nig’er à Yamina, avec un embranchement de Banamba vers Bamako. Il semble que la construction ait dû être aussi plus économique. A condition de passer par Yelimané et Kérané, il n’y a de Kayes à Nioro qu’un marig-ot très étroit à traverser, et de Nioro à Banamba il y en a fort peu. Le véritable avantag’e de ce tracé aurait été de traverser des pays dont l’exploitation est facile et d’aider à la traite de la g-omme jusqu’à Nioro.

Mais lors même que le chemin de fer du Sénégal au Nig’er sera terminé, il ne remplira pas le but qu’on serait en droit d’en attendre.

Les marchandises destinées au Niger ne pourront arriver directement de la métropole qu’en août et septembre. Il n’y a même qu’une semaine, chaque année, pendant laquelle les bateaux de 4jOoo tonnes puissent arriver jusqu’à Kayes ; encore doivent-ils se débarrasser à Saint-Louis ou à Dakar de la moitié de leurs chargements. Le reste de l’année, ces marchandises devront débarquer à Dakar ou à Saint-Louis. Dans la plupart des cas ce sera à Dakar. 11 n’y a guère que les bateaux armés par les importateurs eux-mêmes qui passent la barre à Saint-Louis; les bateaux des compagnies de navigation ne font pas escale à Saint-Louis.

Pendant les neuf mois où les vapeurs ne montent pas jusqu’à Kayes, c’est-à-dire de novembre à juillet, les marchands n’ont plus à leur service que des chalands tirés à la cordelle, qui mettent quarante jours au moins à monter le Sénégal. Il faudra donc ajouter aux dépenses du fret du chemin de- fer le fret du Sénégal (4o francs la tonne en moyenne) et souvent celui du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, ainsi que les frais de transbordement et d’entrepôt. Enfin il sera nécessaire aux maisons de l’intérieur d’avoir des représentants ou des agents à Bamako, à

Kayes, à Saint-Louis et à Dakar. Pendant la période où les bateaux à vapeur montent à Kayes, il fondra ajouter au temps de la traversée une dizaine de jours pour les marchandises qui arrivent directement, et pendant le reste de l’année près de deux mois. D’un autre côté le fret du chemin de fer du Sénég-al au Nig'er sera toujours élevé, car ce chemin de fer ne pourra s’approvisionner en charbon à la mer. C’est en considération de ces inconvénients fort g-raves que l’on a song'é à réunir le Niger à la mer par la Guinée.

Nous nous bornons à renvoyer au rapport du capitaine Salesses pour la discussion de ce projet. Il semble en résulter que la construction de ce chemin de fer ne coûtera pas beaucoup plus que celle de celui du Sénég'al. Le coût du fret sera beaucoup moins élevé ; le chemin de fer de Guinée pourra en effet s’approvisionner de charbon à la mer, et surtout on pourra abaisser ses prix d’exploitation par rapport à ceux du chemin de fer du Sénég'al, étant donné qu’il aura plus de trafic. Le chemin de fer du Sénég'al n’aura pour ainsi dire qu’un trafic de transit : de Kayes à Bamako, il ne charg'era ni ne décharg'era presque pas de marchandises. Le capitaine Salesses estime qu’au contraire le transport des denrées que le chemin de fer trouvera dans sa traversée de la Guinée suffira à rémunérer son exploitation.

Pour que le chemin de fer de Guinée puisse cependant avoir son plein intérêt pour l’exploitation des terres du Nig’er et concurrencer avantag'eusement toute autre voie, il faut que ceux qui le construiront trouvent le moyen le plus économique et le plus rapide possible de faire passer à nos marchandises les barrag'es de Bamako à Toulimandio, soit que le chemin de fer aille jusque-là, soit que l’on organise le transbordement des chalands à l’aide d’une voie ferrée ou d’un canal. S’il n’en était pas ainsi, on aurait avantag'e pendant un temps de l’année assez long', à entreposer les marchandises à Kayes pour leur foire attendre le départ des g'rands vapeurs,

Bien avant que ces deux chemins de fer aient été à l’étude, on avait song-é à mettre en valeur l’Afrique centrale par un transsaharien.

Pour le Soudan, la question du transsaharien a eu surtout un intérêt alors que l’on ne voyait pas d’autre moyen de pénétrer jusqu’à ce pays. 11 faut bien reconnaître que pendant de long-ues années on n’a considéré le Soudan que comme une dépendance naturelle de l’Alg-érie. Il n’y a pas bien longtemps encore que ce mot de Soudan n’éveillait que des idées fort vagues, et l’on peut dire que la plupart des partisans du transsaharien résumaient leur opinion sous cette forme : le transsaharien drainera en Alg'érie toutes les richesses qui se trouvent à Tombouctou; la province soudanaise sera comme elle l’a toujours été une dépendance naturelle de l’Alg'érie; elle y sera en outre rattachée d’une façon plus étroite.

Nous avons montré comment ces richesses soudanaises seront vite épuisées si on ne les renouvelle pas, et surtout combien peu de rapports a cette rég-ion, même Tombouctou, avec notre colonie méditerranéenne.

A côté de cette formule vag'ue, les ing-énieurs qui ont étudié de près le transsaharien lui ont donné une forme plus précise et plus sérieuse. M. Paul Leroy-Beaulieu s’est fait le défenseur de ce chemin de fer.

Il semble fort que les partisans du transsaharien ont vu que notre Soudan serait bien mieux desservi par les lig-nes qui relieraient la côte occidentale et le Nig-er que par leur chemin de fer; aussi donnent-ils pour point d’aboutissement à celui-ci le lac Tchad; ainsi conçu, il aurait pour but la mise en valeur de nos nouvelles possessions du Bornou, du Kanen, du Ouadaï et du Bag-hirmi.

Nous n’aurions donc nullement à nous préoccuper du transsaharien si on ne faisait à son occasion intervenir le Soudan, et surtout si sa construction ne devait avoir pour

effet probable de retarder celle des ligries de la côte occidentale.

Les partisans du transsaharien, partant du fait exact de la division en trois tronçons de nos possessions africaines : le Mag'reb, le Soudan et le Cong-o, concluent à la nécessité de les relier entre eux. M. Paul Leroy-Beaulieu, à la vérité, ne cherche pas à créer une liaison économique entre l’Alg'érie et le Soudan; la principale raison qu’il invoque est une raison politique. Dans le cas d’une guerre entre la France et l’Ang-leterre , le transsaharien serait, dit-il, de toute nécessité pour assurer la défense de nos possessions de l’Afrique occidentale, en même temps qu’il nous permettrait de menacer les possessions anglaises du Nig’er. Mais, malgré les affirmalions de la Compagnie du Niger, les territoires qui lui ont été dévolus ne sont nullement organisés. En fait, si on voulait les enlever à l’Angleterre, il faudrait soumettre les indigènes, qui, à l’heure actuelle, n’ont même pas, l’idée que l’Angleterre puisse avoir quelque influence sur eux. Or, ce n’est pas avec des troupes blanches que l’on peut espérer défendre ces pays; la fièvre les aurait promptement décimées. Sous les tropiques, on ne peut compter que sur des troupes indigènes encadrées par des blancs.

Dans ces conditions, le transsaharien nous paraît ne devoit être que de peu d’utilité, pour ne pas dire d’aucune utilité stratégique à l’égard de nos possessions de l’Afrique occidentale. On ne peut donc guère le considérer que comme un outil de pénétration dans les régions situées à l’ouest et au sud du Tchad. A cet égard, il nous paraît prématuré : ces pays, nous les connaissons à peine, et il nous reste encore à en faire la conquête.

Il nous semblerait donc regrettable de voir l’opinion publique s’engouer du transsaharien, d’autant pins que la construction de cette ligne aurait pour effet certain de repousser à une époque indéterminée la construction des

lig-nes soudanaises, les seules véritablement nécessaires. L’intervention de l’Etat, sous forme de subventions ou de g'arantie d’intérêts, est indispensable aux entreprises de chemins de fer coloniaux. Or, on peut être assuré que l’effort qu’exigerait le transsaharien obligerait l’Etat à refuser son concours aux autres lignes.

En fait, le chemin de fer indispensable pour mettre en valeur le Soudan, c’est le chemin de fer de Guinée ou un ou un chemin de fer reliant le tronçon du Sénégal au Niger à la côte du Sénégal, c’est-à-dire allant par exemple de Thies à Kayes.

Nous en aurions fini avec cette étude de la mise en valeur des terres soudanaises s’il ne nous restait à rechercher de quelle façon il faut mettre ces terres entre les mains de ceux qui voudront les exploiter. C’est la question des concessions. Elle se pose d’une façon très simple au Soudan et nous pouvons la résumer en très peu de mots.

La manière la plus large d’entendre le régime des concessions, c’est de donner l’ensemble des terres à exploiter à une compagnie à charte. Ce régime ne convient pas au Soudan.

On se fait généralement une idée fausse des compagnies de colonisation, surtout lorsqu’on prend pour exemple les compagnies anglaises contemporaines. Ce ne sont point des organismes exploitant les terres qu’on leur a confiées. Ce qu’elles doivent seulement faire, c’est préparer la colonisation. Donner le Soudan à une telle compagnie serait inutile et même dangereux. Préparer une terre à la colonisation, c’est soumettre les peuples qui l’habitent, c’est ensuite doter cette terre des éléments de pénétration économique. On peut même dire à ceux qui prennent comme type les compagnies anglaises, que les hommes qui ont fondé les compagnies et les gouvernements qui leur ont donné une charte n’avaient d autres idees en vue que la conquête et l’annexion.

Au Soudan on n’a point à se préoccuper de cela. Nos

terres sont limitées de tous côtés par les frontières tracées par les diverses conventions diplomatiques et la conquête est faite. Ce qu’il reste à faire du côté des Touaregs et dans certaines parties du sud de la boucle n’est plus que de la pacification.

En outre, il n’y a pas d’intérêt économique à donner les terres soudanaises à de telles compagnies. Elles pourraient avoir pour but de préparer l’œuvre de la colonisation en faisant des travaux publics. Au Soudan, aucun de ceux qu’il y a à faire ne nécessite un tel organisme. Il faut d’abord mettre en valeur les terres riveraines du fleuve, et il y a là pour de longues années de labeur. Le seul chemin de fer qui leur est utile doit faire assez de bénéfices par lui-même pour qu’il ne soit point nécessaire d’encourager les capitalistes à sa construction en leur donnant en outre le monopole de l’exploitation de tout un pays.

Nous n’insistons pas sur cette question des compagnies à charte. En créer une au Soudan serait peut-être arrêter pour longtemps la colonisation, une telle compagnie ne pouvant être qu’un prétexte de spéculation sur le terrain.

Ce n’est donc que de concessions d’exploitation dont il peut être question au Soudan.

Ici la question se pose d’une façon fort simple. On ne peut songer à donner des concessions étendues que dans les pays ou elles doivent avoir une réelle utilité d’exploitation. Les sociétés de capitalistes qui demandent des concessions de plusieurs millions d’hectares n’ont d’autre but que de se réserver un territoire où ils aient seuls le droit d’acheter les produits d’exploitation et d’écouler leurs marchandises. D’après ce que nous avons monlré, il n’y a, au Soudan, qu’une région où cela ait quelque avantage, la région où se fait la cueillette du caoutchouc. Là il peut y avoir un intérêt à concéder à des compagnies l’exploitation du latex. Mais c’est là au Soudan un phénomène tout local.

Nous avons vu que c’est seulement par l’exploitation agricole ou industrielle qu’on retirera un plein parti des terres soudanaises. Des hommes sérieux ne demanderont jamais à mettre en valeur par ces procédés des étendues de terres mesurant des millions d’hectares.

Il faudrait pour justifier une semblable prétention avoir à sa disposition un capital tel qu’il serait impossible de le rémunérer avec les bénéfices que l’on retirerait de l’exploitation des terres que l’on pourrait mettre en valeur, ce qui sera toujours assez limité. Il y a trop d’essais à faire et les risques à courir sont trop g’rands pour que pendant de long-ues années on ne soit obligé à mesurer ses efforts.

Ce n’est que peu à peu que l’on augmentera la surface des terres cultivées.

Les capitalistes qui demanderont d’immenses concessions de terres, avons-nous déjà dit, ne pourront avoir d’autre idée que d’en spéculer, et cette spéculation leur serait fort aisée.

Les terres que l’on mettra immédiatement en valeur sont très déterminées et c’est sur certains points faciles à fixer que porteront les premiers efforts. Qu’arrivera-t-il, par exemple, si une compagnie demande le Macina en concession? Elle ne pourra émettre la prétention de le mettre en valeur tout entier. Gomme ce sont les plus belles terres du Niger, une fois sa concession obtenue, elle sera bien sûre de s’en débarrasser en la détaillant aux colons à de hauts prix.

Il faut prendre garde qu’en pareille matière une faute peut compromettre peut-être pour toujours la mise en valeur de tout un pays.

Cette mise en valeur de terres du Soudan doit s’effectuer d’une manière normale, comme a eu lieu par exemple celle du Far-West ou dii delta du Nil, auxquelles les terres du Soudan deviendront comparables.

Une chose à nos yeux doit caractériser le Soudan. Ce n’est point un de ces pays où, sans effort, on trouve des

SUR LES ROiJTÈS DU SOUDAN.

richesses spontanées. Les hommes qui voudront mettre en valeur les terres créées par le beau fleuve de l’Afrique occidentale auront à faire face à un labeur de tous les instants, à triompher de bien des souffrances. Ce n’est point au commerce désolateur qu’ils devront s’adresser, c’est au travail par excellence qu’ils auront à vouer leur vie, à celui qui féconde la terre.

Ce qui rendra leur tâche plus haute, c’est qu’ils devront être des éducateurs, que ce seront les races instruites par eux qui profiteront plus tard de leurs travaux. Ce qui fera la beauté delà mise en valeur de nos terres du Nig’er, c’est que ceux qui oublieront le devoir qu’ils auront à remplir échoueront dans leurs tentatives.

Ce qui ennoblira l’œuvre de ceux qui ont travaillé et travaillent à donner ces terres à la France, c’est qu’elles sont de celles dont la mise en valeur honore le pays qui l’entreprend.

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TuuIolisc, iiiip. Douladouhe-Piuvat, iuü C'J. — S999

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