Farine de mil ciiile à la vapeur
SUR LES ROUTES DU SOUDAN. ‘ào^
de sardines. J’étais brisé de fatigue; je dus faire mon lit et me déshabiller devant ces bonshommes qui me regardaient avec une douce curiosité.
Dormir était autre chose. Le vieux chef s’obstinait à ne pas vouloir me quitter; je lui avais dit que le « garçon » allait venir; il comprenait, mais il ne voulait pas que je m’aperçusse de son absence. Il m’expliquait que les moussos pilaient le mil, qu’elles se dépêchaient, etc. Puis voilà qu’on vient me dire que l’on faisait cuire un animal dont j’ignorerai toujours la race, mais que je crois être une pintade. Je dus assurer que j’avais très bien mangé et que je n’avais besoin que de sommeil. On ne voulait pas admettre que ce que j’avais pris pouvait servir de dîner.
Un moment je crus que j’allais pouvoir fermer les yeux : il y avait bien toujours des personnes assises autour de mon lit; mais le chef était parti. Hélas! voilà qu’un individu, sorti de je ne sais où, me tient ce vague discours en petit nègre : « Toi demander permission dougoutigui faire tam-tam. » J’ai pensé que c’était le chef de village qui me demandait cette autorisation.
Voilà alors qu’un tam-tam enragé commence autour de mon lit. Au son de la musique, les braves gens m’apportent du (( to )) voulant absolument me faire redîner. Ce qui m’émut réellement, c’est que mes pauvres Maures m’offraient leur repas comme pour me dire qu’ils étaient responsables de mon bien-être en l’absence de Mahamadou.
La lune semblait veiller sur ce petit village^ et, tandis que les chœurs alternaient sur un rythme mineur, je finis par m’endormir.
Un brusque silence m’éveilla presque aussitôt. Devant moi était Mahamadou tenant un mouton blanc, et, assis autour de mon liL tout le village.
J’apostrophai vertement mon peu estimable domestique. Il me répondit tranquillement qu’il n’avait pu arriver plus tôt, et il m’expliqua que son grand frère était venu m’ap-
porter un mouton. J’en fus tout heureux, car cela me fournissait l’occasion de punir Mahamadou de sa conduite envers moi en le vexant horriblement. Je le priai de dire à son frère que ce n’était pas une heure pour mang-er un mouton; il était onze heures! qu’il pouvait remporter sa bête et que je le priais de me laisser dormir.
C’était lui faire un g-rand affront; car c’est une injure en Afrique que de refuser un cadeau. Mais je ne tenais nullement à lui être ag-réable, d’autant que je voyais bien qu’il attendait un autre cadeau en échang-e.
L’assemblée se dispersa, mais le tam-tam continua tandis que hurlaient autour de ma chienne tous les chiens du villag-e. Je m’en veng-eai en leur envoyant dans les cuisses quelques balles Bosquette.
A deux heures et demie, quand il fallut se lever pour partir, les moussos chantaient encore, en tournant en rond, les louang-es du Nazaréen (les miennes en l’espèce).
Bref, à quatre heures, nous partions, mais je n’avais pas encore dormi.
A huit heures quarante-cinq, nous arrivons devant Oussébougou. Je m’attendais^ d’après les rapports des opérations militaires d’Archinard, à trouver quelque chose d’imposant; rien. Il a du y avoir un village semblable à ceux que j’ai trouvés jusqu’ici ; maintenant, il n’y a plus que quelques ruines é ventrées au milieu des places où sont à peine une vingiaiue de cases.
Sur un tertre était le tombeau d’un officier tué pendant le siège. C’est une sensation étrange que de trouver une tombe ainsi perdue au fond de la brousse. Il y a sept ans qu’aucun blanc n’est passé par là. Dans combien de temps quelqu’un viendra-t-il de nouveau s’incliner devant ces ossements?
Voulant avoir ma ville forte, j’ai poussé jusqu’à Dina, autre « centre de’ résistance », toucouleur cette fois. Là, pas de ruines, mais un village semblable aux autres.
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Là, le colonel Archinard avait eu affaire à Ahmadoii. Je devais aussi avoir dans ce villag-e mon affaire Alimadou.
Dès mon arrivée, je m’étais empressé de m’endormir. Deux heures après, à deux heures dix, je m’éveillai et je constatai, sans surprise, que je n’avais pas encore déjeuné. Pour que mon repas fût plus tôt prêt, je n’avais commandé que des œufs à la coque et un poulet rôti. Je me lève et vais vers la case qui servait de cuisine à Mahamadou. Il était tranquillement occupé à causer avec d’autres noirs. Par terre, dans une casserole, gisait mon poulet rôti, et, sur des bûches éteintes, nageant dans une eau noirâtre, cinq œufs. Je demandai à mon cuisinier pourquoi il ne me servait pas et lui fis remarquer que pour faire cuire des œufs il fallait de l’eau bouillante, et qu’il le savait bien. Il me répondit simplement : « Mets la main dedans et tu verras si y a chaud. »
Je ne répondis rien et lui demandai de me servir. Il m’apporta les œufs.
Je ne sais pourquoi je ruminais depuis le matin le plaisir que j’aurais à avaler des œufs à la coque. Il me semblait qu’ils me feraient digérer les arachides de la veille.
Je casse un œuf, il était complètement dur; j’en casse un second, de même. Décidé à laisser de côté la patience dont j’avais fait preuve jusque-là, j’appelle alors Mahamadou et lui demande quel était la manière dont je lui avais dit de préparer les œufs. « A la coque », me répond-il. Je lui montre un de ceux que j’avais cassés; il me dit que les autres ne devaient point être pareils. Je lui en montre un second et puis un troisième, tous durs comme des pierres, et voilà qu’il se met à dire avec la physionomie grossière du pire larbin : « Ça y a œuf à la coque ! »
J’avoue que je ne me suis pas maîtrisé, ce qui aurait été absurde du reste, et, prenant les deux œufs qui restaient intacts, je les ai aplatis de toutes mes forces sur sa face cirée, en lui criant, tandis que mes nerfs se détendaient : c( Tiens, regarde si y a pas dur. »
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La chose surprit d’autant plus Mahamadou que c’était seulement la deuxième fois que je le frappais. La première fois avait été tout aussi instinctive. Je l’avais trouvé un jour, à Wag-adoug’ou, ivre et occupé à nettoyer une de mes carabines avec ma moustiquaire. Une moustiquaire est chose précieuse en ces pays, et j’avoue que je l’ai interrompu dans sa besog-iie par le contact de mon pied avec la partie la plus charnue de son individu.
Lorsqu’il fut revenu de son ahurissement, il m’annonça que, puisqu’il en était ainsi, il allait retourner à Bamako et que je devais lui payer ce que je lui devais, soit lo francs.
Mon discours fut bref. Je l’assurai qu’il pouvait disparaître, que comme il ne me rendait depuis quelque temps que des services nég'atifs son départ ne me rendrait pas inconsolable, mais que j’avertirais immédiatement tous les commandants de cercle et qu’on l’emprisonnerait immédiatement pour le punir d’avoir abandonné un blanc dans la brousse; que quant à son g’ag’e je ne le lui donnerais qu’à Nioro, parce qu’il s’était eng-a^é à me servir au moins jusque-là. Là-dessus, il me répondit : « Si toi y a aller Nioro moi y a rien f... ))
Quand est venu le moment du départ, les Maures ont été très ahuris de voir que Mahamadou refusait de les aider à charger les bêtes et que je ne l’y obligeais pas. Je leur expliquai simplement que « Mahamadou fato^ Mahamadou est devenu fou ».
Lorsque nous partîmes, Mahamadou ne nous suivit pas. Il avait pris sa peau de bouc où étaient ses habits et une lance touareg qui lui appartenait. Il se dirigea vers la route de Bamako. « Mahamadou mohi, Mahamadou s’en va », disaient les Maures, et ils ne comprenaient pas. Quant à Saï, elle restait de temps en temps immobile sur le bord de la sente; elle regardait la file de chameaux qui s’en allait vers le nord et le point blanc qui représentait son ami cuisinier qui reprenait la route en sens inverse, et, lorsqu’elle rencon-
trait mes yeux, elle recommençait à marcher la tête basse à côté de ma monture.
Tout à coup, voilà Mahamadou qui change d’idées et qui revient vers nous. Je ne compris pas d’abord ce qui le poussait; je le savais furieux, il lançait très adroitement le javelot, il voulait peut-être me frapper. D’un mouvement instinctif, je constatai que le magasin de ma carabine était plein. Il passa devant nous sans mot dire et ne tarda pas à disparaître.
La route a été longue, d’autant que je ne savais quand j’allais trouver un village. Enfin, sur un tertre, Naffala nous est apparue comme le but de notre journée. C’est un petit village très propre construit en banco. Mahamadou était là depuis quelque temps. Il ne nous dit rien. Devant le village, des dioulas avaient déposé les charges de leurs bœufs ; ils dormaient. Mes chameaux s’accroupirent auprès du groupe. Ma destinée paraissait semblable à celle de ces noirs errants.
Pour tout repas, je me fis servir du basi, c’est-à-dire de la farine de sorgho délayée dans du lait. Quelle fut ma surprise de découvrir que c’était là une chose excellente? Du reste je n’avais pas le choix.
Vers cinq heures du matin, nous avons quitté Dambala. Mahamadou est resté à dormir.
Je dois bénir le ciel de m’avoir donné cette idée de prendre des chameaux comme moyen de transport. Que serais-je devenu avec des porteurs, sans interprète pour leur parler, et par conséquent sans pouvoir leur en imposer! Les quelques monosyllabes que je peux dire à mes Maures leur suffisent : « Mchi, allez; hohor, arrêtez. »
Le plus vieux d’entre eux, quoique certainement fort indifférent aux choses, a l’air profondément triste. Il marche en avant tout seul et montre la voie. Le plus jeune a une figure d’Apollon antique ; le troisième , taillé comme à coups de hache, semble un homme préhistorique. Ils sont
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fort doux tous les trois et je les mène comme des enfants.
Ils ont Tair tout surpris de ces rapports qu’ils ont pour la première fois avec un blanc, et, lorsque nous nous arrêtons au milieu des tribus de Maures pasteurs qui ont leurs troupeaux le long' de la route, il leur font part de leur découverte, et à leur tour ceux-ci me traitent comme un ami et viennent m’apporter du lait frais.
Dans la matinée, nous avons traversé une série de très larg-es ondulations de terrain couvertes seulement d’arbustes. On sent que c’est le commencement de la transition entre les terres du Nig-er et le Sahel.
A onze heures, nous sommes arrivés à un petit villag-e en banco, nommé Lekho. Ne pouvant envoyer personne à la recherche du chef du villag’e, j’ai fait pénétrer ma caravane au milieu des cases, au grand effarement des femmes.
C’était l’heure de s’arrêter, mais je crus comprendre, dans ce que l’on me disait, qu’il y avait en avant de nous un grand village où nous serions très bien. Gomme je ne demandais pas mieux que de faire le plus de chemin possible, après avoir bu un peu d’eau trouble et pris une poignée d’arachides, je donnai l’ordre de repartir.
L’interminable succession de montées et de descentes a recommencé.
Le soleil avait passé depuis longtemps au zénith et nous allions toujours, le ventre de plus en plus creux, et cependant il me semblait que rien ne pouvait arrêter la marche ondulée des chameaux ni troubler l’indifférence des Maures.
Enfin, au sommet d’une lande dénudée, apparaissent quelques cases : c’est M’palla. Il est une heure et demie.
Ma joie fut de courte durée. Les cases étaient en ruines et inhabitées. Ce n’était qu’un campement de dioulas. Dans la seule case en banco, étaient deux femmes qui se rendaient à Banamba avec deux ânes. Elles me donnèrent un peu d’eau. Pendant ce temps, mes Maures déchargèrent les bêtes, sans paraître autrement surpris de la situation.
Depuis long-lemps, je ne me laissais plus troubler par rien ; je me demandais cependant ce qui allait se i)asser. Je n’avais rien adonner à mang’er à mes hommes, et je savais que le prochain villag-e était au moins à 20 kilomètres.
D’une manière absolument machinale, j’ouvris une caisse où je pensais trouver une boîte de sardines; quelle fut ma joie d’y découvrir deux kilos de farine que j’y avais oubliés depuis Bamako! Je les apportai à mes Maures avec trois biscuits ; ils pouvaient faire avec cela comme leurs chameaux, attendre patiemment les jours de bombance.
Pour moi, je mangeai quelques sardines avec un peu de biscuit et une tablette d’abricots comprimés de Prevet. Quant à Saï, elle se contenta de mouches.
La case où j’étais tombait en ruine. Sur une natte en loques, je m’endormis avec délices; quand je me réveillai, j’étais brisé; ma bonne hiimeiir était tombée; Nioro me paraissait inaccessible.
Nous repartîmes. Où allions-nous? Dans combien de temps trouverions-nous à nous réconforter? Les faux gommiers avaient reparu; je sentais que nous étions entrés dans la zone des grandes étendues désertiques et sans eau. La moindre défaillance eût été mortelle.
Nous partîmes à cinq heures. La nuit vint vite. J’ai rarement vu la lune répandre autant de lumière. Le spectacle des gommiers, qui en étaient comme argentés, eût été ravissant si cette marche interminable n’eût été si pénible. La lourde fatigue, la faim, la soif, tout se mêlait; mais ce qui était surtout dur, c’était de ne pas savoir quand viendrait la fin du supplice. Toujours les mêmes ondulations et peutêtre au bout un campement abandonné, comme le matin.
Enfin, à neuf heures, au fond d’une grande plaine sans arbres, nous avons vu un grand village aux cases en paille : Dioroné.
Gomme hier, je me suis régalé de basi.
J’ai monté mon lit en dehors du village; mon coi'ps rompu
se prélasse, et devant moi est un des plus beaux spectacles que j’aie vus jusqu’ici, le Sahel sous la lune. La plaine monte légi’èrement vers le Sud d’où nous venons. Elle est sans un pli et ses herbes bleues ont comme un reflet marin. Le ciel rempli des nuages n’est qu’un immense miroir argenté. Les flocons bleus roulent rapidement les uns sur les autres, et ce ciel, qui est tout le paysag-e, dans sa lumière étincelante, me fait oublier toutes les heures dures de la g-rande terre africaine.
25 juin.
Ma journée d’avant-hier s’est reproduite hier en sens inverse, si je puis m’exprimer ainsi.
Au matin, nous avons continué à circuler au travers des ondulations de terrain; la brousse s’était de nouveau un peu boisée et notre marche a été ég'ayée par la rencontre d’une tribu de Maures pasteurs qui émigraient. Pendant près de deux heures, nous avons vu défiler devant nous les troupeaux de moutons poussés par des enfants nus; les hommes marchaient tranquillement en causant ou étaient occupés à conduire les bêtes qui portaient les femmes et les bag-ag-es.
De temps en temps, sur quelque g-rand chameau, était assise, au milieu d’un palanquin, une jeune mère et, à ses côtés, ses petits enfants. Sur la figure de tous se peig’nait l’étonnement le plus profond de rencontrer un blanc faisant caravane avec des Maures. Si les voiles se fermaient sur les fig’ures féminines qui me croisaient, ils se rouvraient bien vite dès que jetais passé.
A midi, nous nous sommes arrêtés à Kourranté, un petit village en paille où j’ai mangé la même nourriture que mes Maures; au milieu du jour, le lait est aig'ri et l’on ne peut préparer du basi.
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Au soir, à quatre heures quarante, de nouveau la marche interminable a recommencé.
Ces journées de marche forcée, à chameau, ont cela de pénible que Ton n’a presque point de répit. Avec des bag'ag’es, il est impossible d’aller autrement qu’au pas, et comme, même en se pressant, les chameaux ne font ainsi pas plus de 4 kilomètres à l’heure, il faut marcher tout le jour et une partie de la niiit pour profiter le plus possible des qualités d’endurance de ces animaux.
A neuf heures et demie, au milieu d’une lande, apparurent quelques cases. Il n’y avait qu’un homme et deux femmes qui cultivaient un loug’an du voisinag-e. Gomme j’ai pu, je leur ai dit de nous préparer à mang’er, à mes Maures et à moi, et, sans attendre plus long-temps, je me suis couché. A minuit et demi, on m’apporta dans une calebasse le repas ordinaire, le « to ».
Ces nuits du Sahel soudanais sont parmi les choses les plus imposantes que je connaisse. Grâce à la pleine lune, c’est une vision lumineuse que j'en g-arde. Du haut du tertre où était le campement, je dominais tout l’horizon, et cette immensité était sans un bruit.
La plaine n’avait pas un arbre; mais au milieu de cette nuit, sous cette lumière adorable, il me semblait que cette nature, terrible le jour, n’était là que pour me faire vivre de sa paix. L’homme qui vivait au milieu de ce désert paraissait ne plus savoir parler; mes g’rands chameaux, accroupis, dormaient la tête haute ; cette terre était toute à moi. Aux heures où tout reposait, je ne pouvais, quoique brisé, détacher mes pensées de cet inconnu qui se révélait. Le silence de la nature m’était apparu aussi grand que sa vie.
Ce matin, nous sommes repartis vers six heures dix. A huit heures quarante, après avoir franchi les replis de terrain, j’ai vu les collines de Nioro se dresser devant moi. Nous avons rencontré un de leurs premiers contreforts, et.
pendant deux heures, nous avons traversé des rochers de schiste ardoisier. Dans les replis où s’était amassée la terre, il n’y avait comme vég-étation que des mimosas en fleurs, et ces fleurs jaunes, sur la masse grise, paraissaient japonaises.
A dix heures quarante, nous avons rencontré, sur le bord d’un petit torrent, une case en paille ruinée. C’est là qu’avait dû camper la colonne Archinard lors de sa marche sur Otissebougou.
Nous avons ensuite débouché dans une grande plaine argileuse toute cultivée. Au loin apparaissait Goulambé; mais la plus épouvantable des tornades a éclaté alors que nous étions encore à 2 kilomètres.
La pluie tombait avec la violence d’une douche, et le vent était si fort que les chameaux pouvaient à peine se tenir debout. Certains d’entre eux ne furent pas longs à s’accroupir, tandis que les autres se sauvaient dans la plaine. Quant à Saï, elle trouva moyen de s’abriter derrière une termitière.
Mon puncho ne me protégea qu’une seconde et je fus vite trempé. Il fallut attendre ainsi, pendant demi-heure, que la tornade s’apaisât, les chameaux refusant d’avancer. Les champs n’étaient plus qu’une nappe d’eau. J’étais juché sur une bête vautrée au milieu d’un marécage.
Enfin, nous avons pu nous sécher; mais, tandis que je me changeais, j’ai dû recevoir, nu comme un ver, les notables du village.
Nous allons coucher ce soir à Guélibiné, qui n’est qu’à 10 kilomètres, et demain matin, en un temps de galop, car je demanderai un cheval, je gagnerai Nioro.
Je suis, en effet, arrivé à Nioro le 26 juin; j’avais rencontré trois grands villages de culture habités par des Toucouleurs et des Malinkés. Pour arriver à Nioro, j’ai dû descendre les flancs de la falaise qui, en ce point, sépare le Sahara et le Soudan; Nioro est au pied.
Comme j’y arrivais, les dioulas en soilaient en foule
pour faire, en sens inverse, la route que je venais de faire depuis Banamba.
J’ai dit l’importance commerciale de Nioro. C’est maintenant une g-rande ville de cinq mille habitants, rég’ulièrement construite. J’y ai trouvé, au poste, le meilleur accueil, et, le 2 juillet, j’en suis reparti pour Médine.
J’ai pris la route du Nord, celle qui passe par Kersig-ane et Yelimané. A partir de Nioro, je devais prendre une route suivie journellement par les blancs; il n’y a pas lieu de la décrire d’une manière spéciale.
J’ai pris des porteurs jusqu’à Médine. A part cela, mon voyag-e a ressemblé à ce qu’il était depuis que Mahamadou m’avait abandonné. A Nioro, on m’avait procuré un domestique parlant français; mais, à la première pause, alors que l’on voyait encore la ville, il fut pris de vomissements et je le renvoyai. Il m’eût été fort simple de retourner en chercher un autre. Avec cette insouciance des choses que l’on acquiert dans la brousse, j’ai trouvé plus simple de continuer à vivre pendant une semaine de plus comme je faisais depuis douze jours.
La route de Nioro à Médine n’ofïre rien de particulier. On long-e les derniers contreforts du massif où prennent naissance le Sénég'al et ses affluents. Ce massif se termine en pentes abruptes de 3oo mètres de haut.
Jusqu’à Yelimané, sauf au voisinag'e des villag-es de Korig’né et Kersigané, on traverse des forêts de faux g’ommiers. Ensuite, on trouve la brousse fertile, coupée de mari, g'ots, qui ressemble à toute la plaine riche de l’Afrique tropicale.
J’ai fait cette route d’une manière très rapide en sept jours.
Un matin, un peu triste, malg-ré la joie du retour, j’ai pris le train de Médine à Kayes. Mon voyage était terminé. La brousse m’avait souvent été dure, mais elle m’avait laissé pénétrer son âme et elle avait trempé la mienne. Je lui pardonnais tout.