SUR LES 1\LIT<ES 22D
dit sur elle ces paroles de sympathie qui sont aux douleurs secrètes le plus bienfaisant des baumes.
Il lui parlait de la vie en homme qui sait, par métier, combien les plus misérables des humains pleurent à la perdre : il lui disait qu'elle est bonne en soi malgré les heures mauvaises; qu'elle cicatrise elle-même les blessures qu'elle fait, et que la première condition est de l'aimer pour guérir.
Il apportait dans ses discours un tact si subtil, une mesure si discrète, il touchait d'une main si légère les fibres de ce pauvre cœur broyé que, sans nulle défiance, elle cédait à la douceur de sangloter devant lui.
Ces épanchements la soulagèrent. Elle se sentait moins isolée, moins brisée; elle cherchait à dominer ses nerfs, à refouler ses souvenirs, à se faire une âme forte, un cœur énergique et résigné désormais.
TîO Srn LES lîUINES
D'ailleurs, le régime des eaux, en fixant à ses heures un emploi précis, occupait son esprit cl le délournail du rêve.
Enfin, le paysage même qui renlourail contribuait à la retremper moralement; car ses visions de mélancolie, qui trouvaient dans la cote méditerranéenne un décor trop complaisant, s'encadraient avec peine dans cette contrée montagneuse, auslcre et robuste, que des pics crénelés ou des crêtes ébrccliées enserraient de toute part, et qui, le soir, mêlait à la vapeur fraîche des eaux courantes le vif parfum des lavandes et des fleurs sauvages.
Après six semaines de séjour, elle avait repris assez de force pour qu'on résolût de l'envoyer passer un mois à son chûleau de Boisselle, près de Melun, d'où elle retournerait en automne achever sa guérison à Cannes.
On était au i^*" septembre. Depuis la
veille, le vent soufflait du nord, et les nuages, s'engouffrant au fond de la vallée, s'y résolvaient en pluie froide cl continue.
Madame Yillard, qui rentrait d'une visite à l'un des hôtels voisins, dit brusquement h sa fille :
— Devine qui je viens de rencontrer...
Randal ! Arrivé ce matin de Luchon — il a bien choisi son temps, ma foi I — il repart demain. Je ne sais si c'est l'effet de la brume dans laquelle nous baignons, mais je lui ai trouvé mauvaise mine, l'air fatigué. Il s'est longuement informé de toi. Je l'ai rassuré sur ta santé, puis je l'ai engagé à venir dîner ce soir avec nous, pour te distraire. Mais, — tu reconnaîtras bien là ses allures mystérieuses, — il s'est aussitôt excusé sur l'obligation de ne pas abandonner un compagnon de voyage, sur la crainte de te fatiguer, sur je ne sais quels prétextes encore. Il a cependant ajouté : « Dites
2 28 SI U Li:s m INES
bien à madame d'IIcyange quelle peine j'aurais de quiller les Eaux-lîonnes sans quelle m'ait autorise à la voir. — Autorise? ai-je repris; mais vous l'eles toujours. Voyons, venez demain déjeuner sans façon. C'est entendu, n'est-ce pas? »
Une telle émotion s'était emparée de madame d'Heyange, aux premiers mots de sa mère; son cœur battait à coups si brusques, ses oreilles bourdonnaient si bruyamment, qu'elle put à peine répondre, dune voix entrecoupée :
— En elTet... je n'aurais pas été en état de le recevoir. Pendant que vous étiez sortie, ma mère, je ne sais ce que j'ai eu, je me suis presque évanouie et je me sens très mal encore. Je voudrais voir le docteur Monnier... le voir tout de suite.
Quand le docteur vint, il la trouva au lit, en proie ù une crise intense de fièvre et de nerfs.
11 tranquillisa d'abord madame Yillard, rédigea une ordonnance et pria qu'on le laissât seul quelques instants avec la malade pour la calmer.
Assis auprès d'elle et lui tenant la main, il lui parlait sur un ton affectueux et ferme.
— Voyons, que s'est-il passé?... Vous alliez bien, quand je vous ai vue ce matin; vous avez donc éprouvé, depuis lors, quelque grosse émotion?... Un souvenir cruel vous a frappée au cœur ? Est-ce cela ? Non, un souvenir, si douloureux fût-il, n'aurait pas sulïi h vous jeter dans l'état oii vous êtes... Alors, qu'y a-t-il? Ne puis-je vous venir en aide?...
Elle répondit, haletante, avec une agitation extrême :
— Docteur, ne m'abandonnez pas, secourez-moi, sauvez -moi ... Faites que je parte, que je parte dès demain , que je retourne directement à Cannes... Qu'on
23o srr, LES urrNF.s
me laisse guérir ou mourir seule; mais, de grâce, que je sois seule, toute seule... que personne, vous entende/? personne n'essaie plus de me voir. J'ai trop souiTert, je ne veux plus souiïrir. Je suis à bout de forces. Comprenant à demi, le médecin reprit :
— Soit, rassurez-vous. Puisque la solitude vous est salutaire, je prescrirai qu'on vous en ménage une complète, al)soluc.
Personne ne viendra vous troubler, personne, je m'en porte garant. Dans quelques jours, vous retournerez h Cannes, dont le climat vous a fait grand bien une première fois. Et là, quand vous aurez repris Aotre équilibre moral, votre guérison ne sera qu'une alTaire de jours... Allons, vous voici déjà plus calme. Tàcbcz de iloniuf, maintenant : l;i potion (juon vous a préparée vous y aidera... A demain, clièrc madame et pauvre amie.
Deux mois avaient passe : madamo d'Heyange se mourait à Cannes.
Le mal physique avait pris le dessus dans cet organisme que l'àme ne soutenait plus, et qui s'était détaché de la vie sous l'action de la souffrance comme une plante se déracine sous les coups du vent. Une toux sèche harcelait sa poitrine, un fard bridant teintait ses joues, et la fièvre la consumait sans trêve.
On eût dit cependant que la maladie.
232 SIU LES UllNES
en détruisant son corps, fanait avec regret sa beauté. Dans son dépérissement, elle revêtait une grâce suprême, la grâce des êtres jeunes qui se sentent mourir.
Incapable maintenant d'un elTort prolongé de lecture ou de parole, elle passait des heures et des heures à remuer ses pensées, tandis qu'autour d'elle une moisson de Heurs, œillets, orchidées, roses cl vio- Icllcs, mettait dans sa chambre une dernière illusion de fraîcheur et de vie.
Un malin, comme elle rêvait ainsi, les bras allongés de chaque côté du fauteuil, le son métallique d'un objet qui tombait frappa son oreille. Elle se pencha pour regarder. C'était un bracelet, simple gourmette d'or que Randal lui avait donnée jadis et qui, une fois rivée au poignet, ne pouvait plus s'ouvrir. Mais elle avait tant maigri, ses pauvres mains s'étaient tant décharnées que la petite chaîne, ne ren-
SIU LES niI>ES 233
contrant plus d'obstacle, avait glissé jusqu'à terre.
Faible et troublée comme elle était, elle vit dans cet incident un présage funèbre qui la résolut à exécuter sans retard un projet depuis longtemps arrêté.
Mettant à profit la sortie quotidienne de sa mère et de sa fdle, elle pria la gouvernante qui lui tenait compagnie de la laisser seule quelque temps ; puis, ayant installé un buvard sur ses genoux, elle écrivit :
« Mon ami,
» Cette lettre est le dernier signe de vie que vous recevrez de moi. Depuis longtemps, j'ai perdu l'espoir de guérir, et j'ai tant souffert dans mon corps et dans mon âme que l'idée de la mort n'a plus rien qui m'effraie.
» Si j'ai brûlé, sans la lire, la lettre que
23/| SIR LES miNES
VOUS m'avez écrite il y a six mois, si j'ai refusé de vous recevoir aux Eaux-Bonnes, ne m'en veuillez pas : je ne me sentais pas la force, et je n'avais pas encore le droit de vous parler comme je vais le faire ici.
)> Sachez d'abord que je ne découvre au fond de moi ni ressentiment ni amertume à votre égard. Si j'osais me plaindre, ce serait de la destinée et non de vous, dont le seul crime fut de croire à la possibilité de ressusciter un amour défunt dans votre cœur et de me rendre le bonheur dont une fois déjà vous m'aviez comblée.
» Non, j'ai reçu de vous plus (juo je ne pouvais espérer : la meilleure part de volrc ame et de voire pensée, une vision de rcvc dont j'ai joui délicieusement, un parfum didéal (|ui nrini2:)règne encore. Ce qui fut mon lot de bonheur ici-bas, c'est vous, mon ami, c'est vous seul qui me l'avez donné.
)) Aussi, quelque ombre qui depuis lors ait obscurci ma vie , même aujourd'hui après le martyre de ces derniers temps, je vous bénis de m'avoir aimée et d'avoir accepté mon amour.
)) Laissez-moi pourtant vous adresser une recommandation suprême.
)) Sans doute, vous aimerez encore et vous serez encore aimé : car votre âme ardente et sensil)le ne se résignera jamais à vivre sans amour, et la tendresse inquiète des femmes vous recherchera toujours.
» Quand donc un nouvel objet 'passionnera votre cœur, montrez-vous en toute circonstance expansif et bon. Ne réprimez ni vos effusions ni vos larmes : n'arrêtez pas vos élans.
)) Ayez surtout le resjDCct de vos émotions : n'y mêlez plus cette nuance d'ironie dont parfois j'ai bien souffert. Nos émotions, voyez-vous, sont les fleurs délicates
236 SLU I.E^ ULINES
de notre ame, et le moindre souffle de scepticisme les flétrit sans retour.
» Mais, quand vous sentirez vos illusions périr et votre amour s'éteindre, avouez-le loyalement, vous rappelant qu'il n'est pire supplice, pour une créature un peu haute, que d'être aimée par devoir et gardée par pitié.
» Et maintenant, adieu, mon ami, adieu pour l'éternité. Je pars, vous aimant plus que jamais, et trouvant, malgré tout, je ne sais quelle douceur encore au souvenir des espérances fmies et des jours qui ne reviendront plus.
)) LUCIENNE
Qiinnd elle eut relu, plié, cacliclé ce testament de son Ame, elle écrivit dessus :
a A remettre à monsieur lMiilii)pc Randal après ma mort. ))
SUn LES RUINES 20']
Puis elle l'enferma sous une deuxième enveloppe avec la m en lion suivante :
(( Je confie celte lettre à M"^ Dumesnil, mon notaire, à Paris, pour que, l'ayant ouverte après ma mort, il exécute la dernière volonté que j'y ai consignée. »
Sa tâche accomplie, elle demeura quelque temps inerte, épuisée par l'effort qu'elle venait de faire, la tête renversée sur l'oreiller du fauteuil, apercevant vaguement, à travers un voile de larmes, les monts de l'Esterel qui découpaient sur la pourpre du couchant leur profil sombre et décoloré.
A partir de ce jour, le mal qui la minait précipita ses ravages. Bientôt elle ne quitta plus le lit ; une toux continuelle déchirait sa poitrine. Des narcotiques apaisèrent ses derniers spasmes. Elle expira le soir de Noël.
Depuis deux mois, Randal clail à Florence, seul, fuyant toute société, cherchant à se fuir lui-même par un travail opiniâtre, quand un soir le nom de madame d'IIeyange lui sauta aux yeux dans le bulletin nécrologique d'un journal parisien Une secousse si violente ébranla tout son cire, qu'un gémissement s'exhala de ses lèvres, un de ces cris plaintifs (lu'arrachciit les douleurs imprévues.
En cIÏl'I, rien ne lui faisait présager un
SLU LES RUINES 289
dénouement si lamentable. Sans nouvelle de Lucienne depuis qu'il avait tenté de la voir aux Eaux-Bonnes , il la croyait non seulement sauvée, mais convalescente, presque rétablie. Et, de jour en jour, il attendait qu'elle fût revenue à Paris pour y rentrer lui-même, se rapprocher d'elle et implorer son pardon.
Sept mois auparavant, lorsque le mal l'avait terrassée, il avait aussitôt compris que l'organisme physique n'était pas seul atteint en elle, et que l'être moral soulFrait plus encore. Et les troubles nerveux qui d'abord avaient déconcerté les médecins ne s'étaient, hélas ! que trop vite expliqués à ses yeux. Sur le coup, sa conscience s'était réveillée. Devant les effets logiques, infaillibles de sa trahison, il en avait senti tout l'odieux; il avait jugé sa faute inexcusable, irréparable peut-être, et une pitié immense lui était venue pour la pauvre
2^10 :>L U LES lU INES
créature qui, frappée par lui, se déballait, en ce moment, contre la souffrance et la mort.
Chaque jour, il s'était j^i'ésenté rue de Berri. Par les gens de service habilement questionnés, il avait obtenu des informations moins banales que celles du bulletin déposé chez le portier. Mais tous les expédients, tous les stratagèmes qu'il avait imaginés pour faire parvenir à la malade un témoignage de repentir et d'affection avaient échoué.
Il était alors tombé dans une telle tristesse que lady Blackford, en femme avisée, avait aussitôt estimé sa présence importune et son règne fini. Elle s'était donc éloignée de lui, mais sans reproche ni rancune; car elle avait 1 àmc insouciante et versatile, la chair aussi prompte à se calmer qu'à s'émouvoir.
Du jour oij madame d'IIcyange était
SLll LES RUINES 2^1
partie pour le Midi, les nouvelles que Randal avait pu se procurer étaient devenues plus rares et moins précises encore. De temps à autre, Robert d'IIeyange, qu'il rencontrait au cercle, lui avait fourni quelques renseignements. C'est ainsi qu'un soir de juin, il lui avait dit d'un ton négligent :
— Ma femme va mieux, je vous remercie, beaucoup mieux. Un mot que j'ai reçu d'elle ce matin m'apprend que le médecin lui a maintenant permis de lire et d'écrire. Elle ira d'ailleurs achever bientôt sa guérison aux Eaux-Bonnes.
Immédiatement, Randal était rentré chez lui et, sous les formes les plus voilées, avec mille précautions de style, il avait confessé à l'absente l'inapaisable tourment de son ame. D'heure en heure, de jour en jour il avait attendu la réponse : elle nélait
jamais venue.
2/42 SUR LES ULINES
Au mois d'août, 11 s'était rendu à Luchon et, de là, aux Eaux-Bonnes, comptant sur quelque circonstance favorable qui lamenàt en présence de madame d'IIeyange et lui permît de l'entretenir un instant. Mais celte tentative, comme la précédente, était demeurée vaine.
Ce nouvel insuccès l'avait toutefois moins découragé qu'attristé ; car une confiance tenace demeurait au fond de lui. Quand Lucienne, restaurée dans ses forces, apaisée dans ses souvenirs, serait rentrée à Paris, il parviendrait bien à s'approcher d'elle; il se jcllcrait à ses pieds : il Imiscrait sa robe, ses mains, ses genoux; il s'avouerait si coupable, se montrerait si misérable, qu'elle n'aurait pos le courage de lui refuser l'absolution.
Le brusque retour de la malade à Cannes l'avait d'abord alarmé. Mais, aux nouvelles répandues par la fiimillc, il s'était rassuré :
SUR Lli;S RUINES a'iS
car on représentait ce nouveau séjour sur le littoral méditerranéen comme une précaution dernière, un repos commandé par la cure des Eaux-Bonnes et dont le terme n'excéderait pas la fin d'octobre.
Dans l'attente de cette date, il était parti pour Florence, afin d'y amasser des documents joour son travail d'hiver, et de tromper par le labeur cérébral l'impatience croissante de ses nerfs.
Et voilà que soudain la mort avait accompli son œuvre.
... Pour la vingtième fois, avec une émotion affreuse, il relisait le bulletin nécrologique du journal, où le nom de madame d'IIcyange lui semblait inscrit en lettres de feu. L'article annonçait simplement : (( Madame d'Heyange a succombé hier, dans sa villa de Cannes, aux suites de la maladie dont elle souffrait depuis quelques mois. Le corps sera transporté à
244 Srn LES RUINES
Paris, où les obsèques seront célébrées prochainement, ))
Tout à coup, son allenlion se fixant sur CCS derniers mots, une idée lui surgit à l'esprit : en quittant Florence ce soir même, par l'express de onze heures, il arriverait peut-être assez tôt à Paris pour assister à la cérémonie funèbre. A l'instant, son parti fut pris, ses ordres donnés, sa valise bouclée.
Il accomplit le voyage dans une torpeur singulière, la tête serrée comme par un cercle de fer et vide de pensées. Le surlendemain, à huit heures du malin, il débarquait à la gare du chemin de fer de Lyon et, sitôt arrivé chez lui, il envoyait aux renseignements rue de Berri. On lui apprit que le service avait été célébré, la veille, à l'église de Sainl-Philippedu-Roule, d'oii le corps avait été conduit à Boissette, près de Melun, pour être
9J\G sru LKs uriNKS
inhumé dans la sépulture de la iamillc.
A midi, Uandal muni d'une gerbe de fleurs, se remcllail en roule ; il arrivait une lieure plus lard à Melun et, louant une voiture a la gare, se faisait mener au cimetière du village, distant de trois lieues environ.
Le trajet lui parut intcrminal)le. Le paysage n'était pas, en eflet, moins lugubre que son cœur. Un vent aprc soufflait du nord. Le ciel, couleur de cendre, pesait sur la campagne vide et muette. Une odeur triste de feuilles mortes, d'herbes moisies, de terre détrempée, se levait du sol.
La grille de l'enclos funèbre était ouverte quand il y arriva : la trace des voitures venues le jour précédent se voyait encore sur le chemin. Un monument de granit, imposant et simple, s'élevait au bout de l'allée principale, parmi les autres tombes, humbles et rusli(pios. C'était là. Deux
maçons s'apprélaient à sceller la dalle qui recouvrait le caveau : un marbrier gravait sur la paroi verticale : « Lucienne- Simone- Elisabeth cFHeyange , décédée h Cannes... »
Pour la facilité de leur travail, les ouvriers avaient repoussé en tas, dans un coin, les couronnes et les bouquets apportes la veille. L'arrivée d'un étranger les surprit : ils chuchotèrent.
Après une courte méditation, Randal leur dit :
— Ps'ayant pu venir hier, je désirerais déposer ces fleurs dans le tombeau. Si la dalle n'est pas encore scellée, pourriez-vous la déplacer un instant? Vous ne perdriez pas votre peine.
Ils hésitaient ; mais ayant vu briller une pièce d'or dans les doigts du visiteur, ils se mirent à l'œuvre. Quelques pesées de levier firent glisser la pierre sur son cadre
2/|8 SLU LES uriNES
et, loLil au fond de la fosse, le cercueil apparut.
S'inclinanl au bord, Randal jeta ses fleurs qui frappèrent la caisse avec un bruit sourd. Puis, éperdument, de toutes les forces de son cire, il évoqua le souvenir de celle qui reposait là... In instant, il eut la vision presque réelle, l'horrible vision de la jeune femme, rigide et glacée sous le suaire, les yeux clos, les mains jointes, déjà en proie à la corruption de la mort.
Mais soudain un vertige étrange obscurcit ses yeux, fit vaciller ses jambes, comme si le trou béant à ses pieds eût été un abîme sans fond oiî serait tombé son cœur. D'un mouvement brusque, il se ressaisit et, tout en larmes, il sortit du cimetière.
Le lendemain, au réveil, il fut surpris qu'on lui remît une lettre, puisqu'il n'avait instruit personne de son passage à Paris.
C'était une convocation du notaire, IVPDumesni], qui l'invitait à se rendre à son élude (( pour une affaire urgente et personnelle ».
Dans la matinée même, il était mis en possession de la lettre que madame d'Heyange, se sentant mourir, lui avait écrite à Cannes. Réprimant son impatience, il attendit d'être rentré chez lui pour rompre le cachet.
Quand il eut achevé de lire ce testament de tendresse, quand il eut recueilli ce dernier parfum d'une âme épuisée de souffrance et d'amour, il sentit tout son être défaillir et s'écrouler de douleur.
Jusqu'à la fin du jour, il resta là, effondré dans un fauteuil, les paupières brûlantes, les tempes serrées, accablé par les souvenirs et tenaillé par les remords. Il se répétait : (( Elle est morte par moi... Je n'ai su ni la comprendre ni l'aimer. J'ai détruit tout ce qu'il y avait en elle de nobles illu-
s un LES KlINES
sions et de belles croyances. A cause de moi, elle a désespéré du bonheur et s'est détachée de la vie. C'est moi qui l'ai tuée... »
Le soir venu, il retomba dans sa méditation : « Que vais-je devenir maintenant , se disait-il? Que dois- je faire? » Du fond de sa conscience, une voix lui déclarait en effet : « Tu ne peux reprendre la vie comme si rien d'anormal ne s'y était passé. Un fait tel que celui dont tu portes la responsabilité, ne se produit pas dans l'existence d'un être moral sans y laisser plus de trace qu'une ombre sur l'eau. Quelques larmes ne peuvent L'absoudre d'avoir tué une âme. La souffrance seule peut le régénérer, l ne expiation s'impose à loi. Cherche quelque sacrifice intérieur qui puisse agréer aux mûnes de ta victime et le réhabiliter à tes yeux ...»
Jusqu'au milieu de la nuit, il tourna
SUU LES RUINES 201
dans le cycle de ces pensées, sans trouver l'issue qu'il cherchait. Une fois de plus, il constatait l'insuffisance des solutions que la vie moderne offre aux grandes crises de l'âme.
Vers deux heures du matin, il se jeta sur son lit et s'endormit d'un sommeil agile.
Quand, le lendemain soir, il repartit pour Florence, il était plus calme : car, en sa conscience, une lueur apparaissait.
La révélation se fit complèle, éclatante, le premier soir où il se retrouva seul dans son appartement du Lung'Arno. Sur sa table de travail, il avait posé un portrait de madame d'Heyange, à côté duquel de blancs chrysanthèmes, fleurs préférées de la morte, baignaient dans un vase.
Il venait de relire la lettre datée de Cannes. Et ce passage lavait frappé : «Sans doute vous aimerez encore et vous serez en-
2P2 SI U LES UUINpS
core aimé... » Eh bien! non, il n'aimerait plus ! Ce sérail là sa peine et son expiation. 11 souffrirait par où il avait poché : il s'interdirait désormais la volupté d'aimer. 11 ne connaîtrait plus le frisson délicieux de la passion naissante, l'émoi charmant des premières confidences , la suave musique des paroles d'amour, le doux tremblement des mains qui se pressent, le charme troublant des yeux qui défaillent, la divine extase des unies qui se confondent dans l'étreinte affolée des corps. 11 se déroberait à toute liaison de cd'ur, à tout contact intime et tendre, à tout ce que la pensée, la présence cl la caresse des femmes peuvent mettre de douceur et de joie dans la vie d'un homme. 11 vivrait seul, vieillirait et mourrait seul.
11 se tint parole et, comme un religieux, demeura fidèle à son vœu.
Aussitôt que ses recherches historiques ne le retinrent plus à Florence, il revint s'installer à Paris. Rien ne fut changé à sa vie ostensible. Il vaquait à ses occupations antérieures, poursuivait ses travaux, continuait d'accorder au monde les heures de repos que réclamait son esprit.
Mais une sensation intolérable de solitude et d'ennui pesait sur lui. L'obsession de la
•204 SLll LKS ULIM:.S
femme harcelait son cœur toujours ouvert et Irémlssanl. Et le vide de son âme lui semblait d'autant plus profond, que le souvenir de madame d'IIeyangc s'y évoquait plus rarement. Ce n'était pas que l'oubli l'eût efface déjà. Loin de là. Mais une émotion si pénible, un remords si cuisant accompagnait ses réminiscences, qu'il ne s'y attardait jamais et que tout son passé d'amour restait enseveli dans un recoin secret de sa mémoire, comme dans ces lieux maudits où l'on ne pénètre qu'en tremblant.
Ce qui attristait ses jours, enfiévrait ses nuits, ce n'était pas le désir voluptueux de l'étreinte physique, l'envie sensuelle de promener ses lèvres sur la beauté vivante ; c'était l'idéal besoin d'une sympathie féminine, le regret désespéré de ne plus sentir auprès de lui un de ces jolis êtres, fins, délicats et mystérieux, qui semblent lleurir uniquement pour embellir nos rêves et parfumer notre vie.
sir, LES RUINES 255
Plus d'une fois, excédé de tristesse, il avait quitté Paris a limprovisle et s'était enfui devant lui, n'importe où, à la campagne, au bord de la mer, dans une ville d'Italie, sur un lac d'Ecosse, pour secouer la misère de son cœur et le fardeau de sa pensée.
Un jour, comme il traversait une de ces tourmentes intimes, il avait reçu d'un de ses amis, — un Anglais qu'il avait rencontré jadis en Extrême-Orient, — l'offre de l'accompagner sur son yacht pendant une croisière dans la Méditerranée. 11 avait accepté avec d'autant plus d'empressement, qu'il se sentait une inclination particulière pour son hôte, nature originale, sensible et renfermée. Seuls tous deux, aussi taciturnes l'un que l'autre, ils avaient visité les parafes de la côte dalmate, Zante et Corfou, la Crète, les Cvcladcs et l'Eubée.
a56 SUR LES RUINES
Mais il clait revenu de ce voyage plus triste el plus découragé que jamais. Car il reconnaissait maintenant comme une indiscutable vérité, que la nature reste muette aux cœurs sevrés d'amour ; que , pour l'homme qui a connu certaines ivresses, la femme seule donne un sens aux spectacles du ciel et de la terre, des bois et des fleuves, des lacs el des mers ; que c'est elle pareillement qui fait la poésie des aurores vaporeuses, la splendeur des midis flamboyants, le charme des nuits sereines, la magie voluptueuse des clairs de lune au bord des flots tranquilles; que c'est elle encore qui rend les brises du soir si caressantes et si tièdes, l'arôme des. fleurs si puissant et si doux ; que sans elle enfin, tout l'univers est vide, inerte et décoloré.
Des mois, des saisons passèrent ainsi.
A plusieurs reprises, Randal avait rencontré des occasions d'aimer. Des mains s'étaient tendues , des cœurs avaient soupiré vers lui: car la tendresse artificieuse des femmes va, de préférence, à l'homme qui les a bannies de sa vie. Mais, chaque fois qu'il avait prêté l'oreille au chant des sirènes, le souvenir de madame d'Heyange avait remué au fond de lui des pensées si amères et des remords si brûlants que, pour
258 SIR LES IlLINES
s'y soustraire, il s'était aussitôt dérobé aux influences tentatrices.
Un soir, chez madame Lavarcnne oii l'on faisait de la musique, il vit venir à lui une sveltc et souple jeune fille. \ élue d'une robe de tulle blanc avec un ruban de satin mauve à la taille et des bouquets de violettes aux épaules, elle semblait glisser plutôt que marcher : une grâce légère enveloppait ses mouvements.
— Vous ne me reconnaissez pas, monsieur? lui dit-elle avec un sourire ingénu. Je suis Suzanne d'IIeyange.
Oui certes, il la reconnaissait! Au rythme de sa démarche, à l'éclat de son regard, il l'aurait nommée entre toutes. C'était l'Amie d'autrefois réapparue et comme ressuscitéc dans un corps vierge, dans un cire intact, au charme près d'éclore, au parfum prochain.
Très ému, il l'interrogea. Elle lui répondit en paroles faciles et confiantes, avec
SUR LES RUINES lôÇ)
un joli timbre de voix, limpide, sonore et doux. Elle venait, disait-elle, d'avoir seize ans : c'était sa première sortie mondaine. D'ailleurs, elle quillait à peine le deuil : car, dix-huit mois plus tôt, elle avait perdu son père, mort d'un refroidissement pris à la chasse. Elle l'avait beaucoup pleure, moins que sa mère cependant qui lui manquait à tout instant. Sa grand' mère 1" avait recueillie et la gâtait de mille façons. Elle ajouta :
— Voulez-vous que je vous conduise à ma grand'mère? Vous lui parlerez de ma pauvre maman qui avait beaucoup d'amitié pour vous , et vous viendrez nous voir quelquefois en souvenir d'elle. Voulez-vous?
Souriante et légère, elle le mena vers madame Villard qui, glorieuse encore sous sa couronne de cheveux blancs, voilait de dentelles noires les restes superbes de sa beauté.
26o sru LES R^I^'ES
— Gomment, vous vivez toujours! ditelle à Randal sur un ton de reproche amical.
Puis, les premiers compliments échangés, elle continua :
— Figurez-vous que Suzanne prononce très souvent votre nom. N'est-ce pas curieux ces impressions du premier âge.^ Elle était tout enfant lorsque vous fréquentiez chez ma fdle, et ne vous a peut-être vu que vingt fois au plus. Mais sans doute elle vous trouvait si bien à son gré que, depuis, elle ne vous a plus oublié... Vous savez : ces succès-là sont les plus flatteurs. Nul hommage ne m'a touchée jadis autant que la déclaration éperdue d'un bambin qui n'avait pas douze ans.
Elle ajouta :
— Et maintenant que voici nos relations rétablies, j'espère que vous ne les laisserez plus se dénouer. Je suis chez moi tous les
SLR LES RrOES 2G1
jours à partir de cinq heures et je serai charmée de vous recevoir.
Il s'inclina et promit sa visite, toute prochaine .
Ce soir -là, quand il rentra chez lui, il se sentit par tout l'être une légèreté, une détente, depuis longtemps inconnues. Il lui semblait qu'un souffle printanier venait de passer sur son cœur, de l'épanouir et de le libérer.
Jusqu'à une heure avancée de la nuit, il se berça d'espérances charmantes et de rêves complaisants. Il irait sans tarder chez madame Yillard, il y retournerait souvent, il se ferait peu à peu l'intime et le familier de la maison. Puis, discrètement, il s'occuperait de Suzanne , éveillerait ses idées, formerait son goût, chercherait à diriger les tendances de son esprit et les aspirations de son cœur. Et plus tard, quand elle se marierait, il resterait pour
262 SrU LES ut INES
elle l'ami, le vieil ami qui prend place au jeune foyer, celui que l'on consulte aux heures graA^es, que l'on recherche aux jours d'épreuve, et dont la solHcilude toujours active sait n'elre jamais importune. 11 retrouverait ainsi, sous une forme chaste et raffinée, cet intérêt de tendresse, ce doux contact féminin qui depuis tant d'années lui faisaient si cruellement défaut.
Mais, le lendemain matin, comme il remuait ces pensées, les souvenirs de Celle qui était morte par lui affluèrent soudain à son esprit, et ce fut comme un vase de fiel qui eût débordé dans son cœur.
Huit jours plus tard, il icparlait pour de lointains pays afin d'accomplir jusqu'au l)0ut son serment expiatoire.
IllpniMEKiK cii.vix. — 208/i2-1l 90. — (Encre Lorillcui).
oQcîn Paleologue, Georges Maurice
^;>«U Siir les ruines