‹ Sur les ruinesChapitre 4 sur 5 · SUR LES UU IN ES I SQ · texte numérisé non relu

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mystique, rcnaissoil aussitôt de ses ardeurs éteintes el lui donnait Timpression de posséder l'âme même, l'âme immortelle de sa maîtresse, comme il venait d'en posséder le corps périssable et profané. Tandis que maintenant il ne sentait, en revenant à lui, qu'une tristesse pesante , faite d'épuisement et de dégoût.

Allblée par les caresses, madame d'IIeyange éprouvait, au fond de lètre, de tels frémissements que parfois un cri de terreur s'échappait de sa bouche, comme à la révélation d un mystère impie.

Mais, en elle aussi, une morne torpeur succédait au délire des sens. Les yeux clos, les lèvres sèches, la tête et le cœur vides, elle restait abattue, terrassée sur la poitrine de son amant.

— Plus rien ne vit en moi, lui ditelle un jour. Il me semble que tu m'as bu toute l'âme et tout le san^-.

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Quand, une licurc plus lard, elle rentrait chez elle, un impci'ieax besoin la prenait de s'enfermer dans sa chambre et de se dérober à la vue de tous, comme pour laisser à sa pudeur le temps de ressusciter.

Ces soirs-là, sous prétexte de migraine ou de fatigue, elle refusait de recevoir et de sortir. Et ses traits défaits, ses yeux cernés, sa figure toute blanche ne rendaient que trop vraisemblables ses allégations.

A deux ou trois reprises, Robert d'IIeyange, inquiet de la voir ainsi, lui avait suggéré de consulter un médecin, au besoin même d'aller prendre un peu de repos dans le Midi. Mais comme elle n'avait pas semblé partager son avis, il s'était, selon sa règle, abstenu d'insister.

Elle ne se trouvait bien qu'au lit, blottie sous les couveitures, le visage dans les dentelles de l'oreiller, loin de tout regard et de tout bruit. Elle goûtait alors une

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douceur inexi^rimable à sentir le sommeil l'envahir peu à peu, baigner comme d'un baume les meurtrissures de sa chair, dissoudre la fatigue de ses membres et rouvrir à son cœur la porte des songes.

Un malin, sans cire allcndiie, clic entra chez llandal, Falr joyeux cl préoccupe tout à la fois,

— Devinez ce qui m'amène, dit-elle.

— Quoi donc? Rien de grave, si j'en juge à votre mine?

VAle reprit :

— Voici. La sœur de ma mère, madame de Glieesd, qui liahile Bruxelles, marie sa fille la semaine prochaine. Or ma pauvre maman ne se sentant pas en état de voya-

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ger pour l'instant, m'a demandé de la remplacer à cette cérémonie de famille. J'ai accepté et je pars après-demain.

— Et c'est ce départ qui vous rend si gaie?

— Oui, écoutez. Tandis que j'hésitais à prendre parti, une inspiration m'est venue. J'ai pensé que , durant mon séjour à Bruxelles, il me serait très facile d'aller passer une après-midi à Bruges. Comme ma tante de Glieesd ne peut me loger et que je descends à l'hôtel, j'aurai toute liherté de mouvements. Je pourrais même, en combinant bien les choses, ne rentrer que le lendemain matin à Bruxelles. Et alors... si vous vouliez qu'une grande joie me fût donnée...

Elle semblait craindre de continuer. Mais il la comprit et, souriant avec un peu d'effort, il répondit :

— C'est entendu, ma chérie : j'irai vous aimer à Bruges.

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Une semaine plus tard, ils erraient par les rues taciturnes de la Venise flamande. Arrivés tous deux vers midi, ils avaient passé le jour à visiter le musée, les églises, le Béguinage et l'hôpital Saint-Jean. Avec émotion, ils avaient contemplé les œuvres de Memling, exquises fleurs d'art ccloses en un siècle de fer pour la consolation des âmes pures et le ravissement des yeux ingénus.

Maintenant le soir tombait. Une vapeur grise, s'élevant de la surface des canaux, flottait sur les quais, s'insinuait dans les rues, enveloppait d'une atmosphère de silence et de deuil les maisons closes de la ville inanimée.

Randal se sentait imprégné de mélancolie, comme si la brume qu'il respirait eût été contagieuse à son âme. Il éprouvait quelle triste chose est un amour qui présage sa fm.

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Des pensées toutes différentes provoquaient au cœur de madame d'Heyange une même tristesse. Elle se rappelait les impressions profondes et délicates qu'elle venait de savourer, joies de l'âme et de l'esprit, jouissances d'art et de sentiment, — et elle en déplorait la brièveté. Ainsi, jamais elle ne connaîtrait auprès de son ami un bonheur qui ne fût pas éphémère et clandestin. Et les journées comme celle-ci n'auraient jamais de lendemain.

Ces idées la frappèrent plus fortement lorsque, la nuit venue, ils rentrèrent à l'hôtel. Dans le salon particulier qui précédait leurs chambres, la table déjà dressée pour le dîner brillait sous la lamjDC, et de grosses bûches illuminaient le foyer . L'aspect intime de cette pièce, prête à les recevoir, émut le cœur de madame d'Heyange.

— Pourquoi, dit-elle avec un soupir.

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pourquoi n'esl-ce pas là noire vie normale? Pourquoi faul-il que nos existences soient toujours isolées et que l'espoir nous soit interdit de les confondre jamais?

Oubliant que ce même regret avait sufTi, trois ans plus tôt, à lui rendre son amour intolérable et l'exil nécessaire, Randal objectait qu'on s"aime moins lorsqu'on s'aj)parlicnt continuellement; ({uc I iuliniilé journalière émousse les plus vives émotions, étiole les plus belles amours. Il développait ces idées avec une abondance Iranquille, comme il aurait disserté sur une question indillercnte et abstraite de psychologie sentimentale. Pendant tout le repas, ce fut le sujet de leur entretien.

Mais le dîner fini et la table enlevée, l'ombre de mélancolie qui flottait sur les yeux de Lucienne se dissipa loul à couj) :

— Quel boidiour, dil-ollc en iniprinuinl ses lèvres sur le IVunl de Handal. (|uel bon-

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heur de n'avoir pas à nous quitter ce soir! Si tu savais que de fois j'ai fait le rêve de dormir, de vraiment dormir toute une nuit près de toi! Et ce rcvc va donc s'accomplir !

... Accoudé près d'elle, il la regardait dormir aux reilels de la veilleuse effleurant les draps.

Elle reposait placidement, les cheveux épars sous la tète, les lèvres demi-closes, la respiration légère et cadencée. Un parfum tiède, souvenir des voluptés récentes, flottait au-dessus d'elle.

C'était ce souvenir qui tenait Randal éveillé. Jamais il n'avait possédé la jeune femme d'une ardeur si folle, jamais il ne ne r avait entraînée si profondément dans l'abnne des joies charnelles. Mais, dans la fougue de leurs transports, une impression horrible lavait traversé. Ce n'était

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plus Lucienne qu'il serrait dans ses bras : c'était une créalureolrangère, une maîtresse quelconque, impersonnelle cl anonyme, subsliluée soudain à Vmilrc cl n'ayant de commun avec celle-ci que le parfum de la chair. Vainemcnl avait-il essaye de retenir limage première. Elle s'était dérobée comme un fantôme à son étreinte, et l'intruse avait assouvi son désir. Il ne pouvait s'expliquer cette monstrueuse hallucination que par une sorte de syncope morale, immédiate et complète. Sa conscience revenue, un grand frisson l'avait secoué de la nuque aux talons.

Une telle tristesse l'envahissait maintenant que des larmes lui coulaient des yeux. Incliné sur Lucienne, il la considérait d'un regard avide et désespéré, comme on fait pour l'être cher dont on veille l'agonie. (( C'est la fm, soupirait-il en lui-mcme. Il n'y a ])lus de doute, plus d'espoir. Dans

quelques jours, dans quelques heures, elle sera morte pour moi. »

Puis, retenant un sanglot, il se pencha vers elle, et, si doucement qu'elle ne tressaillit même pas, il lui mit sur le front, sur les paupières et sur les lèvres, de longs baisers d'adieu.

Le lendemain matin, ils se séparèrent, faisant route l'un vers Paris, l'autre vers Bruxelles. Seul dans son Avagon, Randal méditait, tandis qu'au dehors un vent furieux fouettait la pluie contre les vitres et courbait les arbres épars dans la plaine illimitée .

Les nerfs détendus, la raison lucide, il se remémorait ses impressions delà nuit... Voilà donc où en était tombé son amour ! Voilà donc : ce qu'était devenue dans ses bras celle qu'autrefois il avait élue entre toutes pour en faire l'épouse secrète de son

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âme, la dépositaire de lous ses rêves, la confidente de toutes ses pensées : une maîtresse quelconque, un banal instrument de jouissance physique et de volupté corrompue !... Non, il n'y avait plus de doute ni d'espoir aujourd'hui. Le mal clail sans remède. C'était la fin. Mais comment élaitelle arrivée si vite?

Maintenant seulement il apercevait l'erreur, l'irréparable erreur qu'il avait commise en cherchant à ressusciter le passé. On ne ranime pas plus les restes d'une passion éteinte qu'on ne rallume le feu d'une lave refroidie. On ne reconstruit rien de stable sur des ruines. Sans doute, lorsqu'on a aimé, le cœur peut sémouvoir une seconde fois à la rencontre du même être. A force de désintéressement et d'industrie, de part et d'autre, on réussit quelquefois à faire avec les souvenirs de l'amour une amitié tendre, comme on conq)ose une culhition

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passable avec les reliefs d'un festin. Mais la saveur première et persistante, le charme initial et durable de l'amour spontané, — on ne recrée pas cela !

Le grand maître dans la science du cœur, Gœtlie, posait en principe quil ne faut jamais renouer intimité avec un ami d'autrefois. On le trouve changé. Et lui, il vous reconnaît à peine. L'image que l'on conservait l'un de l'autre s'est altérée avec le temps, et Ion ne se comprend plus. « Un lioîiime qui prend au sérieux sa culture intérieure, disait-il, doit se garder d'une pareille expérience. » Combien n'est-ce pas plus vrai des anciens amants! Ils ne devraient jamais se reprendre: car, une fois le trouble de la première rencontre apaisé, tout redevient mort entre eux. 11 n'est pas de fontaine de Jouvence pour l'amour, et le voile lacéré des illusions ne se répare pas !

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Si UandaJ s'y était mépris d'abord, la cause en était aux circonstances particulières dans lesquelles il s'était jadis séparé de son amie et s'en était rap])roché depuis. Abusé par ses souvenirs, dupe de ses désirs, il avait pu rendre a son amour défunt une apparence de vie, en obtenir quelques élans factices, quelques souffles artificiels, comme les soubresauts d'un mort qu'on galvanise. Puis, soudain, la réalité avait repris ses droits.

Mais comment Lucienne écliappait-clle à ce mal secret? Car enfin, clic restait toujours aimante, et nul symptôme de déclin n'apparaissait dans ses sentiments. C'était sans doute que son amour, ne s'étant jamais éteint, n'avait pas eu à subir l'épreuve de la résurrection. Jamais en ellel, elle n'avait cessé d'aimer l'homme qui, pour la première fois, avait fait battre son cœur. Même quand ii l'avait abandonnée, même (juand

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il errait loin d'elle, cédant à toutes les séductions des pays parcourus, elle avait concentré sur lui sa pensée tout eniière. Pas un jour, elle n'avait manqué à cette tâche captivante, inutile et secrète : elle avait gardé, comme un autel, le sépulcre de son cœur. Nulle coupure ne s'était donc produite dans sa vie intime. Elle avait vécu de souvenirs au lieu de réalités, et le même sentiment, toujours pareil, toujours égal, avait continué de l'inspirer. Aussi, lorsque naguère elle avait cédé aux instances de son ami, elle ne lui avait rendu, à vrai dire, que son corps : elle n'avait pas eu a lui redonner son âme. De là venait assurément son illusion actuelle...

Ces idées se précisaient peu ù peu dans l'esprit de Randal, à mesure qu'il approchait de Paris. De temps à autre, il jetait un regard par la fenêtre du Avagon, que la pluie cinglait toujours de ses raies obli-

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qucs : les plaies campagnes de FArlois el de la Picardie succédaient aux plaines de la Flandre; c'clail le même paysage monolone, lugubre el détrempé.

Mais soudain, aux environs de l'Oise, le décor changeait , et l'express accélérait sa marche en trépidant. Alors , résumant ses pensées, Randal s'efforça d'en tirer la conclusion. Que faire .i^ Quel parti prendre? Continuer la comédie sentimentale qu'il jouait depuis un mois? Entretenir à tout prix l'illusion de madame d'JIeyange? Combien de temps en aurait-il la force? En admettant même qu'il y réussît quelques semaines, quel serait le résultat final?... Avec une évidence affreuse, il présageait la fin de l'aventure, comme le malade qui vient de découvrir dans un livre de médecine le caractère de son mal en prévoit la marche certaine et la fatale issue. Les symptômes qu'il constatait en lui depuis un

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mois et que cette dernière nuit avait si brusquement aggravés, empireraient encore.

Bientôt rien ne subsisterait ftlus de ce qui avait fait le charme et la poésie de son amour. Tous ses souvenirs se corrompraient l'un après l'autre. Un jour viendrait enfin où les caresses mêmes de Lucienne lui seraient odieuses. Et, l'image d'une ancienne maîtresse s^évoquant subitement à son esprit, il se rappelait, avec une sensation d'amertume sur les lèvres, l'acre dégoût que laissent à la bouche les baisers d'un être qu'on n'aime plus —

Pour éviter cette fin lamentable, pour sauver ce qui pouvait encore être sauvé du passé, une seule solution s'offrait, urgente et radicale : la rupture.

Mais comment rompre P Sous quel prétexte? Avait-il le droit, aurait-il le courage d'infliger à la pauvre femme le supplice d'être, pour la seconde fois, rejetée et dé-

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laissée P C'était Féteriiel dilemme d'Adolphe : la franchise, cause immédiate de toutes les cruautés, ou la pilié, excuse future de toutes les trahisons.

Ballotté entre les partis contraires, il n'en avait encore pris aucun, lorsque le train s'arrêta en gare de Paris. 11 s'accorda trois jours (jusqu'au retour de madame d'Heyange) pour se déterminer.

Après ces trois jours, sa perplexité restant la même, il se consentit un nouveau délai, attendant un événement, sans savoir lequel, qui le mît dans la nécessité de se résoudre et d'agir.

Le plus clair elï'et de celle délibération fut d'aggraver la crise inlinie qu'il traversait. Inconsciemment , il provoquait les symptômes de son mal en les guettant, el les exagérait en les analysant.

Force fui bientôt à madame d'Heyange de reconnaître, à son tour, les changements qui s'opéraient chez Randal.

Par instants, comme si un voile se fût soudain tendu entre eux, elle le sentait séparé d'elle, absent, l'esprit et le cœur au

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loin. Il paraissait alors la regarder sans Tenlendre. Ses caresses même étaient distraites.

Une fois, le surprenant ainsi, elle lui demanda, souriante et sérieuse a la fois :

— Qaavez-vous donc."* Pour quel pays de rcve êtes-vous parti? Suis-je du voyage, au moins '}

Il répondit :

— Mais non, je n'ai rien. .. Je vous aime silencieusement. Voilà tout.

Et comme elle avait cru sentir aussitôt le courant se rétablir entre leurs cœurs, elle s'était contentée de cette explication.

Mais, à quelques jours de là, les mômes singularités dallure, les mêmes absences subites, les mêmes regards vagues lavaient de nouveau frappée. Alors, elle avait cherché, réfléchi, supposé.

Elle songeait : (( A-t-il, hors de moi, quelque inquiétude (|u"il me cache, (juclque

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souci de fortune ou de santé? » Mais non, tout le délai! de sa vie prouvait le contraire. Ses préoccupations étaient donc d'ordre intime? Quel en pouvait èîre robjel?...

Il lui semblait qu'un danger planait sur son amour, un grand danger obscur, indéfinissable et prochain.

Dès lors, un travail incessant s'opéra dans son esprit, et toutes ses facultés se tendirent à découvrir la vérité qu'elle pressentait, sans parvenir k la préciser. Elle épiait les moindres paroles, les moindres gestes de Randal. Tandis qu'elle le tenait sous ses lèvres, elle lui jetait, au fond des yeux, des regards obstinés et pénétrants, comme pour sonder le mystère de ce cœur qui se refermait, de cetle âme qui se dérobait.

Mais toutes ses investigations restaient vaines. Loin cependant d'êlre rassurée par ce résultat négatif, elle s'alarmait davan-

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tage. Et, puifîqu'clle ne pouvait fixer ses craintes, elle craignait toiil.

C'était, en elle, un supplice de tous les instants. Elle continuait sa vie habituelle, faisait des visites, dînait en ville, accompagnait sa mère au théâtre et au concert, mais toujours harcelée par cette pensée : «Qu'a-t-il? Que me cache-t-il? Quel souci j)eut-il avoir que je n'aie pas le droit de connaître et de partager? Serait-il las de moi? Aimerait-il une autre femme.. . » Une seule chose lui apparaissait évidente : l'approche du malheur.

Son tourment rodouhiail, le soir, dans la solitude de sa cliami)rc. Elle se représentait alors les multiples causes de souffrance qui pouvaient l'atteindre, ce que deviendrait sa vie si riionmic en qui elle avait mis tout son appui, toute sa foi, venait à lui manquer encore.

Des hallucinations douloureuses la pour-

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suivaient jusque dans le sommeil. Parfois même, elle se réveillait, toute en fièvre, les tempes martelées de grands coups sonores, comme le condamné qui, désespérant de sa grâce, s'attend chaque nuit à être exécuté le lendemain. Elle en arrivait à souhaiter que la crise prévue s'accomplît. Elle lutterait au moins contre quelque chose de précis : elle né se déhattrait plus dans le vide et l'inconnu.

Un matin, après toute une nuit d'alarmes, elle résolut d'arracher à Randal les explications décisives qu'il avait éludées jusqu'alors.

Quand elle entra chez lui, elle était d'une pâleur aiïrcuse, et ses yeux cernés brillaient d'un éclat insolite.

— Eh! qu'y a-t-il? fit Randal, en la voyant si défaite.

— Il y a, mon ami, que je suis horri-

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blemenl mallieureuse et que je ne peux plus vivre dans rincerlilude où je me débals depuis queltpie lemps.

— Que me dites-vous là? Voyons, confiez-moi vos peines, toutes vos peines,

11 avait prononce ces mots avec un accent de tendresse qu'elle ne lui connaissait plus, et, pour mieux l'écouter, il s'installait tout près d'elle, après lui avoir relevé la voilette et déganté les mains.

Alors, elle commença d'avouer ses doutes, ses soupçons, tous les motifs qu'elle avait de croire leur amour compromis et son bonheur menacé.

— Je ne vous sens plus à moi, disaitelle. Vous m'échappez à tout moment. Sans cesse, votre ume se soustrait à la mienne. Vos silences cl vos distractions, vos paroles mêmes et vos caresses, toute votre façon d'être enfin me donne la désolante impression que, si vous m'aimez encore, c'est

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pour moi seule et non plus jiour vous... Comprenez-moi bien, mon ami, ce n'est pas un reproche que je vous adresse, c'est un aveu que j'implore de vous... Si mes pressentiments ne m'ont pas trompée, si vous vous êtes abusé sur vous-même en me reprenant, si vous éprouvez le moindre regret de m' avoir rouvert votre cœur et votre vie, — de grâce, avouez-le-moi. J'accepterai de vous toutes les souffrances, une seule exceptée : celle d'être aimée par devoir et gardée par pitié...

11 essaya de la rassurer par ses réponses et ses caresses habituelles :

— Je te jure que tes inquiétudes sont folles; je te jure que je n'ai rien. Me crois-tu ?

D'une lente oscillation de la tête, elle faisait signe que non, et des larmes lui perlaient aux cils :

— Je ne peux pas me tromper à ce

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point, reprit-elle. \oilà des semaines que je te vois triste et préoccupé. Et ce n'est pas ma raison seulement, c'est mon cœur qui me l'affirme... Dis-moi tout: je t'en conjure, dis-moi tout.

11 sentit qu'elle ne se contenterait plus de vaines paroles, et il cherchait, au fond de sa conscience, la force de l'aveu qu'elle implorait.

Mais, pour qu'il trouvât ce courage, il aurait fallu qu'elle ne fût pas là devant lui, si touchante et résignée dans son attitude de victime, les yeux voilés de pleurs, loiit le corps ahandonné, les bras morts et tombants comme une écharpc dénouée.

Mû par une sorte de pilié physique, par l'irrésistible instinct qui nous pousse à abréger tout spectacle de soullrance, il déclara, d'une voix altérée :

— C'est vrai : j'ai traversé, dans ces derniers temps, une crise obscure, dont j'ai

eu tort de a^ous faire un secret. Par instants, j'ai douté de moi, de la direction de ma vie, de la valeur de mes travaux, de mon avenir littéraire . Mais pas une fois je n'ai douté des sentiments que vous m'inspirez. Vous m'êtes toujours chère dans votre âme et dans votre beauté. Nulle femme n'existe pour moi, hormis vous. S'il me fallait renoncer à votre tendresse, mon cœur se briserait. Cette fois, me croyezvous ?

Elle était si émue qu'elle resta plusieurs secondes sans parler. Mais bientôt, l'angoisse cessant d'élrcindre ses artères, un peu de rose lui revint aux joues, une flamme plus douce éclaira ses yeux. Ses premières paroles furent :

— Vous me rendez plus que le bonheur; vous me rendez la vie. Je souffrais trop. J'étais à bout de forces.

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Quand elle fut partie, Randal tomba dans une méditation morose. Il se reprochait sa faiblesse, ce ridicule attendrissement qui avait retenu sur ses lèvres l'aveu prêt à lui échapper. Tout serait fini déjà. Tout restait à faire maintenant, et chaque jour de retard créait des difTicullés nouvelles.

Jusqu'au soir, il fut en proie à un éncrvement fébrile, avec une sensation singulière de sécheresse morale et le besoin tout physique de se tremper dans l'eau fraîche pour se détendre et se désaltérer. Une douche glacée quil prit avant de dîner lui rendit un peu de calme. Mais ses pensées n'en furent que plus pénibles, parce qu'elles étaient plus réfléchies.

A dater de ce jour, une nuance nouvelle apparut dans ses relations avec Lucienne.

Il se montrait toujours affectueux à son égard; il simulait la sérénité des sentiments heureux, mettant une sorte de coquetterie à entretenir l'illusion de son amie, comme Facteur à bien s'acquitter de son rôle. Mais, excepté leurs rapports individuels, tout sujet d'entretien amenait sur ses lèvres des paroles d'amertume et d'ironie,

D'esprit sérieux et cultivé, madame

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d'Heyange consacrait ù la lecture et ù la musique, aux concerts et aux expositions, tout le temps qu'elle pouvait dérober au monde. Questions d'art et dliistoire, problèmes de conscience et de sentiment, elle s'intéressait h tout, et, n'en prélevant que la fleur, elle en jugeait d'une façon personnelle et fine, avec cette délicatesse de goût qui vient de l'ame. Elle ne prenait cependant un plaisir complet à ses impressions qu'après les avoir communiquées à son ami; elle semait ainsi dans leur amour mille souvenirs variés et cliarmants.

Maintenant, à tout propos, Rnndnl accueillait parle scepticisme et la raillerie les réflexions qu'elle lui confiait. Tl se comploisait à lui démontrer l'erreur de tous les principes, le conflit de toutes les doctrines, le ridicule de toutes les admirations, l'éternelle infirmité de l'esprit humain, le néant de tout.

Elle le réfutait doucement cl non sans

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l'embarrasser parfois, ne voyant d'ailleurs dans ces accès d'ironie qu'un effet de la crise intellectuelle qu'il prétendait avoir traversée naguère.

Elle ne le contredisait avec un peu de vivacité que s'il s'avisait d'étendre son persiflage aux choses du cœur.

Un jour, à propos d'un roman passionnel qui venait de paraître, il se mit en devoir de prouver que, de tous les mensonges où se laisse prendre la pauvre humanité, l'amour est le plus grossier. Il disait :

— Mais représentez-vous donc l'amour, tel qu'il est vraiment, c'est-à-dire dépouillé des oripeaux lyriques et romanesques sous lesquels vingt-cinq siècles de littérature nous ont appris à le considérer. Qu'en reste-t-il? Un instinct obscur évoque une image en notre cerveau. Un être passe qui plus ou moins ressemble à cette image, et voici que nous l'aimons. Quand la ressemblance est

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à peu près exacte, nous tombons aux pieds de cet être, et tout de suite nous lui donnons notre cœur, notre âme , notre vie : c'est le coup de foudre. Quand la similitude est lointaine , nous n'avons cesse d'avoir adapté la réalité à notre rêve, en lui conférant par l'imagination tous les attributs qui lui manquaient : c'est l'amour en sa forme habituelle, l'amour progressif, tenace et pénétrant. Même quand la raison nous approuve, nous sommes dupes de notre désir. Notre cœur crée toujours l'objet de son culte. Notre àme sonore ne vibre jamais qu'à l'écho d'elle-même. Quand nous aimons, nous n'embrassons ([ue des oml)res! Et il se plaisait à rappeler l'admirable apostrophe du poète à sa maîtresse parjure:

Tu n'ns jamais él('. dans tes jours les plus rares, O'un l)anal insirumcnt sous mon archot vainqueur, Et, comme lin air qui sonne au hois creux des puilaros. J'ai fait clianler mon lève an vide de Ion cœnr.

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Il conlinuait de développer ce thème, non plus sérieusement, mais sur un ton frivole, impertinent et caustique.

Avec un accent d'affectueuse gronderie, madame d'Heyange cherchait à l'arrêter :

— Voyons, ne soyez pas sacrilège I Ne tournez pas en dérision les choses saintes, C est un abominable péché.

Comme il insistait, au contraire, elle l'interrompit sévèrement, cette fois :

— Vous ne savez pas la peine que vous me faites en parlant ainsi. Quelle confiance puis-je avoir dans les sentiments que vous m'exprimez, si ceux d'aulrui vous inspirent de pareilles pensées ?

— Mais il en est de vous et de moi comme d'aulrui, reprit-il, nous sommes dupes de nous-mêmes.. . D'ailleurs, que vous importe si c'est par illusion que je vous aime ?

— Mon pauvre ami, à trop répéter qu'on est le jouet d'une illusion, on cesse vite de

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l'être. Pour moi, je n'ai jamais vu dans notre amour que la plus haute cl la plus forte des réalités. Et il m'est très pénible de vous voir faire, dune chose si grave, un amusement desprit.

Ce jour-là, une mortelle tristesse envahit madame dlleyange lorsqu'elle eut quitté Randal et qu'elle se retrouva seule en voiture. Que suhsisterait-il bientôt de leur tendresse sil ne respectait même plus la sincérité de ses émotions ?

l'andis qu'elle remuait ces idées, elle sentit à la ceinture de sa robe les violettes qu'elle ne manquait jamais d'y glisser quand elle allait chez son ami et qu'il lui prenait toujours. Cette fois, l'esprit absorbé sans doute par ses ironiques paradoxes^ il avait oublié de les cueillir. Alors elle fondit en larmes et, déchirant le bouquet d'une main irritée, elle jeta dehors les pauvres fleurs qui s'éparpillèrent dons la boue.

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Le charme de leurs relations s'en allait ainsi peu a peu, et chaque jour rabîme se creusait entre eux.

Bientôt un sentiment étrange commença de s'agiter au fond du cœur de Randal : une vague et sourde rancune à l'égard de Lucienne.

Dès qu'elle paraissait, il devenait nerveux, impatient, incisif, avec une envie continuelle de la contredire et de la désapprouver. Ce qu'elle faisait et disait, ses attentions et ses caresses mêmes, — tout, d'elle, l'agaçait et l'irritait. Par un reste de pudeur et de savoir-vivre, il réprimait ces mouvements de sa nature mauvaise, et parvenait encore à retenir les paroles acerbes qui lui brûlaient les lèvres.

Mais maintenant, elle ne gardait plus d'illusion : elle sentait leur amour s'en aller comme l'eau d'une rivière s'infiltre dans le sable. Sans récriminer, sans interroger, elle

se replia sur elle-même. Et, puisque c'était sa destinée de souffrir par cet homme, elle accepta sans se plaindre le supplice nouveau qu'il lui infligeait.

Elle ne changea rien aux habitudes de leur intimité. Elle venait aussi régulièrement chez lui, mais le cœur haletant, l'àme anxieuse, comme on va voir un malade incurable qu'on redoute chaque fois de ne plus trouver en vie.

Pendant leurs entretiens, elle opposait aux hostilités sourdes de son ami une douceur et un sang-froid imperturbables. Elle l'écoutaif, le buste droit, les mains croisées, les genoux serrés, si calme de maintien que pas un pli de sa jupe ne se dérangeait. Mais ses traits tirés, ses prunelles dilatées, ses lèvres sèches sur lesquelles elle passait à tout moment la pointe de sa langue, témoignaient assez la souffrance qu'elle endurait intérieurement.

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Loin de s'attendrir à ce spectacle, Randal s'irritait davantage, comme s'il en eût voulu à la jeune femme de son silence et de sa résignation. Par instants même, il éprouvait une sorte de plaisir monstrueux à la voir souffrir. Il osait lui trouver ainsi une grâce nouvelle, une étrange beauté.

Un jour vint où il passa toute mesure. En principe, il s'appliquait k ne jamais se montrer au dehors avec madame d'Heyange ; mais parfois il la rencontrait dans quelque maison tierce. Quand le hasard d'une invitation les réunissait ainsi, ils aiïectaient a l'égard l'un de lautre les rapports de la plus banale courtoisie.

Jadis, aux jours de leur première intimité, cette sorte de comédie les enchantait. Plus d'une fois, saisis du même désir et se

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comprenant d'un signe, ils s'étaient retirés séparément pour se retrouver, un instant après, rue Balzac. Elle éprouvait une joie délicieuse à se livrer, toute parée, aux caresses de son ami. Et lui-même ne connaissait pas de plus grande volupté que de contempler dans le désordre charmant des abandons celle qui, peu de minutes auparavant, apparaisait aux yeux de tous désirable, inaccessible et respectée.

Le salon de madame Lavarenne était de ceux 011 ils se rencontraient de la sorte, — salon littéraire et mondain, dont le mérite original était de laisser à chaque invité le droit d'être naturel et silencieux. La maîtresse du logis, veuve cinquantenaire, toujours souffrante mais toujours debout, déployait une énergie et une adresse peu communes à tenir ce salon qui était son œuvre, sa gloire et sa vie.

Un soir donc, Randal dînait en face de

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madame d'Heyange dans celle maison liospilalière.

Un scandale tout récent défrayait la conversation. Il s'agissait d'une jeune femme, insoupçonnée jusqu'alors, que venait de déshonorer un retenlissantproccs en divorce. Très jolie, mariée sans fortune à un homme qui lui avait apporte deux cent mille livres de rente et Tun des beaux noms de France, elle avait été surprise dans les bras d'un vieux duc, libertin ruiné, flétri, mais dont les caprices faisaient loi en matière d'élégance, et dont les hommages, selon l'argot des cercles, «posaient» une femme. Elle l'avail pris par ennui, par désœuvrement, par snobisme, un peu aussi pour le plaisir de l'enlever à une rivale amie.

Tous les convives accablaient la malheureuse, et personne avec plus d'ardeur que madame Desbarres, ancienne beaulé, fort galante autrefois, qui, sur le retour, ne se

SLR LES HUILES 1 DQ

sentant pas le goût de la dévotion, s'était mis en tète aussi d'avoir un salon. On redoutait ses invitations : car il y avait le même danger à s'y rendre qu'à s'y dérober. Elle avait, en effet, l'esprit perfide et drôle, et ses traits n'épargnaient personne.

Randal, seul contre tous, s'institua le défenseur de la divorcée; — un singulier défenseur! Elle était, disait-il, pareille à toutes les autres, fragile, inconsciente et irresponsable.

Avec une verve et un accent de conviction qui donnaient un tour presque original à ses pensées, il rééditait les vieux aphorismes inspirés par la mobilité des femmes : il les montrait versatiles et journalières, aussi variables dans leur personne morale que dans leur être physique , toujours dominées par l'émotion présente mais incapables de s'y tenir et de s'y fixer, toujours

SLR LES li U 1 ]\' E S

prêles à vibrer mais, comme le violon, sm^ n'imporle quel air, tendre ou gai, voluptueux ou passionné, au gré de la main qui lient l'archet. Il faisait remarquer l'extraordinaire faculté de rénovalion qui est en elles et qui les rend, pour ainsi dire, vierges à chaque amour nouveau. A ce propos, il rappelait la pensée de La lîruycre : « Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus jusqu'aux faveurs qu'il a reçues d'elle. » Et il citait encore le mot profond cl hardi de Tau leur du Décaméi-on :

Bocca basciala non perde venliira, Anzi rinnnova corne Ja la luna.

Chacune de ses paroles frappait madame dlleyangc en plein cœur. Svcllc el droite dans une robe de salin noir dccoUelée, un œillet rouge clllcuranl la chair pâle des seins, elle écoulait ces paradoxes, dont il n'était pas un qui ne fùl démcnli par la

constance de ses sentiments et la gravite de sa tendresse.

Les yeux fixés sur Randal, elle lui envoyait la protestation muette de son cœur offensé. Mais, feignant de pas la voir, il s'animait à ce jeu cruel.

Les autres convives répliquaient , les femmes surtout, indignées pour la forme seulement, car la femme est toujours heureuse qu'on s'occupe d'elle et préfère le mépris de l'homme à son indifférence.

Seule, madame d'Heyange se taisait.

Madame Desbarres l'interpella :

— Et A ou s, chère madame, vous ne vous récriez pas contre les infâmes théories de M. Randal?

Elle répondit simplement :

— Je le jDlains de n'avoir jamais rencontré de femme qui lui ait donné meilleure opinion de nous.

Le ton sur lequel elle prononça cette

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phrase fil croire que les discours de Kaiidal l'avaient choquée, blessée peut-être. On parla d'autre chose.

Après le dîner, tandis qu'on servait le café, madame d'IIeyange s'approcha de son ami. Elle avait autour des yeux un cercle sombre, et ses pupilles brillaient d'un vif éclat. D'une voix sourde, elle murmura :

— De grâce, dites-moi vite que vous ne pensez pas un mot des théories que vous avez soutenues lout à l'heure. Vos paroles m'ont fait tant de mal à entendre !

Il répli((ua, alTectueux et railleur tout h la fois :

— Mais non, je vous assure : j'étais sincère. . . D'ailleurs, il ne s'agissait pas de //o//.s'.

Madame Lavarenne s'avançait :

— On vous appelle au fumoir, monsieur Piondal. Allez-y vile et ne vous y attardez pas trop.

SUR LES RUINES lyS

Quand il revint, trois quarts d'heure plus tard, madame d'Heyange' n'était plus là.

Elle avait prétexté un accès de migraine pour expliquer son silence pendant le dîner et pour annoncer qu'elle se retirerait de bonne heure. Et chacune des personnes présentes s'était apitoyée sur ses yeux battus et sa pCdeur soudaine.

Mais avant de partir, elle avait dû subir un tourment nouveau.

A peine les dîneurs s'étaient-ils retirés au fumoir que les femmes, restées seules, avaient mis la conversation sur Randal.

— Quel singulier homme 1 disait l'une.

Etait-il sincère tout à l'heure?

— Quel genre de vie mène-t-il? demandait une autre. Il est toujours si mystérieux ! Un de ses anciens collègues de la diplomatie me racontait, l'autre jour, qu'il a inspiré des passions dans toutes les capitales

ly/i Sun les ra i>ks

où il a résidé, et que son récent voyage autour du monde cachait un roman d'amour.

Mais madame Desbarres intervenait dans le débat :

— Randal, romanesque ? Allons donc I C'est un air qu'il se donne. Il n'y a pas d'homme plus matériel... disons le mot:

plus sensuel que lui.

Puis, comme si elle craignait d'être allée trop loin :

— D'ailleurs, je n'en parle que par ouïdire... d'après ses amis.

Et, avec cet art de réticence, ces ruses de langage qui la rendaient si redoutable, elle insinuait, suggérait, sous-entendait que le mystère dont Randal s'entourait ne dissimulait que la vulgarité de ses plaisirs et la bassesse de ses goiils.

Gomme on s'étonnait qu'un homme .«i élégant de manières et si raffiné dans ses habitudes intellectuelles, pût se complaire

SUR LES RUINES lyO

aux débauches vulgaires, elle répliqua, avec une autorité hardie que sa compétence justifiait en effet :

— Mais il suffit de regarder sa bouche et ses yeux quand il parle k une femme, pour deviner quel est le fond de sa nature 1 . . .

Sur ces mots, madame d'IIeyange se levait discrètement et, portant la main à la tempe pour rappeler la cause de son départ, elle prenait congé de madame Lavarenne.

Elle rentra chez elle, bouleversée. Certes, elle ne croyait pas un mot des propos de madame Desbarres. C'étaient là de ces médisances, de ces félonies de salon comme il s'en commet chaque soir des centaines à Paris. Non, Randal n'avait ni les goûts ni les mœurs dun débauché. Mieux que personne, elle connaissait la profondeur de sa sensibilité morale et la noblesse de ses instincts.

Mais ce qui ressortait clairement de l'en-

i-jO sin LES nriNES

tretien d'après-dîner, c'était la curiosité, l'intérêt qu'il excitait chez les autres femmes. Une d'entre elles pouvait, un soir, l'enjôler, lui plaire et le capter. Peut-être même, en ce moment, quelqu'une éprouvait-elle sur lui ses charmes? Ne serait-ce pas là l'explication des changements qui depuis deux mois s'elTecluaient en lui ? Et, jalouse pour la première fois, elle songeait avec anxiété à tout ce qu'elle ignorait et ignorerait toujours de la vie de cet homme, à tout ce qui ne lui avait point appartenu dans le passé, à tout ce qui lui échappait dans le présent, à tout ce qui lui serait dérohé dans l'avenir.

Elle rejetait cependant toutes les suppositions que formait son esprit: « Non, non, se disait-elle, il ne me trompe pas et ne me trompera jamais. 11 peut se montrer cruel, injuste, pour des raisons que je ne devine pn=;; mais il est loyal et fier. Quand,

s L" Il L i: s R L 1 > E s 177

il y a deux ans, il a cru ne plus pouvoir vivre auprès de moi, il me l'a déclaré spontanément. Quand, il y a quinze jours, je lai supplié de m'avouer sil était las de ma tendresse, il m'a juré que je lui étais toujours chère. C'est un cœur malheureux et troublé, mais une âme droite, forte, incapable de mensonge et de trahison. »

Toute la nuit, elle resta sans dormir.

Rentré dans le salon presque au moment oîi madame d'Heyange en sortait, Randal n'avait pu réprimer un mouvement de surprise de ne la plus trouver là.

Madame Desbarres, qui, sans rien soupçonner de leur liaison, avait un flair merveilleux des situations équivoques, lui dit k brûle-pourpoint :

— Vous cherchez madame d'Heyange ?

Elle est partie. Vos affreux paradoxes l'ont mise en fuite. Si les femmes honnêtes comme

l-jS SUR LES Rri>ÎES

elle vous évitent, je comprends maintenant sur quels échantillons vous nous jugez toutes.

Il avait au bout de la langue une verte réplique; mais il se contenta de sourire et feignit, tout de suite, de prendre a la conversation générale le plus A'if intérêt.

A l'heure du thé, il scsquiva.

La nuit était claire et froide. Triste, les nerfs tendus, il éprouvait un besoin profond de solitude et de mouvement. Au lieu de rentrer chez lui, il s'engagea, au hasard, dans Tune des grandes avenues qui, des hauteurs des Champs-Elysées, descendent à la Seine, Mille pensées confuses et pénibles se heurtaient dans son esprit.

Au quai Dcbilly, il demeura ([uclqucs minutes ù contempler le llouvc (jni déroulait avec lenteur sa moire sombre. Puis il poursuivit sa marche vers le ïrocadéro.

Dans l'air vif du soir, dans le silence de la berge déserte, une détente s'opérait en

SUR LES RUINES lyQ

lui. Avec une mélancolie pénétrante, il évoquait les moindres détails de sa soirée. 11 revoyait la physionomie douloureuse de madame dlleyange pendant le dîner ; il se rappelait les paroles suppliantes qu'elle lui avait adressées au sortir de table, — cette aumône de tendresse quil lui avait refusée; il se représentait ce qu'elle avait dû souffrir pour s'être retirée si précipitamment, ce qu'elle souffrait encore, en cet instant même, dans la nuit et l'insomnie. Alors, pour la première fois depuis qu il s était engagé dans cette voie cruelle, il connut le remords. Pourquoi torturait-il ainsi la pauvre créature? Etait-ce sa faute, à elle, s"il était las de l'aimer? Etait-ce elle ou lui qui avait si instamment supplié pour renouer les liens du passé? Et, tout en marchant, il sentait fixés sur lui les yeux éplorés de Lucienne, — ces beaux yeux qui, dans la douleur comme dans la volupté, devenaient

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presque noirs, tant leur pupille se dilalail.

Il sabandonnail d'autant plus librement à son émotion, qu'il en était le seul témoin : car il appartenait à celte catégorie d'hommes chez lesquels une pudeur mauvaise réprime les meilleurs élans de la conscience, et qui passent leur vie à regretter les repentirs qui leur étreignaient le cœur et qu ils n ont pas avoués, les paroles de contrition qui leur montaient aux lèvres et qu'ils ont retenues, les larmes de pitié qui leur gonflaient les paupières et qu'ils n'ont pas versées.

Il avait franchi maintenant les premières maisons d'Autcuil et, sans penser au retour, il continuait sa route. Les quais, déserts jusque-là, s'animaient un peu. Les feux, nuit et jour allumés, d'une usine li gaz projetaient sur le ciel une clarté d'incendie. De l'autre côté de la Seine, des lueurs pareilles brillaient çà et là sur Grenelle. Des chariots pesants ébranlaient le pavé. Des

;UR LES ULIJiES

groupes d'ouvriers passaient, avec la démarche lourde et traînante de ceux que nulle joie n'attend au but.

Une pitié profonde saisit Randal, à la pensée de tous les malheureux qui peinent ainsi, sans trêve, sous l'aiguillon de la nécessité, qui ne tiennent à l'existence que par leur misère même et ne cessent de travailler que pour mourir.

Au coin de la rue Boulainvilliers, une fille publique attardée l'accosta, la voix rauque, la parole obscène. 11 lui mil une pièce dans la main :

— Tiens, dit- il, va dormir seule, ma jiauvre iille.

Sa commisération était en ce moment si grande, qu'elle s'étendit jusqu'à la rosse é tique d'un fiacre en maraude qui s'approchait avec un bruit de ferraille disloquée.

Il n'en héla pas moins le cocher et se fit reconduire chez lui.

lb2 SIK LES l',Ll>ES

Malgré riieure avancée, il diiï'éra de se mettre au lit, afin de confesser tout vif à madame d'Heyange le sentiment de repentir qui lui soulevait l'âme.

11 écrivit :

« Pauvre et chère amie, que j'ai donc été coupable envers vous ce soir! J'ai compris, après votre départ seulement, toute la peine que vous avez endurée par moi. El mon châtiment est de devoir attendre jusqu'à demain pour implorer votre pardon. Oubliez vite les mauvais propos que j'ai pu tenir. Si le démon de l'ironie ma dépravé lesprit, mon cœur est resté bon, tendre et digne de vous.

y> Soyez miséricordieuse une fois de plus. Ne me retirez pas votre main. Ne vous lassez pas de me pardonner et de m'aimer.

)) A vous, d'une amc contrite et désolée.

» l'HlLll'i'E )>

SUR LES RUINES ibo

Eveillé le lendemain à l'heure habituelle, il relut sa lettre, la jugea un peu exaltée de ton, mais, sans y rien changer, il la fit porter aussitôt rue de Berri.

Une heure plus tard, madame d'Heyange entrait chez lui.

S'échappant du lit, abrégeant son bain, prenant à peine le temps de nouer ses cheveux et de vêtir une robe, elle était accourue.

Quand il l'eut prise dans ses bras, elle se mit h trembler tout entière : aucune parole ne parvenait à sortir de ses lèvres ; et des frissons couraient sur sa peau, mêlant le frais parfum de sa toilette récente au souffle tiède de sa poitrine oppressée.

A la voir si troublée, Randal sentait renaître en lui la violente émotion de pitié qui, la veille, lui avait dicté sa lettre.

— Pardon, murmurait-il. Pardon, ma pauvre ame. Je ne sais quel mauvais génie m'inspirait hier soir et m'excitait à te faire

l84 SLll LES IlLINES

souffrir. Je ne nie comprends plus moimême. Mais, cesl fini, je te le jure. C'est à jamais fini... Que puis-je faire pour le prouver mon repentir, pour te rendre Icspérance et la foi, pour te faire oublier le triste rêve de ces derniers jours et pour mériter mon absolution?...

Elle s'était détachée de lui tandis quil parlait, et elle l'écoulait comme en songe, les yeux pleins de larmes. Mais tout à coup, joignant les mains, elle se prosterna devant celui qui l'implorait.

Elle était si touchante dans son abandon, si noble dans son affaissement ; elle évoquait dune façon si poétique l'image de la Madeleine épandant ses parfums aux pieds du Maître bienaimé, qu'il la contemplait sans vouloir la relever, sans prononcer un mot, sans ébaucher un geste, sans rien faire qui pût troubler celte pose gracieuse, attendrissante et passionnée.

SUR LES RUINES l85

Quand elle eut repris les sens et la voix, elle dit :

— Il n'est pas de souffrance au monde qui paierait assez cher le bonheur que tu viens de me donner. On peut quitter la vie quand on a goûté ces joies-là : on a suffisamment vécu. Que parles-tu de repentir et de pardon ? C'est à moi de te rendre grâces, de te bénir et de t'adorer, puisque par toi j'aurai connu la béatitude suprême.

Puis, s'étant relevée d'un mouvement souple et lent, elle vint s'asseoir sur les genoux de Randal et se blottir près de son cœur.

Une grande douceur les pénétrait tous deux ce jour-là, quand ils se quittèrent.

Au lendemain de celle crise, Randal sembla recouvrer loute sa sérénilé. Son altitude envers son amie était redevenue afTeclueusc et libre. L'impatience et la conlrainte avaient disparu de ses manirros, et l'ironie ne crispait plus, ù tout propos, ses lèvres.

Ne doutant plus que le mauvais sort fût définitivement conjuré, madame d'Heyange se reprenait avec délices à Tamour, comme le convalescent revient à la vie qu'il a failli perdre.

SUR LES RUIÎNES 187

En effet, quelques heures avaient suffi pour déterminer cliez Randal une évolution décisive.

Deux sentiments le dominaient maintenant : c'était, d'une part, une pitié profonde pour l'être charmant dont il avait fait couler les pleurs, — et, de l'autre, la conviction absolue qu'il ne l'aimait plus d'amour et ne l'aimerait jamais plus. Mais, par un compromis assez fréquent chez les natures imaginatives, ces états contradictoires de son âme s'accordaient ingénieusement. Pour se mettre en règle avec sa conscience, il s'était imposé le maintien , le langage et tous les devoirs de forme que l'honneur et la charité lui commandaient envers madame d'Heyange.

Et cette consigne une fois acceptée, il l'observait strictement, sans défaillance, avec moins de peine quil n'avait présumé, éprouvant même, à cette discipline nouvelle, une sorte de satisfaction morale et le

plaisir moins pur dune expérience intime encore inessayée.

Puis, quitte ainsi de tout scrupule, il laissait, sans nul remords, sans nulle retenue, son esprit s'égarer en fantaisies désordonnées. Partout, dans le monde , au théâtre, dans la rue même, il se complaisait h la pensée des femmes dont la silhouette entrevue, le parfum respiré, la grâce apparue attiraient ses yeux ou sollicitaient son désir. 11 les poursuivait en rêve, les dévêtait du regard, évoquait l'image de leur heaulé dans les rites secrets de l'amour, toujours prêt à jeter son cœur à ces cœurs inconnus, à livrer son âme à ces âmes de rencontre.

Fidèle de fait à madame d'IIeyangc, il la trahissait mentalement vingt fois le jour.

XVIT

C'est une loi fatale que nos actes finissent par ressembler à nos idées ; car le propre de l'idée est de tendre toujours à se réaliser, et le rêve où l'on s'attarde est déjà de l'action.

Dans les premiers jours de mars, Randal était allé passer la soirée chez l'académicien Caumont, le créateur de l'Esthétique expérimentale, l'auteur de la plus belle œuvre de pensée que laissera notre temps, après V Intelligence de Taine et les Dialogues phi-

IQO S[ U LES ni INïïS

losophiques de Renan : le Sens de la Beauté.

Lilluptre professeur habilait quai Malaquais, près de rinstilut, dans une de ces vieilles maisons, de brique et de pierre, qui encadrent si noblement le Collège Mazarin.

11 y recelait chaque semaine ses amis : public de savanls et de lellrcs, oii linlclbgence des fronts et des regards contrastait avec la gêne des attitudes et des gestes, oi^i la disgrâce des corps trahissait les fatigues propres à la vie d'étude et de bibliothèque.

Peu de femmes, d'ailleurs, et des plus simples, sans élégnnce, mais non sans grâce.

De temps à autre, quelques mondaines, en quête de relations académiques, apparaissaient dans ce lieu, oij leur verbiage vide, leurs phrases apprises, leur science d'emprunt et cet air de vague condescendance, dont les gens de salon ne se déparlent

Sun LES BTIIVES IQl

jamais tout à fait envers les gens de travail, détonnaient encore plus que leurs toilettes.

Randal fréquentait assez régulièrement cette demeure sérieuse et tranquille.

Il y goûtait le double plaisir de converser avec des hommes instruits et de se délasser de ses préoccupations sentimentales au contact des idées. C'était une de ses plus vives jouissances intellectuelles que de pouvoir prendre à part le maître du logis et causer avec lui.

Affable et simple, le vieux Caumont excellait à mettre son interlocuteur à l'aise, tant il paraissait prendre d'intérêt à la conversation. Avec une modestie méritoire chez un homme qui possédait à fond la connaissance de trois grandes civilisations, qui était comblé de titres et d'honneurs, et dont toute l'Europe savante commentait les écrits, il estimait qu'il y a toujours quelque profit à tirer du plus modeste ouvrier de la

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pensée quand il esl sincère et consciencieux.

Ce soir-Ki donc, Fvandal, assis h côlc du maître, l'écoulait :

— Non, disait Caumont, en balançant sa lête glabre, non, ne croyez pas que, de nos jours, le sens du beau soit moins vif qu'aux siècles disparus. Tenez au contraire pour assuré que nos jouissances esthétiques sont plus profondes et plus délicates qu'elles ne furent jamais : elles se sont amplifiées et raiïlnées dans la mesure oii l'âme humaine s'est élargie. L'émotion produite par l'œuvre d'art retentit aujourd'hui en des régions de l'être intime qui jadis demeuraient incultes et closes. Nos descendants percevront, de même, des nuances de beauté qui nous échappent encore, et les derniers hommes connaîtront des extases que nous ne soupçonnons pas...

SUR LES RUINES IqS

Comme il achevait ces mots, un silence se fit soudain dans le salon, un de ces mouvements inconscients et subits qui marquent l'attention de tous.

Une femme entrait, une superbe créatare. Vêtue de satin rose, la taille très cambrée, les épaules découvertes jusqu'aux seins, la chair blanche et nacrée, un flot de cheveux dorés, tordus sur la nuque et pesant sur le front, elle s'avançait souriante, d'un air royal.

Anglaise, mariée à Sir Malcolm Blackford, le jeune leader du parli écossais à la Chambre des Communes, elle était venue, seule, passer quelques mois à Paris. Et, curieuse de toutes les formes de notre vie sociale, elle allait de salon en salon, à travers tous les mondes , ceux de l'aristocratie et de la finance comme ceux de la politique et de la littérature, franchissant deux et trois fois dans la même soirée ces frontières indécises

ig'l srn lf-s lu ines

que l'usage, la fortune, la vanité, l'esprit de coterie mettent aux groupements sociaux.

Elle avait sollicité une invitation chez Caumont, parce qu'il était célèbre, parce que, de retour à Londres, il fallait qu'elle pût dire : « Oh! fancy, I hâve been al the famous Caumont's and hacl siich a long chat idth him... »

Le premier émoi passé, les conversations avaient repris leur train. Les hommes continuaient n s'entretenir de leurs travaux et de leurs soucis professionnels. Les femmes jetaient à la dérobée un regard vers la nouvelle venue qui, assise à côté du philosophe, obtenait de lui des paroles d'une grâce savante et noble, des compliments délicats à l'adresse de ses confrères anglais.

Randal, debout, dans un cercle animé, ne la quittait pas des yeux.

Elle l'eut vile distingué dans le salon oii

srn LES RuiîNES 19.5

elle se faisait nommer par Caumonl toutes les personnes présentes.

Avec l'instinct de divination que l'habitude des hommages développe si merveilleusement chez la femme, elle sentait que, seul de tous les hommes ici rassemblés, il était capable de priser son élégance et de subir son charme.

Répondant à ses questions, Caumont disait :

— C'est un jeune homme charmant, un agréable écrivain; il a le goût délicat, l'âme ouverte à la beauté. Je fonde sur son talent de belles espérances...

Quelques instants plus lard, Lady Blackford se faisait présenter Randal.

Aux premiers mots, ils se reconnurent de même race et se comprirent. Elle balançait, en parlant, un large éventail garni de plumes odorantes, et l'accent étranger mettait comme une caresse dans sa voix.

i9''> "^i n L i-s uli.m:s

Uandaî se dccouvrail une envie folle de plaire à celte inconnue, une de ces envies fébriles qui surexcitent en nous toutes les facultés de séduction. Comme si le flot des désirs accumulés depuis un mois dans son canir cherchait issue, les mots lui venaient aux lèvres, pressés, alertes, insinuants.

Elle, qui n'attendait de cette soirée que des satisfactions de curiosité intellectuelle, se montrait ravie de ces compliments, dont la forme originale et la saveur sincère la grisaient un peu, comme un encens nouveau.

— Quand tout à l'heure vous êtes entrée, disait-il, j'ai compris quel merveilleux instrument de bonheur est la beauté. Considérez tous les autres dons que l'on souhaite : talent, puissance, fortune. En est-il un seul qui confère de pareils privilèges ?... Voyez le poète, ce préféré des dieux. La meilleure part de sa gloire lui échappe. Il ne perçoit ([uindireclement lécho des admirations suscitées

par ses vers. C'est hors de sa présence, dans la solitude et le recueillement qu'on le lit, qu'on le médite et qu'on l'aime. Et, de tous les enthousiasmes qu'il inspire, combien restent cachés dans quelque âme lointaine qu'il ne connaîtra jamais! Seule, au contraire, la créature de beauté jouit pleinement de son prestige. Partout où elle passe, elle recueille le témoignage immédiat, la preuve irrécusable de sa supériorité. Quel hommage vaut le silence qui s'est fait ici quand vous avez paru?...

Il allait ainsi, Fattitude et le visage impassibles, mais la parole audacieuse et la voix caressante, devinant qu'il plaisait, sentant naître en lui la joie vaniteuse et sensuelle que donne la conquête des femmes.

Cependant, autour d'eux, on commençait de partir. Il se leva, prenant congé.

— Oh! lui dit-elle, vous me plaisez beaucoup. Vous viendrez me voir, n'est-ce pas?

198 Srn LKS RUINES

Je suis installée rue de Tilsitt. Et vous, où demeurez-vous ?

— Nous sommes presque voisins : j'habite rue Balzac.

— Oh ! c'est tout près de chez moi. Alors je vous ramènerai ce soir, A'Oulez-vous ?

A cette proposition, il eut un sursaut intérieur. Mais, très maître de lui, comprenant que la partie s'engageait, il n'exprima, pour accepter, qu'un remerciement banal et correct. Elle reprit, rougissant un peu:

— Je dois vous choquer, n'est-ce pas.*^ A Paris cela ne se fait pas, sans doute?

Il songeait: «Cela se fait-il donc à Londres? )) Mais il était trop heureux de cette fortune inespérée, pour s'attarder a l'ironie.

Ils partirent ensemble. A peine sur l'escalier, elle lui dit:

— Oh! comme ils étaient tous laids ici 1

Jusqu'à laube, sans dormir, il rrvo d'elle

SLR LES RUINES I99

et de l'impérieux parfum qu'exhalait sa beauté.

Le lendemain, il lui faisait visite et, trois jours après, elle se donnait.

Elle fut la maîtresse voluptueuse et magnifique, dont les peintres vénitiens évoquent le rêve en nos sens ; car l'amour de deux jeunes pairs, d'un prince royal et d'un ténor illustre l'avait merveilleusement assouplie aux caresses et instruite au plaisir.

Pendant la courte résistance de Lady Blackford, Randal avait évité de revoir madame d'IIeyange, craignant de ne pouvoir lui dissimuler le trouble de ses nerfs. A peine victorieux, il éprouva l'ardent besoin de se retrouver auprès d'elle, de réenlendre sa parole douce et de se retremper dans son atmospbère intime.

La première fois qu'elle revint, il l'accueillit avec une émotion grave et tendre qui lu remplit de bonlicur. Depuis si long-

temps il ne l'avait reçue de la sorte ! 11 la tenait assise sur ses genoux, la serrait contre sa poitrine et doucement lui caressait les cheveux.

Elle lui disait :

— Ah I comme tu m'aimes aujourd'hui !

Comme je te sens à moi !

Mais il l'interrompait, lui murmurant à l'oreille :

— Tais -toi , tais- toi ; dors sur mon cœur.

Et tandis quil la berçait entre ses bras, silencieuse et ravie, un étrange sentiment s'éveillait en lui. Comme si la trahison eût lait jaillir dans son être des sources inconnues, il éprouvait pour la pauvre créature abusée une tendresse toute nouvelle, chaste et douloureuse, faite de souvenirs, de remords et de compassion.

Durant près d'une heure, ils restèrent dans cet alanguissement délicieux.

202 SLU LES UUINES

Au momeiil de partir, elle passa dans la chambre de son ami pour rajuster sa toilette.

Un peu du parlum de l'aulre llotlail encore dans la pièce.

Randal seul s'en aperçut. Et cette émanalion aggravant le trouble de son àme, il contemplait , comme en rêve , madame d'Heyange qui lui souriait dans la glace en arrangeant sa coiffure. Pris de pitié pour elle et de dégoût pour Jui-mème, il se sentait une envie subite de se jeter à ses genoux et de lui tout avouer. Mais elle semblait si heureuse et si confiante qu'il n'eut pas le courage de la détromper.

Quand elle eut remis son chapeau, épingle sa voilette, boutonné ses gants, clic promena Iciilciiicnl la caresse de ses yeux à travers la chambre, comme elle faisait toujours avant de se retirer. Puis, avec une grâce charmante, clic s'approcha du lit

SUR LES RUINES 2o3

et, découvrant l'oreiller, elle y mit un baiser.

La nuance nouvelle, apparue dans les sentiments de Randal, se précisa les jours suivants. Jamais peut-être il ne s'était découvert un tel attachement pour madame d'Heyange, jamais il n'avait mieux apprécié la qualité de son âme et la valeur de sa tendresse; mais jamais non plus il n'avait été moins épris d'elle. Il lui était dévoué, par réflexion, par reconnaissance, par charité, mais sans illusion, sans élan, sans désir, — en un mol, sans amour. La conscience de ses devoirs envers elle le tourmentait douloureusement, mais le laissait impuissant à les accomplir.

Ce qui lui coûtait le plus, c'était l'obligation de dissimuler; c'étaient les détours mesquins et les subterfuges dégradants des existences en partie double. Gomme il se

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renconliait chaque jour avec lady Blackford, il ne pouvait plus voir une seule fois madame dlleyange sans être obligé de lui mentir.

Parfois, cherchant à s'excuser, il se disait qu'il devait, à tout prix, épargner à sa victime le déchirement d'une révélation ; que d'ailleurs sa liaison avec l'Anglaise ne durerait guère; qu'ensuite il reviendrait d'autant plus tendre et fidèle à sa pauvre amie qu'il aurait été plus coupable envers elle.

C'était le sophisme éternel de la passion qui travestit en obligations de conscience nos impulsions les plus égoïstes, et qui, tour à tour, selon notre intérêt, nous fait découvrir un devoir de franchise dans notre cruauté ou bien un scrupule de déhcalesse dans noire hypocrisie.

Mars finissait. Depuis quelques jours, une reprise inattendue de l'hiver, comme souvent il arrive dans celte saison, étendait sur Paris une brume neigeuse et glacée.

Randal devait retrouver madame d'Heyange à un bal que madame Lavarenne offrait pour inaugurer son hôtel. Lucienne lui avait dit :

— Les occasions de nous voir un peu longuement sont rares maintenant ; vous êtes si absorbe par vos travaux, que j'ai

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toujours scrupule de les troubler quand je m'attarde chez vous.

Et puis, elle s'était composé pour celte soirée une toilette exquise, un poème de dentelles précieuses, de Ileurs rares et de satin pâle. Ingénument, elle déclarait :

— C'est à votre intention que je l'ai commandée ; je suis anxieuse qu'elle vous plaise, car il me semble que je suis plus près de votre cœur quand je flatte votre goût.

11 avait donc promis.

Mais, vers la fin du jour, Jady Blackford lui avait écrit :

« Je me suis rendue libre ce soir, darling. Venez me prendre à sept heures. Vous me mènerez dîner où il vous plaira; après, nous Irons entendre un acte dans quelque théâtre ; ensuite... Oh! ce sera délicieux ensuite I

» My lips on y oui- lips,

» IIELE.N. »

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Au reçu de ce billet qui n'admettait pas même la possibilité d'un empêchement, Randal écrivit à madame d'Heyange qu'elle ne s'inquiétât pas si peut-être elle ne le voyait pas au bal. (( Je crains, continuaitil, d'avoir pris froid dans la journée. Oh I rien de grave, un simple malaise qui sera dissipé quand demain vous viendrez me voir, car il faut que vous me dédommagiez sans retard de mon plaisir manqué. »

Sur son ordre, la lettre ne fut portée qu'après dîner.

Madame d'Heyange achevait de s'habiller.

Elle avait procédé à sa toilette avec un soin minutieux et secret. Debout devant la glace, elle se mirait, en inclinant légèrement la tête et clignant un peu les yeux comme font les peintres pour juger l'effet d'un portrait. Depuis la pointe des souHers jusqu'à l'aigrette piquée dans les cheveux, elle ne trouvait rien à reprendre : le détail était

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parfait, ronscmble harmonieux, la robe aussi bien ajustée à son corps qu'assortie au caractère de sa personne intime. Heureuse de ce résultat elle se souriait donc à ellemême quand on lui tendit la lettre de Randal. Rien qu'à voir l'écriture, elle pressentit une contrariété. Lorsqu'elle eut achevé de lire, elle fut si déçue qu'elle songea d'abord à se dcsliabiller et à rester chez elle.

Son second mouvement fut de passer tout de suite rue Balzac, ainsi qu'elle s'y était risquée parfois. Elle ne demeurerait chez son ami que le temps nécessaire pour s'informer de sa santé et pour se montrer à lui : avant minuit, elle serait chez madame Lavarenne.

L'babiludc qu'elle avait de louer une voiture de cercle les soirs de bal, afin d'épargner à ses chevaux les longues stations nocturnes, facilitait son projet.

Quand, une demi-heure plus tard, elle arriva chez Randal, le valet de chambre qui lui ouvrit la porte parut surpris de la voir.

— Monsieur est sorti pour dîner, fit-il ; mais, sans doute, il ne tardera pas à rentrer, car il m'a commandé de lui préparer son thé pour onze heures.

Troublée, elle redescendit et poursuivit sa route. Que signifiait ce contre-temps?... Peut-être, se trouvant mieux au dernier moment, Randal s'était-il hasardé à sortir. Elle allait, en ce cas, le "retrouver au bal. Quelle surprise charmante ! Quelle imprudence pourtant ! car ce soir, le froid était pénétrant, le vent tout chargé de neige et de pluie... Mais non, cela n'était pas. Puisqu'il avait dîné dehors, il avait dû quitter le logis à l'instant même oii il expédiait sa lettre... Son indisposition n'étaitelle donc qu'un prétexte?

Chez madame Lavarenne, elle accepta

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Je premier bras qui s'olTril, pour parcourir les salons à la recherche de Randal.

A travers les couples tournoyants et les rangs de femmes alignées sur des chaises, dans la houle des nuques ondulantes et des épaules nues , dans l'irradiation des pierreries et le papillonnement des éventails, elle passait, resplendissante et conA^oilée, indifTérente aux hommages, absorbée dans une seule pensée.

Un instant, elle s'assit près de sa mère, madame Villard, et lui dit :

— J'ai voulu venir ce soir afin de ne pas vous inquiéter; mais je ne resterai pas davantage : je me sens très lasse.

Pour atteindre le vestibule du rez-dcchau?séo, elle dut refouler le flot toujours montant des invités. Puis, ayant fait appeler sa voiture, elle lança de nouveau, pour adresse, au cocher :

— /i, rue Balzac.

Au moment précis où elle y arrivait, elle aperçut, à quelques pas, un fiacre qui s'éloignait du trottoir, tandis que sous la voûte entrouverte un couple se glissait.

De bien plus loin, elle aurait reconnu Randal : elle n'avait pas besoin de distmguer la personne de grande prestance qui l'accompagnait, pour se sentir la plus mfortunée des femmes.

Le bruit de la porte qui se refermait Im retentit jusqu'au fond du cœur. Elle mur-

mura :

— Mon Dieu ! mon Dieu !

Cependant, le cocber, ne la voyant pas

descendre, se pencbait sur le siège et de-

mandait :

— C'est bien ici que madame m avait

ordonné de la conduire?

Elle abaissa la vitre et répondit :

Oui, attendez.

L'homme, habitué par sa clientèle de

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cercle à tous les Imprévus du Paris nocturne, enroula ses guides au fouet et, blotti dans sa houppelande, s'assoupit.

A travers la fenêtre ouverte du coupé, madame d'IIeyange regardait obstinément les croisées de Fenlresol oij, derrière la soie lumineuse des stores, des ombres se profilaient par instants.

Un tel tourbillon de sensations et d'imaf^es s'était déchaîné dans sa pauvre tète, qu'elle demeurait insensible au froid, inattentive à la pluie neigeuse que les rafales du vent lui cinglaient au visage. Son cœur battait u grands coups élancés, tandis qu'une angoisse horrible lui étreignait 1 unie.

Soudain, tout son corps trembla, ses dents claqurrcnl. un frisson glacial courut le long de ses vertèbres. Près de défaillir, elle eut. un instant, la vision de la mort.

En face, les lumières venaient de s'éteindre.

Pourtant, elle demeurait toujours là. Le pas lourd et rythmé de deux sergents de ville arpentant le trottoir la rappela soudain à la réalité : elle éveilla le cocher et se fit ramener chez elle.

Les soins de sa femme de chambre furent impuissants à la réchauffer. Toute la nuit elle trembla de froid, de fièvre et d'émotion. Le matin, elle toussait un peu, et sa poitrine haletait comme si l'air n'y pouvait plus pénétrer.

Le médecin, appelé dès l'aube, porta le diagnostic d'une congestion pulmonaire, et prescrivit des calmants pour la surexcitation des nerfs, que rien ne lui expliquait.

Pendant une semaine, on la crut perdue. Létat des poumons se compliquait de graves désordres nerveux ; car l'excès de la souffrance morale produit l'effet d'un poison.

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A ers le neuvième jour, le danger sembla conjuré. Mais elle gardait une p;Meur de morte ; son regard restait vide cl fixe ; elle répondait avec effort aux questions les plus simples. On craignit une anémie cérébrale.

Dès qu'elle fut traiisporlable, le médecin l'envoya dans le Midi.

M. d'Heyange, la devançant, choisit une villa sur les hauteurs de Cannes : la villa des Cistes.

Elle y arriva dans les derniers jours d'avril, accompagnée de sa mère et de sa fdle. Son mari, l'ayant installée, repartit aussitôt.

Le soleil, la lumière, les fleurs, la brise tiède et paisible qui mêle aux parfums de

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cette cote euchanleresse les souilles de la mer, accomplirent leur miracle coulumier.

En huit jours, une sensijjle amélioration s'était produite clic/ la malade. Un peu de couleur lui revenait aux joues ; la respiration se faisait régulière et plus forte.

Elle éprouvait létrange impression de détente et de repos qui suit les grandes crises de lùme et du corps, ce bienfaisant anéantissement de l'être épuisé, qui n'a pas encore assez de force pour recommencer à souffrir.

Il lui restait cependant une telle fatigue de l'esprit, un tel endolorissement de la mémoire qu'elle n'avait ni pensées ni souvenirs, et qu'une rumeur lui rcniplissait la tête si parfois elle cherchait à lier des idées.

Puis clic eut un réNcLl las. meurtri, courbaturé. Elle s'alimentait et marchait un peu. Elle causait par instants avec madame ^ illard et Suzanne. Elle témoignait

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des goûts, des préférences, de vagues curiosités.

Trois semaines s'écoulèrent ainsi. Mais à mesure que la convalescence se confirmait, il lui venait à Tàme une tristesse plus pesante, un besoin plus impérieux de silence et disolement.

Chaque jour, elle s'asseyait devant la maison, dans un massif de camélias et d'azalées, d'oiî la vue, dépassant les villas semées sur la côte, embrassait la pointe rose d'Anlibes et ses rochers d'argent, les monts de l'Eslerel harmonieux et graves et les îles de Lérins reflétant leur verdure au pale azur de l'eau.

Durant des heures entières elle restait là, seule, tandis que Suzanne allait courir, avec sa gouvernante, dans la foret voisine, et que madame Villard faisait des visites en ville.

Un plaid sur les genoux, un livre à côté d'elle, appuyant son menton amaigri sur

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ses mains jointes, elle songeait. Le Ilot des souvenirs lui montait au cœur. Elle se rappelait les faits récents, les jours qui avaient précédé 1 alTreux soir de la révélation. Comment jusqu'alors navait-elle rien vu, rien compris, rien devine?... Pourquoi, dans ces derniers temps, s*élail-il montré si allectueux avec elle, sil ne laimait déjà plus?... Elle se perdait en conjectures et s'épuisait en regrels.

Puis des visions plus anciennes passaient devant ses yeux. Elle remontait jusqu'à la prcmicre période de son amour, aux heures lumineuses de Gaslein, aux jours (juiavaienl suivi, jours bénis où, pour elle, tout était joie, confiance et sérénité. Mais la trahison récente lui corrompait jusqu'à ces premiers souvenirs. Mémo alors lavail-il aimée a raimont, puisqu'elle lavait vu depuis se donner à une outre, avec la mcme llamme aux veux, le même sourire aux lèvres '}

SUR LES nuiNEs 2ig

Plus que tout peut-être, rinaiiité de l'œuvre où s'était consumé son cœur la désolait. Ainsi, la ferveur de ses élans, la constance de sa tendresse, la poésie de ses rêves, tout ce qu'elle avait accumulé de pensées et de croyances, de vœux et d'adoration sur cet homme, — tout cela, c'était en vain. Son amour n'avait pu donner le bonheur. Elle avait aimé pour moins qu'une illusion : pour rien.

Alors, la misère de son existence passée, présente et future lui apparaissait tout entière : sa vie stérile et déracinée, son bonheur détruit, toute joie fmie, toute espérance vaine, les derniers jours encore plus sombres que les anciens... Ah! que la mort serait douce I . . .

Parfois, Suzanne, revenant les mains pleines de fleurs, la surprenait dans cette méditation. Et la tristesse de la mère débordait de pitié, à l'idée qu'un jour aussi

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celle fillclle, devenue femme, forait l'expérience de l'amour. L'Image d'un homme remplirait son âme, capterait ses pensées les plus intimes cl ses mouvcmcnls les plus secrets, absorberait toutes ses facultés de sacrifice, de rcve et d'émotion. Puis, un soir, elle apprendrait que tout est leurre et trahison, El des larmes désespérées flétriraient ses joues !

Un découragement profond, une détresse sans nom succédaient en elle à ces réflexions et retardaient de jour en jour son rétablissement physi(|uc. Presque cha(jue soir, un souille fébrile la traversait, et le matin, au réveil, elle toussait un peu.

Au mois de juin, l'élévation subite de la lenqiéralure détermina les médecins à l'envoyer aux l*>aux-Bonnes.

La veille de son départ, comme elle faisait un dernier tour dans le jiirdin, sur-

prise d'y laisser tant de regrets, étonnée de l'attachement que notre âme garde aux lieux témoins de ses souffrances, le facteur de la poste lui remit, avec le courrier du soir, une lettre dont la vue seule la bouleversa. L'enveloppe était pesante, le timbre marquait : paris. Sans rompre le cachet, elle tournait et retournait le pli dans ses main, cherchant à percer le mystère de ce message imprévu, à deviner quel aveu de repentir, quelle prière de pardon, quel appel de tendresse venait ainsi vers elle.

Mais, soudain, l'idée de replacer son cœur, encore à vif, sous le choc des émotions, fit passer dans ses nerfs le frisson d'effroi dont tremblent les malheureux patients qu'on ramène à la table opératoire. Et, mentalement, avec un sursaut, elle prononça : « Non, non, je ne veux pas, je ne dois pas ouvrir cette lettre, w

Résolue à la brûler immédiatement, elle

SUR I.E.S uriNES

monta dans sa chambre. A l'instant d'agir, elle défaillit. «Plus lard, pensait-cllc, il sera temps encore. »

Et elle enferma l'enveloppe intacte dans son sac de voyage.

De toute la nuit, elle ne put dormir.

Torturée du besoin de savoir, passant des craintes les plus déraisonnables aux espérances les plus insensées, remuant dans sa pauvre âme affolée toutes les hypothèses et toutes les contradictions, clic fut vingt fois sur le point de se lever pour reprendre sa lettre et la lire enfin. Mais la même pensée Tarrêtait chaque fois : à quoi bon savoir, puisque nul lien n'était plus possible entre elle et cet homme; puisqu'il avait à jamais perdu le droit de l'aimer? Et faible, baignée de pleurs, elle murnmréiil :

— Mon Dieul faut-il donc que je souffre encore? Le sacrifice n'est donc pas consommé ?

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Le matin venu, son parti fut pris : ce jour même, avant de quitter Cannes, elle aurait détruit la lettre.

Jusqu'à midi, elle ne put s'isoler un instant, dans l'activité que les préparatifs du départ entretenaient autour d'elle. Mais, après le déjeuner, elle parvint, sous prétexte de repos, à s'enfermer quelques minutes dans sa chambre. Alors, d'un mouvement rapide, comme si une force extérieure dirigeait son geste, elle tira la lettre de son sac et l'approcha d'une allumette enflammée. Quand le papier fut aux trois quarts brûlé entre ses doigts, elle le jeta dans la cheminée.

En se relevant, elle aperçut son visage dans la glace : jamais elle ne s'était vu les yeux si caves et les traits si contractés.

Le début de son séjour aux Eaux-Ronncs fut déplorable. Elle était si faible en y arrivant, qu'on dut ajourner le traitement thermal.

Par une heureuse fortune, le médecin qu'on lui avait indiqué, le vieux docteur Monnicr, alliait au savoir professionnel le plus solide une rare intelligence des choses de l'àme et le don de charité. Sans l'inlcrroger, il la devina. El, cherchant d'abord à relever le moral de la malade, il répan-

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