TROISIÈME PARTIE
23 mars. — Un lapin est inoculé sous la peau de la cuisse avec les tubercules de la rate des cobayes de la 2» série.
24 avril. — Le lapin meurt. A l'autopsie, on trouve au point d'inoculation une masse caséeuse, ramollie. Sur les parois de la cavité, on voit un semis de petits points brillants.
Rien aux poumons.
A ne considérer que nos résultats sur les cobayes, nous ne devrions pas hésiter à proclamer la nature tuberculeuse des produits inoculés. Nous avons obtenu, en effet, des tuberculoses généralisées à la suite de nos inoculations locales, et les produits de la première série inoculés à une deuxième série de cobayes nous ont fourni également des résultats positifs : la virulence ne paraissait pas affaiblie, puisque les lésions étaient aussi générales et aussi confluentes dans la seconde série que dans la première. En un mot, si nous nous en tenons aux conclusions de H. Martin, nous avons eu des inoculations positives en séries : ce n'est pas de la pseudo-tuberculose. Mais il importe de remarquer que nous n'avons jamais pu obtenir d'inoculations positives sur les lapins, et nous devons tenir compte des résultats obtenus par M. le professeur Arloing, dans^ ses récentes recherches sur la nature des deux virus scrofuleux et tuberculeux ([). En critiquant les opinions à son sens trop absolues des unicistes, le savant professeur de Lyon vient de rouvrir la lutte, déjà si ancienne, de la scrofule et de la tuberculose, qui, depuis quelque temps, semblait de plus en plus se décider à l'avantage de cette dernière.
(0 Arloing, Revue de Médecine, février 1887.
« Les tendances à la fusion de la scrofule et de la tuberculose sont, dit-il, plus vives que jamais. Elles sont motivées par la similitude des lésions histologiques, des inoculations expérimentales et du micro-organisme spécifique.
« Cependant, si l'on parcourt les notes et les mémoires écrits sous ces inspirations, on se heurte à quelques faits négatifs qui ne laissent pas que de jeter des doutes sur la légitimité des déductions absolues que les auteurs en ont tirées. On est frappé, en outre, de la variété des conditions dans lesquelles ces expériences ont été faites, variété de conditions dont l'influence n'a jamais été discutée. Ainsi, les inoculations ont été poursuivies indistinctement sur le lapin, le cobaye, le chien, sans que l'on se soit demandé si ce sont des réactifs aussi sensibles les uns que les autres. Partant de l'idée préconçue que certaines lésions étaient d'une nature identique, on a inoculé, sans aucune préoccupation, le tubercule pulmonaire, méningé ou osseux, des ganglions strumeux du cou, des fongosités articulaires, le pus des abcès froids, le lupus, etc., etc.
« Nous savons que l'expérimentation doit être soumise à des règles plus rigoureuses. »
Ce sont ces règles rigoureuses que M. le professeur Arloing a essayé de déterminer, et il s'est efforcé de trouver un critérium expérimental qui permette d'affirmer, d'une façon absolue, la nature tuberculeuse d'une lésion donnée. Ce critérium existerait, d'après lui, dans le mode de réaction différent des organismes du coba3^e et du lapin mis en présence des produits tuberculeux et scrofuleux. Il a vu, en effet, que toutes les substances, dites tuberculeuses, provenant de lésions locales, tumeurs blanches, adénites strumeuses, etc., ne donnaient
pas des résultats expérimentaux identiques. Les unes, inoculées à des lapins et à des cobayes, déterminent chez les deux espèces d'animaux des lésions tuberculeuses généralisées, susceptibles de fournir des séries d'expériences positives : ces substances doivent être regardées comme légitimement tuberculeuses. Les autres, inoculées aux mêmes animaux, infectent les cobayes, mais sont impuissantes contre l'organisme du lapin : première différence qui indique, au moins dans cette seconde classe de produits, un degré d'intensité moindre. Il y a plus : dans cette seconde classe on peut encore distinguer deux catégories. M. Arloing a constaté que l'organisme du cobaye, réactif par excellence de la tuberculose, exaltait la virulence du produit qui lui était confié : ainsi, une substance qui, de prime abord, est insuffisante à infecter le lapin, peut, après avoir été cultivée sur deux ou trois séries de cobayes, acquérir une intensité virulente assez forte pour vaincre la résistance de l'organisme du lapin, et engendrer enfin, chez ce dernier, une généralisation tuberculeuse. D'autres produits, au contraire, inoculables au cobaye, n'arrivent jamais à pouvoir infecter le lapin.
Ainsi, d'après M. le professeur Arloing, un produit sera dit tuberculeux, lorsqu'il sera capable d'infecter à la fois le lapin et le cobaye, ou bien lorsque, impuissant d'abord contre le lapin, il pourra, après avoir passé par deux ou trois séries de cobayes, s'élever à un degré d'intensité suffisant pour être enfin inoculable au lapin. Il conclut donc de ses travaux qu'il y a lieu de maintenir une différence, sinon de nature, au moins d'intensité, entre les deux virus scrofuleux et tuberculeux.
Les faits cliniques sont venus confirmer les données fournies par l'expérimentation. En recherchant quelle
avait été la destinée ultérieure des malades qui lui avaient fourni des produits d'inoculation, M. Arloing a constaté les résultats suivants : ceux dont les produits avaient donné sur le lapin et le cobaye des réactions véritablement tuberculeuses, avaient succombé à une généralisation viscérale; les autres avaient guéri à la suite d'une intervention chirurgicale.
Nous avons voulu soumettre nos produits d'ulcérations tuberculeuses de la peau au contrôle expérimental indiqué par M. le professeur Arloing. Les substances inoculées provenaient d'une lésion reconnue tuberculeuse par l'analyse histologique, qui y avait montré l'inflammation spécifique" (nodules embryonnaires, inflammation internodulaire), et par les recherches bactériologiques (bacilles dans les liquides exsudés à la surface de la plaie, et dans le tissu dermique). Or, à aucun moment, nous n'avons pu obtenir de généralisation sur le lapin. Il importe cependant de remarquer que, dans notre troisième série, le lapin inoculé avec un virus ayant passé déjà par deux organismes de cobayes, a succombé accidentellement un mois seulement après l'inoculation. Peut-être l'infection générale n'a-t-elle pas eu le temps de s'effectuer. Quoi qu'il en soit, une conclusion s'impose, c'est que les produits que nous avons inoculés étaient doués d'une virulence très faible.
Ces résultats, d'ailleurs, ne sauraient étonner outre mesure : ils sont en rapport avec les allures générales des tuberculoses cutanées. On sait, en effet, que la peau est un terrain peu favorable à l'évolution du bacille spécifique. Les lésions qu'il y détermine, quoique progressivement extensives, ont une marche lente et torpide. Elles restent localisées, et, le plus souvent même, les ganglions correspondants ne sont pas envahis.
— Si - -
Tout indique, en un mot, un agent infectieux peu actif.
Tous ceux, d'ailleurs, qui ont expérimenté avec la tuberculose cutanée sont arrivés à la même conclusion, Cornil et Leloir,qui ont inoculé des fragments de lupus, ont constaté la rareté des bacilles, la longueur de la période d'incubation, et pensent, en conséquence, que le lupus est une tuberculose très atténuée (i). Les mêmes résultats ont été obtenus par M. LetuUe, avec des gommes scrofulo-tuberculeuses (2). Il y a là des conditions de terrain, de température peut-être, encore mal déterminées, qui exercent une action atténuante sur la virulence du contage spécifique. Les ulcérations tuberculeuses proprement dites ne font pas exception à cette règle commune à toutes les formes de tuberculose cutanée.
{i) Recherches expérimentales et histologiques sur la nature du lupus. Soc. de biologie. 28 juillet i883.
(2) Soc. méd. des hôpitaux. 28 novembre 1884.