LES PROCÉDÉS INDUSTRIELS
s» ï-j’ÉcoftOltiE politique, a dit M. Say, ne considère ]’agriculture , les arts mécaniques , le commerce , les finances publiques, l’économie privée, etc., que dans leurs rapports avec la richesse générale et particulière , et non dans les procédés qui leur sont propres. » Ainsi restreinte, la spéculation de l’économiste demeurant purement abstraite, conduirait-elle jamais à des résultats bien positifs! 1 donnerait-elle, je ne dis pas la solution , mais seulement l’énoncé du grand problème social qu’avant tout elle devrait avoir en vue? Sachons, de prime abord , poser en fait que les richesses sont dues aux procédés qui les produisent; que leur utilité dépend des procédés de leur distribution et de leur consommation. Mettre à découvert les vices des procédés actuels,
signaler la cause de ces vices , trouver et introduire des procédés meilleurs,, voilà l'importante question. Il s'agit de l'aborder par toutes ses faces, d'y satisfaire en tous ses points.
L’Économie politique, telle qu’on l’a définie jusqu'ici, n'est donc qu'une science fort incomplète ; le Traité des procédés industriels est son complément nécessaire. Il doit enseigner l'art de réaliser en application pratique, les lumineuses vérités que les Smith, les Say, les Ganilh, les Sismondi , les Ferrier , ont professées avec tant de succès , ont si bien fait goûter à tous les bons esprits.
Et quoi de plus urgent que cette salutaire application ? Partout, nonobstant le grand accroissement des richesses, la misère des cultivateurs et des rnanouvriers ne cesse d’être extrême. Le sort des classes inférieures de la société demeure intolérable chez les nations mêmes les plus somptueuses et les plus puissantes. Observez l’Angleterre : quand encore ils ne manquent pas de travail, les ouvriers des manufactures et des champs ne peuvent y vivre avec leur Salaire journalier. Les riches doivent y ajouter un salaire accessoire, pris sur 1G.0 millions de Taxe des pauvres. En Irlande, les paysans alfamés ne se bornent plus à la menace du pillage; ils attaquent, pillent et tuent. Dans tous les pays , le nombre des nécessiteux s’accroît plutôt que de dimiuuer. L’aspect des richesses multipliées dans les mains de quelques familles, irrite incessamment la foule que les privations tourmentent. Tant de luxe ne fait qu’ajouter à ses regrets. Elle s’instruit, et se demande ce qui l’etnpêche de participer elle-même à la douce aisance. Elle se sent forte, car elle se compose des quatre cinquièmes de la population, et sait par expérience tout ce qu’elle peut. Jamais on ne parviendra à le lui faire oublier.
Aussi de jour en jour l’attitude des peuples devient-elle plus effrayante. Elle présage, surtout dans la Grande-Bretagne, un bouleversement plus affreux que les violences populaires de «7g3, ou les calamités récentes de Cadix et de Saragosse. Peut-être n’est-il pas éloigné le moment où la force militaire , seule voie de salut restée aux riches, ne sera pas moin% insuffisante que les insinuations morales et religieuses , pour diguec le torrent, neutraliser tant d’élémcns des plus terribles catastrophes.
Commeut ne pas prévoir la jonction du soldat avec le prolétaire, pour dépouiller le puissant qu’ils envient? Elle doit être prochaine , cette jonction , quahd les temps de fascination sont passés. Désormais le prolétaire et le soldat voient , comme la haute classe l’a vu de tout temps , que sans leur appui et leur travail le puissant . n’est rien, ne peut disposer de rien. Ils savent, comme lui, que pour s’emparer des biens qu’ils convoitent, les cultiver pour leur propre compte , il leur suffit de s’unir et de vouloir. La leçon que donne l’Europe depuis trente années, ne saurait pas plus être perdue pour le9 peuples que pour les gouvernons. Habituée à se ranger du côté où l’or brille, la tourbe se lassera de tendre la main pour le recevoir; elle étendra la main pour la prendre. Qui pourrait en douter , quand les moyens connus et usités dans le but d’arrêter les progrès de la démoralisation , ne font évidemment que créer des dépravations nouvelles , sans remédier aux dépravations anciennes ? Le siècle passé avait des Tartuffes souillant le langage religieux , et suscitant la ruine d’un homme dans sa vie privée, dans ses relations d'ami, d’épeux, de père. A ce caractère d’hypocrisie et de trahison , moins commun peut-être , mais toujours existant comme
au temps de Molière, le siècle qui s’écoule n’ajoute-t-il pas le caractère, plus odieux encore, des Tartuffes po- - litiques profanant le langage de la justice, et suscitant la ruine de l’homme dans sa vie publique, dans ses rela- . lions de citoyen ?
t Cependant le siècle se vante de ses lumières , d’un haut degré f de civilisation , d’une restauration que désormais rien ne saurait arrêter dans sa marche. Au sein de telles conjonctures , comment se permettre la moindre négligence dans la recherche des voies susceptibles d’enlever l’indigent aux àffres du dénuement, de le faire participer de plein gré aux exigences du bon ordre, en lui assurant, par là même, la portion de jouissances à laquelle sa qualité d’homme social lui acquiert de justes droits ?
Nous nous sommes convaincus de la possibilité d’aborder ces voies par une attentive investigation. Nous avons été conduits à les reconnaître facilement praticables , et nous avons cru qu’il était de notre devoir d’appeler sur elles les méditations des esprits vivement désireux du bien.
N os aperçus s’adressent à eux seuls.: nous les coordonnerons aux principes admis en économie politique. Constatant d’abord le triste sort actuel des hommes , femmes et enfans dans la société, nous assignerons les causes des maux qui les accablent ; et pour indiquer les remèdes naturels à ces maux , il arrivera qu’en effet nous ne ferons que développer les procédés propres à l’exercice heureusement combiné de tontes les industries, de tout ce qui concourt à former , distribuer et consommer les richesses.
Classement des procédés industriels.
Deux Sortes deprocèdes constituent l’économie pratique, règlent la production, la distribution, la consommation des richesses , et subviennent aux divers besoins de la vie.
Les uns , dont nous ne nous proposons point l’examen , sont les procédés de l’art. Iis sont spéciaux à chaque branche d’industrie, et comportent autant de traités particuliers qu’il y a de branches différentes.
Les procédés dont nous faisons l’objet de ces essais, sont «ommuns à toutes les branches , et consistent dans les dispositions sociales qui régissent l’action industrielle.
Classons-les en trois grandes divisions , et nommonsles:
1. Procédé de morcellement ou isolement : c’est le mode d’exercice de l’industrie , généralement usité dans l’état actuel des sociétés. Il abandonne chaque individu à ses incohérentes impulsions ; il tient les intérêts privés en opposition les uns aux autres , l’intérêt privé eu opposition à l’intérêt collectif ; de telle sorte que chacun ne peut se procurer ce qui lui est nécessaire ouagréable, qu’en recourant plus o> moins à la spoliation d’autriii, ainsi que nous le démontrerons.
2. Procédé sociétaire ; mode d’exercice de l’industrie, dans lequel chaque individu suit spontanément des impulsions concordantes. Moyennant ce procédé , sujet principal de notre dissertation, les intérêts privés, loin d’être en opposition entr’enx et avec l’intérêt général , se combinent de telle manière qu'il en résulte la plus grande abondance , et que chaque homme , femme * enfant, peut se procurer les choses qui lui sont utiles ou agréables , sans aucune lésion des intérêts d'autrui , mais
en recevant sa part des produits en raison exacte de son concours à la production.
3. Le procédé mixte , admettant quelques - emplois partiels du mode sociétaire et maintenant pour base le mode morcelé, est en quelque sorte la transition de l’un à l’autre. Quoique très-restreint dans ses emplois , ce procédé mixte est devenu plus fréquent depuis quelques années : on l’observe dans les compagnies d’exploitation , d’assurances et autres, qui se multiplient chaque jour.
Dans l’espoir d’exprimer notre idée avec plus de précision, nous pouvons imiter le langage de Montesquieu, et dire :
Le principe du procédé de morcellement est 1’ Arbitraire , comme la crainte est le principe du gouvernement despotique ;
La Garantie est le principe du procédé mixte, comme l’honneur est le principe du gouvernement monarchique ;
La Justice est le principe du procédé sociétaire, comme la vertu est le principe du gouvernement républicain.
Nous n’aurons à nous occuper que de la démonstration de ces vérités.
Du mode d’exercice de l’industrie, nommé PROCÉDÉ DE MORCELLEMENT.
Les méditateurs de toutes les bannières ont vu la cause première du mal dans l’égoïsme , véhémente passion qui entraîne l’homme a tout rapporter à soi, à vouloir jouir de tout ce qui flatte ses sens , son coeur , son esprit , et à se procurer cette jouissance par tous les moyens à sa portée, qu’ils soient bons ou mauvais.
Partons de celte sorte d’axiome généralement admis sur la cause du mal ; et comme on connaît l’arbre à
ses fruits, interrogeons d’ahnrd les fruits que donne le morcellement industriel , pour juger quelle est la nature , bonne ou mauvaise , des moyens de jouissance qu'il fait dominer.
Les faits parlent: dans ce régime, qui est le nôtre, nous voyons partout le dernier des mercenaires spolier son maître en ne faisant pas ou faisant mal le service convenu et payé. Le riche spolie le mercenaire en n’accordant qu’un salaire au-dessous de la juste valeur du travail fait. Le marchand rançonne l’acheteur , fait banqueroute au prêteur , machine la hausse ou la baisse des denrées, au détriment de ceux qui les consomment ou les produisent. La femme spolie le mari , l’enfant spolie le père , le frère spolie la sœur , et réciproquement. Les rares exceptions qui peuvent être remarquées, ne font que confirmer la règle. Le plus souvent les spoliations sont tellement subtilisées , tellement habituelles et tolérées , que l’œil même de celui qui les commet ne les aperçoit pas. t
Ainsi façonné dès son berceau à voir dans la spoliation la voie généralement suivie pour satisfaire les désirs , les besoins qui le pressent, l’homme, quelquefois à son insu, se laisse entraîner à l’essor subversif de l’égoïsme, et ils’y laisse entraîner parce que cet essorest la conséquence necessaire du morcellement industriel. Démontrons :
Le morcellement consiste dans la distribution des individus pour l’exercice de l’industrie, pour opérer la production , la circulation et la consommation des richesses , en petits ménages réduits au moindre nombre possible de consorts. Chaque ménage se compose de la réunion du père , de la mère , de leurs enfans , et gère ses intérêts en les tenant isolés , opposés aux intérêts d’autrui. Considéré sous ce rapport , le ménage ne cons-
titue, à proprement parler* qu’un individu composé , dont encore les propres membres ont respectivement des intérêts distincts et contradictoires , de même que les intérêts des ménages sont contradictoires entr’eux.
Dans cette divergence des intérêts , aucun moyen n’existe d’assurer à chacun sa part des produits en juste proportion de son concours à la production ; chacun ne peut donc que songer à ses besoins, à retirer le plus possible. On sent que l’on n’évitera pas d’être spolié si l’on n’est spoliateur ; on voit que le plus adroit ou le plus fort fait invariablement la loi ; on devient forcément égoïste en essor subversif.
Pour concevoir la possibilité de la tendance au bien avec le morcellement, il a fallu, en l’organisant comme base sociale, partir de la supposition que, dans ce régime , chaque membre de la société , chaque chef de ménage , a suffisamment d’aptitude et de vertu pour la bonne gestion des affaires, la bonne exécution des travaux,.^ bonne éducation des enfans. Si l’on n’a point raisonné sur cette supposition , on n’a point raisonné du tout , car hors de cette supposition et dans le morcellement on ne saurait absolument imaginer aucune chance d’ordre social.
Or il est trop notoire que sur trente hommes ou femmes on ne trouve pas un seul chef de ménage en état de remplir dans leur ensemble les devoirs sur l’accomplissement desquels on a supposé la tendance au bien.
Ici le ménage n’entend rien à l’économie privée , à la conduite des affaires ; là il est si mauvais travailleur, si lent dans l’action , qu’il ne peut trouver de l’ouvrage. Les uns, par suite de l’exiguilé du gain, s’exténuent, ruinent leur santé , meurent dans les fatigues , dans les privations forcées ou volontaires. Les autres se livrent
à une telle dissipation , à de si folles entreprises , que bientôt dépourvus de tout, ils laissent dans le dénuement les cnfans qu’ils devaient soutenir. '
Au lieu de pécher ainsi par impéritie, les ménages sont- ils pourvus d’aptitude? le rôle change, mais c’est pour aggraver le mal. Alors leur égoïsme s’applique à mettre à profit la sottise des étourdis , la débonnaire facilité des simples , pour tirer d’eux , à peu de frais , ce qui eût coûté beaucoup d’ennuis et de peine s’il eût fallu opérer soi-même. •
Alors aussi l 'arbitraire devient règle générale de conduite, parce que le morcellement industriel n’offre aucun moyen suffisant de prémunir l’ignorance contre la perfidie. La conduite du ménage ignorant est arbitraire en sens négatif, parce qu’on ne lui a point enseigné ni pu lui enseigner et faire sentir ses vrais intérêts , le guider dans des voies équitables et sûres de les bien servir. La conduite du ménage perfide est arbitraire en sens positif, parce qu’on ne peut l’éclairer, la rendre patente à tous Us yeux , pénétrer sous le voile d’honnêteté dont elle se couvre, et parce que dans le morcellement les voies de l’arbilr&ire produisent généralement beaucoup plus de profit que les voies de l’équité.
Se faire illusion sur ce triste état de choses, penser que le mal est moins réel que ces faits irréfragables ne le présentent ; que la vertu , la bonne foi , l’intérêt personnel même ont moins d’impuissance contre un tel débordement de vices , c’est spéculer sur une vraie utopie. C’est imiter le médecin qui , refusant de tâter le pouls , d’examiner de près les symptômes, s’arrêterait dès l’abord à supposer que la fièvre est absente , que tout secours est inutile, que le malade est en santé.
Les symptômes du mal-être du corps social ne sauraient
être Scrutés de trop près et avec trop de rigueur. Entrer dans un ménage quelconque , observez dans la rue ou dans les champs : ce n'est partout que douleur physique ou morale. On ne parvient que par le plus grand hasard à la découverte d'un individu satisfait dans tout son être, sous le triple rapport des sens, du cœur et de l’esprit; et dans la foule de ceux qui souffrent, il n’en est peut-être aucun qui ne soit redevable de sa souffrance au régime du morcellement.
Ce régime , par la propriété qui le caractérise de mettre les intérêts individuels aux prises entr’eux et avec l’intérêt collectif, est, ainsi que nous le ferons voir, la vraie source d’où découlent tous les fléaux d’indigence, de fourberie , d’oppression , d’infirmités même dont nous sommes tourmentés. La plupart des maladies, et d’abord les virus contagieux , ne se propagent que par suite des grandes difficultés que le morcellement oppose à un système de quarantaines générales, dans lequel l’état de santé de chaque iudividu étant soigneusement constaté à chaque instant , tout contact serait interdit entre le malade et l’homme sain , jusqu’à ce qu’une guérison complète eût fait cesser tout inconvénient dans leurs relations d’industrie et de plaisir.
De longs siècles d’expérience ont prouvé que , de tous les moyens tentés par la législation , les gouvernans et les sages, pour remédier aux désordres nés du morcellement, les ptus efficaces n’ont abouti qu’à de légères atténuations du mal. En France, par exemple, il est certain que les paysans ne sont plus exposés à se voir privés de leurs récoltes, abusés par d’insidieux mensonges , contraints de se rendre aux corvées , ainsi que cela se pratiquait sous le règne des seigneurs châtelains. Mais si les formes de l’assujettissement sont quelque. peu