CHAPITRE X
Heureox rbonim», au début de su courte eiiittence! Dans son cbeniin nouveau marchant sans résistance, Il voit â l'horizon poindre des jours sereins. Sa douce insouciance alTronte les alarmes; Quoiqu'assez vieux déjà pour connaître les larmes, 11 est trop jeune encor pour avoir des chagrins. Allston.
Quelle admiration les Américains éi>rouvaient, en 1799, pour 1 histoire, les lois et les institutions de l'Angleterre ! Quelques hommes de parti, quelques individus qui avaient souffert de la révolution, ne partageaient point le sentiment général 5 mais leur
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iiombrf paraissait extraordinairenjeiit restreint, surtout quand on réfléchissait qu'il ne s'était écoulé que quinze ans depuis la paix. Talcott et moi, nous n'avions vu la Grande Bretagne que parles yeux de l'imagination, et ils nous l'avaient montrée grande et belle. Certes, nos illusionsse dissipèrent en arrivant, non, parce que l'Angleterre était dépourvue d'intérêt , mais parce que la réalité ne pouvait être au niveau des magnifiques tableaux dont nos rêves avaient fait les frais.
En remontant h Londres avec le flux, nous eûmes le temps d'examiner tranquillement les rivages. La Tamise n'est pas un fleuve d'aune beauté remarquable; mais les innombrables navires qui le couvrent présentaient un spectacle surprenant. On y voyait toutes les espèces de bâtiments connues en Europe, h l'exception du petit nombre d'embarcations des ports de la Méditerranée. Les mâts des navires charbonniers formaient une si vaste
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forèi, qu'on aurait pu, je pense, en les bnV lantj ( hauffer la ville entière pendant une année. Je n'étais pas moins étonné de l'adresse avec laquelle le pilote dirigeait notre brick au milieu des milliers de navires rangés sur notre passage; il avait moins l'air d'un marin, que d'un cocher qui conduit dans une rue fréquentée. Je puis dire que j'acquis plus de connaissances nautiques sur la Tamise que dans mon voyage en Chine, et je suis convaincu que la navigation de l'embouchure de la Tamise jusqu'aux ports contribue essentiellement à former les marins ansçlais.
Le capitaine Williams m'avait enjoint de remettre le brick à son consignataire, négociant américain établi à Londres, en réservant les droits ordinaires de sauvetage. J^exéculai ses ordres; mais commC; par inadvertance, le capitaine m'avait désigiié dans sa lettre comme troisième lieutenant, le consignataire ne m'invita pas h dîner.
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J'eus occasion, pendant que j'étais à Londres, de m' assurer que la mère patrie n'a pas des vertus sans mélange. A Gravesend, nous reçûmes à bord deux officiers de la douane, dont l'un, nommé Sweeney, parui me prendre en amitié. Ce fut lui qui in indiqua la maison du consignataire, et quand mes atfaires furent terminées, il me proposa de me piloter dans la ville. Nous visitâmes successivement tous les monuments, etJ'intérieur de ceux qui me semblèrent mériter d'en payer l'entrée; puis il me .mena dans les repaires du quartier de Wapping. J'ai toujours cru que Sweeney me sondait et chercbait à connaître mon caractère. Quoi qu'il en soit, j'avais trop d'expérience pour me laisser duper, et j'avais trop bien profité des leçons de l'excellent M. Hardinge pour ne pas résister aux tentations. Grâce à ses préceptes, je me renfermai dans le rôle de simple observateur. Je noublierai jamais une visite que je fis
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dans une maison à l'enseigne du Cheiat-ISoir, située au milieu de la rue étroite de Sainte- Catherine, près des chantiers qui portent le même nom. C'était un dimanche; en entrant dans la principale salle de cette maison, réceptacle de tous les vices de ce quartier, j'y remarquai d'abord de jeunes femmes dont quelques-unes étaient encore à la fleur de l'âge et de la beauté, mais qui toutes étaient abandonnées à la débauche. Sweeney demanda un pot de bière, et m'indiqua un siège auprès d'une table vacante.
« 11 est inutile de vous parler du métier que font ces filles, dit-il d'un ton philosophique; mais la plupart des hommes que vous voyez ici sont des voleurs et des filous qui viennent pour se divertir avec les matelots. Voilà des figures que j'ai vues au tribunal, et je m'étonne de les retrouver ici. Observez que ces drôles sont aussi à l'aise et aussi bien reçus
par l'aubergiste que s'ils étaient honnêtes gens
— Comment, demandai-je, peut-on laisser en liberté de pareils misérables?
— Question d'enfant, M. Wall ingford, vous devez savoir que la loi protège les fripon» aussi bien que les braves gens. Pour constater îe délit d'un voleur, il faut des témoins, et ils s'arrangent toujours de manière à prouver un alibi. Nous entendons par alibi...
— Je sais ce que c'est, M. Sweeney.
— Quoi : vous le savez, si jeune et venant d'un pays neuf, comme l'Amérique.
— Oh! dis-je en riant, l'Amérique est le pays des alibi. Tout le monde est partout, ei personne n'e.st nulle part. La population tout entière étant en mouvement , ceux qui veulent prouver un «7/6/ ont tonte la facilité imaginable. »
Ces mots, prononcés inconsidérément, déterminèrent sans doute Sweeney à m'expo-
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ser les véritables niolil's de toutes les attentions dont il m'enlouraitdepuis une semaine. Après avoir vidé quelques pots de bière, il me proposa de passer eu fraude toutes les marchandises de la cargaison de l'Amanda, que je désirerais m'approprier. Je refusai avec hauteur, et je fis entendre à cet homme que je regardais son offre comme une insulte. Il parut confondu, et dès ce moment toutes relations cessèrent entre lui et moi.
Quelques jours après, la Crise arriva à Londres. On débarqua la cargaison M nous prîmes du lest, car les objets que nous devions transporter sur la côte nord-ouest étaient trop légers pour garnir le vaisseau. jNous complétâmes notre équipage, en prenant plusieurs matelots américains qui avaient été pressés un an auparavant par un croiseur anglais, eiqui avaient obtenu leur congé. Les préparatifs du départ nous occupèrent une quinzaine, pendant laquelle je fis h mon tour
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voir à Marbre les curiosités de Londres. Nous commençâmes par la ménagerie de la tour; mais le vieux marin avait vu en Orient trop d'animaux pour être étonné de la médiocre collection dont les badauds de Londres se contentaient. Nous visitâmes ensuite le Monument, et Marbre déclara qu'il avait vu en Amérique une tour servant à la fabrication du plomb de chasse, beaucoup plus élevée et plus belle, selon lui. Il convint franchement que New-York ne possédait pas d'église comparable à Saint-Paul ; « cependant, dit-il, j'ignore si la Trinité ne la vaut pas. » 11 ne put s'empêcher d'admirer la beauté des équipages qui se promenaient dans le Parc ; mais il blâma amèrement les livrées, et déclara qu'il était indécent de donner à des domestiques des chapeaux galon- .nés, les galons lui semblant être exclusivement réservés aux ecclésiastiques, aux gouverneurs et aux officiers de la milice.
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Pendant que je disciitais^R Marbre sur le mérite des édifices et des promenades, il se passa un incident qui eut plus lard des ronsé(]uences importantes pour moi. Tes voitures de louage, les chaises de poste cl autres voilures publiques ne sont pas admises dans les parcs publics; mais on y laisse circuler les carrosses de remise, c'est-à-dire ceux qui ne stationnent pas sur les places. Nous trou vA mes un de ces véhicules dans une périlleuse situation. Les chevaux s'étaient heurtés contre une brouette; le cocher n'avait pas su les retenir, et les roues de derrière de la voiture étaient déjà dans l'eau du canal, quand je survins avec M. Marbre. Il saisit, d'une main vigoureuse, les rayons de la roue de devant, pendant que je jetais dessous la brouette pour en arrêter le mouvement rétrograde. J'ouvris la portière, et j'aidai à descendre un homme Agé et valétudinaire, une dame qui paraissait être sa
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i'emiïie, et ûnë jeune personne que je pris pour sa lille. Dès qu'ils lurent en sûreté. Marbre, qui était dans l'eau jusqu'aux épaules et qui faisait de prodigieux efforts pour maintenir la voiture en place, lâcha prise tout d'un coup. La brouette céda au même instant, et le carrosse avec les chevaux fut précipité dans le canal. L'un des chevaux se noya; mais comme la foule s'était amassée, je fis peu dattenlion h ce que devenait l'auirc ; peu m'importait le navire , puisque j'avais sauvé la cargaison.
L homme qui nous devait son salut nous pressa la main avec émotion, en nous disant qu'il n'était pas quitte envers nous, et que nous devions l'accompagner. Nous y consentîmes facilement , pensant que notre assistance pouvait encore être utile. Pendant que nous nous dirigions vers une petite porte du Parc, j'eus le loisir d'étudier les gens auxquels nous avions rendu service. Ils avaient
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l'air 1res distingué; mais je connaissais assez le monde pour deviner qu'ils appartenaient à ce qu'on appelle en Angleterre la classe moyenne. L'homme paraissait être militaire; les deux femmes étaient bien mises, mais sans aucune espèce de recherche. La jeune fille pouvait avoir mon âge, et était décidément jolie. J'étais donc en pleine aventure; j'avais sauvé la vie d'une demoiselle de dix-sept ans; il ne me i estait plus que d'en devenir amoureux pour êlre un héros de roman.
A la porte, on voulut nous faire monter dans un fiacre; mais nous nous excusâmes sur la nécessité de changer de vêtements, et nous promîmes de revenir plus tard à l'adresse indiquée : Norffolk street, dans le Strand.
Nous allâmes dîner dans une taverne, et le
premier lieutenant but un peu d*'eau-de-vie,
pour prévenir un rhume. J'ignore sur quel
principe d'hygiène est basé l'usage de cette
boisson dans le cas donné, mais je l'ai vu pratiquer dans toutes les parties du monde. Après nous être sèches, nous nous rendîmes chez notre homme, qui s'appelait le major Merton. Il était au premier étage avec sa famille. Tout annonçait qu'il ne gravitait pas dans ces hautes régions dont le luxe nous avait émerveillés pendant noire promenade. Après nous avoir exprimé vivement sa reconnaissance, le nîajor tira quelques billets de banque de son portefeuille.
«Vous avez, nous dit il, donné des preuves de la bravoure et de la présence d'esprit qui caractérisent les marins anglais. Je voudrais pouvoir vous récompenser amplement; mais je ne puis vous offrir que vingt livres sterling. Peut-être un jour les circonstances me mettront h même de vous témoigner plus généreusement mes sentiments de gratitude. »
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Pendant tout ce discours, Marbre ne cessa de chercher sa tabatière dans sa poche. Il était parvenu à la trouver lorsque le major eut terminé. Je connaissais la cupidité du premier lieutenant, et j'eus peur un instant qu'il ne fût incapable de résister h la tentation, et qu'il n'arrimât les billets bord à bord avec le tabac. Je m'étais trompé. Après s'être résolument administré une chique, Marbre ferma sa tabatière, et prit la parole en ces termes :
«J'aime à vous voir cette générosité, major. A'ous agissez comme il le faut, et nous vous remercions autant que si nous acceptions votre argent. Néanmoins, pour prévenir votre erreur, j> vous dirai que ce jeune homme et moi , nous sommes nés en Amérique, lui sur les bords de l'Hudson, et moi dans la ville même de New- York. »
J'avais cru d'abord que le major nous
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verrait prendre avec regret ses billets de banque; mais il semblait au contraire avoir* hâte de s'en débarrasser.
« Vous êtes Américains?» dit-il en reculant avec une certaine roideur. Puis il se tourna dé mon côlé, et, me présentant les billets, il ajouta : « Jeune homme, vous me ferez l'honneur d'accepter ce faible témoignage de rtia reconnaissance.
— C'est impossible, monsieur, répondis-je respectueusement. Nous ne sommes pas tout à fait ce que nous paraissons être , et vous avez élë trompé par notre extérieur. Vous voyez devant vous ie premier et le second lieutenant d-un navire marchand qui porte dés lettres de marque. »
À ces mots , le major serra ses billèté el s'empressa clc s^excuser! 11 ne nous comprenait pas encore bien; mais il avait assez de sagacité pour voir que nous n'accepterions
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pas son argent. Il nous invita à nous asseoir, et l'entretien continua.
« ^Jonsieur Mi 'es ici présent, reprit Marbre, a une propriété appelée Clawbonnv en amontdelHudson. Hélait destinéau barreau, et pouvait se dispenser de courir la mer. Mais *bon chien chasse de race ! Son père a .été marin et il a voulu suivre la même carrière. »
Celte déclaration produisit des changements visibles dans lailitude de ceux qui nous entouraienl . Ils ne nous avaient pas reçus jusqu'alors avec Iianieur; mais ils redoublèrent d'aménité, el ils me traitèrent comme leur égal. Nous pnssâmes une heure avec eux, et je promis de les revoir avant mondépart. Je leur rendis une^ouzaine de visites, et le major, voyant qu'il avait affaire h un jeune honnne assez bien élevé, n'hésita point à m'admettre dans son intimité. J'accom-
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pagnai la famille aux théâtres de Coveiit- Garden et de Drury-Lane, après avoir eu soin de me faire faire un habit à la mode, sous lequel j'avais aussi bonne mine que la plupart des jeunes gens que j'avais vus dans la rue. Emilie Merton sourit la première fois qu'elle me vit dans mon nouveau costume, et je 'crois môme qu'elle rougit. C'était une charmante créature, d'une douceur angélique dans ses rapports habituels, mais au fond pleine d'ardeur et de sentiment. Ses yeux d''unbleu clair, comme ceux de la plupart des Anslaises, révélaient un feu secret. Elle avait reçu de l'éducation, et dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais qu'elle savait plus que toutes les autres jeunes filles de dixsept ans. M. Hardinge avait donné tous ses soins à l'éducation de Grâce et de Lucie; mais le bon prêtre, dans les solitudes d' Amérique, n'avait pas à sa disposition les ressources intellectuelles qu'on trouvait en Angle-
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terre. Emilie Merlon me semblait une merveille, et j'avais souvent honle de moi-même quand, assis à ses côtés, je l' écoulais parler avec aisance de choses qui m'étaient totalement étrangères.
CHAPITt\E XL
u Boigeiuau. — Quoi, patron? — Il faut se dépécber Faites virer de bord, ou nous allon.< toucher. » SBASsrCRE, la Tempête.
Désirant me rwompeiiser de la manière tionl j'avais reconduit le brick, le capitaine Williams me laissa beaucoup de liberté. 11 était probable que je ne reviendrais pas h lx)ndres, et je voulais profiter de la bonne aubaine qui m'avait mis en relation avec une famille respectable. Je lui portais tant d'in-
térèt que je pris des renseignements sur son compte auprès d'un employé du consulat américain. Il m'apprit que le major avait rempli aux grandes Indes des fonctions moitié civiles^ moitié militaires, et qu'il était venu en Angleterre pour régler des comptes embrouillés^ et mettre en même temps sa fille Emilie en pension. Je sus par le major qu'il se proposait de retourner à son poste dans quelques mois, et qu'il avait ses parents en Amérique, son père s' étant marié à Boston. J'avais mille raisons pour me féliciter du hasard qui avait jeté les Mer ton sur ma route. Si je leur avaissauvé la vie, en revanche ils me faisaient connaître le monde dans l'acception ordinaire du mot. Né fils d'un marchand, le major Merton n'était pas admis dans la haute société; car à cette époque les négociants ne jouissaient pas de la position qu'ils ont aujourd'hui sur l'échelle sociale de l'Angleterre; mais il avait les sentiments, les
manières et les habitudes d'un gentleman. Quant à Emilie Merlon, elle me témoigna la familiarité d'un ami, et j'éprouvai un vif plaisir d'entendre sortir d'une jolie bouche de bonnes pensées exprimées dans un bon langage. Je voyais bien qu'elle trouvait mes manières un peu rustiques; mais je n'avais pas été en Chine pour me laisser battre par une jeune fille de Londres, quelles que fussent ses perfections. En somme, je puis dire que je produisis une impression favorable à laquelle Clawbonny ne fut peut-être pas étranger. Quand je rendis ma dernière visite, Emilie eut l'air affligé, et sa mère dit que mon absence leur serait sensible. Le major me fil promettre de m'enquérir de lai, si j'allais à la Jamaïque ou à Bombay; car il comptait être envoyé dans l'un ou l'autre de ces pays.
La Crise partit à la faveur d'un vent de sud. Mon intention n'est pas de décrire minutieusement notre traversée. Nous relâcha-
mes à Madère, puis à Rio. En approchant de l'extrémité méridionale du continent américain, nous éprouvâmes des gros temps.
Nous étions au mois qui correspond à novembre dans l'hémisphère nord, et il nous fallait doubler le cap Horn, dont les parages sont célèbres par leurs tempêtes. Toutefois, notre capitaine l'avait doublé quatre fois, et il était d'avis que la saison n'inlluait point sur l'état de la mer et qu'il fallait serrer la terre. Nousgouvernâmes en conséquence vers la terre des États dans l'intention de passer le détroit de Lemaire et de longer, autant que possible, le cap Horn en le doublant. Lorsque nous arrivâmes aux îles Falkland , le vent souiflait avec violence à l'est , et un brouillard épais interceptait la lumière du soleil. Vers minuit il séleva un grain qui prit bientôt les caractères d'une tempête comme je n'en avais pas encore vue. On se hâta de diminuer de voiles, et le navire continua sa
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route avec la grande voile de hune, le petit foc, la basse voile de misaine et le foc d'artimon. Il courut jusqu'à la pointe du jour la bordée de bâbord, dans l'espérance d'apercevoir les montagnes de la Terre de Feu. Notre situation était loin d'être rassurante; une pluie battante, jointe au brouillard et aux éclaboussures des vnt.fLies, nous empêchait de voir à plus d'une lieue autour de nous. Ileureusementquelacôteorientale de laTerre de Feu, s'étendant dans la direction du nordouest au sud-ouest, nous laissait assez de place pour virer au large du rivage, si nous pouvions éviter les nombreuses et profondes dentelures de celte île inhospitalière.
Nous avions aussi à redouter les courants, qui, dans cette latitude, sont d'une effrayante rapidité. Marbre lui-même, habituellement si impassible , et qui semblait se <onsidérer comme partie intégrante du navire, m'expri^ ma 30s alarnies pendant le quart du matin,
« Miles, me dit-il, nous avons appris à vos dépens ce que peuvent les courants. Si nous étions par le cinquantième degré de longitude, nous aurions de l'eau en quantité suffisante, et nous doublerions le cap Horn avec le ventqu isouffle actuellement; mais le capitaine Williams n'est content que lorsqu'il a des îles autour de lui.
— Si nous avions couru par le 50^ de longitude, repris-je, nous aurions eu vingt degrés h faire pour doubler le cap, tandis que nous n'e;i aurons que six ou huit après avoir passé le déîroit de Lemaire.
— C'est là le difficile, reprit-il. Songez que nous n'avons que neuf heures de jour, et quel jour encojc! Les brouillards de Terre- Neuve, où j'ai été à la pêche dans ma jeunesse, sont comparativement lumineux comme le soleil en plein midi. La sonde ne peut nous donner aucune indication; car un moment après l'avoir jetée sans trouver le fond, nous
courons risque de donner sur un rocher. Le navire fuit vent arrière avec tant de rapidité que nous pouvons rencontrer la terre avant d'avoir eu le temps de l'apercevoir. Parce que la Terre de Feu s'incline au nord-ouest, le capitaine semble s'imaginer qu'elle s'éloigne devant nous, à mesure que nous en approchons. Puisse-t-il vivre assez longtemps, pour j)ersuader à tout l'équipage qu'il a raison ! )i Tout à coup Marbre, qui avait les yeux tournés vers l'ouest, s'interrompit pour crier: « Arrive tout la barre tout au vent ! cargue lias le foc d'arliuion ! » Ce commandement mit tout le monde en mouvement. Le capitaine et le troisième lieutenant accoururent sur le pont; le navire fit son abattée aussitôt qu'on eut lentré le foc d'ariiiiion, et le grand hunier fasiéya, frappé en ralingue par le vent. Cette manœuvre nous éloigna de la Terre de Feu , sur laquelle nous étions menacés de loucher, et la Crise fit route vers l'est. Dès
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qaelle eut viré , le capitaine Williams demanda à Marbre s'il avaitréellement aperçu la côte. «Assurément, répondit celui-ci; vous savez que j'ai de bons yeux et que j'ai signalé le premier la Dame de Nanles. » Le capitaine lit semblant d'être convaincu; mais d'après les calculs que je fis plus tard , je suppose que la côte devait encore être éloignée de quinze à vingt lieues.
Pendant toute la journée, la Crise courut la bordée de tribord. A rap[)roche de la nuit, elle vira de nouveau pour mettre l'avant à l'oii.^st. Vers le soir, le vent nous obligea de ferler les huniers, et ce ne Tut pas facile, car ils étaient en lambeaux. Au couêher du soleil, lorsque la nuit vint augmenter les. ténèbres de ce jour sombre, le petit foc, arraché de la ralingue avec un fracas qui retentit dans tout le navire, disparut au milieu du brouillard comme un nuage descieux. Le foc d'artimon aurait pris la même route, si Von ne s'était
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empressé de le haler bas, et même, après cette opération, il communiquait au bâlimont des secousses qui l'ébranlaient depuis la quille jusqu'aux margouillets.
C'était la première fois que je voyais une tempête en mer; j'avais essuyé de violentes rafales; mais le vent, en cette circonstance, était aux grains ordinaires ce que ceux-ci sont à la brise. Les vagues étaient pour ainsi dire écrasées par la pression des courants d'air qui passaient en hurlant sur la surface de rOcéan ; à mesure qu'un monticule d'eau s'élevait, sa cime, tronquée par la bourrasque, s'éparpillait éh écume, comme le bois se divise en copeaux sous la hache du bûcheron. Moins d'une heure après que le vent eut atteint son plus haut degré de violence, il n'y eut pas d'ondulations très-sensibles, relativement toutefois aux mouvements oïdinaires de l'Océan, géant liquide dont la respiration n'est jamais calme. Le navire se maintint I. 16
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dans une position presque aussi stable que s'il eût été abattu en quille ; on eût dit qu'une force mécanique le retenait incliné , et les bras des basses \ergues touchaient l'eau. Quelques-uns de nous savenlurèrent jusqu'aux haubans de revers, pour consolider la voilure, mais il fut impossible de monter plus haut. Toutes les fois que j'étendais la main pour saisir un cordage, j'étais obligé de calculer mon mouvement, de manière à me laisser aller à la dérive; en montant, il était difficile de tenir le pied sur les entléchures; en descendant, il fallait les efforts les plus énergiques pour conserver son «entre de gravité. Si j'étais parvenu jusqu'aux barres traversières des hunes, et si j'avais été emporté par dessus le bord, je ne serais tombé à l'eau qu'à trente ou quarante vergues du bâtiment; un épissoir aurait pu tomber de l'une des hunes sans danger pour aucun de ceux qui se trouvaient sur le pont.
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Quand le jour revint, des lueurs sombres et indécises étaient répandues sur les eaux désertes; les oiseaux de mer semblaient s'être réfugiés dans les cavernes des côtes, et ne reparurent point avec l'aurore; l'air était rempli d'écume, et l'œil pouvait à peine distinguer les objets h un demi-mille à la ronde. Tout l'équipage^, tenu en éveil par le dangei', était réuni sur le pont; quant à nous autres officiers, nous nous concertions sur le gaillard d'avant, car c'était le poste où le danger, s'il venait dn côté de la terre, devait se faire sentir tout d'abord.
Il n'est pas facile de donner une idée de notre situation critique h ceux qui ne sont pas familiarisés avec la marine. Nous n'avîons point fait d'observations depuis plusieurs jours. Nous marchions d'après la route estimée, avec un vent épouvantable, dans des parages où les marées brisent à la côte avec fureur. Quoique nos bossoirs fussent à moitié subnier-
gés, et nos voiles ferlées avec soin, la Crise lofait aussi près du vent que si elle eût porté des voiles à l'arrière. Marbre pensait qu'en dépit de nos efforts, elle dériverait vers la côte avant la fin du jour : « Jamais, me dit-il, l'eau n'est unie comme vous le voyez, que lorsque le vent et les courants suivent une même direction. Soyez donc sûr que nous sommes entraînés par un courant, plus diabolique encore que celui qui nous a jetés sur les récifs de Madagascar. » Je ne répliquai point, mais, avec le capitaine et les deux autres lieutenants, je tins mes regards fixés du côté du bossoir du vent.
Soudain, comme si le rideau du brouillard se fût levé par enchantement, j'aperçus une plage d'une longue étendue, dont les noirs bas-fonds s'avançaient dans l'intérieur à une dislance considérable. Elle était presque parallèle à notre route; le navire semblait n'en être éloigné que d'un demi-nœud, et la Ion-
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ger avec une vitesse de six ou huit milles à l'heure.
« Est-ce une illusion? me dis-je en regardant mes compagnons.
— C'est la terre, sans aucun doute, messieurs, dit le capitaine Williams.
— Rien de plur^^ositif, reprit M. Marbre, avec cette fermetll^e donne par fois le désespoir : que devons-nous l'aire, capitaine?
— Que pouvons-nous faire, monsieur nous n'avons pas assez de place pour virer, Marbre? et, si j'en crois les apparences, il y a plus de mer devani nous que derrière. >»
' C'était une vérité incontestable. La côte, basse, glacée, revêtue des teintes sombres du mois de novembie, après s'èire présentée parallèlement à nous, s'écartait h l'avant vers vers le nord. Nous passâmes devant avec une rapidité due sans doute au flux, ou aux courants. La sonde nous donna six brasses. Comme il était probable que nous entrions
dans un des canaux qui séparent les groupes d'îles de la Terre de Feu, le capitaine eut avec Marbre une conférence dont le résultat fut qu'il fallait chercher un mouillage. Heureusement pour nous, à l'instant où nous dérivions dans cette passé , la tempête enleva moins d'écume de la surf-^^e des eaux, et l'atmosphère séclaircitpai^pegrés; àdix heures nous pouvions voir à une lieue autour de nous. La terre était à tribord, et nous nous en éloignions, en la laissant sous notre vent. La force du courant nous prouvait que nous n'étions pas dans une baie. Vers onze heures nous trouvâmes un. îlot trop plat et trop peu étendu pour nous abriter. D ailleurs le fond ne nous parut point propre à jeter l'ancre, et nous continuâmes noire roule. Au moment où le soleil descendait sous l'horizon, ses dernières clartés nous montrèrent une île un peu plus grande, et nous nous en approchâmes avec précaution, la barre à tri-
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bord, et conliariés par la marée. On lofa près de la terre, dans une espèce de rade, et on jeta immédiatement les deux ancres de poste. On avait suffisamment amorti l'air du vaisseau , en le mettant aussi près du vent que possible, et les manœuvres s'effectuèrent sans difficulté. La sonde donna sept brasses à une portée de pistolet de rivage. Nous étions provisoirement en sûreté ; mais il fallait encore savoir conmient le navire éviterait un changement dans la marée, et jusqu'à quel point il fatigueraitsur ses cables. Ala satisfaction générale, le renions se lit peu sentir, et la côte nous garantit de l'inipétuositéde la tempête. Une seule ancre nous suffisant, les matelots se mirent au giiindaut, pour lever la seconde ancre ; car la sonderons avait indiqué des rochers sous-marins qui inspiraient des craintes au capitaine.
Pendant le souper de l'équipage, on mil en mer un petit canot où je descendis avec le
capitaine et ie troisième lieutenant afin d''examiner le fond plus attentivement. Le résultat de notre excursion fut satisfaisant, et nous revînmes au navire en ayant soin d'éviter les vents et les courants.
Le capitaine se chargea lui-même du quart de quatre à huit heures , et je descendis dans l'entrepont. J'étais chargé du quart de Diane; dix minutes avant T heure où je devais le prendre, j'entendis le commandant crier : « En haut tout ie monde ! » Le câble s'était rompu, et le navire dérivait à sec. Nous hissâmes les trois huniers au bas ris, les basses voiles de l'avant et un nouveau petit foc. Au lever du jour, pour la première fois depuis notre entrée dans cet étroit passage, le soleil se montra au milieu dénombres masses de nuages d'un aspect sinistre. Nous apercevions la terre dans tous les sens. Le canal où nous étions avait plusieurs lieues de large; et des montagnes hautes et escarpées, la plupart couvertes
de neige, le bornaieni principalement ducôlé du nord. Nous gouvernâmes sud-sud-ouesl, sans savoir précisément où nous allions, rencontrant par intervalle des îles monlueuses et creusées de profondes dentelures. Au coucher du soleil, nous n'étions pas encore en pleine mer. Plusieurs fois nous passâmes auprès d'écueils que nous eûmes le bo»iheur d'éviter. Au point du jour notre course fut embarrassée par un nombre d'îles encore plus considérable que celui qui l'avait entravée la veille. Vers les dix heures, nous doublâmes un cap et nous trouvâmes à l'ouest un passage qui nous conduisit à l'Océan. Tout l'équipage poussa trois hurras en signe de joie.
Le capitaine Williams nous commanda aussitôt do prendre nos quarls de cercle, et de mesurer la latitude. Il était d'avis que nous étions à l'est du cap Horn et à l'est du détroit de Le maire. Marbre gardait le sileuce; mais il eut achevé le premier ses observations et
ses calculs. Je le vis se gratter la tête, consulter la carte qui était sur le capot d'échelle, puis il s'écria :
« Par saint Kennebunk! (C'était toujours par ce pieux personnage qu'il jurait dans ses moments de vive émotion.) Par saint Kennebunk ! nous sommes dans la mer Pacifique; nous avons passé sans le savoir le détroit de Magellan.
CHAPITllE Xll.
Levez l'ancre ! larguez ! par le ciel envoyée. Une brise respire autour de nos vaisseaui. Qu'ils sont impatients! la voile est déployée. Et nous fendons les eaux.
PiNKNEV.
La Crise avait, comme beaucoup de gens, fait une belle action, sans s'en douler. Le navire, égaré au milieu des mers, s'était, à son insu, approché de sa destination. On comprendra aisément la joie que nous éprouvâmes en voyant devant nous l'Océan, dont les vagues roulaient régulièrement vers la côte, en se succédant sans interruption comme des
chaînes de luontagnes, éclairées parmi soleil radieux. Jamais commandement ne nous lut plus agréable que celui que donna la capitaine, de ranger du monde sur les vergues du vent. Le navire passa le dernier cap avec la rapidité d'un cheval de course. On milles bonnettes dehors, et au coucher du soleil nous étioris au large loin des parages orageux de la Terre de Feu.
Je ne décrirai pas en détail noire traversée le long de la côte occidentale de l'Amérique du Sud. En l'année 1800, la puissance de l'Espagne avait tout son ascendant, et interdisait à ses colonies tout commerce avec d'autres pays qu'avec sa mère-patrie. Aussi, malgré les gardes-côte , la fraude s'exerçait sur une grande échelle. Le capilaineWilliams, partisan décidé de la liberté du commerce , fit quelques excursions à terre, et reçut bon nombre de dollars en échange d'articles de Londres. Quant à Marbre, il considérait la
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contrebande comme plus honorable que le commerce régulier, puisqu'elle exigeait plus d'habileté. Suivant le digne lieutenant , les côtes, les baies, les passes, les rades et les havres, avaient été créés parla nature pour faciliter le débarquement des marchandises, pai tout où les prohibitions s'opposaient à ce (ju'elles fussent transportées d'une manière légale.
Notre trafic ne s'effectua pas sans obstacle. Sept fois les gardes-côte nous donnèrent la chasse, et nous eûmes avec eux trois légères escarmouches. Je remarquai que le capitaine Williams cherchait h épargner les agents du gouvernement espagnol, et qu'il nous ordonnait de viser seulement aux agrès. J'ai pensé depuis que sa modération provenait d'un pi'incipc assez généralement adopté, d'une espèce de compromis entre le bien et le mal, qui le poussait à faire la contrebande.
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mais qui lui inspirait une salutaire horreur pour l'effusion du sang.
Après avoir quitté la côte espagnole, nous nous dirigeâmes vers le nord, dans F intention louable de convertir en fourrures précieuses, des verroteries, de mauvais couteaux, des poêles à frire et autres ustensiles d'utilité domestique. A cette époque la côte nord occidentale n'était pas occupée par les blancs, et les naturels nous apportèrent des peaux aussitôt que nous eûmes jeté l'ancre. Nous nous avançâiiîes tout en comnierçant jusqu'au 53 ° de latitude nord. Là, un pilote indigène, qui était venu à bord, nous indiqua une baie excellente. Il parlait passablement anglais, et nous dit que nous aurions presque pour rien des peaux de loutres marines. En effet, ilnous quitta, et revint une heure après dans un canot chargé, jusqu'à la ligne de flottaison, de peaux magnifiques. Notre guide était accompagné de trois autres sauvages , à l'air fa-
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rouche et cupide. Comme les noms de tous les Indiens de celte contrée sont d'une prononciation barbare, nous désignâmes les quatre sauvages par des sobriquets; on donna au pilote celui du Canard, à cause de la manière dontilseprécipitaithterre, lorsqu'il entendait un coup de fusil. Les trois autres furent<g ratifiés des surnoms de : le Grand-Sec, Pot-d'Etain,Nez-Fendu. Ce n'étaient pas assurément des dénominations très-héroïques, mais les hommes auxquels elles s'appliquaient n'avaient rien d'héroïque eux-mêmes. J'ignore à quelle tribu ils appartenaient; je demandai des renseignements sur leur compteaucapitaine. Touice qu'il savailc'estqueleshabilantsdeces parages attachaient un grand prix aux couvertures, h la poudre, aux poêles h frire et h la ferraille, et qu'ils livraient au rabais les peaux de loutres de mer et les fourrures de divers autres animaux. J interrogeai M. Marbre avec moins de succès encore. «Je ne connaispoint
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l'histoire naturelle, » me dit-il. Malgré la dégradation de ces hommes, nous les trouvions assez civilisés pour désirer de faire des affaires avec eux. Le commerce, ainsi que la misère, rapproche souvent les distances.
J'î^aissouvent vu leslndiens des États-Unis abâtardis par la fréquentation des hlancs et l'usage des liqueurs fortes; mais jamais je n'avais rencontré d'êtres aussi bas placés dans l'échelle delà racehumairie. Ilsmeparurent être les Hollenlots de l'Ainérique. Au physique, ils avaient de la force et de l'activité : leurs yeux étincelaient d'une férocité mal déguisée parleur avarice et leur dissimulation. 11 n'y avait dans leur costume, dans leurs usages , dans leur maintien, aucune trace de cet honneur chevaleresque qui compense la cruauté bien constatée des guerriers de mon pays natal. Us connaissaient l'usage des armes à feu, et avaient eu trop de relations
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avec les blancs pour concevoir une crainte superstitieuse de notre puissance.
Le Canard etsescompagnonsnous vendirent cent trente-trois peaux de loutres de mer dans la même journée , ce qui nous dédommagea des risques auxquels nous nous exp(^)ns en pénétrant dans une baie étroite, où les sauvages pouvaient aisément nous envelopper.
Les vendeurs parurent aussi charmés que nous du résultat de leur trafic, et nous décidèrent à stationner dans ce lieu quelques jours encore , en nous promettant de nous apporter six ou huit fois autant de peaux. Dès qu'on leur eut annoncé notre résolution, ils exprimèrent une vive joie. Pot-d'Étain et Nez-Fendu allèrent annoncer la nouvelle aux habitants de l'intérieur, et le Grand-Sec et le Canard demeurèrent à bord dans les termes d'une bonne intelligence avec nous. Cependant, comme tous ces sauvages ont un penchant déterminé pour le vol, le capitaine or-
donna de les surveiller de près, et de les fouetter vigoureusement s'ils cherchaient à exercer leur dextérité manuelle.
Marbre et moi nous remarquâmes que le canot sur lequel les messagers nous avaient quittai^ au lieu de se diriger vers la mer, entra dans une petite anse qui communiquait avec le fond de la baie. Comme nous n'avions rien à faire à bord , nous demandâmes au capitaine la permission d'explorer ce lieu, et en même temps de faire un examen plus attentif de notre port. Nous partîmes pour cette expédition dans la yole, accompagnés de qiiatre matelots et tons armés. Le Grand-Sec, vieillard à la tète grise, dont les muscles ressemblaient à de la corde à fouet, était seul sur le pont quand nous nous mîmes en mouvement. Il nous suivit des yeux, se glissa tranquillement le long des flancs du navire , et prit place dans la chambre du canot avec la dignité calme d'un capitaine. Marbre , grand
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observateur de la discipline, fut choqué de l'impudente familiarité de l'Indien.
«Qu'en dites-vous, Miles? demanda-t-il avec aigreur. Amènerons-nous à terre, avec nous, cet orang-cjptang desséché, ou essayerons-nous de le délayer un peu en le jetant à la mer?
— Laissons-le tranquille, M. Marbre; j'ose croire qu'il désire nous être utile: seulement il exprime mal ses intentions.
— Lui, utile? il ne vaut pas la carcasse d'une baleine qu'on a dépouillée de son huile; mais on n'aurait pas besoin de cabestan pour enlever le peu de chair qui lui reste. »
Ces saillies mirent Marbre de bonne humeur, et il permit à l'Indien de rester. Les idées qui me passèrent alors à l'esprit sont encore fraîches, comme si je les avais eues hier. En contemplant l'être assis en face de moi , je m'étonnais que la Providence l'eût doué d'une portion de l'ineffable nature di-
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vine. J'avais vu en cage des animaux qui m'avaient semblé aussi intelligents, et la famille variée des caricatures humaines, pas plus que celle des babouins et des singes, ne m'avait jainaisofîert un obj^t plus désagréable aux yeux. Le Grand-Sec paraissait presque dépourvu d'idées. Dans ses marchés, il s'en était rapporté entièrement au Canard , que nous supposions être son parent, et les objels qu'il avait reçus en échange de ses f'ouri'ures n'avaient éveillé aucun symptôme de plaisir sur son visage hébété. S'il avait jamais connu les émotions, il y avait longtempsqu'eiles lui étaient devenues étrangères. Toutefois son apathie ne ressemblait point au stoïcisme de l'Indien d'Amérique. Il était complètement insensible ; et ce personnage avait pourtant une âme, une étincelle de la flamme impérissable qui distingue Ihomme de tous les êtres créés !!
Le bassin où reposait la Crise avait, par
le travers de son entrée, une petite île, qui brisait la force du vent du nord-est, et laissait de chaque côté deux passes assez commodes; il était de forme presque circulaire, et bordé d'arbres ; les branches s'arrondissaient en arceaux au-dessus de la surface des eaux, et dans la saison des feuilles, couvraient l'intérieur du pays d'une barrière impénétrable. On ne voyait aucun indice d'habitation , et, en approchant du rivage, Marbre fit l'observation que les sauvages ne fréquentaient ces lieux que pour commercer avec les étrangers qu'ils y avaient amenés.
« Il n'y a point de wigwams aux environs, ajouta-t il après avoir tourné la tête de tous côtés. C'est tout simplement un comptoir, et heureusement pour nous, on n'y trouve pas de douaniers.
— En revanche, il ne manque pas de fraudeurs, monsieur Marbre, si l'on peut appeler ainsi les gens qui cherchent à s'approprier à
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son insu les biens d'autrui. Je n'ai jamais vu de voleur plus déterminé que le drôle que nous avons surnommé le Canard. Je crois qu'il avalerait nos cuillères de fer plutôt que de ne pas s'en emparer.
— C'est évident , répondit M. Marbre; quant au Grand-Sec, il n'a pas assez d'intelligence pour discerner sa propriété de celle d'autrui. Je suis sûr que je pourrais le laisser dans l'équipet au pain, sans qu'il s'imaginât avoir autour de lui de quoi manger. Il est impossible de voir moins de cerveau dans une tète humaine. II serait aussi facile au moindre blanc de le tromper qu'à un horloger ambulant de faire sonner ses horloges de bois. »
Telle était l'opinion de M. Marbre sur le compte du Grand-Sec. Je la partageais en grande partie, et les matelots semblaient n'en avoir guère une meilleure; car ils riaient de nos observations. Il faut remarquer toutefois que les marins sont disposés à rire de toutes
les saillies de leurs supérieurs. Cependant le canot avançait, et il atteignit bientôt l'embouchure de la petite anse. Nous la trouvâmes profonde, mais étroite et sinueuse. Les rivages, d'une douzaine de pjijdsde haut, étaient couronnés d'arbres et de buissons qui nous dérobaient la vue de la terre. En conséquence Marbre proposa de débarquer, et de suivre à pied les détours du ruisseau voisin , afin de pousser une reconnaissance. Nos dispositions furent bientôt faites. Marbre et l'un des matelots débarquèrent d'un côté de l'anse, et je descendis sur la rive opposée avec Nabuchodonosor. Les deux hommes qui restaient dans le bateau reçurent l'ordre de nous suivre pour nous recueillir à bord en cas de nécessité.
^uu^iaissez ce Grand -Sec dans le canot, Miifl^ me dit le premier lieutenantau moment où je mettais pied à terre.
Je fis un signe au sauvage; mais quand
j'utleigiiis le cime de 1" escarpement, il était déjà à mes côtés. 11 étaitsi difficile de s'en faire comprendre sans le secours des paroles , qu'après une pantomine inutile pour le ren- ^ Yoyer, je renonp^ à mon projet. Nabuchodonosor me prdposa de prendre le vieil Indien entre ses bras, et de le porter dans la yole; mais je jugeai prudent d'éviter toute violence.
Le spectacle qui s'offrit d'abord à nous n'avait rien qui pût exciter notre défiance. Nous étions au milieu d'une forêt vierge , déserte, humide, ombragée d'épais feuillages, encombrée d'arbres moris ou tombés. Il n'y avait aucune trace de pas humains. Nous avançâaies sur un terrain inégal, jusqu'à ce que les niatelots, restés dans le canot^ADUs eussent avertis que l'eau leur manquait.^ous descendîmes sur le rivage au même instant. Le Grand-Sec se glissa en même temps que nous
dans la yole, engardaiii toujours un profond silence.
« Je vous avais dit de laisser l'orangoutang derrière , dit Marbre en s'asseyant après avoir aidé à virer le bateau. J'aimerais mieux avoir un serpent à sonnettes à mes trousses que cet ours mal léché.
— Il n'est pas facile de s'en débarrasser. Il s'est collé à moi comme une sangsue.
— La promenade paraît lui avoir fait du bien. Jamais il n'a eu l'air aussi aimable qu'en ce moment. »
En effet, pour la première fois, la physionomie du Grand-Sec exprimait quelque chose d'analogue à de la satisfaction.
« Peut-être a-t-il cru que nous voulions déserter, dis-je à M. Marbre. En ce cas il aurait été privé de souper; maintenant qu'il nous voit revenir, il a la douce perspective de ne passe coucher l'estomac vide. »
Marbre admit la probabilité de cette conjeclure, et la conversaîion changea.
Nous étions étonnés de ne pas rencontrer de trace de la présence de l'homme. En descendant jusqu'à la baie, nous eûmes constamment Pœil au guet, sans découvrir l'empreinte d un pas. Comme nous avions devant nous plusieurs heures du jour, nous fhnes en entier le tour de la baie, et Marbre proposa de visiter l'îlot qui était à l'entrée. Il eut ridée que les sauvages y pouvaient avoir un campement, Tendroii étant plus favorable que tout autre pour avoir vue sur le large. Quand nous passâmes près du vaisseau , le capitaine nous héla. Nous lui expliquâmes le but de notre expédition actuelle, et il annonça l'intention de nous accompagner. Nous le prîmes à notre bord, et pour éviter l'encombrement de la yole, il fit signe au Grand-Sec de sortir. C'était comm-î s'il eût parlé à un banc. Nous nous éloignâmes en riant de la
Stupidité ou de l'enlèlemeut du sauvage, et nous ramâmes jusqu'à ce que noire quille frouât contre les rochers de l'îlot.
Le débarquement s'opéra sans difficulté, et Nabuchodonosor, qui marchait en avant, annonça par un cri qu'il avait fait quelque découverte. Nous apprêtâmes nos armes, en nous attendant à rencontrer un camp^ sauvages; mais le nègre avait seulementremarqué les traces d'un bivouac récemment occupé. Elles couvraient la moitié de l'île, et un rideau de buissons formait à l'en tour un rempart naturel. La plupart des arbres avaient été brûlés par accident plutôt qu'à dessein. La totalité du bivouac n'avait point servi depuis de longues années; mais au centre était un cercle où des feux nombreux et des empreintes des pas indiquaient une installation de fraîche date. Nos recherches nous firent apercevoir divers objets qui ne nous causèrent pas médiocrement de surprise (^t d'in-
quiétude. Marbre vit d'abord le haut d'un gouvernail qui semblait avoir appartenu à un navire de trois cents tonneaux. Non ioin de là, il y avait des fragments de planches, d'allonges de revers, et autres parties d'un navire, toutes plus ou moins brûlées et dépouillées de tout métal. On avait même arraché les clû^ ; rien ne restait que le bois, que nous reconritimes pour de l'essence du chêne et du cèdre. Celait une preuve que ce malheureux navire avait été de quelque valeur.
Cette découverte nous absorba d'abord trop, pour songer au Grand-Sec. Quand je me retournai pour l'observer, il était évident qu'il épiait nos démarches ; mais sesémotions, s''il en éprouvait, étaient profondément cachées sous le masque de l'imbécillité. Il nous vit tour à tour prendre, examiner et rejeter chaque débris avec une indifférence apparente. Enfin, comme s'il eût pris quelque intérêt à nos investigations, il nous apporta un
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morceau de bois à moitié consumé, et qui n'élail qu'une branche d'arbre de la forêt. Ce fait nous prouva que le sauvage ne comprenait point les motifs de notre conduite , et qu'il ne savait rien du navire étranger.
En faisant le tour du camp désert, nous découvrîmes un sentier qui conduisait à un point de la rive qui n'était pas en vue de notre mouillage, et qui donnait sur la passe opposée à celle que la Crise avait franchie. Sur une espèce de débarcadère étaient des débris plus considérables, qu'on n'avait pas transportés jusqu'au bûcher parce qu'ils ne contenaient point de métal. Rien n'annonçait la nature du désastre dont le navire avait été victime.
Fatigué de nos investigations, je m'assis sur une pierre plate qu'on avait posée sur la roche dans l'intention évidente de former un banc. Comme elle n'était point d'aplomb, j'essayai de la placer plus solidement, et en
la dérangeant, je trouvai dessous une tablette d'ardoise couverte de caractères lisibles. J'appelai aussitôt mes compagnons, et nous lûmes la triste relation suivante :
« La Loutre de mer, brick américain, capi- « taine John Squires, a été attirée dans cette « baie le 9 juin 1797, et attaquée par les « sauvages dans la matinée du 11 . Le patron, « le second lieutenant et sept hommes d'équi- « page ont été tués sur la place. Le brick a été « déchargé, puis hélé ici, et brûlé jusqu'à la « ligne de flottaison. Ceux qui survivent sont « David King, premier lieutenant, Georges « Zunt, Henri Webster, Stephen Stimpson et « John Harris, matelots, Bill Flint, cuisinier, « Peter Doolittle, mousse. Dieu sait quel sera « notre sort. Je mels cette ardoise sous la « pierre où je suis assis, dans l'espoir qu'un « jour elle fera savoir à nos compatriotes ce « qui s'est passé. »
Nous nous regardâmes les uns les autres
avec slupéfaciion. Le capitaine et Marbre se rappelèrent avoir entendu dire qu'un biick appelé la Loutre de mer n'avait point reparu, et cette découverte, pour ainsi dire miraculeuse, nous instruisait de sa destinée.
«Attirée dans cette baie! répéta le capitaine en Jîarcourant de nouveau la tablette d'ardoise. Oui, je commence à tout comprendre. S'il y avûit du vent, messieurs, je mettrais à la voile ce soir même.
— Ce serait inutile, capitaine Williams, répondit le premier lieutenant, puisque nous sommes sur nos gardes et que les Indiens ne rôdent pas dans le voisinage. Jusqu'à présent, le Canard et ses amis ont montré de la probité dans leurs relations avec nous. Il est vraisemblable qu'ils ont encore des^peaux à nous vendre. Le Grand Sec prend les choses si froidement que j'ai peinte à croire qu'il sache quelque chose de la Loutre de mer y
qui peut avoir été attaquée par une autre bande. »
Malgré la justesse de ces observations, le capitaine résolut de mettre le Grand-Sec à l'épreuve, en lui montrant l'ardoise et en lui faisant subir un interrogatoire, autant qu'on pouvait le faire par gestes. Un spectateur indifférent aurait ri de nos vaines tentatives pouj' confondre l'Indien. Les signes, les grimaces, les cris, les jurons, tout fut inutile; le sauvage ne nous comprenait pas, ou feignait de ne pas nous comprendre, et l'interrogatoire fut clos par cette observation de Marbre :
« Cet animal ne sait rien de rien ; encore moins ce qui concerne la Loutre d^ mer.»
Nous revînmes au vaisseau en emportant l'ardoi^; tout l'équipage fut convoqué et harangué par le capitaine. Il nous dit qu'un grand nombre de navires étaient perdus par la négligence de leur équipage II nous rap-
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pela que nous étions sur la côte nord-ouest, où des couvertures, de la poudre et des métaux avaient autant de valeur qu'en aurait la poudre d'or dans un port américain, h nous recommanda la vigilance et la subordi nation, comme le seul moyen d'éviter le sort de l'équipage du brick dont nous venions de découvrir les déplorables restes.
J'avoue que je passai une mauvaise nuit. Un ennemi inconnu est toujours formidable, et j'aurais mieux aimé combattre les gardecôles, que de rester à bord dans une baie unie comme un miroir, entourée de forêts aussi silencieuses qu'un désert. Cependant le navire était bien armé, et prêt à repousser les adversaires qui se présenteraient.
Il ne s'en présenta point. Le Canard et le Grand Sec soupèrent avec l'appétit de l'innocence calomniée, et dormirent comme des sabots. S'ils étaient coupables, ils étaient complètement privés de conscience. Quant à