‹ Sur mer et sur terreChapitre 9 sur 14 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Oh! n'oublions pas l'heure où nos aTenturirrs, fiamenés par le sort, revirent leurs foyers! I>e Tcnt dormait; la lune argentait les vallées., Glissait des diamants sous les vertes feui liées, Et jonehait de clartés la surface des eaux. Âu< tempêtes qu'on voit fondre sur nos eoleaox. Pour fêler le retour de ces enfants prodigues, La main de la nature avait posé des digues. Au(îiun nuage obscur n'attristait l'horizon ; Tout ét-ait pur et calme autour de la maison.

Nous avions été reciieillis par un chasse» marée appelé le Martha Wallis, en charge de la rivière de James pour Boston. On nous y

reçut avec bonté^ et nous y passâmes neuf jours; puis nous montâmes à bord d'un autre chasse-marée, V Aimable Fille, qui passa près de nous, se rendant de Boston à New-York. Quatre jours après, nous débarquions dans cette dernière ville. Je niavais point voulu dépenser l'or que Lucie m'avait donné; je le portais dans une ceinture , en souvenir de mon amie d'enfance ; mais je voyais maintenant les moyens de Tutiliser sans en disposer complètement, en le confiant à une compagnie d'armateurs. Je m'acheminai donc vers la maisondes ci-devant propriétaires du Jo/m; Kite m'y avait devancé. Le Tigre était arrivé à Philadelphie, et la plupart des matelots du John s' étaient rendus sans retard à New-York. On nous croyait généralement perdus, et les journaux avaient maintenant consacré à Rupert et à moi de petites notices nécrologiques de l'intérêt le plus palpitant. Je craignis que ces nouvelles ne parvinssent à

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Clawhonny, et j'eus hâte de rassurer la famille. Les armateurs du John m'avaient questionne sur le naufrage, et avaient paru satisfaits de mes réponses. Je leur présentai les pièces d'or de Lucie, et je leur proposai de les laisser en gage d'un emprunt d'une moindre somme. Ils ne voulurent point recevoir de garantie, et me forcèrent d'accepter un bon de cent dollars payables partiellement. Pourvu des moyens de m'équiper convenablement, je courus au bassin d'Albany pour avoir des nouvelles du Wallingfoî^d. Le sloop était parti dans l'après-midi. Il y avait h bor^, me dit-on, un nègre qui avait suivi à Canton le jeune et infortuné Miles Wallingford, et qui allait annoncer h la famille la triste fin de son maître.

Ainsi nous devions presque renoncer à l'espoir d'arriver à Clawbonny avant la nouvelle de notre mort. Par bonheur, un paquebot de l'Hudson était sur le point de mettre

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à la voile, et quoique le vent se maintînt au nord, le patron se faisait fort d'arriver au lieu de notre destination en quarantehuit heures. Je conclus un marché avec lui, et nous nous mîmes en route au bout d'une demi-heure. Mon agitation était si vive, que je ne pus quitter le pont avant qu'on eût ^té * l'ancre à cause de la marée montante. Quant à Rupert, il se coucha, dès que la nuit fut venue, et dormit la grasse matinée. Vers midi, nous aperçûmes l'entrée de notre anse et le WalUngford qui s'en approchait. En débarquant à un demi-mille de l'anse, je pouvais me rendre à la maison par up che-^ min de traverse, et prendre l'avance sur Nabuchodonosor. On nous mit à terre avec notre bagage à l'endroit que j'indiquai, et nous nous dirigeâmes à grands pas vers la maison. Rupert lui-même semblait sentir la nécessité de se presser, et je suppose qu'il éprouvait du repentir en se rapf>elantla dou-

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leur qu'il avait causée à sou père cl à sa sœur chérie. •

Clawbonny ne me parul jamais plus beau que ce jour-là. Le silence de la solitude régnait dans la riante vallée. Les vergers commençaient à perdre leurs fleurs, le vent du sud faisait onduler mollement le velours vert des prairies. Les bestiaux qui ruminaient à 1 ombre des arbres semblaient, dans leur immobilité paisible, savourer le plaisir de l'existence. Tout annonçait la paix et le bonheur. C'était pourtant ce lieu plein de douceur et de sécurité que j'avais abandonné volontairement poui' rencontrer des pirates dans le détroit de la Sonde, faire naufrage sur les côtes de Madagascar, chercher l'île de France dans une chétive embarcation, et courir sur le rivage de ma propre patrie le danger d'une horrible mort.

A peu de distance de la maison était -un taillis dans lequel Rupert et moi avions con-

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struit un pavillon d'été. En approchant, nous y vîmes entrer les jeunes fille», qui furent bientôt suivies de Nabuchodonosor. Il venait du débarcadère et marchait à pas lents, comme s'il eût reculé devant les devoirsqu'il avait à remplir. Nous redoublâmes de diligence, mais quand nous atteignîmes les buissons placés derrière le pavillon, le noir était déjà en présence de ses deux jeunes maîtresses. Elles paraissaient livrées à une effrayante anxiété. Nabuchodonosor, dont la figure était ordinairement d'un noir lustré, avaitune couleur de cendre, et ne répondait aux interpellations de Lucie que par des torrents de larmes. Enfin il se jeta à terre en sanglotant.

a Serait-ce la honte de s'être enfui, s'écria Lucie ; ou aurait-il de mauvaises nouvelles à nous annoncer?

— Il ne sait rien de positif sur leur compte, dit Grâce. Sans doute, il ne les a pas

accompagnés; cependant j'ai de sinistres pressentiments.

— Rassurez-vous, ma chère sœur ! m'ëcriai-je. Dieu soit loué, nous sommes sains et saufs. »

En prononçant ces mots, j'avais pris soin de rester caché, pour éviter un saisissement trop brusque. Les jeunes filles poussèrent un cri, et tendirent les bras. Sans hésiter davantage, nous nous précipitâmes vers elles. La joie faillit m'ôter l'usage de mes sens, et en retenant à moi , je me trouvai dans les bras de Lucie, pendant que Rupert serrait Grâce contre son cœur. Puis chacun embrassa sa sœur ; les deux jeunes filles versèrent des larmes, en nous répétant que c'était le seul moment de bonheur qu'elles eussent connu depuis notre départ. Nous examinâmes ensuite les changements qui s'étaient opérés dans l'extérieur de chacun de nous, et des

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exclamations de surprise se mêlèrent aux pleurs et aux caresses.

Le pauvre nègre nous avait d'abord regardés avec stupéfaction; puis après s'être assuré de notre identité, il se roula à nos pieds en poussant des cris frénétiques.

Persuadé que les bonnes nouvelles qu'il allait apporter lui garantiraient son pardon, il courut vers la maison, en criant de toutes ses forces :

« M. Miles est revenu ! M. Miles est revenu ! »

Lorsque le calme fut rétabli parmi nous, je demandai à ma sœur comment se portait M. Hardinge. 11 était en bonne santé, et remplissait comme de coutume son pieux ministère. Il avait dit à Grâce et à Lucie le nom du navire sur lequel nous étions embarqués, mais il avait eu soin de leur cacher qu'il nous avait aperçus au moment où nous quittions le port. On nous demanda un récit de nos aventurer. Rupert s'en chargea, et le

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lit avec assez (le modestie, quoiqu'il iiisisiât sur le boulet qui s''était logé s^près de lui à la tète du luât de misaine du Tigre. Il dépeignit le sifflemeni du projectile, le bruit terrible du mât se brisant en éclats. A Tentendre, j'aurais été heureux de me trouver de lautre côté de la hune quand le boulet avait passé. Il n'en est pas moins vrai que j avais été plus exposé que lui. Il raconta son aventure avec une éloquence si saisissante que Grâce devint pâle. Ses fanfaronnades produisirent un effet différent sur Lucie. Lexcellente créature interrompit son frère par Un éclat de rire, en lui disant : a Bien ! en voilà assez sur le boulet de canon ! Parlons d'autre chose. » Rupert rougit. Il était habitué dès Teuftinceiaux Tranches observations de sa sœur, mais il avait d'ordinaire assez d'adresse pour dissimuler son dépit.

Je contemplai plus alleniivement les deux amies; Grâce avnit échangé son air enfantin •• Il

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contre la dignité rassise de la jeune femme. La délicatesse excessive de ses traits, la fragilité de sa constitution , l'expression purement intellectuelle de son visage, inspiraient l'idée qu'elle avait été créée pour un autre monde que celui-ci , et qu'en s'y transportant un jour, elle y conserverait l'enveloppe sous laquelle elle s'offrait aux yeux des hommes. Rien au contraire en Lucie ne parlait à l'imagination ; elle était toute femme; mais c'était une femme complète. Animée des meilleurs sentiments de son sexe, honnête, sincère, douce, mais ardente, elle avait un caractère mobile dont j'avais peine à suivre les brusques transformatfbns. 'Cependant jamais femme n'avait eu de principes plus solides et de notions plus justes sur tout ce qui convenait à son âge et à sa position. Elle avait sur Grâce elle-même l'autorité du bon sens; mais j'ignorais encore jusqu'à quel point l'esprit de ma sœur était

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dirigé par le jugemeni sans prëtenlion et la sagacité prévoyante de son amie.

M. Hardinge devait avoir appris notre retour, et r'eiit été lui manquer de respect que de tarder plus longtemps à lui demander son pardon et ses bénédictions. Il ne nous refusa ni l'un niJes autres; il eut une véritable satisfaction de nous revoir, et nous demanda, comme les deux jeunes filles, des détails sur ce qui nous était arrivé. Je me chargeai à mon tour du rôle d'historien, et ma narration fut quelquefois en contradiction avec celle de Rupert, à la grande surprise de Grâce et de Lucie. Je ne cherchai point à embellir ce qui me concernait personnellement, et je rendis justice à la conduite honorable de Nabuchodonosor, que mon compagnon avait passée sous silence. Rupert ne parut point s'apercevoir que je le contredisais. Il y a des gens qui ne voient pas la vérité, alors même qu'on la leur place sous les veux.

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M. Hai'dinge me demanda si celle excursion suttisait à nos désirs. Je jugeai à propos de lui répondre avec franchise que je comptais m'embarquer sur l'un des nombreux navires américains qui prenaient des lettres de marque (1) ; mais Hupert avoua qu'il s'était trompé sur sa vocation , et qu'il avait envie d'entrer dans l'élude d'un procureur. Celle déclaration inattendue me frappa comme un coup de foudre. C'était la première fois que mon ami exprimait de réloignement pour la marine. J'avais remarqué en lui un manque d'énergie dans les circonstances qui exigeaient de la résolution; mais le sachant courageux, j'avais attribué son apathie au changement de condition el de nourriture: car, après tout, l'homme, cette créature faite à l'image de Dieu, subit aussi bien que le plus

(1) Les lettres démarque sont une autorisation accordde par rÉtat a un navire marchand de combattre l'ennemi, et de fairedes prise?. (^îotedtilradnetenr.^

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imparrait des animaux l'influence de l'eslomac et de la digestiori.

M. Hardinge voyantavec plaisir les dispositions nouvelles de son fils, ajourna les reprësentationsqu' il se proposait sans doute de jn'adresser. Nous passâmes une soirée délicieuse. Les jeunes filles riYent jusqu'aux larmes des plaisanteries que nous fîmes sur le genre de vie à bord . sur divers incidents de noire voyage. Rupert possédait l'esprit de saillie , c'était un sujet réellement précieux , toutes les fois qu'il ne s'agissait pas de choses sérieuses ; il employa ce soir-là toute sa verve h nous divertir. Nahuchodonosor fut demandé après souper, blâmé d'avoir abandonné ses pénates, et loué de n'avoir pas abandonné son maître. Ses bizarres descriptions des Chinois, de leurs costumes, de leurs queueset de leurs pantoufles, amusèrent à l'excès M. Hardinge, qui se montra plus enfant que nous autres.

Le lendemain j'eus un entretien avec mon tuteur^ qui débuta par'*me rendre compte de sa gestion durant l'année précédente. Mes affaires avaient prospéré, mes revenus s'accumulaient, et je vis qu'à ma majorité j'aurais assez d'argent comptant pour acheter un navire, s'il m'en prenait fantaisie. Dès ce moment, je formai secrètement la résolution de me mettre en état de commander en temps opportun, II fut peu question de l'avenir ; seulement mon tuteur me conseilla de réfléchir avant de choisir décidément ma profession. Je lui répondis en inclinant respectueusement la tête.

Pendant le mois suivant, Clawbonny fut le théâtre de plaisirs continus. Nous fîmes deux croisières assez longues sur l'Hudson avec Grâce et Lucie, et je conçus le projet de les mener à New- York qu'elles ne connaissaient pas encore. Toutesdeux avaient un violent désirde voir une grande ville et des bâtiments à trois mais. M. Hai'dinge considéra d'abord ma pro-

position comme une plaisanterie; puis il finit par donner soncons6|ltement. Il y avait alors à New-York une cerlaine dame Bradfort, veuve assez opulente^ cousine germaine de M. Hardinge. 11 fut convenu que les jeunes filles descendraient chez elle, et que je vivrais à l'auberge avec Rupert. M. Hardinge écrivit le soir même à la cousine, afin de la prévenir que la famille se rendait à des invitations qu'elle avait souvent réitérées. Aussitôt qu'on eut reçu sa réponse, nous nous embarquâmes pour New- York, à bord du sloop le Walling^ ford.

Combien ce voyage était différent du premier que j'avais fait sur l'Hudson ! Je partais sans remords, et suivais le cours d'un fleuve qui m'était familier. Je pouvais nommer à mes compagnons les principaux sites de ces belles rives, qui , sans avoir le grandiose de certaines autres parties du globe, réunissent dans un étroit espace tant de paysages pitto-

resques. iNous arrivâmes sans obstacle à New- York, et j'eus le suprlhie bonheur de faire voir aux jeunes filles la prison de l'État, le Marché de l'Ours, les églises de Saint-Paul et de la Trinité. On appelait cette dernière la vieille Trinité, quoiqu'elle eût été bâtie depuis quelques années seulement. Cet édifice a déjà disparu; un autre lui a succédé, et de nouveaux embellissements tendent à rapprocher graduellement notre architecture religieuse des magnifiques modèles qu'a laissés celle de l'ancien monde.

M. Hardinge nous présenta madame Bradfort, qui avait préparé une chambre pour Ruperl et pour moi, et nous offrit gracieusement l'hospitalité. Nous visitâmes ensemble tout ce que la ville; avait de curieux. Il m'arrive quelquefois de rire en me rappelant ce qui existait à cette époque. Il y avait un muséum dont une petite ville de province ne se contenterait pas aujourd'hui, un cirque teJïu

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par un homine appelé Rickells, un petit théâ- Ire dans John-Sti*eet *et à l'endroit où est maintenant la place triangulaire de Franklin, un lion que l'on tenait en cage hors de la ville, afin qu'il ne troublât pas la tranquillité publique par ses terribles rugissements. Le bon M. Hardinge ne se fit aucun scrupule de nous laisser aller tous au spectacle sous la surveillance de madame Bradfort. Je n'oublierai jamais le plaisir que j'y goûtai. C'était une nouveauté augi grande pour Rupert et moi que pour nOTJpbmpagnes ; car nous avions été en Chine, mais nous n'avions jamais été au théâtre.

GHAPlTKE \TTÏ.

0 mer, qui nouj remplis de crainte et de respeci, Tu conserves toujours ton imposant aspect !

La terre a des formes diverses; Elle monte en coteaux ou se creuse en vallons; L'hiver, autour de lui groupant les aquilons,

La détrempe de ses averses.

Le printemps la revêt de guirlandes de fleurs; Du soleil de l'été les ardentes chaleurs

Mûrissent les moissons dorées; Et l'automne brumeux, qui prolonge les nuits. Indemnise le monde en suspendant les fruits

Sous les feuilles décolorées.

Mais, ô vaste Océan! tes sombres profondeurs Ignorent des saisons le froid et les ardeurs ;

Et dans tes colères sauvages, Ou quand le calme unit le liquide élément, l)e ton flux régulier tu bats incessamment La ceinture de tes rivages!

LUXT.

Bientôt après je m'entretins avec mon tuteur de mon projet de reiourner en mer. Le

pays loiit enfler s'occupait activement d'armer la nouvelle niarinl. Les chapeaux galonnés, les habits bleus, les écharpes blanches, commençaient à se montrer dans les rues avec l'ostentation qui caractérise toujours une institution naissante. Aujourd'hui l'on rencontre à chaque pas des marins distingués, dont l'extérieur n'indique en rien la profession,tandis qu'en 1799, on s'empressait d'endosser l'uniforme, pour ne le quitter qu'en se retirant du service. On construisait des vaisseaux dans tous les ports des Étals-Unis, et je me demande avec étonnement comment j'ai pu échapper h l'épidémie générale, et ne pas solliciter un emploi de midshipman. Je résolus de rester dans la marine marchande, mais sur un bâtiment muni de lettres de marque. 11 m'eût répugné de monter à bord d'un corsaire; les croisières entreprises dans l'unique espoir d'un bénéfice pécuniaire m'ont toujours semblé avoir quelque chose de

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iléshoiiorant , mais on ne sauiail blàiner un patron de navire marchand qui prend des lettres de marque; son principal but est le commerce; il ne s'arme que pour sa défense, et s'il lait une prise , c'est seulement parce qu'il rencontre des ennemis disposés à le capturer lui-n)ème.

J'annonçai mes intentions à M. Hardinge, et me mis en quête d'un navire. Je chargeai Nabuchodonosor d'en chercher un de son côté. Le nègre était déjà un habile marin; il savait ferler des voiles, prendre des ris, gouverner, faire des nœuds et épisser, quoiqu'il ignorât encore l'art d'arrimer une cargaison, el qu'il ne pût saisir l'instant précis où il devenait nécessaire de prendre le dernier ris. C'était un excellent serviteur, pour lequel je conçus à la longue un attachement presque fraternel.

Un jour, que je rôdais te long des quais, j'enlendis une voix connue s'écrier : « Voilà

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votre affaire, capitaine Williams; vous ne sauriez trouver dans toute l'Amérique un meilleur troisième lieutenant ! »

J'eus une espèce de pressentiment que ces paroles s'appliquaient à moi, sans pouvoir cependant me rappeler le nom de celui qui les prononçait. En regardant du côté d'où elles étaient parties, je reconnusla rude physionomie de Marbre. Il était à côté d'un capitaine entre deux âges, dont le visage annonçait une longue et fatigante pratique de la navigation. Tous deux me regardaient par-dessus les filets de bastingage d'un navire marchand d'un aspect engageant. Je saluai M. Marbre, qui me fit signe de venir à bord, et me présenta au patron.

Ce bâtiment s'appelait la Crise , nom de circonstance dans un pays oii il y avait tous les six mois des crises de différentes espèces. C était un petit rtavire étanché, d'environ quatre cenls tonneaux, dont les galeries

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élaieiU faites de bois de cercle, et garnies de tilels, où l'on niellait des hamacs et les vieux cordages. Il y* avait dans ses batteries dix canons de neuf livres. Je remarquai qu'il était déjà chargé et que Tabsence d'un troisième lieutenant retardait seul son départ. Les officiers étaient rares, attendu le grand nombre déjeunes gens qui prenaient service dans la marine de l'État. M. Marbre me recommanda chaleureusement; le capitaine ^Yillia:i;s m''interrogea pendant un quai-t ^'^'^^ d'heure; puis il me proposa la place vacante. Je n''avais pas prévu que je serais sitôt promu au grade d'officier, mais toute modestie à part, je me croyais capable d'en remplir les fonctions. La Crise devait faire le tour du monde, porter une cargaison de farine en Angleterre, recevoir des marchandises assorties pour la côte nord-ouesî, y trafiquer, mettre à la voile pour Canton, échanger des fourrures et du bois de sandal pour du thé,

et revenir à New-York. J'acceptai avec joie l'offre du capitaine, avec une paie de tien te dollars par mois. *

Le navire portait des letti'es de marque et de représailles, et nous avions la chance de rencontrer des Français, du moins dans les mers d'Europe.

Je demandai une place de matelot pour Nabuchodonosor;M. Marbre expliqua les rapports que j'avais avec le noir, et le fit admettre aisément. Nous allâmes chez un notaire pour signer le contrat. Nabuchodonosor fui enrôlé cette fois avec l'autorisation de M. Hardinge, qui était d'utie humeur charmante , car il venait de placei' Rupert dans l'étude d'un homme de loi de ses amis. Madame Bradfort avait insisté pour que son jeune parent logeâtchez elle, ce qui réduisait les dépenses du père ; mais je connaissais trop bien Paiperl pour supposer qu'il se coutf^nle-

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rai t de l'argent que ^î. Hardinge destinerait à ses menus plaisirs.

Mon tuteur m^avait mis à même de payer jiia dette aux armateurs du Johjiy et de m'équiper convenablement. La plupart des officiers et des matelots de la Crise avaient autorisé leur famille à recevoir leur solde pendant leur absence. Je résolus de faire un pareil arrangement au bénéfice de Rupert ; je lui fis d'abord présent de vingt dollars, puis je le menai à la maison de banque, et j'obtins pour lui, non sans peine, un crédit de vingt dollars par mois, en m'engageant à indemniser les armateurs en cas d'accident ou de perte du navire. Ma qualité de propriétaire favorisa cette stipulation ; car, comme il arrive d'ordinaire, on me croyait beaucoup plus riche que je ne l'étais réellement.

Tout en prenant des mesures en faveur de Rupert^ j'avoue que je vis avec mortification la facilité avec laquelle il accepta mes dons.

Il y a certaine action que nous accomplissons volontairement, et dont cependant les résultats nous causent des regrets. J'étais fâché que mon ami, le frère de Lucie, et l'adorateur de Grâce ( car j'avais assez de perspicacité pour deviner l'amour naissant de Ruperl) ne refusât point avec fierté l'argent que je devais gagner à la sueur de mon front, dans une carrière qiill n'avait pas eu la force de poursuivre.

La Crise fut prête à mettre à la voile trois jours après mon engagement ; l'équipage comprenait trente-huit hommes, sur lesquels on comptait dix novices qui n'avaient jamais vu l'Océan, mais qui étaient jeunes, robustes etbien portants. Le capitaine, qui étaithomme de prévoyance, accéléra les préparatifs de manière à pouvoir appareiller avant le dimanche. Les travaux préliminaires étaient presque achevés le jeudi, et comme en l'an de grâce 1798 personne n'eût osé se mettre en

mer un vendredi, nous eûmes un jour de repos que j'allai passer à terre. Pendant la soirée je me promenai dans les champs avec Rupert, Grâce et Lucie. Je donnais le bras à celle-ci, et nous marchions tristement accablés de l'idée d'une aussi longue séparation. Le voyage pouvait durer trois ans. A mon retour je serais majeur, et Lucie aurait près de dixneuf ans. Trois années nous semblaient des siècles, aussi féconds en vicissitudes .que la vie entière d\m homme.

« Quand je reviendrai, dis-je à Lucie, Rupert appartiendra au barreau.

— Oui, répondit-elle; mais je suis tentée de regretter que mon frère ne vous accompagne pas. Vous vous connaissez depuis si longtemps, vous avez tant d'affection l'un pour l'autre, et vous avez déjà subi ensemble tant de terribles épreuves !

— Oh ! je crois que Rupert se plaira mieux

à terre qu'en mer. Il est avocat par tempérament. Et puis j'aurai Nab avec moi.

— Mais Nab n'est pas Rupert , répondit Lucie avec vivacité, et d'un ton qui me parut impliquer un reproche.

— Sans doute, votre trère uie manquera. Mais je veux dire seulement que Nab est mon ami d'enfance, et qu'il a également partagé mes dangers. »

Lucie garda le silence, et je me sentis embarrassé. Mais une jeune fille de seize ans, en tête à tête avec un jeune homme dans lequel elle a la pins entière confiance, ne saurait se taire pendant longtemps. Il faut qu'elle dise quelque chose , et que de fois ce quelque chose est empreint d'une sensibilité exquise, d'une franchise instinctive et d'une touchante simplicité !

« Vous penserez quelquefois à nous, Miles, dit-elle. »

Ëmu par le son de sa voix, je la regardai

en face, et je vis ses yeux baignés de larmes. «Vous pouvez en être sûre, et j'espère que de votre côté vous ne m'oublierez pas. Mais j'y songe; j'ai une dette à vous payer avec les intérêts. Voici les pièces d'or que vous m'avez forcé d'accepter l'année dernière à mon départ de Clawbonny. Voyez, ce sont exactement les mêmes; je n'ai pas voulu m'en séparer.

— J'avais espéré qu'elles auraient pu vous être utiles, et je les avais entièrement oubliées. Vous venez de détruire une douce illusion.

— Ne vous est-il pas aussi agréable de savoir que nous n'en avons pas eu besoin ? Les voici; maintenant que j'ai le consentement de M. Hardinge, vous savez que je ne manque de rien. Reprenez donc votre or, Lucie, et voici les intérêts. »

En parlant ainsi, je m'efforçai de mettre un paquet entre les mains de la jeune

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fille; mais elle serra ses petits doigts avec tant d'énergie qu'il me fut impossible de les séparer.

« Non, non, Miles, dit-elle avec précipitation; je ne veux point d'intérêts. Vous pouvez faire accepter de l'argent à Rupert, mais jamais à moi.

— Il ne s'agit ni de Rupert ni d'argent; c'est un bracelet que je vous offre. »

Les doigts de Lucie s'ouvrirent à ces mots, et je lui mis mon présent dans la main sans aucune résistance. Toutefois, je vis avec peine qu'elle était informée de la donation que j'avais faite à son frère. J'appris par la suite qu'elle savait ce secret par Nabuchodonosor, qui l'avait appris d'un commis de la maison de banque , et l'avait transmis à une négresse de madame Bradfort.

Lucie fut enchantée de son bracelet; c'était un charmant bijou, dont le médaillon renfermait nos initiales, entourées de tresses for-

mées par mes cheveux, les siens, ceux de Grâce et de Rupert. Il n'y avait aucune pensée d'amour dans ce gage de tendresse; j'avais deviné l'inclination de Rupert pour Grâce; elle me semblait même la partager, ou devoir la partager bientôt ; mais je n'éprouvai pour Lucie Hardinge que des sentiments fraternels, quoique la chère enfant m'en supposât peut-être de plus tendres.

Je vis le sourire de Lucie, et je ne pus m' empêcher de remarquer la manière dont elle serra involontairement le bracelet contre son cœur ; cependant mon imagination n'en fut pas vivement frappée. La conversation changea bientôt et prit une autre tournure.

Je glisserai volontiers sur mes adieux; j'en dirai peu de chose. A notre retour de la promenade, M. Hardinge me fit appeler dans sa chambre. Il me paila d'un ton solennel, et promit de se souvenir de moi dans ses prières. Lucie m'attendait dans le corridor; elle

était en larmes, plus pâle que d'ordinaire; mais elle rassemblait ses forces pour se roidir contre la douleur. Elle me remit un petit exemplaire de la Bible , et murmura d'une voix entrecoupée :

«Tenez, Miles, voici mon keepsake; je ne vous demande pas de songer à moi en le lisant; mais songez à Dieu. »

Puis elle me donna un baiser et s'enfuit dans sa chambre, dont elle ferma la porte. Grâce m'attendait en bas, et elle pleura longtemps dans mes bras. \ln sortant de la maison, j'entendis une croisée s'ouvrir, et je vis Lucie, les yeux humides qui se penchait pour me crier :

« Miles, écrivez le plus souvent possible ! »

L'homme doit être une créature naturellement insensible pour s'arracher à des amis éprouvés sans motif apparent , dans la seule intention d'aller au-devant des combats et des aventures. C'était cependant ce que je faisais,

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malgré tous les liens qui pouvaient m' attacher au rivage, rien n'aurait pu me faire revenir de ma résolution. Je croyais indispensable de rester troisième lieutenant de la Crise, et de suivre le navire dans toutes ses excursions, de même que les réformistes croient nécessaire de présenter aux chambres des pétitions qu'elles repoussent constamment.

Le vent et la marée favorisèrent notre départ. La Crise était encore meilleure voilière que le Tigre. Elle était doublée en cuivre jusqu'aux préceintes; elle avait des chevilles de cuivre et des couples d'essence de chêne. Le gouvernement avait voulu l'acheter pour en faire un vaisseau de ligne ; mais les armateurs ayant en vue notre voyage, avaient refusé toute proposition.

J'éprouvai une espèce de plaisir, malgré mes précédentes souffrances, quand je me retrouvai en pleine mer. Nabuchodonosor était encore plus satisfait que moi. 11 accomplissait

les ordres qu'on lui donnait avec lant de promptitude et d'intelligence, qu'il s'acquit une réputation avant d'avoir passé la barre. Les émanations de l'Océan semblaient lui communiquer une espèce d'inspiration nautique, et j'étais moi-même étonné de son ardeur. Pour moi, j'étais à bord du navire comme dans ma maison; je n'étais plus un novice sans expérience et dégoûté de la vie grossière des matelots. Je n'avais presque plus rien à apprendre; mon instruction aurait même élé complète, si chaque capitaine n'avait certaine pratique particulière, que ses subordonnés sont obligés d'apprendre dans le plus bref délai. En outre, je vivais maintenant à l'arrière , où nous avions des nappes et des gobelets , des couteaux et des fourchettes d'une propreté relativement irréprochable. J'eus d'abord quelque peine à m' accoutumer à mon rôle d'officier. J'étais jeune, et commandais à de vieux loups de mer disposés

à éplucher ma conduite, comme le journaliste incapable d'apprécier les qualités supérieures d'un livre s'attache minutieusement aux imperfections de détail. Quelques jours d'exercice me donnèrent de l'assurance, et l'on m'obéit bientôt aussi volontiers qu'au premier lieutenant. Notre traversée fut d'abord pénible; mais nous finîmes par avoir des brises du sud favorables, \ingt-quatre heures après, j'eus le commandement du quart de diane et je signalai, au point du jour, une voile au vent, à environ trois lieues de distance. Je montai dans les hunes, et j'examinai ce navire à l'aide d'une lunette. J'avertis le capitaine et le premier lieutenant, et nous décidâmes , après examen , que le bâtiment étranger devait appartenir à la compagnie anglaise des Indes occidentales. Il était droit par le travers de la Crise, ce qui nous empêchait de distinguer sa mâture. Le capitaine m'ordonna de brasser les vergues à l'avant

et de venir au lof plus près de l'étranger. Nous nous en approchâmes h la distance d'une lieue, età ses perroquets triangulaires, Marbre le reconnut pour un navire français. ïl était armé de douze canons, et on le vit tout à coup descendre ses bonnettes, carguer ses perroquets , et faire tous les préparatifs ordinaires d'un combat. Puis il tira un coup de canon et hissa le pavillon tricolore , le plus élégant des emblèmes européens, mais en même temps le plus malheureux sur les mers, malgré les victoires éclatantes qui l'ont illustré sur le continent. Les Français n'ont pas manqué d'excellents marins et de braves matelots; maisleurs succès n'ont pas toujours été proportionnés aux moyens d'exécuiion. J'ai entendu attribuer à différentes causes l'infériorité de la marine française. Suivant les uns, la suprématie accordée à la naissance sur le mérite avant la Révolution, a dû priver la France d'officiers de marine distingués. Sui-

vant les autres, la nation n'a point de vocation pour la marine. Cette dernière raison me paraît la plus plausible. Le caraclère national doit nécessairement entrer pour beaucoup dans les motifs qui empêchent la France de devenir une grande puissance maritime, du moins sous le rapport technique , car sous celui de la force, un aussi grand peuple est toujours formidable. Maintenant qu'il envoie ses princes en mer, il est possible qu'il obtienne des résultats plus avantageux.

Les buliments anglais ou américains abordaient rarement un bâtiment français en 1798, sans être moralement assurés de la victoire. Cependant ils étaient assez souvent déçus dans leurs espérances. Leur ennemi ne manquait pas de bravoure, et montrait même parfois une véritable habileté. A en juger par les manœuvres de notre adversaire, il réunissait les deux qualités. Il avait ferlé ses voiles sans hâte ni confusion, e(

c'est un indice infaillible de sang-froid et de discipline quand la bataille est imminente. Nous comprîmes que • la journée ^serait chaude ; néanmoins nous nous étions trop avancés pour battre, en retraite, et nous di- • minuâmes de voiles pour nous préparer au combat.

Il était rare de voir deux lettres de marque s'aborder aussi froidement et aussi régulièrement que la Crise et la Dame de Nantes ; car tel était le nom de notre antagoniste. Les deux navires lâchèrent leurs bordées presqu'en même temps. J'étais placé sur le gaillard d'avant et chargé du soin des écoutes, des vergues et du gréement de l'avant. La première bordée enleva les poulies de l'écoute de foc, ce qui me donna dès le commencement beaucoup d'embarras. Depuis ce moment, j'eus de l'occupation; car pendant deux heures et demie, nous échangeâmes des coups de canon avec la Dame de Nantes.

J'eus tant de manœuvres à passer, à épisser, h changer, que j'eus à peine le temps de suivre les phases du combat. Je ne tirai que deux coups de fusil ; toutefois, dans les moments où il m'était loisible de regarder autour de moi, je n'apercevais rien de satisfaisant. Plusieurs de nos gens étaient tués ou blessés; un boulet avait brisé un de nos canous, et nos agrès étaient hachés. Je n'avais pour m'encourager que les cris de Nabuchodonosor qui regardait comme un devoir, à chaque décharge, de faire presque autant de bruit que son canon.

Il était évident que les Français étaient deux fois plus nombreux que nous. 11 eût été imprudent de les aborder, et nous n'avions pasFavanlage dans la canonnade. J'entendis au-dessus de ma tête le bruit d'un corps qui tombait. C'était le grand hunier avec ses vergues et ses voiles. Le capilaine Williams ordonna aux canonniers de quitter leur poste

pour enlever les débris, et en même temps notre adversaire cessa son feu avec une complaisance pour laquelle je l'aurais volontiers embrassé. Les deux partis semblèrent penser qu'il y avait de la folie à rester à une encablure de distance, en tâchant à se faire le plus de mal possible; et tous deux, comme d'un commun accord, se mirent à réparer leurs avaries. Pendant cette trêve, les hommes placés au gouvernail lofèrent avec une espèce de prudence instinctive. De son côté, la Dame de Nantes s'écarta, et mit plus d'un mille de mer entre elle et nous. A huit heures, elle était encore visible à une lieue de distance; mais les deux navires semblaient se séparer sous l'inlluence d'une force de répulsion.

Les réparations nous occupèrent plusieurs jours. Notre perte se montait à deux hommes tués sur la place; deux autres moururent de leurs blessures. Nous avions encore cinq au.

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ires blessés qui se rétablirent; mais le second lieutenant , atteint d'un coup de mitraille près de la hanche, en souffrit, je crois, toute sa vie. A cette époque l'Amérique avait trop peu de médecins sur terre, pour envoyer en mer des chirurgiens habiles, et celui que nous avions à bord n'avait pas le talent nécessaire pour extraire un projectile. On disait proverbialement dans la nouvelle marine : « Quand vous voudrez vous faire couper la jambe, envoyez chercher le charpentier! Il sait du moins se servir d'une scie, tandis qu'il est douteux que le docteur sache se servir de quelque chose. »

ti^l

CHAPITRIi i\-

Si nous ne savons pas défendre notre porte. Adieu notre renom de race grande et forle. Shakspere , Henri V.

Le combat en ire la Crise et la Dame de Nantes eut lieu par le 42" 37' 12" de latitude nord, et Si" 16' 43" de longitude ouest, au méridien de Greenwich. Bientôt après le temps devint brumeux, au moment où nous entrions dans la baie de Biscaie. Quinze jours plus tard, je fus réveillé un matin par M. Marbre ; je le suivis sur le pont en me frottant les yeux. Il était sept heures, et un matelot se préparait à sonner la cloche, quand M. Marbre lui re-

commanda de n'en rien faire. J'avais à peine eu le temps de m'étonnerde cet ordre extraordinaire, et de bâiller deux fois, quand le premier lieutenant me prit par le bras, me conduisit sur le gaillard d'arrière du côté du vent, et me désigna du doigt une éclaircie vague à travers l'épais brouillard.

« Voyez j mon garçon , là-bas, à un deminiille de l'endroil où nous sommes, est notre ami le Français.

— Comment le savez-vous, M. Marbre?

demandai-je avec stupéfaction.

— Parce que j''ai des yeux excellents. Ce brouillard s'ouvre et se ferme comme un rideau de spectacle, et j'ai aperçu ce drôle il y a dix minutes. C'est bien lui, je n'en puis douter.

— Et que comptez-vous faire, M. Marbre? 11 nous a donné du ûl à retordre par un temps clair. Que pouvons-nous attendre de lui au milieu du brouillard?

El SUR TKRRE. 197

— Vous allez voir, reprit M. Marbre. Le capitaine décidera de la chose ; il a une revanche à prendre, et je crois qu'il acceptera volontiers un nouveau combat. »

Le premier lieutenant me dit ensuite de descendre et de convoquer tout l'équipage, en faisant le moins de bruit possible. M. Marbre apprit au capitaine l'apparrtion de l'ennemi, et proposa de le surprendre et de Taborder à l'improviste. Le capitaine goûla l'idée. « Il n'y a pas de mal à nous approcher, dit-il, et quand nous serons près, nous verrons ce que nous aurons à l'aire.» Dès que ces paroles furent prononcées, tous les matelots se mirent à l'œuvre avec une ardeur qu'entretenait leur soif de vengeance. Il ne fallut pas dix minutes pour l'aire branle-bas général. En calculant la distance, nous supposions qu'il suffisait d'un quart d" heure pour arriver auprès du navire signalé par M. Marbre. Nous filions cinq nœuds, et nous avions dé-

ployé toutes nos voiles carrées. Notre anxiété était au comble; le brouillard nous semblait rempli de vaisseaux; mais ils s'évanouissaient les uns après les autres, ne laissant autour de nous que d'épaisses vapeurs. Oo avait recommandé de ne pas signaler à haute voix le navire, et il y eut au moins une douzaine de mat-elots qui se rendirent à l'arrière pour annoncer qu'ils l'avaient vu, et retournèrent à leur poste après avoir reconnu leur erreur. Vingt minutes se passèrent ainsi. M. Marbre conservait son assurance et son sang-froid ; mais le capitaine et le second lieutenant souriaient, et les matelots commençaient à secouer la tête d'un air d'incrédulité, en bourrant leurs joues de chiques colossales. Le capitaine allait donner l'ordre de rattacher les canons, quand je distinguai un navire à cent vergues de nous ; je levai les deux bras, en me tournant vers le capitaine, qui accourut de suite h l'avant.

El SUR TERRE. t9t>

C'était bien la Dame de Nantes ; elle avait son grand perroquet orienté au plus près, et faisait voile avec Tinlime conviction d'être isolée au milieu des flots. Nous ne pouvions disiinguer la quille, mais nous avions abattu le mât de perroquet d'artimon, et le tronçon était encore dans l'état où nous l'avions vu le soir du combat. Le capitaine Williams, en s'en retournant h l'arrière, donna des instructions aux hommes des batteries; le second lieutenant, qui parlait passablement français, se plaça sur le gaillard davani pour répondre dans le cas où nous serions hélés.

Les deux navires étaient tout près l'un de' l'autre quand les Français nous aperçurent. Plusieurs circonstances les empêchèrent de nous voir auparavant. En premier lieu, sur dix matelots, il y a en a neuf qui veillent à l'avant, tandis qu'un seul est à l'observation à l'arrière. En outre, l'équipage français déjeunait en bas, les hommes de quart étaient

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dans rentreponl, et la plupart reposaient dans leurs hamacs; et puis à une époque où les vaisseaux de ligne français n'étaient pas des modèles de discipline, Tordre régnait rarement sur un bâtiment pourvu de lettres de marque. L'officier qui commandait le quart, nous reconnut le premier: il appela tout l'équipage, monta sur i( couronnement et nous héla.

« Le Hasard, de Bordeaux, répondit M. Forhank, notre second lieutenant, sans accent anglais trop marqué. En ce moment nos bossoirs doublaient la hanche du Français, les matelots ennemis s'étaient élancés sur le pont et manœuvraient pour s'écarter ; mais nous avions gouverne de manière à les accoster parallèlement ; nos voiles de l'avant gênaient le jeu de leurs grands voiles ellesmêmes, et notre bossoir était par le travers des manœuvres de l'avant de la Dame de Nantes. Nous lâchâmes une bordée de cinq

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de nos canons, chargés chacun de deux boulets ronds el de niilraille. Quelques secondes après, on entendit le craquement des flancs des deux navires l'un contre l'autre. Marbre sV'cria : « Allons, mes enfants, » et nous nous précipitâmes sur le pont de l'ennemi avec l'impétuosité de l'ouragan. Je m'attendais à une terrible lutte corps à corps; mais nous trouvâmes le pont désert, et nous en prîmes possession sans obstacle. L'ellet de la bordée, lasurprise et la précipitation de l'attaque nous donnèrent une victoire facile. Le capitaine français avait été presque coupé en deux par* un boulet de neuf livres, et les deux lieutenants étaient grièvement blessés. Ces accidents contribuèrent à notre triomphe, en déterminant l'ennemi h renoncer à la défense. La Dame de Nantes ^it un navirQ neuf, et sa cargaison, composée en grande partie de cochenille , pouvait avoir une valeur de soixante mille dollars. Dans l'engagement

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précédent elle avait perdu vingt-trois hommes tant tués que l)lessés, et notre dernière bordée à bout portant avait mis hors de combat seize ou dix-huit individus. On me nomma d'abord chef de prise du bâtiment capturé; mais en l'examinant on y trouva l'équipage d'un brick américain, dont la Dame de Nantes s'était emparée deux jours avant notre rencontre. Ce brick avait été équipé et dirigé sur Nantes, pendant que les treize hommes qui le montaient étaient retenus comme prisonniers de guerre. On résolut de leur confier le soin de conduire la Dame à New-York, sous la direction de notre second lieutenant, dent l'état exigeait un traitement suivi. On laissa tous les blessés français dans leur navire avec leur chirurgien, qui était qn homme a#sez capable, quoiqu'il eût, comme tous ses confrères à cette époque, quelques droits au titre de boucher. Notre capitaine profita de cette occasion

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pour expédier son rapport officiel, et j'écrivis à Grâce une lettre conçue de manière à pouvoir être lue de toute la famille. J'eus le plaisir de leur apprendre que j'étais promu au grade de second lieutenant, ma place ayant été prise par l'un des officiers du brick américain.

Notre séparation sur l'Océan pendant la nuit fut triste et solennelle. Nous savions que la Dame de Nantes, dans sa route longue et solitaire, abandonnerait à TOcéan, pour être ensevelis dans les profonds abîmes, plusieurs hommes de son équipage. Elle-même courait risque de ne jamais arriver. Je reçus plus tard pour ma part de prise onze cent quatre-vingts dollars. Nous mîmes les prisonniers dans la cale, et nous gouvernâmes au nord-est afin d'éviter les croiseurs français. Le lendemain nous aperçûmes une voile, qui marchait sous le pavillon américain; mais comme elle parut vouloir nous éviter, nous

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lui donnâmes la chasse. A quatre heures après midi nous fûmes assez près pour lui envoyer un boulet. Elle mil en panne et nous en prîmes possession. C'était le brick précédemment capturé par la Dame de Nantes, en charge pour Londres avec Une cargaison de farine et de poterie. L'équipage fut transféré à bord de la Crise, et l'on me confia le commandement du brick. J'avais un jeunehomme appelé Roger Talcolt, en qualité de second, et six hommes d'équipage. Nabuchodonosor obtint à force d^nstances la permission de m'accompagner, quoique M. Marbre s''en séparât avec une grande répugnance.

Celait mon premier commandement, et je le pris avec un sentiment d'orgueil tempéré parla crainte de m'acquitter imparfaitement de mes fonctions. J'avais ordre de passer, près du phare du cap Lézard, de remonter la Manche, en gouvernant le plus près possible de la côte d'Angleterre. Le capitaine Williams de-

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vait relâcher à Falinoulh, etcomplail y recevoir l'ordre d'aller à Londres, où je devais le devancer en conduisant I^Àmanda (c'était le nom du brick) à sa destination première.

Comme la Crise éUni plus fine voilière que /'Amcinda, nous la perdîiues de vue avant le coucher du soleil. Le lendemain, je me trouvais isolé sur le vasle Océan, dans des mers ennemies que je n'avais jamais parcourues, et avec un faible équipage, dont la moitié voyageait pour la première fois. Le salut du vaisseau dépendait de mon talent , de mon adresse, de ma prudence. J'étais livré à mes propres ressources. Je fus d'abord effrayé de ma responsaJjilité nouvelle, mais on s'accoutume à ces changements déposition avec une surprenante facilité. Cinq ou six heures suffirent pour me mettre à mon aise. Le veni avait sauté au sud ouest et souffiait avec force, .le mis dehors une bonnette basse et une bonnette de hunier. A la chute du jour, je me

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demandai si je devais diminuer de voiles. J'examinai la contenance des trois matelots les plus expérimentés ; mais il ine fut impossible de deviner leurs sentiments. Les marins ont d'ordinaire tant de confiance dans leurs officiers, qu'ils n'appréhendent aucun accident. Quant à mon nègre^ plus le vent soufflait, plus il était content. II semblait croire que le vent, l'Océan, le brick et lui-même appartenaient à Miles Wallingford , et que chaque bouffée ajoutait à mes revenus.

Je passai la plus grande partie de la nuit sur le pont avec Roger ïalcott, jeune homme de bonnes manières, et qui possédait déjà quelques connaissances en navigation. Vers dix heures du malin, on signalale cap Lézard, et nous entrâmes dans la Manche. Le lendemain nous étions par le travers de l'île de Wighl; mais le vent sauta au sud-est, et devint plus faible. Ce changement mettait la côte d'Angleterre sous le vent do VAmanda^

et j'avais à prendre autant de précautions pour m'en écarter que j'en avais pris auparavant pour m'en approcher.

# On comprendra aisément que pendant

toute !a traversée nous évitâmes avec soin toute rencontre. Nous apti eûmes avec inquiétude plusieurs vaisseaux de guerre anglais; car, à cette époque, la presse enlevait beaucoup de marins aux alliés de la Grande- Bretagne, et principalement aux Américains. Nous nous rapprochions de Dungeness, et je cherchais des yeux un pilote, quand sur les trois heures du malin, Talcolt , qui était de quart , se précipita tout haletant dans la cabine, pour m'annoncer qu'il venail d^ipercevoir un navire gréé en lougre. Quoiqu'il y eiii des lougres anglais, je savais que les corsaires de Dunkerque, de Boulogne et autres ports français, montaient oïdinaiiement des bâtiments de celte espèce. Heuieusement nous avions l'avant tourné vers la côte, el

nous étions favorisés par le flux. En faisant force de voiles, il était possible d'ailerrir avant que le lougre ne nous abordât, d autant plus que le voisinage de la côte ennemie devait lui inspirer de justes alarmes. Nous déployâmes les perroquets volants de l'avant et de l'artimon. VAmanda n'était pas tine voilière; mais on eût dit qu'elle partageait nos craintes cette nuit là. Eu égard au vent, je ne l'ai jamais vue marcher si vite. Toutefois le lougre fendait les flots avec la rapidité d'un serpent de mer, et nous avions peu d'espoir de lui échapper.

Nous approchions de la terre; je m''aliendais à entendre la quille du brick résonner sur le fond, lorsque je crus remarquer un bâtiment à l'ancre, à un quart de mille de distance. Je m'écriai presque instinctivement : « Au lof ! » 11 était temps de donner cet ordre, car, en venant au vent, le vaisseau raclj le fond avec un bruit sinistre. Nous nous diri-

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geâmes vers le bàlinient à l'ancre, suivis de près par les Français. Ils se dirent sans doute, avec juste raison, que s'il y avait eu assez d'eau pour nous , il y en aurait assez pour eux, et ils entrèrent dans nos eaux aussi aisément que s'ils avaient été attirés par une puissance magnétique.

Le navire à Tancre reposait en silence, comme un oiseau de mer endormi sur son élément natal. Je le hélai dès que je fus à portée.

«Quel est ce brick? me répondit-on.

— Un américain, poursuivi par un corsaire français; il va nous aborder; hàtez-vous. »

J'entendis une voix s'écrier : «Au diable, les Américains ! » puis le commandement : «En haut, tout le monde!» 11 était évident que mon avertissement avait produit de l'effet.

« C'est un bâtiment anglais de la compagnie des Grandes-Indes, me dit un de mes

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vieux nialelols , quand nous lûines par les bossoirs du navire.

— Connaissez-vous la force de ce lougre? demanda un officier anglais.

— Non; nous savons seulement qu'il nous donne la chasse depuis vingt minutes.

— Eh bien î virez, nous rëpondit-on après un moment de silence, et attirez le lougre à votre poursuite; nous sommes armés et nous vous porterons secours. »

Si j'avais eu trente ans , et plus d'expérience, la défiance, la crainte de voir les Anglais me mettre en avant pour m'abandonnor ensuite , m'auraient empêché d'accéder à ieur invitation; mais j'étais jeune, et il me semblait peu généreux de ne pas travailler de concert avec des hommes sur lesquels j'avais involontairement attiré l'ennemi. Je répliquai : «Oui, oui, » et virai aussitôt de bord presque flanc h flanc du na- Tire anglais ; mais avant que nous eussions

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achevé notre manœuvre, le lougre passa entre ce dernier et nous, et parut nous examiner tous les deux. 11 trouva sans doute l'Anglais de meilleure prise, car, mettant la barre au vent, il l'aborda parla hanche, sans qu'on eût le temps de tirer un seul coup de canon. Nous étions tellement près, que nous entendîmes distinctement les commandements, les cris, les jurons, le bruit des coups, les plaintes des blessés. Les Anglais, victimes d''une surprise, se défendaient avec vigueur; mais ils avaient évidemment le dessous. Les deux navires s'éloignèrent en combattant; nous les vîmes gagner le large et se diriger vers la côte de France, où il est probable que le hardi Français débarqua sans obstacle avec sa prise.

Échappée à ce pressant danger, VAmanda vira de nouveau, alargua, et continua sa route le long de la côte d'Anglelerro. A la hauteur de Douvres, nous prîmes un pilote, et nous

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apprîmes que le navire capturé s'appelait la Dorothée^ et que, pour éviter les périls d'une course nocturne, il avait jeté l'ancre la veille au soii. Nous trouvâmes une flotte dans le port V notre aventure , circulant parmi les marins, y excita un vif intérêt, et bientôt une vinglaine de canots nous environnèrent, dans le but de recueillir des renseignements de la bouche des héros eux-mêmes. Je fus surtout longuement interrogé par un vieillard respectable, dans lequel je crus reconnaître un amiral ; il n'était pas en unilorme, et les matelots qui l'accompagnaient refusèrent dem'éclairer sur son compte , mais ils le traitèrent avec des égards imisités. Il me demanda des détails ; je lui narrai le fait avec franchise, sans forfanterie ni dissimulation, et il parut satisfait de ma conduite.

«Jeune homme, me dit-il eit se retirant, vous avez agi avec prudence. Ne faites pas attention aux nmrmures de quelques-uns de

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nos matelots ; ils ne songent qu'à eux. Il était de votre devoir et dans votre droit de sauver votre bâtiment, s'il était possible, et vous avez eu raison de le faire; mais il est triste pour nous que ces damnés Français viennent marauder jusque sous nos écnbiers.

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