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CHAPITRE XIII

A toi la raculté de briser les eulraves ; Le pouvoir directeur, l'art napoléonien, Qui réunit les cœur>dansun ménae lien, Et vers un même but les dirige en esclaves. Halleck, la Veste Rouge.

Le Canard et le Grand -Sec se comportèrent d'une manière admirable pendant toute la journée. Toutes leurs pensées semblèrent absorbées par le porc , le pain et le bœuf, ces grandes nécessités de l'existence, qui sont , au dire des Européens , le premier mobile de la vie en Amérique. Les sauvages passaient leur temps à*manger et à dormir. Honteux de surveiller de pareilles brutes, nous

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dirigeâmes notre attention vers d'autres objets. Le Canard nous apprit que nous n' aurions de nouvelles fourrures qu'au bout de quarante-huit heures, et le capitaine Williams, passant de l'excès de l'inquiétude à celui de la sécurité , résolut de profiter d'un beau jour pour décapeler les haubans. A neuf heures, l'équipage se mita dégréer les mais, et avant midi , le navire était en déshabillé.

On conserva en haut les vergues des huniers moins leurs balancines , en les assujettissant avec des cordes de retenue ; mais les mâts de hunes furent amenés aussi bas que possible. En un mot, nous dégarnîmes la mâture , sans toutefois encombrer le pont. La sûreté du port et la beauté du temps déterminèrent le capitaine à ce travail. Le soir, on examina séparément toutes les manœuvres. On hissa de nouveau les agrès de la hune, et Ton replaça? les têtes des mâts. L'équipage ayant besoin de lepos après une

journée si activement employée , la garde du navire fut confiée au capitaine et aux trois lieutenants.

Je pris le quart à minuit. Je trouvai sur le ponlletroisième lieutenant, qui conversait de son mieux avec le Canard et le Grand-Sec. Les sauvages, qui avaient dormi toute la journée , semblaient vouloir passer la nuit à se promener.

« Y a-t-il longtemps que ces hommes sont ici? demandai-je au troisième lieutenant.

— Depuis la chute du jour. Je les ai trouvés avec le capitaine, qui me les a transmis pour société; Si le Canard entendait le langage humain, ce pourrait être un compagnon agréable. Mais je su:^ las de lui faire des signes, ayant déjà rudement travaillé toute la journée. »

J'étais armé et j'eus honte de témoigner des craintes au sujet d'hommes sans armes.

D'ailleurs les deux Indiens ne se conduisaient pas h éveiller de nouveaux soupçons. Le Canard avail pris place sur le guindeau, et fumait avec une philosophie qui eût fait honneur au plus grave babouin. Quant au Grand-Sec, il ne semblait pas avoir assez d'intelligence pour fumer, occupation qui a du mains le mérite de donner un air de sagesse et de réflexion. J'ignore si les grands fumeurs sont plus aptes à méditer que le reste des hommes; mais on conviendra qu'ils ont souvent les apparences de la méditation.

Je me plaçai à mon poste avec des sentiments d'inquiétude , dont toutefois je cherchais inutilement les motifs. Je pouvais être assassiné et jeté à la mer par les deux sauvages. Mais pourquoi auraient-ils voulu me tuer, pour avoir ensuite tout l'équipage sur les bras ? Les étoiles brillaient, et me permettaient de distinguer tout canot qui tenterait de s'approcher du vaisseau. Je passai un quart

d'heure à rétléchii- lii-dessus, puis mes pensées changèrent d'objet. Dans ces mers loinlaines , Clawbonny, Lucie, Grâce , Hardinge s'offraient aux \cux de mon imagination. Jetais rarement de quart pendant la nuit sans repasser les scènes de mon enfance , sans errer dans mes champs , accompagné par ma chère sœur el par son amie. Que d'heures de félicité ces douces images m'ont procurées sur les solitudes de l'immense Océan ! avec quelle facilité ma mémoire se présentait les qualités de mes aimables compagnes ! Depuis mon voyage à Londres , Emilie Merton embellissait parfois le tableau, avec son esprit plus culiivé et ses manières plus distinguées. Pourtant elle n'occupait guère que la troisième place dans la hiérarchie de mon admiration.

Je fus bientôt tout entier à mes rêveries, qui embrassaient à la fois le passé et l'avenir. Quel est le jeune iiomme de vingt ans qui n'a

jamais bâli de châteaux en Espagne : constructions imaginaires élevées par l'inexpérience avec des matériaux que l'espérance lui fournit? Mon imagination m'emporta au point de me montrer Rupert laborieux , suivant assidûment le barreau , dont il était le plus bel ornement. Les facultés humaines ne pouvaient guère aller au-delà de celte conception.

Lucie avait une belle voix , et la touchante mélodie de ses chants me revenait par intervalles. Cette nuit je me souvins d'une de ses chansons , qui parlaient de tendresse et de bonheur domestique. Appuyé sur la balustrade , je fredonnai l'air, en essayant de me rappeler non-seulement les paroles, mais encore la douce voix qui les rendait avec tant de sentiment. Je les avais chantées quelquefois à ClaWbonny , mais Lucie me fermait la bouche avec sa petite main, et me disait en riant : « Miles, ne gâtez pas une aussi jolie

chanson; vous ne réussirez jamais en musique. Appliquez-vous plutôt à voire latin. » Jecroyais l'entendre se glisser derrière moi; son souffle effleurait mon épaule, et mes souvenirs étaient si présents qu''il me sembla tout à coup sentir sa main se poser sur mes lèvres. C'était celle du Grand-Sec : s'élançant sur moi à l'improviste, il m'avait passé un bâillon entre les dents et le serrait avec force, pendant que le Canard m'attachait les bras derrière le dos. Cette attaque avait été si brusque et dirigée avec tant d'adresse, qu'un seul instant avait*sul"fi pour faire de moi un prisonnier sans défense.

Il m'était aussi impossible de résister que de donner l'alarme. On me lia les pieds et les mains , et l'on me plaça dans un coin du vibord. Je ne devais probablement la vie qu'au désir qu'avait le Grand-Sec de me garder comme esclave.

Dès ce moment toute apparence de stupi-

dite disparut sur le visage de cet homme ; il devint l'âme, le chef de ses compagnons. Pour moi, je demeurai attaché à un e.^pars, complètement incapable de me dégager, témoin involontaire de ce qui suivit, et plus sensible au désiionneur d'avoir été surpris pendant mon quart , qu'à mon danger personnel.

Quand je fus désarmé, le Canard prit une lanterne dans l'habitacle , l'alluma et l'éleva au-dessus du coronnement. On répondit sans doute immédiatement à ce signal, car il éteignit la lumière et se promena sur le pont pour saisir les rôdeurs qui s'y présenteraient. Mais la fatigue enchamait les matelots dans leurs hamacs, comme s' ils eussent été sous des verroux. Je m'attendais à voir les deux sauvages remplir la yole d'effets, et s'enfuir, ne présumant point qu'ils eussent l'audace d'attaquer un si fort équipage. J'avais compté sans mon hôte. Dix minutes s'étaient à peine

écoulées, lorsqu'une frenlaino d'iiouimes gravirent sans bruit les flancs du navire avec tant de précaution qu'il fallut l'attention la plus viûfilante de ma part pour remarquer leur arrivée. Tous étaient armés, chacuu d'eux avait une espèce de poignard; les uns portaient des fusils, d'autres des haches de guerre ou tomahawks, des massues, des arcs et des tlèches. A mon grand regret , j'en vis trois ou quatre se placer dans Tentre-deux des gaillards et autant à l'écoutille d'avant. Ainsi se trouvaient gardés les deux seuls passages par lesquels pouvaient monter les officiers elles matelots, s'ils essayaient de venir sur le pont. A la vérité, la grande écoutille et celle du logement des matelots étaient ouvertes pendant le jour, mais on les fermait le soir.

Le bâillon et les cordes qui liaient mes bras me causaient de vives souffrances, dont je m'apercevais à peine, tant ma curiosité était

excitée. Les sauvages employèrent un quart d'heure à faire leurs dispositions. Le Grand- Sec, ce vieillard impassible et stupide, déployait non-seulement l'autorité, mais encore la présence d'esprit d'un chef expérimenté. Il plaça tous ses gens en embuscade, de manière h les dérober aux regards de ceux qui monteraient sur le pont. Un autre quart d'heure se passa, pendant lequel régna le plus profond silence. Je fermai les yeux et j'essayai de prier.

« Ohé, sur le pont! dit tout à coup une voix que je reconnus pour celle du capitaine. J'aurais voulu donner ina vie pourpouvoir l'avertir du danger, mais je réussis seulementh pousser un gémissement, que le malheureux Williams entendit sans doute, car il s'avança en disant : « Monsieur WaUingford, où êtesvous? » Il était sans chapeau et à moitié vêtu, n'étant monté que pour faire sa ronde , et je frémis encore en parlant du coup qui tomba

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sur sa tête nue. Ce coup aurait abattu un bœuf et terrassa le pauvre capitaine. Ses assassins eurent soin de le recevoir dans leurs bras, pour que le bruit de sa chute n'éveillât personne. Mais mes oreilles, qui saisissaient avidement tous les sons, lurent frappées du clapotis de la mer entrouverte sous le poids du corps. Ainsi périt le capitaine Williams , homme doux et bienveillant, excellent marin, dont le principal défaut était rim prudence.

Le Grand-Sec avait pris le plus de part à cette scène terrible. Lorsqu'elle futterminée, il ordonnaà ses complices de retournera leurs postes. Je crus qu'onallait égorger de la même manière tous les hommes, à mesure qu'ils paraîtraient sur le pont. Mais les sauvages préférèrent les faire prisonniers en fermant le capot d^échelle et l'écouVille d'avant. Le bruit réveilla l'équipage. J'entendis les coups portés en dedans contre les portes de la cabi-

ne; mais elles étaient solidement assujetties.

Aussitôt que les sauvages eurent enfermé l'équipage, ils détachèrent les cordes qui attachaient mes bras, de manière à laisser mes mouvements plus libres, délièrent mes pieds et ôtèrent mon bâillon. On me conduisit ensuite dans l'entre-deux des gaillards, et on m'annonça par signes que je pouvais communiquer avec mes compagnons. Ce fut par les ordres du Grand-Sec que s'effectua ma délivrance momentanée. Je compris qu'on voulait épargner ma vie , du moins pendant quelque tenjps, par des motifs qui déjouaient ma pénétration. Aussitôt que j'entendis un mouvement sur l'échelle, je m'écriai :

« Est-ce vous, monsieur Marbre?

— Oui ; vous êtes là, Wallingford?

— C'est moi , soyez prudent. Les sauvages sont maîtres du pont et je suis leur prisonnier. L'équipage est emprisonné, et on a mis une forte garde à l'écoutillon d'avant.

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J'entendis derrière le capot d'échelle un long sifllement, par lequel le premier lieutenant exprimait sa stupéfaction. Pour moi, je jugeai toute dissimulation inutile, et résolus de m'expliquer franchement, au risque de faire connaître le fond de ma pensée à mes ravisseurs, dont plusieurs entendaient probablement un peu d'anglais.

— Le capitaine Williams n'est pas en bas, reprit Marbre. Savez-vous ce qu'il est devenu?

— Hélas! monsieur Marbre, le pauvre capitaine Willams ne peut plus nous être utile.

— Que lui est-il arrivé? demanda le premier lieutenant avec précipitation.

— On l'a tué d'un coup de massue, et on l'a jeté à la mer. »

Un silence de mort suivit cette triste nouvelle.

« C'est donc à moi , de décider ce que nous avons à faire! s'écria M. Marbre. Miles,

êtes^vous libre? pouvez-vous me parler à cœur ouvert ?

— Je suis ici sous la garde de deux sauvages. Cependant ils m'exhortent à parler; mais je crains d'être compris par eux.

— Écoutez, Miles, reprit M. Marbre, après un moment de réflexion. Nous nous comprendrons facilement, sans lâcher des paroles imprudentes. Quel âge avez-vous?

— Trente ans, monsieur jMarbre. Trente bonnes années bien comptées.

-y^^ — Avez-vous du salpêtre et des pilules, ou seulement des jouets d'enfants indiens?

— Peut-être une demi-douzaine de pilules. »

Un coup de coude du Canard m'avertit de parler plus ouvertement, et me fit entendre qu'il nous avait compris, tant que nous nous étions exprimés sans allégorie.

« Diable, répondit Marbre, d'un ton pen-

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sil", je vois qu'il laat èlie sur uos gardes. Croyez-vous qu'on songe à descendre?

— Pas encore, mais, ajoutai-je, en appuyant sur le mol, la cumpréhension est plus généiale que vous ij' imaginez, et il ne (iiul rien dire de secret. Voici mon avis : sacrifiez des millions pour vous défendre, et n'accordez pas un centime de tribut. »

Celte phrase était proverbiale en Améiique, depuis le commencement de la guerre avec la France. J'étais convaincu qu'elle apprendrait- à Marbre qu'il devait renoncer à toute capitulation. 11 ne me fil aucune réponse, et l'on m'amena du vibord sur les cages à poulet, où l'on me permit de m" asseoir. L'obscurité était encore complète. Cependant à la luejir des étoiles je voyais les sauvages rôder sur le pont et me jeter en passant des regards qui annonçaient les intentions les plus sinistres ; mais un esprit supérieur dominait évidemment tous ces êtres féroces, t. i9

'.ontenait la turbulence de leur tempérament, et donnait à leurs actions un ensemble déterminé. C'était le Grand Se(^ De la voix et du geste, il réglait les mouvements des Indiens, et quoiqu'il parlât avec calme, on lui obéissait sans restriction , mais aussi sans marque visible de déférence. Je pouvais voir aussi que les sauvages considéraient leur victoire comme assurée , et s'inquiétaient peu de l'équipage emprisonné.

A la pointe du jour, des canots sortirent de la rivière, et amenèrent «à bord un renfort d<^ sauvages. Pendant qu'ils arrivaient, je n'eus aucune communication avec nos gens; J'étais toutefois convaincu qu'ils s'étaient réunis, en enlevant les ballots légers qui composaient la cargaison, et en abattant la cloison du gaillard d'avant, 11 y avait même dans cette cloison un plancher à coulisse, qui pou* vait donner passage à un homme. Marbre avait donc sans doute rassemblé toutes ses

forces, et avait assez d'armes et de munitions pour opposer une résistance vigoureuse. Je me demandais avec anxiété ce qu'il comptait faire. Une sortie eût été très hasardeuse, et les mesures prises parle GraildJ^Sec et le Canard la rendaient même presque impraticable.

La manière dont mes ravisseurs me iraitètèrent excita ma surprise. Dès qu'il fut jour, ils me débarrassèrent de lous mes liens et me laissèrent me promener en long et en large sur le gaillard d'arrière, pour rétablir la circulation du sang. Une mare de sang et quelques cheveux marquaient la place où le pauvre capitaine était tombé. On me permit d'y jeter un seau d'eau pour faire disparaître les signes révoltants d'un meurtre. Une étrange insouciance s'était emparée de moi. Je me résignais h mon sort, et j'enviais parfois celui de Marbre, qui pouvait détruire d'un seul coup tous les ennemis, en mettant le feu

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au magasin à poudre. J'élais persuadé qu'il en viendrait h cette extrémité avant de se rendre à de pareils misérablesTLe Grand-Sec et ses complices semblaient ne point prévoir ce êihger, et leur plan habilement conçu avait jusque-là parfaitement réussi.

Dans la matinée, les sauvages se mirent en devoir de s'assurer du bâliment, et je vis, à la manière dont les deux chefs s'approchèrent de moi, qu'ils étaient sur le point de coniinencer leurs opérations. Le Canard rangea tous ses hommes sur deux files, puis, levant la main avec un geste significatif, il me cria : « Comptez! » Je comptai les sauvages, qui étaient au nombie de cent huit.

« Dites-le en bas, grommela le Canard. »

J'appelai M. Marbre, et quand il fut arrivé au haut de l'échelle, il me demanda de quoi il s'agissait. .-;?,. i,-,,

« On m'ordonne dq vous dire ; Wioiîsieur , que les Indiens sont au nombre décent huit.

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— Je voudrais qu'ils fussenl mille . car nous allons les faire sauler avec le pont. Pensez-vous qu'ils me comprennent?

— Le Canard vous comprend, monsieur, quand vous parlez lentement et sans circonlocution. Il devine à peu près ce que vous voulez dire maintenant, à juger par sa physiononne.

— 11 est donc près du capot d'échelle ?

— Oui, il est à bâbord, un genou appuyé sur l'extrémité de la cage h poules.

— Miles? dit Mar])re avec hésitation.

— Eh bien, înonsieui* Marbre ?

— Si vous nous ouvriez l'écoulille' que vous arriverait il?

— Je serais égory;é sans doute : mais j'en ai pris mon parti. En tout cas ce serait inutile, et peut-être même nuisible en ce moment. Ce que j'ai de mieux à faire, c'est de les épouvanter, en les avertissant que vous voulez les faire sauter. »

Marbre y consenlit, et je parvins à expliquer ses inlentions au Canard, qui les transmit au GrandrSec. Le vieillard écouta gravement ; mais, à l'idée d'être lancé en l'air par la poudre, il ne manifesta pas plus de crainte que si l'on fût venu lui dire que le feu était à sa cheminée, en admettant qu'il en eût possédé une. La crainte lui était étrangère, et d'ailleurs un homme habitué à une si misérable condition n'attachait pas un grand prix à son existence. Sa physionomie sauvage exprima l'indifférence et l'incrédulité.

Je m'approchai pour rendre compte à Marbre du résultat de ma démarche ; mais le silence avait succédé à l'agitation qui régnait d'abord sous le pont. Le Grand-Sec parut i'rappé de ce changement, et donna des ordres à quelques-uns des siens sans doute pour leur recommander une surveillance plus active. Puis, avec l'aide du Canard, il fit jeter dans la yoTe des cordes, des drisses de bonnette etau-

1res câbles; ensuite Teinbarcation fut remorquée par des canots jusqu'à l'île. Là, les saunages fabriquèrent un cap de remorque, qu'ils attachèrent à un arbre, et qu'ils iilèrent jusqu'au navire. Aussitôt après, une vingtaine de sauvages sautèrent sur le câblot, et s'y balancèrent afin d'en essayer la force. Au péril de ma vie je résolus de communiquer à Marbre ces nouveaux mouvemenis.

« Les Indiens ont établi un cap de remorque jusqu'à l'île. Ils s'apprêtent à couper les câbles qui retiennent le navire, et se proposent sans doute de le touer jusqu à l'endroit où nous avons trouvé la Loutre de mer.

— Laissez-les faire, répondit Marbre. Nous serons prêts en temps opportun. »

J'ignore à quoi attribuer l'apathie que témoignèrent les sauvages en m'écoutant. Peutêtre entrait-il dans leur vue que l'équipage fût instruit de leur dessein. Ils mettaient

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dans tons leurs mouvemeiils autant de tranquillité, que si le navire leur eût .appartenu, et leurs canols lournaieni sans crainte autour de la Crise. Ils trouvèrent le merlin du cuisinier caché dans la chaloupe, et lescoups qui tombèrent pesamment sur les câbles annonçaient les inlentions de l'ennemi.

« iMiies, me dit le premier lieutenant, ces coups me vont au cœur. Les coi^uins sont donc à la besogne ?

— Ils ont déjà coupé le câble de l'ancre de bâbord, et travaillent maiutenant à tribord. Ils ont fini! Le navire n'est plus retenu que par le cay de remorque.

— 1 a t-il du vent, mon ami ?

— Pas dans la baie ; mais je remarque en nier une légère ondulation.

— Où en est la marée ?

— Â la fin du jusant, et pour amener le

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vaisseau jusqu'au roc: où ils ont l'ait échouer la Loutre de mer, ii faut que l'eau moule de dix h douze pieds.

— Dieu en soil loué ! C'est un événement iuipoilant pour nous.

— Pourtant , monsieur Marbre, le navire s'avance rapidement vers l'île. Il n'y a plus d'espoir pour nous !

— Ne perdons pas courage. Miles, et tâchons de faire quelque leniative pour nous tirer de là. Si je ne craignais pour vous , il y a une demi-heure que j'aurais joué à ces gredins un tour de ma façon.

— Ne vous inquiétez pas de moi, monsieur. Le malheur est arrivé par ma faute, j'en dois subir les conséquences; faites ce que le devoir et la prudence vous commanderont. »

Au bout d'une minute d'attente, j'entendis une détonation qui me fit supposer d'aboid

qu'on avait essayé de faire sauter le pont ; mais les cris et les gémissements qui succédèrent au bruit de l'explosion m'apprirent le véi i table état des choses. Une décharge de mousqueterie avait été tirée par les fenêtres de la cabine, et avait tué ou blessé mortellement onze sauvages qui passaient dans un canol.Les Indiens, irrités, m'auraient immédiatement mis h mort sans l'intervention du Grand-Sec, dont le ton d'autorité imposa le respect aux assaillants. 11 était évident qu'on me réservait pour quelque raison cachée.

La plus grande partie des sauvages se précipitèrent dans les canots pour secourir les blessés; mais, n'osant passer sous le feu meurtrier de l'équipage , ils attendirent que le navire eût fait du chemin en avant. La Crise se trouva donc isolée des canots, et n'ayant à bord que la moitié des agresseurs. Ceux qui restaient sur le navire , faute d'en-

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neiuis à comballre, employèrent toute leur iorce pour peser sur le cap de remorque, et finirent par le briser.

J'étais appuyé sur la roue du gouvernail quand cet accident arriva. Le reflux se retirait avec une cei laine violence, et le navire entrait dans l'étroite passe qui séparait Tîle de l'un des côtés du continent. Il se dirigeait vers l'arbre auquel le câblot de remorque avait été attaché. Mais, par un mouvement instinctif plutôt que par réflexion, j'écartai la barre de manière h mettre la Crise au milieu de la passe. Le Canard dirigeait alors l'enlèvement des blessés que Ton débarquait au fond de ,1a baie , et quand même il eût voulu suivre le navire, il aurait été tenu en respect par le feu des fenêtres de la cabine. Je demeurai donc pendant cinq minutes maître du gouvernail, et j'en profitai pour entrer en mer.

Celle silualion nouvelle nous laissait une lueur d'espoir. J'observai que les sauvages ne couccYaienl pas pourquoi la Crise élait descendue jusqu'à l'Océan, au lieu de porter contre les rocs. Ce changement de direction, inexplicable pour eux , produisit une terreur panique , et une trentaine se jetèrent à ia mer et se mirent à nager du côté de l'île. Je crus un moment que tous allaient suivre le :iième chemin ; mais je m^aperçus plus tard que les autres ne savaient pas nager, et qu'ils restaient à bord moins volontairement que par nécessité. Le Grand-Sec ne jugea pas à propos de lâcher sa proie.

Je crus le moment favorable : je marchai vers le capot d'échelle, et j'allais l'ouvrir, quand le Grand-Sec me porta un coup violent , en faisant luire h mes yeux la lame de son couteau. L'aftaire n'était donc pas encore terminée. Le chef sauvage ne se laissait pas déconcerter avec autant de facilité que je

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me l'éiais ligure , malgré son extérieur de singe. Il avait un esprit fait pour les grandes entreprises, et, placé dans d'autres conditions, il eût pu devenir un héros. Il m'apprit à ne pas me fier aux apparences.

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