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Nous Toyons le commencement du jour , mais je pense que nous n'en verrons jamais la fin. Shakspebe, ffenr? V.
Quand nous eûmes passé la pointe de l'île, nous sentîmes une douce brise du sud, et en mettant la barre au vent, il me fut possible de maintenir le cap du côté de la pleine
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iiier. La marée favorisa les motivenienfs de la Crise, qui s'éloigna de îa côte avec une vilesse d'environ deux nœuds h l'heure. C'était une marche lente, mais il fallait aux canots quinze ou vingt minutes pour revenir du fond de la baie et faire le tour de l'île par l'autre passe. Pendant ce temps nous pouvions faire près d'un demi mille.
Le Grand-Sec était embarrassé, car il H^avaii aucune idée de l'action du gouvernail. Toutefois, voyant que la Crise continuait à gagner ;tn large, il s'a[>[ i'ocha de moi avec un air farouche qui me démontra qu'une sympathie nnturelle n'avait pas été le motif de sa modération précédente. Il brandit sou couteau et l'appuya deux fois contre ma poi trine, en me faisant signe de rentrer au port. Je crus que ma dernière heurç était proche ; mais je montrai les mais pour indiquer au sauvage que le navire ne port;ut [>as sps agrès accoutumés. Il me comprit et m indiqua
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un paquet de voiles en murmurant des menaces. Il ramassa la voile de briganline, qui était auprès de lui, et m'ordonna par geste de la déployer.
II est inutile de dire que j'obéis avec une secrète joie. Détachant les cargues, j'indiquai à une douzaine de sauvages ce qu'il y avait à faire, en mettant moi-même la niain h l'œuvre. En peu de temps, je hissai le baume, la trinquelte, la grande voile d'étai et le foc d'artimon. Comme on n'avait point passé la clef dans les mâts de hunes, je ne pouvais utiliser que ces quatre voiles. Elles ajoutèrent un nœud de plus à la marche du navire, et le portèrent sur un point où il sentait toute la force du vent, qui soufflait du sud-est.
Le Grand-Sec me suivit avec le regard pénétrant d'un faucon Comme j'avais obéi à ses ordres en faisant voile, il nepouvailse plaindre de moi, et les résultats de la manœuvre le surprenaient. Voyant que le navire continuait à
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s'éloigner de la baie, il me menaça de nouveau, en me faisant signe de meltre le cap sur la terre. Je lui demandai un peu de place; puis je décrivis un long cercle sur le pont, et lui montrai les quatre voiles, pour lui expliquer qu'avec notre voilure actuelle il était indispensable de faire un grand détour. J'ajoutai, qu'en mettant les huniers, nous parviendrions plus vite au point désiré. Les sauvages me comprirent, et s'offrirent à m'aider. Il était clair qu'ils avaient conservé ma vie uniquement pour m'empioyerà la direction du navire; et, comme ils ne pouvaient rien sans moi, mon imporîance augmentait à mesure que nous avancions en mer. Quand le màtereaueùtéléhalé assez haut, je montai dans les agrès pour passer la clef. Du haut de la hune, j'aperçus les canots qui tournaient autour de l'île, et je jugeai à leur marche qu'ils devaient nous rejoindre dans un espace de vingt minutes. Il était important de pré-
venir leur arrivée. En possession de la confiance des sauvages, je réclamai leur assislance afin de hisser le grand foc. J'examinai ensuite les canois avec une liinelle. Ils avaient cessé de pagayer, et s'étaient rapprochés les uns des autres, sans doute pour tenir conseil. Je supposai qu'à l'aspect de la voilure, ils se figuraient que nous avions repris la Crise ^ et je cherchai des moyens de les confirmer dans cette opinion. J'avais donné au Grand-Sec un cigarre pour le mellre de bonne humeur, et j'avais pris la liberté d'en allumer un pour moi. La veille au soir, nos canons avaient été amorcés, alignés et débarrassés de leurs tampons. 11 suffisait d'enlever la platine du canon de l'arrière pour qu'il fût prêt h faire feu. Je mis la barre tout au vent, jusqu'à ce que notre bordée portât sur les canots; puis j'appliquai le cigarre à l'amorce, m'élançai à la roue , et mis la barre dessous. L'explosion produisit
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une stupéfaction générale. Le Grand-Sec s'avança sur moi, le couteau levé; mais je lui fis remarquer que le vaisseau loffait avec rapidité, et je tâchai de lui faire comprendre par signes que l'emploi du canon avait une influence sensible sur le changement qu''il remarquait. Le navire continuant à virer, le chef indien crut à la vérité de mes explications, et ce fut avec un air de triomphe qu'il fit observer à ses compagnons la nouvelle marche de la Crise. Quant auxcanots, effrayés du sifflement de la mitraille, ils pagayèrent vers le fond de la baie dans la ferme persuasion que nous avions reconquis le navire.
Ainsi le succès dépassait mon attente. Si je parvenais à perdre la terre de vue, mes services devenaient tellement nécessaires que ma vie cessait d'être en danger. La côte était basse, le vent fraîchissait, la Crise filait quatre nœuds à l'heure, et en maintenant le cap dans la direction convenable, je pou-
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vais, en moins de sept heures, parcourir une vingtaine de milles. 11 était temps d'avoir une conférence avec Marbre. Pour éloigner les soupçons, j'appelai le Grand-Sec auprès du capot d'échelle, afm qu'il fût témoin de lentrelien, quoique je fusse bien convaincu que pas un des sauvages présents à bord n'ent^flh dait un seul mol d'anglais.
« Eh bien, Miles, me demanda le premier lieutenant, qu'y a-t-il? que veut dire ce coup de canon?
— C'est moi qui l'ai tiré, monsieur, pour écarter les canots, et j'ai complètement
réussi.
— Je le sais ; j'avais mis la tête à la fenêtre de la cabine. J'ai vu le boulet tomber à vingt brasses des canots, dont quelques-uns ont été atteints par des éclats de mitraille. Mais que comptez- vous faire? nous sommes à plus d'une demi-lieue de la terre. Qu'en doit penser le Grand-Sec?»
J'expliquai au premier lieutenant notre situation, notre voilure, le nombre de sauvages que nous avions h bonî, et les idées qu'ils avaient sur la manière de virer. Le Grand-Sec, pendant cet entrelien, m' écoutait avec une attention soutenue, et gesticulait par intervalle, pour m'inviter à tourner l'avant vers la côte; car la Crise, ayant le vent par son travers, avait repris la route de la pleine mer. Il fallait nécessairement rassurer les sauvages, et en même temps raffermir le grand hunier, qui, sous l'action de la houle de terre, menaçait de consentir au chouquet. Je m'approchai du Grand-Sec, et je vis avec satisfaction qu'il commençait à donner des symptômes du mal de mer, ainsi que plusieurs de ses compagnons. Je lui montrai les mâts et les vergues, et j'essayai de lui persuader, par une pantomime énergique, qu'il m'était impossible de virer le navire sans le secours de quelques matelots. Le
vieillard secoua la lête, prit un air grave, ei finit par prononcer les noms de Nab et de Joë. Ce dernier était le cuisinier nègre, et il avait partagé avec mon domestique l'honneur d'attirer spécialement l'atlenlion des sauvages. Le Grand-Sec supposait sans doute, on cas de lutte, qu'il trouverait dans les noirs des alliés plutôt que des ennenjis; mais j'étais sûr de la fidélité de mon serviteur, et je savais que le cuisinier avait autant d'attachement pour son pavillon que le plus blanc des Américains.
J'indiquai au chef indien les moyens de transporter les deux nègres sur le pont, sans relâcher le reste des prisonniers. On descendit une corde du canot de l'arrière jusqu'aux fenêtres de la cabine. J'avertis le premier lieutenant , et les deux nègres furent hélés tour à tour sur le plat-bord du canot, où ils furent reçus par les sauvages. Avant de les laisser monter sur le pont, le Graod-Sec leur
ïït un discours entremêlé de gestes significatifs, dans le but de les prévenir du sort qui les attendait s'ils se conduisaient mal.
J envoyai les deux nègres à la hune, et bientôt toutes les voiles furent dans une position favorable. En les voyant s'enfler, nos ennemis poussèrent des cris d'allégresse, sans se douter que nous nous écartions de plus en plus du continent. Cependant le Grand-Sec insista de nouveau sur la nécessité de virer de bord. La disparition de la terre l'inquiétait, et malgré les nausées du mal de mer, il continuait à me surveiller de près. Pour le calmer, je virai vent devant, avec l'assistance des sauvages, qui exécutèrent mes ordres mieux que je me le serais imaginé. Dès qu'ils se virent sur la roule de la terre, ils manifestèrent une joie qui tenait du délire. J'eus peine àéviter que leur chef ne me serrât dans ses bras. La nouvelle marche du navire eut pour effet de diminuer l'active surveillance
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de nos ennemis, qui se croyant près d'échapper au danger, cessèrent de résister h leurs souffrances physiques. Je poslai Nabuchodonosor au gouvernail , et me penchant sur le couronnement, je parvins h attirer Marbre à l'une des fenêtres de la cabine, sans alarmer le chef indien. J'avais observé que les Indiens évitaient de se tenir sur le gaillard d'avant, à cause des secousses que le langage imprimait à cette partie du vaisseau. Je dis au premier lieutenant d'y concentrer toutes ses forces, puis je m'éloignai, et feignis de m'occuper entièrement de la manœuvre. Le sauvage qui gardait Fécoulille d'avant était dans un état pitoyable, et rendait son tribut à la mer avec des efforts^^j^onvulsils. L écouiille n'était maintenue que par une barre de fer passée dans le crochet, et il n'était pas difficile de l'ouvrir.
Ce fut l'affaire d'un instant. L'équipage,
conduit par Marbre, se précipita sur le ponl en criant : « Vengeons le capitaine ! » Quand je voulus suivre mes compagnons, la sentinelle de l'écoutille me barra le pnssage. Le sauvage était armé des pistolets qu'on m'avait enlevés; mais peu accoutumé h s'en servir, il n'eût pas le temps d'en faire usnge. Je l'étreignis dans mes bras, nous roulâmes tous deux sur le pont, et je me rendis bientôt maître de lui. Pendant que je rattachais avec le cable qui servait à hàler bas le grand foc, nos matelots, sans tirer un seul coup de fusil, frappaient les sauvages de leurs piques, ou les jetaient à la mer. Au moment où j'arrivai au pied du grand mât, le navire était en noire pouvoir, et de tous léS sauvages, il ne restait plus que le Grand-Sec. Au commencement de l'attaque, Nabuchodonosor, abandonnant le gouvernail, avait passé les bras autour du corps de l'Indien, et le tenait comme dans un étau.
« A la mer, ce misérable ! s'écria le premier lieutenant en fureur.
— Épargnez^le, M. Marbre : il m'a sauvé la vie. »
Le nègre avait toujours eu pour mes ordres plus (le déférence que pour ceux du capitaine même; autrement le Grand-Sec eût suivi ses compagnons dans les abîmes de rOcéan. Marbre qui n'était pas naturellement cruel, dédaigna de frapper un prisonnier sans défense, et se contenta d'ordonner qu'on le gardât h vue. Satisfait d'avoir réussi, je courus à Tavant pour y prendre l'homme que j'avais attaché, mais il était trop tard. Des matelots s'étaient emparés de ce malheureux, et j'arrivai pour le voir disparaître par le sabord du bossoir. Pendant celte lutte de quelques minutes, la Crise avait suivi sa route, pareille h la terre qui se meut dans son orbite, indifférente aux luttes des nations dont les dissensions ensanglantent sa surface.
Du haut du couronnement, nous vîmes dans notre sillage les bras et les têtes des Indiens qui se déballaient au milieu des (lots. Par une impulsion involontaire , je fis observer à Marbre que nous pourwons en sauver quelques-uns.
« Laissez-les se noyer ! et allez au diable, répondit le premier lieutenant.
— M. Marbre a raison, ajouta Nabuchodonosor. On ne peut rien aliendre de bon des Indiens. Ils vous noieront, soyez-en sûr, si vous ne les noyez pas.
Je jugeai que toutes mes instances seraient inutiles, et toules les victimes disparurent successivement. Le Grand-Sec les suivit des yeux, et l'expression de sa physionomie me prouva que malgré son endurcissement , il était profondément louché du désastre inattendu qui décimait sa tribu. Peut-être avait-il des fils et des pctits-fils parmi ces infortunés qu'il regardait pour la
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dernière lois. Néanmoins il se roidissail contre la douleur. Au moment où la dernière tête s'enfonça, je le vis frémir. Un gémissement étouffé lui échappa, puis il baissa la télé et demeura immobile comme un arbre de ses forêts natales. Je demandai à Marbre la permission de délier les bras du vieillard. 11 me l'accorda non sans proférer quelques jurons, h l'adresse du chef indien.
On mit le navire en panne à un mille de la passe méridionale qui conduisait dans la baie. En passant devant l'île nous tirâmes notre bordée de bâbord au milieu des buissons et des arbres, et nous jugeâmes par les cris que nous entendîmes, que Marbre ne s'était pas trompé sur la position de l'ennemi. Je descendis dans la chaloupe avec des matelots armés et un pierrier que je lirai pourprotéger mon débarquement. Je trouvai le bivouac de l'île abandonné. On y avait laissé notre yole et quelques canots; et
comme pour nous indemniser de nos malheurs , les sauvages avaient abandonné six cenis peaux de loutres de mer qu'ils avaient apportées pour trafiquer avec nous, en attendant une occasion favorable d'exécuter leur complot. Je ne vis dans l'île qu'un seul homme, blessé d'un éclat de milraille et dans les deinières convulsions de l'agonie.
A mon retour, le capitaine Marbre résolut de gagner le large avant la fin du jour; mais il déclara qu'avant de quitter ces parages il était indispensable de pendre le Grand- Sec en vue de son pays. Nous pas>âmes la nuit en panne; et le lendemain matin/après avoir levé l'ancre. Marbre ordonna d'attacher une corde au bras de la vergue de mizaine.
J'étais sur le gaillard d arrière quand cet ordre Tut donné. L'attitude sévère et le ton d'autorité du capitaine Marbre m'empêchèrent d'intercéder en faveur du condamné.
« Emparez-vous de cet assassin ! dit Mar-
bre quand tout fût prêt. Allachez-lui les mains derrière le dos, placez-le sur le troisième canon et attendez mes ordres. »
Personne n'osa désobéir. Cependant je crus remarquer que quelques matelots manifestaient de la répugnance. Je hasardai une observation h voix basse :
« Avez-vous bien rélléchi, M. Marbre?
— Capitaine Marbre,-s'il vous plaît, M. Wallingford. Je suis maintenant, le patron de la Cnse,dont vous êtes le premier lieutenant. J'ai l'intention de pendre votre ami le Grand-Sec, pour faire un exemple. Ces bois sont remplis d'hommes qui nous observent, et la vue de ce supplice leur fera plus de bien que quaiante missionnaires et cinquante ans de prédications. Voilà comme il faut agir avec les Indiens!
Le condamné semblait avoir la conscience de sa fin prochaine; mais il lui était impossible de comprendre le genre de supplice qu'on lui réservait. Je m'approchai de
lui, et lui serrai la main, en lui montrant le ciel comme pour lui dire qu'il n'avait plus d'espoir que dans le Grand-Esprit. Dès ce moment, il prit une altitude calme et digne. Il ne voyait sans doute rien d'extraordinaire à sa desline'e; car il avait dû sacrifier plus d'un prisonnier dans des circonstances où les représailles étaient beaucoup moins légitimes. « Que deux des nègres passent la corde au cou de cet homme, » dit Marbre qui avait une trop haute opinion de la dignité des matelots blancs pour leur confier les fonctions de bourreau. Le cuisinier Joë et un autre noir furent chargés de ces sinistres préparatifs, et pour la première fois le Grand-Sec, levant les yeux en l'air, sembla comprendre le genre de mort qui F attendait. Le principe de vie profondément enraciné en lui, prit un moment le dessus. Une ombre de regret passa sur sa physionomie si sombre et minée par la souffrance. Il regarda fixement notre
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nouveau capitaine. Mais celui-ci élait convaincu qu'il accomplissait un grand acte de justice.
« Hisse ! » s'écria-l-il , et le Grand-Sec se balança aux bras de vergue. La tloulent" lui arracha un frissonnement; puis il demeura immobile comme un jiiorceau de bois. Il cessa bientôt de donner des signes de vie. Au bout d'un quart d'heure un homme niorila dans les agrès pour couper la corde, et le cadavre fut englouti dans l'Océan. Plus lard les détails de cette affaire furent consignés dans les journaux américains. Quelques moralistes essayèrentdejeterquelquesdoulessurlalégalitéde la conduite de Marbre. Mais la nécessité d'assurer le salut de nos navires est un motif trop puissant pour être renversé par les paisibles arguments de la froide raison. Vainementon représenta combien il serait injuste que chaque partie intéressée se constituât à la
fois législateur, juge et bourreau. Les besoins 1. 21
du commerce, l'amour de l'or, l'emportèrent sur toute autre considération. Cependant je sus que Marbre s'était repenti quand il n'était plus temps. Le avertissements secrets que Dieu fait entendre à notre conscience ne peuvent être étouffés par l'absolution qu'on se donne , alors même qu'on prend son propre intérêt pour mesure du bien et du mal.