‹ Sur mer et sur terreChapitre 14 sur 14 · PAROLES · texte numérisé non relu

PAROLES

Oui, je sais que vous êtes de la troupe de Muskos, et je perdrai la vie, parce que je ne puis me faire comprendre.

Shakspehe, Tout est bien gui finit bien. act. IT, .«c. 3.

La Crise vira de bord^ussilôt que le ca davre du Grand-Sec eut disparu , et l'équi-

page sortit du petit havre dans un sombre silence. A voir la tristesse des matelots, on eût dit des hommes en deuil qui s'éloignaient d'un tombeau sur lequel en entendait encore retomber la terre. Marbre me dit ensuite qu'il avait eu l'intention d'attendre que le corps du pauvre Williams vînt à flotter; mais la crainte d'être obligé d'engager une lutte avec les naturels l'engagea à quitter ces lieux sans rendre les derniers devoirs à notre digne commandant. Je pense toutefois que nous aurions pu lester encore un mois dans la baie sans recevoir la visite d'un seul Indien.

Il était midi quand le navire se trouva sur le vaste sein de la mer Pacifique. Le vent venait du sud-est et soufflait avec constance. Lorsque nous fûmes à douze milles au large , nous déployâmes les bonnettes de bâbord, et nousgouvernâmé^u sud-ouest, toutes voiles dehors. L'intention de Marbre était donc de

quitter îa cote. îlme nmnda dans la cabine, où je le trouvai occupé à consuller divers papiers et le portefeuille du capitaine Williams.

« Prenez un siège, monsieur Wallingford , dit le nouveau capitaine avec nue dignité analogue h la circonstance- Je viens de parcourir les instructions que le défunt avaiL reçues des armateurs , et je vois que je m'y suis conformé sans le savoir. En tout cas, notre voyage a été productif. Il y a dans la cale soixante-sept mille trois cent soixantedix dollars espagnols , et nos marchandises j3euvent être estimées vingt-six mille deux cent quarante dollars. Or, n'ayant à payer Tii droit ni commission, et possédant la somme nette, nous pouvons nous flatter d'avoir fait une excellente opération. Ensuite , notre passage dans le détroit de Magellan nous a fait gagner un mois, et si je croyais rencontrer les Français h l'ouest du cap Horn . je profiterais de mon avance pour

tenier une croisière de cinq ou six semaines. Toute réflexion faite , nous avons une longue route devant nous ; il vaut mieux gouverner vers la première relâche indiquée par les armateurs. »

Après ce discours, le capitaine Marbre me montra une noie marginale où l'on donnait au capitaine Williams des instructions supplémentaires, dans le cas oîi il ne pourrait atteindre complètement le but de son voyage. Je savais que le défunt les aurait négligées, et qu'il comptait aller chercher du bois de sandal aux îles Sandwich, suivant l'usage de tous les navires qui fréquentent cette côte. Conformément au projet placé en marge, on devait toucher à la dernière des îles Sandwich, et se mettre à la recherche de certaines îles où Ton pensait pouvoir établir des pêcheries de perles. Je dis à Marbre que notre n;ivire étair trop grand, et qu'il avait trop de valeuîpour coa'e exposé dans une expédition

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aussi hasardeuse. Mais le capitaine avail une prédilection particulière pour la pêche des perles. C'était son idée fixe ; quoique cette entreprise ne fût qu'accessoiie dans les instructions, il était disposé à la regarder c^mme le but principal de son voyage.

Marbre avait d'excellentes qualités, mais il n'était pas propre à commander un vaisseau. Personne n'était plus capable de l'arrimer, de le gréer, de le conduire dans les temps les plus contraires, mais il manquait du jugement nécessaire à Tadministration d'une propriété importante. Il ne s'entendait pas plus à l'économie commerciale, que s'il n'eût jamais navigué sur des navires marchands : aussi avait-il végété dans un grade subalterne; f instinct mercantile, l'un des plus vifs que signalent les études physiologiques, avertissait les armateurs qu'il occuûail le poste auquel il était destiné par ses facultés naturelles et ses connaissances acquises. Les

hoainies les plus obtus acquièrent un merveilleux degré de perspicacité lorsqu'il s'agit d'intérêt pécuniaire.

Bien que je n'eusse que dix-neuf ans, je me permis de contrecarrer le capitaine. Les circonstances prévues par la note marginaie n'avaient pas eu lieu, et nous devions nous confoî-mer au vœu des armateurs, en prenant du bois de sandal aux îles Sandwich, et nous rendant de là en Chine pour y embarquer des lliés. Marbre fut ébranlé par mes argumenls, mais il persista. J'ignore quel eût été le résultat de sa détermination, si le hasard n'avait favorisé nos vues respectives.

Avant d'arriver aux îles Sandwich, Talcott fut promu au grade de troisième lieutenant , à ma vive satisfaction, car notre commun voyage à bord de la Dame de Nantes avait c^olidéune liaison basée sur la conformité d'âge et d'éducation. Les îles Sandwich, où nous jetâmes l'ancre, avaient fait quelques

progrès depuis le capitaine Coock; mais on n'y Irouvait pas comme aujourd'hui des églises, des tavernes, des billards, des maisons de pierre; les habitants ne se convertissaient pas encore à la religion chrétienne, et ne possédaient pas ce mélange d'aisance, de sécurité, de lois et de vices qui constituent la civilisation. Les sauvages, qui vinrent nous rendre visite, étaient peu supérieurs à ceux de la côte nord-occidentale. Parmi eux était le patron d'un brick de Boston, dont le navire s'était brisé sur un écueil. Il se proposait de tenter des moyens de sauvetage ; mais il voulait se défaire d'une quantité considérable de bois de sandal qui était encore à bord, et que la première tempête pouvait enlever. ïl désirait obtenir en échange des marchandises susceptibles d'être vendues sur place avec avantage, et comptait attendre, pour s'embarquer, unautre navire appartenant aux mêmes armateurs. Le capitaine Marbre se frotta les mains

de contenlement après avoir visité le navire naufragé.

« La chance est pour nous, maître Miles, me dil-il, et nous partirons la semaine prochaine pour les pêcheries de perles. J'ai acheté pour rien le bois de sandal du navire échoué. Ce soir même nous en enlèverons la cargaison. Le fond est excellent en dedans de recueil, et nous pouvons procéder sans risque à notre opération. »

Le résultat répondit à l'attente de Marbre, et au bout d'une semaine nous appareillâmes pour l'Eldorado de perles de Marbre. Nous passâmes la ligne par le 170" de longitude ouest. Un mois après notre départ d'Owyhee ou Hawii , par une belle nuit éioilée, le capitaine vint nous trouver sur le pont, en se frottant les mains, comme il avait l'habitude de le faire quand il était de bonne humeur.

« En vérité, me dit-il, la Providence nous tient en réserve pour de grands événements.

Voyez ce qui nous arrive depuis trois ans. D'abord nous faisons naufrage sur la côte de Madagascar, puis nous traversons les mers dans un canot. Nous rencontrons un corsaire de la Guadeloupe, nous finissons par nous en emparer. Ce n'est pas tout. Après avoir passé hardiment le détroit de Magellan, nous perdons le capitaine Williams, mais en arrivant aux îles Sandwich , nous avons le bonheur de trouver une magnifique cargaison de bois de sandal. Pour mettre le comble à nos aventuies, il ne nous faut plus que la découverte d'une île.

« A quoi bon? répondis-je. Il y a tant d'armateurs qui ont des prétentions sur des îles inconnues, que nous ne gagnerions guère à en trouver urie. »

Peu m'importe. Nous aurons du moins Pavantage de baptiser notre découverte.

Voyez-vous déjà figurer sur les cartes l'île de Marbre, la baie de Wallingford, les mon-

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tagnes de Talcoti, le cap de la Crise? Quel honneur pour nous !

— Terre ! s^écria la vigie sur le gaillard d'avant.

— Par saint Georges, voici notre île, dit Marbre, en se précipitant à l'avant. 11 y a une demi-heure que j'ai consulté la carte, et elle n'indique aucune terre à six cent milles autour de nous. »

C'était en effet une terre, beaucoup plus voisine de nous qu'on aurait pu le désirer; car nous entendions le bruit des vagues qui déferlaient sur un des bancs de corail si nombreux dans ces parages : la hme nous donnait une vive lumière. La nuit était douce et embaumée; mais la brise nous portait directement sur les écueils où nous avions à craindre des courants. On sonda sans trouver le fond. Marbre commanda de courir une bordée pour nous écarter du rivage.

« Je connais ces bancs de corail , dit-il.

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Vous ne rencontrez pas le fond, et une seconde après, vous êtes tout étonné de toucher. Si nous parvenions à jeter l'ancre, le grelin se trouverait au milieu de pointes anguleuses, comme un homme qui dort dans un hamac hérissé de rasoirs ouverts. »

La brise était si fail)le que, malgré notre manœuvre, le navire ne put s'éloigner de la côte sur laquelle il s'affalait. C'était un de ces momenls où Marbre se montrait dans toute sa supériorité. Il se tint sur le couronnement, et donna des ordres avec un sang-froid et une précision admirables. Je me plaçai dans les chaînes pour surveiller les matelots qui jetaient la sonde, et nous ne fûmes pas surpris de ne point trou ver le fond^ car nous savions que ces récifs étaient .toujours perpendiculaires du côté de la pleine mer. Je proposai d'explorer dans la yole la place où nous étions , et, avec le consentement de Marbre, je quittai le navire, et gouvernai sous

le bossoir du vent. Je me tenais dans la chambre du canot, et je me servais de temps en temps du petit plomb de sonde. En avançant, je vis distinctement une solide barrière de rochers battus par une houle formidable qui s'éparpillait en écume, après les avoir franchis. Dans ce périlleux instant, où je n'aurais pas échangé le moindre champ de Clawbonny contre la propriété de la Crise, je remarquai sous le vent un point dont la surface était moins agitée. Je redoublai d'efforts pour m'en approcher. A peine y étais-je entré que le courant entraîna la yole avec une vitesse irrésistible. Je n'eus qu'une fois le temps de jeter la sonde, et je trouvai six brasses de profondeur.

Je remis le cap du côté du navire, qui était heureusement à la portée de la voix , et je le hélai avec force.

« Qu'y a-t-il, M, Wallingford ? demanda

Marbre avec autant de calme que s'il eût été à l'ancre dans le port de New-York.

— Voyez-vous la yole, monsieur?

— Parfaitement.

— La Crise a-t-elle un bon sillage, capitaine ?

— Elle gouverne passablement.

— Alors ne m'adressez point de questions; mais tâchez de suivre la yole, c'est notre seul espoir, et nous pouvons réussir. »

Sans me répondre, iMarbre commanda de mettre la barre au vent, et de ranger du monde aux bras du vent. Je respirais à peine en voyant les bossoirs du navire faire leur abattée. La Crise entra rapidement dans l'étroit goulet, et quand elle approcha de l'endroit où j'avais trouvé six brasses, je m'écriai : <■< Dépêche , et jette l'ancre le plus tôt que possible ! « On ne me répondit point ; mais les basses voiles et les perroquets furent déployés. On descendit le grand foc, et le navire

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vint au lof. J'entendis avec joie le bruit stridant et prolongé de l'ancre de poste qui s'enfonçait profondément dans l'eau. Le navire prit satouée decâblesansdifficulté,etmouilla un instant après.

« Nous l'avons écnappé belle, M. Wallingford, me dit Marbre, en me serrant la main avec effusion, dès que je parus à bord. Je vous remercie de nous avoir pilotés. N'est-ce pas la terre que j'aperçois sous le vent?

— Oui, monsieur, je distingue même des arbres sur le rivage.

— C'est une découverte, jeune honime, une découverte qui nous immortalisera. Dès ce momentj'appellecechenallapassede Miles, et je donne à ce banc le nom d'écueil de laYole. »

La vanité de Marbre ne me fit même pas sourire, tout préoccupé que j'étais du salut de la Crise. Le temps était doux , la nuit belle, la baie unie, mais le grelin pouvait raguer. Il était essentiel de s'assurer de notre

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véritable situation. Je demandai au capitaine la permission de pousser une reconnaissance du côté de la terre, et pn me l'accordant, il m'enjoignit de prendre de l'eau et des provisions, attendu que mon devoir pouvait me retenir jusqu'au lendemain matin. Entre les écueils et l'île, régnait un intervalle d'environ une lieue de large, dont la profondeur, mesurée par nos sondages, était constamment de dix brasses. Les rochers contre lesquels la mer se brisait formaient en quelque sorte un ouvrage avancé, construit par les infatigables polypes, comme pour défendre une île que leurs ancêtres avaient probablement élevée deux siècles auparavant des profondeurs de la mer. Tous les navigateurs connaissent les travaux gigantesques accomplis par cet petits insectes aquatiques, dontl'action lente, mais continue, modifie certaines parties de la surface du globe.

Je trouvai la terre de facile accès, basse, couverte de bois et sans aucune trace d'habitation. Je m'aventurai dans Tintërieur, et après avoir fait plus d'un mille au milieu de cocotiers et de bananiers, j'arrivai au bassin qu'on rencontre d'ordinaire dans les îles de formation polypeuse. Comme il était peu éloigné de la mer, j'ordonnai d''y conduire la yole. Le petit bras de mer qui y aboutissait avait ainsi que la baie une profondeur de dix biasses et partout un fond sablonneux. J'aurais continué mes explorations jusqu'au lendemain, si je n'avais aperçu la Crise qui dérivait vers la terre. Je me hâtai de retourner à bord. Ainsi que je l'avais prévu , le câble avait ragué, et Marbre avait mis à la voile pour chercher un nouveau mouillage. Je lui parlai du lac sifbA|fu centre de l'île, en lui certifiant qu'il y avait assez d'eau pour y pénétrer. La tâche n'était pas difficile, et bientôt la Crise fut en sûreté dans ce bassin naturel,

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OÙ elle pouvait défier la plus rude tempête. Certains de n'avoir rien h craindre , nous carguàmes les voiles, et nous mîmes pour garde un seul homme sur le pont. Jamais, depuis que j'étais dans la marine, je n'avais regagné mon hamac avec plus de satisfaction. J'avouerai franchement que j'étais content de moi : c'était par ma vigilance que le navire avait été sauvé, car, même après avoir évit'é les bancs de corail, il eût donné à la dérive contre les rochers, si je n'avais découvert ce bassin en temps opportun. Au milieu de la mer Pacifique, dans une île déserte, loin des douaniers et des gardescôtes, rien ne pouvait troubler notre sommeil. Je me serais endormi de suite sans les discours que le capitaine m'adressa de sa chambre dont la porte était entrouverte.

« Généralisons, me dit-il. C'était une de ses expressions favorites, et il l'employait, sans en connaître la véritable portée. Nous

aurons d'abord l'île de Marbre, la baie de Wallingford, l'écueil de la Yole elle mouillage de Miles. Comme nous l'avons vu, ce mouillage n'était pas fameux, mon ami, mais en ce monde de misère , chacun doit avoir sa part de bien et de mal. »

Je murmurai une réponse insignifiante, en envoyant au diable celui qui troublait mon sommeil.

«Notre fortune est faite! continua Marbre. Le monde généralise en fait de découvertes, et n'établit guère de distinction entre les Colomb, les Cook et les Marbre. Une île est une île, et celui qui la découvre prend place au nombre des navigateurs illustres. Pauvre capitaine Williams! Il eût navigué pendant cent ans, sans rien découvrir.

— Excepté le détroit de Magellan.

— Ah ! nous avons eu du mal à le passer! Sans nous, le navire n'aurait jamais accompli

un si bel exploit. Nous sommes les favoris de la fortune, n'est-ce pas, Miles?

— Oui , monsieur. . . Arrive tout la barre tout au vent I...

— Il rêve, reprit le capitaine. Encore un mot, mon ami , avant de couper court à nos réflexions. Ne serait-ce pas une idée sublime que celle de mêler un peu de patriotisme à nos dénominations. Le patriotisme esta l'ordre du jour dans notre hémisphère. La partie supérieure de l'écueil pourrait s'appeler le rocher du Congrès, et l'on nommerait la plage de Washington le débarcadère dont vous m'avez parlé. Washington aurait sa part du gâteau.

— Oui, oui, monsieur.

— Je vois que vous êtes parti ! Je vais tâcher de vous suivre, quoiqu'il soit difficile de dormir quand on a fait une grande découverte. Bonsoir, Miles.

— Oui, oui, monsieur. »

Durant toute la nuit, le navire fut aussi silencieux qu'une église pendant la semaine. Pour ma part, je perdis toute connaissance, et les rayons du soleil avaient pénétré par les fenêtres de la cabine , quand un violent coup sur l'épaule me réveilla. La transition subite des ténèbres à la lumière m'empêcha d'abord de reconnaître le capitaine Marbre, qui me dit d'un ton grave :

«Miles, il y a une révolte à bord; entendez-vous, monsieur Wallingford?...

— Une révolte! capitaine; vous vous méprenez. Les matelots n'ont aucun sujet de mécontentement. Je n'entends aucun bruit, et le navire est à la place où nous l'avions laissé.

— Je suis sûr de mon fait, reprit Marbre. Il y a dix minutes, quand j'ai voulu monter sur le pont pour respirer le frais, j'ai trouvé le capot d'échelle fermé à la façon du Grand- Sec. Vous reconnaîtrez sans doute que l'équi-

page no so serait pas permis d'emprisonner ses officiers, s'ils n'avaient l'intention de s'emparer du navire.

— C'est très-extraordinaire. Avez- vous appelé, monsieur?

— J'ai frappé comme un amiral ; mais pour toute réponse, j'ai entendu un éclat de rire mal réprimé. Vous conviendrez que des matelots qui se rient de leurs officiers sont en état de flagrante rébellion.

— Je commence à le croire, monsieur.

Armons-nous d'abord.

— Vous trouverez des pistolets dans ma chambre. »

Un moment après, les deux autres lieutenants et moi nous fûmes prêts h combattre. Talcott alla réveiller le maître d'hôtel, qui reposait dans l'antichambre, et nous nous dirigeâmes vers le gaillard d'avant. Parvenus à la cloison qui nous séparait du logement des matelots , nous fûmes surpris de n'en-

tendre qtie des ronflements sur tous les tons imaginables de la gamme de Morphée. 11 y avait dans la cloison une porte de communication ; Marbre l'ouvrit brusquement, et entra le pistolet au poing. Tous les matelots étaient endormis ; la fatigue, l'habitude d'attendre des ordres, avaient prolongé leur sommeil. Contrairement à ce qui se pratique dans les climats ardents, l'écou tille était fermée, et nous acquîmes bientôt la conviction qu'elle était barrée en dehors.

«En généralisant, s'écria le capitaine, je conclus que nous avons été surpris par des sauvages. Êtes-vous sûr que l'île de Marbre soit inhabitée ?

— Je ne l'ai pas visitée dans toutes ses parties ; mais les bancs de corail sont ordinairement déserts.

— Malheureusement les armes sont sur le pont, dans le coffre d'armes. Réveillons

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nos gens , el voyons ceux qui manquent à l'appel. »

On fît passer tous les matelots dans la cabine, qui était mieux éclairée que leur logement. Ils étaient préseiils, à l'exception de Harris, que nous avions placé sur le pont. Marbre les réunit, el tenta un assaut sur la porte de la cabine.

« Ho! ho ! dit une voix sur le pont, que signifie tout ce vacarme?

— Qui diable êtes-vous? demanda Marbre en frappant plus fort que jamais. Ouvrez, ou je vais enfoncer la porte et vous jeter à la mer.

— Monsieur y reprit une autre voix, teiiez, vous êtes prisonniers ; comprenez^vous ? prisonniers (1)!

— Ce sont des Français, capitaine Marbre.

(1) Tous les mois en italique sont en français dansToriginal. (Note du traducteur.)

m'écriai-je , et nous sommes entre les mains de l'ennemi ! »

C'était une nouvelle tellement surprenante, que nous nous refusions d'y croire.

Quelques instants d'entretien éclaircirent nos doutes. Les vainqueurs entrèrent en arrangement avec nous. 11 fut convenu que j'irais massurer de l'état des choses pendant que Marbre resterait en bas. Ce traité conclu, la porte s'ouvrit; je m'élançai sur le pont, et j'eus peine à en croire mes yeux en voyant cinquante hommes armés se grouper autour de moi, et me regarder avec autant de curiosité que j'en manifestais moi-même. Tous étaient Français , à en juger par leur extérieur et leur langage. Au milieu d'eux était Harris, qui s'approchait de moi d'un air triste et embarrassé. j^

«Je sais que je mérite la mort, monsieur Wallingfoid, me dit-il; mais j''ai succombé à la fatigue, et quand je me suis réveillé, j'ai

trouvé ces gens à bord , et maîtres du navire.

— Mais d'où diable sortent-ils? Y a-t-il un navire français près de la côte?

— Daprès ce que j'ai pu voir, cVst Tëquipage d''un bâtiment naufragé, et trouvant une bonne occasion de quitter l'île et de faire une riche capture , il s'est emparé de la pauvre Crise. Elle est maintenant sous le pavillon français.

En effet, je regardai le pic, et j'y vis flotter le pavillo» tricolore !

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