CHAPITRE m
Il en dans cette ville Un Jeune homme aus doux yeus.
Brave, d'humeur civile, ^.Comblé des dons des cieui ; ^ noire chevelure Roule en anneaux flouants ; Leste, et de vive allure, H est dans son printemps.
Quand nos fUle^^
Si gentilles^ Nos filles a l'œil de feu.
Par leurs charmes,
Et leurs larmes.
Le retiennent en ce lieu,
C'est dommage
Que, volage, U parle sans dire adieu !
•buRNS.
Nous avions bien choisi l'heure du départ. Le rethix commenrail, r\ l'omhnirnliondes-
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condit rapidement, quoique la hauteur des rives nous eût empêchés de sentir le vent, c[uand même il y aurait eu de la brise sur le fleuve. Notre bateau était assez grand, gréé en sloop et à moitié ponté, mais les bras vigoureux de Nabucbodonosor lui imprimèrent une marche rapide. Il travaillaitavec l'ardeur d'un véritable noir marron; j'étais moi-même un habile rameur; car mon père m'avait donné des leçons de nage, et je m'exerçais presque journellement pendant sept mois de l'année. Je ne tardai pas à me mettre à l'œuvre. J'étais excité par le romanesque de notre position et la crainte d'être découvert, crainte qui me paraît accompagner constamment les entreprises clandestines. Je pris une des rames, et en moins de vingt minutes notre embarcagon, que nous avions nommée la Grâce et Lucie, sortit d'entre les rivages escarpés de l'Hndson, et s'approcha de l'embouchure.
Nabuchodonosor poussa un cri de joie sauvage quand, en cessant d'être à couvert, nous sentîmes le souffle de la brise. Au bout de trois minutes nous avions bissé le foc et la grande voile, molli Técoule, mis la barre au vent, et nous descendions le courant, à raison de cinq milles à l'heure. Je pris le gouvernail ; Rupert était trof^dolent pour travailler sans nécessité, et Nabuchodonosor était trop humble pour aspicer à cette honorable fonction, lorsque son maître était disposé à la remplir. A cette époque les patrons des bâtiments de l'Hudson avaient tellement l'habitude de les gouverner de leurs propres mains, que la plupart des riverains simaginaient que lord John Jervis , lord Anson, et autres illustres amiraux anglais, s'amusaient à tenir la barre au milieu de l'Océan. Je me rappelle les joyeux éclats de rire que poussa un jour mon malheureux père, quand M. Hardinge lui demanda comment il avait le temps
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de dormir, puisqu'il était obligé d'être nuit et jour au gouvernail. Nous étions très-novices à Clawbonny dans la plupart des choses de la vie.
L'heure qui suivit fut l'une des plus pénibles que j'aie jamais passées. Je me souvins de mon père, de sa franchise, de sa générosité envers mdj et des recommandations auxquelles je manquais ouvertement. Puis je vis l'image de ma mère, avec sa tendresse, ses souffrances , ses prières , ses exhortations affectueuses et graves à la fois. Il me sembla que mes parents me regardaient avec douleur, mais sans m'adresser de reproches, ou qu'ils m'invitaient à retourner en arrière, en me montrant les conséquences de ma démarche. Je me représentais Grâce et Lucie, leurs sanglots, leurs avertissements, leurs efforts pour me faire renoncer à mon projet, les recommandations quelles m'avaient fait d'écrire et de ne pas rester absent longtemps,
leurs tendres et touchants adieux. Je n'oubliais pas non plus M. Hardinge, et le désespoir qui l'accablerait quand il se verrait privé non-senlement ,4'un pupille , mais d'un fils. Puis Clawbonny même, la maison, le verger, le jardin, les prairies, le moulin, toutes les dépendances delà ferme acquéraientune double valeur à mes yeux. C'étaient comme autant de liens qui s'attachaient à mon cœur ; ainsi que l'a dit un poeie :
Dans un monde nouveau ravenluricr se plonge, El la chaîne qu'il porte à chaque instant s'allonge.
J'étais émerveillé de la tranquillité de Rupert; je n''avais pas encore profondément étudié son caractère; mais je savais qu'il emportait toujours avec lui le principal objet i^ses affections. Quant à Nabuchodonosor, soit par instinct, soit par tradition, il affecta de ne pas tourner un seul instant la tête du côté
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d'où nous étions partis. Toutefois, je ne pense pas qu'il eût l'idée d'être en fuite ; ses deux jeunes maîtres étaient présents; il savait qu'il m'appartenait en toute propriété, et croyait sans doute ne pas s'écarter de ses devoirs en me suivant. J'avais d'ailleurs le projet de le renvoyer avec le bateau.
Rupert ne se souciait pas de causer ; il avait soupe amplement, et se sentait appesanti. J'étais trop absorbé dans mes pensées pour entamer l'entretien. J'éprouvai une espèce de triste plaisir à régler le quart pendant la nuit. Cette occupation ranima mon ardeur pour la carrière maritime. 11 était minuit, et je me chargeai du premier quart, en disant à mes compagnons de se glisser sous le pont pour dormir. Ils se casèrent sans prononcer un seul mot. Rupert se plaça dans le fond, et Nabuchodonosor laissa ses jambes expos|ps à l'air de la nuit.
La brise fraîchit, et pendant quelque temps
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je crus qu**!! serait nécessaire de prendre des ris; cependant je réussis h retenir les cordages, et nous courûmes vent arrière. Quand je réveillai Rupert , à quatre heurec, nous approchions de deux hautes montagnes entre lesquelles le lit du fleuve était resserré. Ala forme des rivages, aux maisons que je distinguai confusément à droite, je reconnus la baie de Newburry, C'était une limite que nous n'avions jamais dépassée. Nous avions été une fois seulement à Fishkill Landing, endroit situé en face du village qui donne son nom à cette partie du fleuve.
Rupert prit la barre, et j'allai me coucher. Nabuchodonosor ne me réveilla qu'à dix heures. J'appris plus tard que Rupert avait tenu le gouvernail pendant une heure seulement, et que, calculant qu'il y avait quatre heures depuis cinq jusqu'à neuf, il avait jugé à propos de faire partager au nègre la gloire de cette course nocturne. Quand on me ré-
veilla, Rupert éiait profondément endormr it mes côtés. ♦
La journée était belle, et tout en déjeunant îious admirâmes des sites entièrement nouveaux pour nous. Vers midi le vent s''éleva du sud, et le flux nous obligea à jeter l'ancre. Le soleil allait se coucher^ lorsque nous aperçûmes New- York. Nous remarquâmes d'abord la prison de l'État qu'on venait de construire. Nabuchodonosor la regarda d^un air grave, et décida qu''elle avait mauvaise façon ; moimême je ne la considérais pas sans terreui-.
New- York, en 1797, commençait h peu de distance de la rue de la Douane. En^ tre le petit hameau de Greenwich , qui environnait la prison et la ville proprement dite, s'étendaient des champs parsemés de maisons de campagne. L'église Saint-Jean n'existait pas, et des marais en occupaient remplacement et les alentours. En longeant les quais, nous Aimes \e premier marché que
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j'eus jamais aperçu, car les\iUages de l'intérieur n'en possédaient pas encore. On l'appelait alors le marché de l'Ours, parce qu'on y avait vendu en premier lieu la chair de cet animal; mais les progrès modernes ont substitué h cette dénomination le nom glorieux de Washington,
Dans le bassin d'Albany, nous reconnûmes la tête de mât du sloop le Wallmgford; je rindiquai à Nabuchodonosor, qui devait y ramener notre embarcation. Nous débarquâmes à White-Hall, si célèbre depuis par l'habileté de ses rameurs. Je conduisis Rupert dans une auberge de matelots dont je m'étais procuré l'adresse ; un enlant nous en montra le chemin, pendant que le nègre se préparait U ramener le bateau auprès du sloop.
Nabuchodonosor fut à mon chevet dès Vaube du jour. Il m'annonça que la Grâce el Lucie était en sûreté, bord à bord du Wallingford; il cxpiiiua le désir de maccompa-
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gner jusqu'à mon embarquement. Je lui permis de me suivre à quelque distance; car la présence d'un domestique noir aurait pu m'empêcher de trouver une place sur le gaillard d'avant.
J'étais tellement empressé de trouver un navire, que je ne m'arrêtai pas à visiter la ville. Rupert aurait voulu en connaître les Curiosités; mais je fis la sourde oreille, et parvins à m'en faire accompagner. Tout individu inexpérimenté nous eût pris, en nous voyant passer, pour deux jeunes et vigoureux mousses qui, au retour d'un voyage lucratif, propres et convenablement vêtus, parcouraient les quais en admirateurs.
Le commerce d'Amérique avait une activité surprenante en 1797, malgré la guerre qui divisait la France et l'Angleterre. A chaque marée, des bâtiments entraient ou sortaient. Nous nous dirigeâmes vers Fly-Market (le marché de la Mouche), d^s le voisi-
nage duquel on nous avait dit que nous trouverions des bâtiments de la compagnie des Indes. Plutôt que de traverser simplement l'océan Atlantique, nous préférions faire un voyage sur un de ces vaisseaux, à cause de la longueur du voyage et de la supériorité de construction.
J'avais les yeux tout ouverts; je voyais pour la première fois des trois-mâts, et ja- : mais amateur des arts ne s'est extasié à la vue d'un tableau ou d'une statue avec plus d'enthousiasme que j'en éprouvai à l'aspect imposant des navires. J'avais àClawbonny un petit modèle que j'avais étudié avec mon père, assez parfaitement pour connaître les noms de tous les cordages, et pour avoir quelques idées de leur destination. Ces notions élémentaires m'étaient alors d'une grande utilité ; seulement, il m'était difficile de distinguer sur une grande échelle les agrès que j'avais observés dans des propor-
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lions amoindries. Au milieu de l'inextricable labyrinthe de cordes qui montait vers les cieux, je reconnus les haubans, les étais, les vergues, mais il me fut impossible de définir le reste des manœuvres courantes. Il était midi quand nous approchâmes d'un joli petit vaisseau de quatre cents tonneaux, qu'on appelait le John. Je le qualifie de petit, quoique à celte époque on le regardât comme étant d'une grandeur remarquable. Le Manhallan^ qui l'emportait de beaucoup sur tousles autres bâtiments du port, n'était que d'environ sept cents tonneaux, et peu de bâtiments de la compagnie des Indes en jaugeaient plus de cinq cents. J'ai encore /e Jo/^m devant les yeux après un intervalle de près de cinquante ans. C'était un navire élroit, dont les mâtereaux et les cordages étaient peints de couleur blanche. En y entrant, nous trouvâmes les "Officiers occupés à surveiller les arrimeurs. Le premier lieutenant, qui s'appelait M. Mar-
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bre, cligna de l'œil en regardant le capitaine aus^lôt qu'il nous aperçut.
« Entrez, entrez, messieurs, dit-il d'un Ion encourageant. Y a-t-il longtemps que vous avez quitté la province? »
Cette question excita une hilarité générale. Je vis qu'il fallait avoir de la résolution, et je répondis : »
« Nous avons quitté la maison hier au soir, espérant trouver place sur l'un des navires qui partent cette semaine.
— Pas cette semaine, mon fils, dit M. Marbre d'un ton enjoué; nous comptons du dinianche au dimanche, et nous partirons la semaine prochaine seulement. Comment avezvous quitté vos parents?
— Je ne les ai plus, répliquai-je. J'ai perdu ma mère il y a quelques mois, et mon père, le capitÉne Wallingford^ est mort il y a quelques années. »
Le patron uu John était un homme d une
cinquantaine d'années, haut en couleur, marqué de la petite vérole; il avait un ai|§dur qui dénotait peu de sensibilité. Toutefois, il en manifesta en entendant prononcer le nom de mon père. Il quitta ses occupations , vint à moi, et me regarda avec bienveillance.
« Êtes- vous le fils du capitaine Miles Wallingford ? denwinda-t il à voix basse , de Miles Wallingford qui demeure en amont de l'Hudson?
— Oui , monsieur. Il n'a laissé qu'un fils et une fille; et, quoique j'aie des ressources suffisantes^ je désire suivre les traces de mon père, comme bon marin et comme honnête hom'tnev »
Je prononçai ces paroles d'un ton mâle, et avec une ardeur qui fit sans doute un bon effetj car, après m* avoir secoué cordialement la main, on m'invita à entrer dans la caDine, où le dîner était servi ; inutile de dire que Rupert partagea CCS faveurs. Les explications vin-
rentensuite. M. Robbins, capitaine du John, avait fait son*apprentissage avec mon père, pour lequel il conservait un profond respect. Il avait été ensuite second à bord du même bâtiment, et paraissait lui avoir de grandes obligations. Il ne me fit pas subir un rigoureux interrogatoire, et trouva tout naturel que le fils unique .de Miles Wallingford voulût être marin.
Pendant le dîner, il fut convenu que Rupert et moi nous ferions partie de l'équipage en qualité de novices, et le contrat fut signé aussitôt que nous fûmes à terre. J'eus la satisfaction d'inscrire Miles Wallingford sur les rôles de l'équipage, h raison de dix-huit dollars par mois ; le salaire mensuel des matetelots était alors de trente à trente-cinq dollars. On engagea également Rupert; mais le capitaine Robbins réduisit sa paie à treize dollars.
«Il est impossible, dit il en plaisantant,
que le fils d'un ecclésiastique vaille autant que celui d'un de nos meilleurs capitaines. »
Nous revînmes coucher à l'auberge, et prîmes congé deNabucliodonosor, qui devait repartir avec le sloop et donner de nos nouvelles à la famille.
Le lendemain, nos bagages furent transportés à bord du John. Le capitaine nous paya trois mois d'avance et nous fit revêtir le costume de notre nouvelle profession. Rupert alla flâner sur le pont et fumer un cigare, pendant que j'explorais le navire; le capitaine et le lieutenant souriaient à mes mouvements, et j'entendis M. Robbins dire au premier lieutenant :
î; Il me semble voir le vieux Miles Wallingford en personne. »
J'avais apprisauxofficiersquejeconnaissais les noms et usages des principaux cordages, et ce fut avec orgueil que je compris M. Marbre, (jMrmd il s'ccria d'une voix retentissante
tt' J^g^ « Allons, Miles, montez au mât, dépassez ■^^/ffwr*^ les drisses du petit perroquet, et tendez-nousen un bout pour qu'on puisse haler ce nouveau cordage. »
Je m'élançai, la tête bouleversée par cet ordre compliqué, quoique j'eusse passablement ridée de ce que j'avais à faire. Je dépassai les drisses sans difficulté, et avecl'aide du premier lieutenantjepassaiavec succès la nouvelle manœuvre. Ce fut le premier service que je remplis abord, et j'en fus plus lier que de tous ceux qu'on me confia dans la suite. Pendant que je travaillais, Rupert était appuyé contre le pied de l'étai du grand mât, et fumait son cigare avec la gravité d'un bourgmestre. Son tour vint ensuite. Le capitaine l'envoya chercher, et le chargea de copier des lettres. Rupert avait une belle main et écrivait vile. Le soir j'entendis le premier lieutenant dire au second :
« Le fils du i)rèfre vn dovenir le (Y^ninîi^
du capitaine. Le vieillard a l'habitude d'écrire sur la même page dans tant de sens différents qu'il ne se reconnaît plus, et je ne serais pas étonné qu'il installât ce jeune homme près de lui, avec une plume derrière l'oreille, pendant toute la traversée. »
Je passai en haut des mâts la plus grande partie des trois premiers jours. Mes occupations me charmaient. Je ferlai de mes propres mains le perroquet volant d'artimon,|i^etles fonds de la voile étaient assujettis d'une manière qui frappa celui qui, cinq minutes après, toucha la maîtresse garcette'^pour larguer, car il vint à pleuvoir, et l'on déploya les voiles pour les faire sécher. Quand on les roula de nouveau, j'arrange^ii seul les trois perroquets volants. Mon père m'avait appris à faire un nœud plat, un nœud de bouline, une clef, deux demi-clefs, et les connaissances que j'avais acquises sur mon modèle de navire me valurent les com-
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plimenls de M. Marbre, vieux marin endurci et peu flatteur.
«Je n'ai jamais rencontré, dit-il, plus de maturité dans un novice. »
Cependant Rupert continua d'être employé au bureau. Il eut un jour de congé et en profita pour aller à terre, après avoir revêtu le costume qu'il avait apporté de Clawbonny. Dans l'après-midi, je m'échappai pour aller à la poste; mais comme je n'en savais pas exactement le chemin , je remontai jusqu'à Broadway. En ce temps-là;, tous les gens comme il faut, ou soi-disant tels, se promenaient à l'ouest de cette rue, depuis la Batterie jusqu'à l'église Saint-Paul; c'était le rendez-vous général, entre midi et deux heures et demie, quand le temps le permettait. J'y vis Rupert qui frayait sans gêne avec les fashionables, et qui avait bonne façon , en dépit de son habit provincial. Je le suivis et j'attendis que nous lussions dans un lieu
écarté avant de lui adresser la parole; car je connaissais assez son caractère pour savoir qu'en présence du beau monde, il se sentirait honteux d'avoir des relations avec un matelot.
Rupert entra à la poste et reparut tenant une lettre à la main. Je n'hésitai plus à l'aborder.
« Vient-elle de Clawbonny ? demandai- je avec empressement. Elle est sans doute de Lucie?
— Elle vient de Clawbonny ; mais elle est de Grâce, répondit-il avec mi léger changement de couleur. J'avais prié la pauvre enfant de me donner des nouvelles, et quant à Lucie, ses pattes de mouches sont tellepient irrégulières que je ne me soucie pas de les voir. »
Je me sentis offensé que ma sœur écrivît à un autre jeune homme que moi. A la vérité, c'était un ami intime, un compagnon d*aven-
lures, prcsqu un frère, et j'étais venu à la poste pour chercher une lettre de la sœur de Rupert, qui, tout en pleurant sur le quai, m'avait exactement promis la même chose. Mais que votre propre sœur écrive à un autre jeune homme, ou que la sœur d'un autre jeune homme vous écrive, ce sont deux cas différents. J'allai au bureau, et revins avec un air de dignité offensée, tenant à la main une lettre de Lucie.
Au reste, le contenu de ces lettres n'avait rien qui pût blesser notre délicatesse ; elles étaient éA-ites simplement, et exprimaient , sans arrière-pensée, le dévouement sincère d'une amitié d'enfance. J'ai aujourd'hui les deux épîlres devant les yeux, et je les transcris; c'est le moyen le plus court de communiquer au lecteur l'effet que notre disparition produisit à Clawbonny. Celle de Grâce était conçue en ces termes :
«Cher Rupert,
« Clawbonny était bouleversé dès neuf heures du matin, et à juste raison. En voyant les alarmes de votre père, je lui ai tout conté et je lui ai donné vos lettres. Je le dis à regret, il a pleuré ! Puissé-je ne le voir jamais dans un pareil état ! Les larmes de deux jeunes filles, comme Lucie et moi, sont de peu d'importance; mais, Rupert, il est triste de voir pleurer un vieillard que nous aimons et respectons, un ministre de l'Évangile. Il ne nous a pas reproché notre silence, disant que nous avions été dans l'obligation de tenir nos serments. Je lui ai dit que vous aviez voulu mettre sa responsabilité à couvert; mais il n'a pas semblé goûter cette raison. Est-il trop tard pour revenir? Le bateau qui vous a emmenés peut servir à votre retour, et quelle joie aurions-nous tous à vous revoir ! J'écris pour l'un aussi bien que pour l'autre, mais j'adresse
ma^ lettre à Rupei t parce qu'il m'en a prié instamment. Partout où vous irez, mes amis, rappelez-vous les instructions que vous avez reçues dans votre enfance, et songez que nous nous intéressons à votre conduite et à votre bonheur.
« Votre affectionnée
«Grâce Wallingford.»
Lucie s'était expliquée plus ouvertement :
«Mon cher Miles,
« J'ai pleuré pendant plus d'une heure après votre départ, et maintenant que les premiers momenls sont passés, je me reproche d'avoir tant pleuré pour deux étourdis comme vous. Grâce a instruit mon cher père, qui a été au désespoir. Ces nouvelles suffiront sans doute pour vous ramener auprès de nous. J'ignore quelle réception vous attend; car M. Hardinge parle peu quand il est gravement af-
feclé. Grâce et moi^ nous ne faisons que penser à vous. En tout cas, ne manquez pas (l'écrire avant de vous embarquer, si toutefois vous vous embarquez, ce que vous ne ferez pas, j en ai la ferme conviction. « Adieu.
« Lucie Hardinge , » -
« P. S. La mère de Nabuchodonosor déclare que si son fils n'est pas de retour samedi soir, elle ira à sa recharche. Elle n'a jamais eu de marrons dans sa famille, elle ne veut pas en voir; mais je présame que nous le reverrons bientôt, et qu'il nous apportera des lettres. »
Nabuchodonosor avait pris congé de nous; mais nous ne l'avions chargé d'aucune missive. Je fus fâché de cet oubli quand il n'élait plus temps de le réparer, et pensai toute la journée au désappointement
qu'éprouverait Lucie quand elle verrait revenir le nègre les mains vides. Rupert me laissa au milieu de la rue, et je fus confirmé dans l'opinion qu'il ne voulait pas être vu avec un matelot. Je me dirigeai rapidement vers le vaisseau, et j'avais atteint le quai, quand, au détour d'une rue, je rencontrai subitement M. Hardinge.Mon tuteur marchait lentement, la tête basse, le visage triste et les yeux fixés sur tous les navires qui passaient, comme pour nous cht;rcher. Il me jeta un coup d'œil vague; mais j'étais tellement défiguré par mes nouveaux habits qu'il ne me reconnut pas. Son attention :.e reporta immédiatement du côté des bâtiments, et je fus bientôt hors de la i ortée de se^ regards.
Le soir j'eus le bonheur d'être sous voile dans un navire garni de tout son gréement. Profilant de la marée et d'un vent favorable, lo John quitta le quai avec son foc. sa voile
d'ëtaide hune, sa voile de brigantine, et descendit jusqu'à la Batterie. Il jeta l'ancre dans l'autre canal à un demi-mille du continent. Dans l'après-midi, l'équipage se rendit à bord. 11 se composait de marins dont la moitié étaient Américains, et dont chacun des autres appartenait à une nation différente. M. Marbre les examina en connaisseur, et à ma grande surprise il dit au capitaine qu'il y avait en eux de l'étoffe. Il était meilleur juge que moi, car je n'avais jamais vu une bande de vauriens moins propres à inspirer la confiance ; mais un matelot qui arrive à bord, après un mois d'excès, diffère moralement et physiquement de celui qui est en mer depuis une semaine.
Je commençai à regretter de n'avoir pas vu la ville. En 1797, New-York n'avait guère plus de cinquante mille habitants; cependant c'était alors déjà la merveille des États-Unis. Je fus installé avec Rupert dans une place
assez commode. Nous n'avions à souper que du chevreau que nous mangions à la gamelle, ce qui était assez désagréable à des gens qui avaient contracté l'habitude des assiettes, des fourchettes, des couteaux et autres superfluités. Pendant mon premier souper à bord, je me rappelai plusieurs fois les petites mains de Grâce et de Lucie, la propreté des aissiettes et des verres, et les pinces à sucre en argent. Les nappes, les serviettes et l'argenterie étaient alors inconnues en Amérique, excepté dans la haute aristocratie, où elles ne paraissaient même qu'aux grands jours de fête.
J'eus l'honneur de monter la garde avec un vieux Suédois qui naviguait depuis longtemps. Le vent était faible, le navire dans un bon mouillage, de sorte que mon compagnon s'étendit sur une planche, et s'endormit, après m'avoir recommandé de le réveiller s'il arrivait quelque chose. Quant à moi, je me promenai sur le pont avec autant d'importance
que si j'eusse élé chargé du salut de TEtat. J'examinai successivement les mâts et les bossoirs, et ces deux heures de quart s'écoulèrent agréablement dans ces fructueuses occupations.
Vers dix heures du matin, le pilote vint à bord, et tout l'équipage fut appeTC sur le port pour lever l'ancre. Le cuisinier, le mousse de la chambre, Rupert et moi, nous fûmes chargés d'abattre les cosses du câble, puis je monlai au uiàt^our larguer le petit hunier. Rupert devait m'accomp^ner; mais il prit la route du trou de chat, et j'eus à m'occuper à la fois des deux bras de la vergue. Quelques instants après, le navire appareillait. Au moment où je passais la manœuvre, une forte brise du nord-ouest enflait les voiles, et je me réjouissais de l'idée d*'être en route pour Canton. Quand nous partîmes, Rupert, qui était dans les haubafis, me montra du doigt un canot à cent pieds du bâtiment.
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Monsieur Hardinge y était; personne du bord ne l'avait aperçu, et le Jo^w s'éloigna rapidement. La dernière fois que je vis mon vénérable tuteur, il était debout, la tête nue, les bras étendus, comme pour nous conjurer de ne pas l'abandonner.
Rupert, effrayé , se sentant coupable , s'empressa de descendre dans F entre-pont. Le navire fit son abatlée avec tant de vitesse que les voiles de l'arrière dérobèrent bientôt M. Hardinge h mes yeux. Je me cachai derrière la tête du mât, et je sanglotai pendant quelques minutes. Quand un ordre du second me rappela sur le pont, le canot était déjà à une grande distance à l'arrière, et il avait évidemment renoncé à nous aborder. Je ne sais si je fus soulagé ou attristé par cette circonstance.