CHAPITRE lY
BRUTOS.
Dans les choses du monde il est une marée Dont il faut calculer la force et la durée; Qui peut eo profiler est sûr de réussir; Mais quand le voyageur ne sait pas la saisir, De récifs en récifs sa barque ballottée, Disparaît à la lîn sous la vague agitée. Voguant en pleine mer, courageux matelots, Laissons-nous entraîner au mouvement des flots , Ou nous nous préparons d'inutiles souffrances, Et c'en eit fait de Rome et de nos espérances. SHAK8PERE, Juhs Césat.
Quatre heures après, le navire traversait la barre et commençait son long voyage. Nous suivîmes une ligne diagonale pour sur-
iir de l'anse formée par les cotes de Longîsland et de New-Jersey, et nous perdîmes la vue de la terre sur les deux heures et demie. Je contemplai longtemps les hauteurs de Naverink qui disparaissaient à l'ouest comme des nuages chassés parle vent; mais un matelot qui quitte sa terre natale n% ni l'envie ni le loisir de s'abandonner au sentiment. Il faut placer l'ancre dans les bossoirs, déployer et lover les cailles, peser à joindre les apparaux des bonnettes, placer fréquemment des cercles de boute-hors et se livrer à cent autres travaux qui nécessitent la plus grande rcclivité. Je fus occupé jusqu'à la nuit. Ou me désigna pour le quart de bâbord, et je dus à la bonne volonté que j'avais déjà déployée, d'èlre choisi le quatrième par le premier lieutenant qui commandait ce quart. Rupert fut pris le dernier par le capitaine, pour faire le quart sous les ordres du second lieutenaii?.
BT Sra TEERE. ^
« Je vois que nous nous entendrons bien ensemble, Miles, me dit M. Marbre pendant la veille ; car vous avez du vif-argent dans les veines. Quant à voire ami, il ne se rendra ulile qu'en barbouillant du papier. Soyez sûr que pendant la traversée il usera plus d'encre que de goudron. »
Je trouvai élrange que Rupert, qui s'ëlail mis en avant dans tous les préparatifs de notre escapade, s'eflaçat si complètement dès les premières épreuves. Mon intention n'esl pas de décrire minutieusement mon premier voyage. Ce serait allonger inutilement mon récit, et rendre ma tâche aussi pénible pour le lecteur que pour moi. Je ne dois pourtant pas omettre une circonstance qui se passa trois jours après notre départ. Le vaisseau était en bon éiat, à deux cents lieues au moins de la terre, quand ou entendit un bruit dans la cale, où le cuisinier éiait df^s- «endu pour prendre de leau.
84 SUR MEiL
« Je dislin^e la voix de deux nègres, s'écria M. Marbre , après avoir écouté un instant, et s'être assuré que le maître d'hôtel mulâtre était sur le pont.
« Descendez, Miles, et voyez quel est l'Africain qui nous a abordés cette nuit. »
Je me préparais à obéir, lorsque Caton le cuisinier sortit de l'écoutille traînant après lui un autre nègre qu'il avait saisi par les cheveux. Dans la physionomie bouleversée de ce dernier, je reconnus à mon grand étonnement celle de Nabuchodonosor Clawbonny. 11 s'était glissé à bord avant que le vaisseau n'appareillât, etétaitresté caché au milieu des barils d'eau.
Il avait vécu de pain d'épicè et de pommes de terre cuites dont ses poches étaient garnies; mais comme ses provisions étaient épuisées depuis vingt-quatre heures, il eût été forcé de se montrer spontanément, si le cuisinier ne l'avait découvert. Dès qu'il fut
sur lo pont, Nabiichodonosor promena les yeux autour de lui avec anxiété, pour calculer la distance qui le séparait de la terre, et ne voyant que l'eau de tous côtés, il fit une grimace de satisfaction. M. Marbre, irrité, lui donna sur l'oreille un coup qui eût renversé un blanc, mais que Nabuchodonosor soutint sans être ébranlé.
« Ah ! vous êtes un nèsre ? s'écria le second qui avait l'air d'être outragé par l'impassibilité du noir. Voilà pour vous ! Nous ' allons voir si vous êtes de bonne race. »
Le premier coup avait porté sur le crâne, partie invulnérable chez les noirs ; mais le second fut appliqué sur l'os de la jambe, et Nabuchodonosor se rendit aussitôt. J'intervins, en disant h M. Marbre avec tout le respect dû par un novice à son supérieur, quelle était la véritable position de Nabucliodonosor. Cette révélation me coûta cher par la suite, car, pendant le reste do la traversée.
on se divertit aux dépens du matelot qui avait un domestique. Si je ne m'étais concilié l'estime de tous par mon zèle et mon activité, il est probable que les plaisanteries auraient été plus vives et plus piquantes. Telles quelles, elle ne laissèrent pas de me déplaire, et il fallut toute l'aflection que je portais à Nabuchodonosor pour m'empêcher de me venger sur lui en le rossant d'importance. Et pourtant quelle était sa faute comparativement à la mienne? Il avait suivi son maître par attachement plutôt que par amour pour les aventures, et moi j'avais brisé tous les liens du cœui' pour m'abandonner à mes penchants !
Le capitaine arriva sur le pont, et trouvant avantageux d'avoir gratuitement les services de ce jeune nègre athlétique, il le reçut ^n grâce sans difficulté. Au bout d'une heure, Nabuchodonosor eut réparé ses forces par un repas abondant, et fut placé
dans le quart de tribord. Je me réjouis de cet arrangement qui l'éloignaitde moi et l'empêchait de me proposer à chaque instant son assistance officieuse. Je m'aperçus que Rupert n'eut pas autant de délicatesse. En questionnant Nabuchodonosor, je sus qu'il avait reconduit notre embarcation jusqu'au WalliiHjfordy qu'il avaitemployé les deux dollars dont je lui avais fait présent à se loger dans une petite auberge, et qu'au moment du départ, il s'était glissé à bord du John, où il s'était caché à fond de cale.
L'apparition de Nabuchodonosor cessabientôt d'être le sujet des conversations, et sonzMo ne tarda pas à lui attirer la faveur générale. Hardi, robuste, endurci à la fatigue, il était 'd'une grande utilité dans tous les travaux pénibles, et même en haut des mâts; quoique moins agile qu'un blanc, il n'était nullement déplacé. Les progrès que je faisais moi-même étaient remarqués de tout l'équipage ; je
puis le dire sans vanité, en une semaine, je fus familiarisé avec les manœuvres courantes, et malgré les plus épaisses ténèbres je pouvais reconnaître un cordage à sa grosseur, à sa position, tout a«ssi bien que les plus vieux marins du bord. Je n'avais pas éprouvé la moindre atteinte du mal de mer ; je ne VsCi jamais ressenti un seul instant dans toute ma vie, et rien ne mettait obstacle à mon apprentissage. Au bout d'une quinzaine de traversée, je passais les rubans de pointure du perroquet de fougue, et ceux de la misaine et de la grande voile avant que nous eussions franchi la ligne. Le premier lieutenant me mettait en avant à toute occasion ; il me donnait des instructions particulières, et le capitaine ne négligeait point mon éducation. Avant d'arriver à la latitude de Sainte-Hélène , je fus en état de m'employer à la roue du gouvernail, et de participer à presque tous les travaux des matelots.
Les voyages de Chine sont rarement féconds en incidents. Quand on a judicieusement choisi l'époque de l'appareillage, le navire a bon vent jusqu'à son arrivée, et le temps n'est jamais défavorable. Nous eûmes quelques grains, quelques rafales et autres tourmentes ordinaires de l'Océan ; toutefois notre voyage de quatre mois s'effectua sans accident remarquable. On jeta l'ancre dans la rivière de Canton, et lorsqu''on cargua les voiles qui avaient été constamment déployées , il me sembla qu'elles se levaient comme un rideau de théâtre pour nous laisser voir de nouvelles scènes.
On a tant de fois décrit les Chinois, surtout dans ces derniers temps, que je ne veux pas leur consacrer de nouvelles pages. Les matelots voient avec une indifférence philosophique les habitudes et les mœurs des étrangers. Il leur semble au-dessous de leur dignité de manifester quelque étonnement h l'aspect
Wi SÎIR MER
d'une contrée inconnue. Excepté les officiers, le maître d'hôtel et le cuisinier, tous les gens de l'équipage avaient doublé pour la première fois le cap de Bonne-sEspérance ; cependant ils regardaient sans émotion apparente les tètes rases, les longues queues, les yeux louches , les habits bariolés , les pommettes saillantes et les souliers épais de la population indigène. La plupart prétendaient même avoir vu en différentes contrées, des modes et des tournures plus singulières; car il est de règle que le matelot comprenne toutes les merveilles possibles dans le dernier voyage qu'il a fait, celui qu'il accomplit dans le moment même n'ayant à ses yeux rien que d'excessivement vulgaire, En partant de ce principe , mon voyage de Canton devrait être pour moi le necphis ultra du merveilleux, puisque c'est le point de départ et le générateur de toutes mes observations subséquentes; mais l'amour de la vérité m'oblige à déclarer
El SUR TERRE. 93
que ce lut précisémenl celui qui eut le moins de péripéties.
Nous passâmes quelques mois en rivière, recevant des thés, des nankins, des soies, à mesure que notre subrécargue pouvait s'en procurer. Pendant tout ce temps, nous ne vimes pas plus de Chinois que n en voient ordinairement les étrangers. J'allais fréquemment aux factoreries avec le capitaine, dont je conduisais le canot, et Rupert travaillait à terre ou dans la cabine , sous la direction du subrécargue. Japprisà me servir du maillet à fourrer, de Tépissoir, de la manivelle, de l'aiguille et de la paumelle. Les officiers mettaient une sorte d' amour-propre âme rendre digne de mon père, le capitaine Wallingford. J'avais eu occasion de leur apprendre que le bisaïeul de Rupert Hardinge avait été capitaine d'un vaisseau de ligne, mais M. Kile, le second lieulenani, refusa de le croire, et M. Marbre, en admeitanl la [lossibililc du fait,
ajouta qu'il était facile de voir qu'il y avait deux générations d'ecclésiastiques entre ce capitaine et son arrière-petit-fils. Rupert semblait condamné à n'être jamais qu'un commis.
Nos écoutilles furent raccommodées, et nous mîmes à voile au printemps de 1798. Notre navire arriva en peu de temps aux Indes orientales ; il entrait dans l'Océan indien, quand il nous arriva une aventure qui mérite d'être rapportée.
Nous avions passé de bonne heure le détroit de la Sonde, et nous avions bien marché pendant la journée, malgré le brouillard. Vers le coucher du soleil, l'horizon s'éclaircit, et nous vîmes deux petites voiles qui semblaient se diriger vers la côte de Sumatra. A leur gréement et à leur dimension, on les reconnut pour des praux (1), Ils étaient si éloignés et
(i) Embarcations {artkuliéres y ces parages, et principalement
gouveriiaienl si évidemment vers la terre qu'ils n'éveillèrent les soupçons de personne. Dans ces parages, les praux inspirent ordinairement de la défiance ; mais la mer en est couverte, et la plupart sont inoffensifs. La nuit vint peu de temps après l'apparition de ces deux bâtiments.
M. Marbre était chargé du quart de minuit à quatre heures ; pendant ce temps, il tomba une pluie fine. Le John était orienté au plus près, et portait des perroquets volants. Comme la nuit promettait d'être tranquille, la plupart des hommes du quart dormaient sur le pont. Pour moi, quoique les jeunes gens soient assez disposés au sommeil, je n'a-
aux lies Marianne et des Larrons. Elles sont fort larges, peu profondes, et terminées en pointe par les deux extrémités ; elles ont à peu près la forme de deux demi-cônes joints par la base. Il y en a qui ont des balanciers pour se tenir droite?, el ne pas faire capot. Les Malais les dirigent avec habileté.
( N'oie du lr.;'iui;tcur.)
vais pas fermé ies yeux, et je me promenais sur le passe-avant du vent ; je songeais à Clawbonny, à Grâce et à Lucie, dont l'image s'offrait souvent à mon esprit; M. Marbre ronflait paisiblement sur les cages à poules.
Tout à coup j'entendis un bruit bien connu des marins , celui d'une rame qui retombe dans un canot. Mon imagination était si coniplélcuicnt absorbée par mes souvenirs, que je n'en éprouvai pas plus de surprise que si nousjavions été dans un port, entourés de bâtiments de toute espèce; mais après un moment de réflexion je regardai attentivement autour de moi. Immédiatement sous le bossoir du vent et à la dislance d'une encablure, j'aperçus une embarcation que je reconnus pour un prau. Je m'écriai immédiatement : « 0 hé ! une voile nous aborde. »
M. Marbre se leva aussitôt. 11 m'a dit plus tard qu'en ouvrant les yeux, il avait aperçu de suite les élrangcrs; il avait trop d'habitude
pour ne pas donner des ordres sans plus ample examen.
«Au large ! cria-t-il à l'homme qui tenait le gouvernail. Tout le monde sur le pont î Brassez carré, capitaine Robbins ! Monsieur Kite! voilà ces diables de praux qui nous abordent. »
À l'instant même tout le monde fut en mouvement. Quand il s'agit d'un danger réel, les matelots se réveillent avec une promptitude surprenante. En moins d'une minute, tous nos gens étaient sur le pont, quoique la plupart n'eussent que leur chemise et leur pantalon. M. Marbre ordonna de larguer en bande toutes les écoutes, et j'entendis le capitaine demander sa poudrière. Cinq ou six vieux matelots détachèrent nos quatre canons de tribord que nous avions chargés à mitraille dans le détroit de Banca, par mesure de précaution contre les pirates. Le
capilaiue s'a]>i)rocha du second canon de l'avant et le pointa.
« Vous êtes sur de ne pas vous tromper, M. Marbre ? dit-il avec hésitation.
— Moi, me tromper, capitaine Robbins!
vous pourriez canonner pendant une semaine toutes les îles que nous venons de dépasser, et vous seriez sûr de ne pas tuer un seul honnête homme. »
Le coup partit presque immédiatement après; mais les praux ne changèrent pas leur course. Le capitaine prit sa lunette de nuit, et je l'entendis dire à voix basse à Kite que l'équipage des praux était nombreux. On donna l'ordre d'ouvrir le coffre aux armes, et j'entendis le cliquetis des piques d'abordage , qu'on détachait du gui de baume, et qui tombaient sur le pont. Tout cela était de sinistre présage, et je commençai à penser que nous aurions à soutenir un rude
tX SUR TERllK. 90
combat, à la lin duquel on nous couperait la gorge à tous, tant que nous étions.
Les praux cherchaient à entrer dans nos eaux et h se placer sous notre arrière, pour éviter notre bordée. Comme le vent fraîchissait de manière h nous donner une avance de quatre ou cinq nœuds, le capitaine se décida à virer de bord. Lés praux virent notre manœuvre , l'imitèrent , et parurent vouloir s'approcher de notre bossoir du vent. 11 s'agissait d'éviter leur abordage, et notre salut dépendait de notre sang-froid. Le capitaine se conduisit parfaitement dans ce moment critique; il rec'ommanda le silence le plus complet, l'attention la plus scrupuleuse, et la plus stricte soumission à ses ordres.
J'étais personnellement trop intéressé h cette scène pour la voir en observateur. Sur le gaillard d'avant, nous nous attendions à chaque instant à être abordés, car l'un des praux n'était pas à plus de cent pirds. quoi -
qu'il eût perdu son avanlage en se plaçant sous le vent de nos voileè.' Kile nous avait commandé de monter dans les agrès, de repousser l'ennemi par une décharge de mousqueterie , et de présenter nos piques, quand je sentis un bras qui m'enlaçait, et une autre personne prit brusquement la place que j'occupais. C'était Nabuchodonosor qui se mettait ainsi froidement devant moi pour m' éviter le danger. J'éprouvai un certain mécontentement, quoique je fusse touché du dévouement de ce bon serviteur; mais je neus pas le temps de manifester mes émolions. Les équipages des praux poussèrent un cri, et nous envoyèrent la décharge d'une soixantaine d'arquebuses. L'air fut rempli de jjalles qui heureusement passèrent toutes par-dessus nos têtes.
Pas un homme de l'équipage ne fut blessé. De notre côté, nous lâchâmes une bordée de nos (lualie canons de six livres, d*jux au prau
le plus prorho, et deux autres à la seconde embarcation, qui était encore à une encablure de distance.
Cette dernière, qui paraissait la moins exposée, souffrit plus que l'autre. Notre mitraille avait assez d'espace pour s'éparpiller, et j'entends encore aujourd''hui les cris épouvantables des blessés. L'autre prau parut n'avoir pas été atteint. On n'y entendit aucun bruii, et il s'approcha rapidement de notre bossoir. Nous n'avions pas le temps de recharger nos canons. Une partie de l'équipage se rangea snr le gaillard d'avant, et l'autre dans Tentredeux des gaillards. En ce moment les pirates jetèrent le grappin. Malgré la précision avec laquelle il fut lancé, il n'accrocha qu'une enfléchure. Je m'en aperçus, et j'allais sauter dans les agrès, lorsque Nabuchodonosor me devança une seconde fois, et coupa rputléchiire avec son routp.'ui. Les ])i rates v<^n;!io;H
102 SVK MER
d'abandonner leurs voiles el leurs rames, et s'étaient leve's pour grimper le long de nos flancs. Le dégagement inattendu du grappin leur fit éprouver une violente secousse qui en renversa une vingtaine. Le John, qui avait toutes voiles dehors, dépassa le prau et le laissa immobile dans ses eaux. Toutefois les deux vaisseaux étaient si près l'un de l'autre que les hommes postés en arrière virent distinctement les figures basanées de leurs ennemis. De suite on donna l'ordre de virer. On mit la barre dessous, et le navire vint au vent au bout d'une minute. Avant de quitter les praux, nous leur envoyâmes une bordée de bâbord qui mit fin au combat. Les deux embarcations se retirèrent en se dirigeant du côté des îles. Nous feignîmes de leur donner la chasse; mais nous n'en avions pas réellement l'envie; nous étions trop heureux d''en être débarras-ses. Après avoir lancé une douzaine de boulets ronds, nous cessâmes notre feu et nous
nous oricnlûmes au plus près , en faisant route vers le sud-ouesL.
Il ne faut pas supposer que l'équipage se livra immédialemenlausommeil. Nabuchodjnosor fut le seul homme qui alla se coucher, car il ne manquait jamais une occasion de manger ou de dormir. Le capitaine nous félicita, nous distribua du grog, et releva le quart, comme si rien n'eût dérangé la régularité de nos manœuvres. Accompagné du premier et du second lieutenants, il examina les avaries, qui étaient insignifiantes. Les réparations ne consistèrent que dans le remplacement de quelques cordages.
L'équipage entier était fier de sa conduite, et tous les hommes recurent des éioajes , à l'exception de Nabuchodonosor. Je parlai de son courage h M. Marbre, sans pouvoir lui faire partager la satisfaction, je dirai même l'admiration que j'éprouvais. Une longue expérience m'a appris depuis, que, do ni^me
que l'argent des riches attire à lui l'argent des pauvres, de même les exploits des gens inconnus servent à grossir la renommée de ceux qui sont en évidence. Cette vérité s'applique aux nations, aux races, aux familles aussi bien qu'aux individus. Le pauvre Nabuchodonosor, appartenant à une couleur injustement proscrite, ne pouvait jamais, suivant les idées généralement adoptées, se placer sur la même ligne qu'un blanc.
Un jour, après l'affaire des praux, chacun de nous commença à gasconner. Le capitaine et Marbre lui-même n'échappèrent pas à cette manie épidémique. Le résultat de toutes ces fanfaronnades fut de convertir cette affaire en un superbe fait d'armes, et il figura plus tard dans les journaux comme une des plus belles actions de la marine américaine.
Nous étions par le cinquante-deuxième de^
gré de latitude, quand le vent souffla du sudouest, et nous amena un brouillard épais. Le capitaine se mil en tète qu'il serait favorisé par les courants en se rapprochant des côtes de Madagascar. En conséquence on boulina le navire, et Ion courut la bordée du nordouest, en faisant de cinquante à cent milles par jour. Nous nous attendions à chaque heure à voir la terre. Enfin nous aperçûmes des montagnes dune hauteur prodigieuse qui paraissaient très-éloignées, mais que noiis reconnûmes plus tard être à une grande dislance dans l'intérieur du pays. Le capitaine avait une théorie particulière sur les courants de cette partie de l'Océan, et après avoir déterminé la place de l'un des pics à l'aide d'une boussole, il demeura convaincu que nous gagnions au vent avec une vitesse sensible. Le capitaine Robbins avait d'excellentes mtentions; mais il était d'un esprit borné, et quand les gens bornés se mêlent
de concevoir des théories, ils ont rarement du succès dans la pratique.
M. Marbre essaya de lui faire quelques représentations en lui montrant un promontoire qui était à peu près sous notre bossoir du vent. Le capitaine entreprit de lui prouver par de longs raisonnements, que les courants nous porteraient à dix lieues au sud-ouest de ce cap avant le lendemain matin.
Je faisais partie du quart de Diane, et quand j'arrivai sur le pont à quatre heures, le vent n'avait pas changé. M. Marbre ne tarda pas à paraître dans le vibord, et entama la conversation avec moi. 11 lui arrivait souvent de m'entretenir familièrement, et d'oublier même la différence de notre position réciproque, sur mer du moins, car à terre j'avais un avantage considérable sur lui. 11 déroge parfois à sa dignité de premier lieutenant, au point de mappeler monsieur, inadvertance qui coupait court à nos entretiens, et dont je
payais toujours les frais. Un jour il se vengea de cette qualification égalitaire, en s'interrompant brusquement pour m'ordonner, du ton le plus aigre, de descendre des bonnettes sur le pont, quoiqu'il fallût les replacer dans le cours du même quart. La dignité blessée manque souvent de prévoyance et n'est pas toujours conséquente.
« Voilà une belle nuit, dit M. Marbre, et sui^ vaut le capitaine, notre marche est favorisée par un courant d'ouest. Le capitaine Robbins, avec lequel je voyage pour la troisième fois, a une prédilection particulière pour les courants. Il sïmagine que l'Océan est rempli de Mississipis , et que , s'il pouvait trouver la source d'un de ces fleuves prétendus, il n'aurait qu'à se laisser aller pour faire le tour du monde... Mais quel diable de bruit est-ce que l'entends?
— On dirait, monsieur, que c'est celui de l'eau sur des rochers.
lOS SUR MER ET SUR TERRE.
— Qu'on se prépare à virer! cria M. Marbre, courez appeler le capitaine ! . . . Lof tout ! que tout le monde se lève î »
Une scène de confusion s'ensuivit. Le capitaine et le second lieutenant arrivèrent, et demandèrent de quoi il s'agissait. M. Marbre invita tout l'équipage au silence, et à en juger par le bruit, nous étions au milieu d'un amas de récifs.
« Soit paré à mouiller l'ancre î s'écria le capitaine ; laisse tomber, et cargue les voiles ! Jetez l'ancre aussitôt que vous pourrez, mon^ sieur Kite ! »
Nous ne nous attendions pas à trouver le fond , et nous fûmes très-étonnés de le rencontrer à six brasses seulement. On vérifia l'exactitude de nos calculs avec la sonde, et nous acquîmes la certitude d'être non-seu-\ lement au milieu des brisants, mais encore à peu de dislance des côtes.