‹ Sur mer et sur terre [microforme]Chapitre 12 sur 26 · ÉPISODES SUR MER ET SUR TERRE · texte numérisé non relu

ÉPISODES SUR MER ET SUR TERRE

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demeures où l’on veille pour terminer une tâche attardée ou préparer celle du lendemain. Les champs désertés par les bêtes en pâturage se préparent aussi, dirait-on, en dépouillant leurs ornements, à prendre leur long sommeil annuel sous la neige.

Puis, dans lé cimetière, les morts tressaillent peut-être au glas qui sonne si près d’eux en novembre, sans pénétrer toujours comme il le devrait au foyer qu’ils ont déserté.

Sur la demeure de Pierre Chérard et sa faille s’est abattu un nuage de tristesse rassérénée, que traverse un long rayon d'espérance. On y pleure, mais l’on y prie. Les deux grands-parents se disputent l'affection des tout petits comme s'ils étaient déjà orphelins. Et tous les autres, frères et sœurs, amis et voisins, de s’informer discrétement des nouvelles de l’absent, qui, non, n’avait pas encore retardé à écrire.

Il avait bien dit, dans sa lettre de Québec, qu'il partait pour “les hauts en

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gagnant vers les Etats”, mais personne, à l'exception du beau-frère Mullen, ne savait au juste où il s’en allait. Que Ludwig ait peu de temps après fait part à quelques autres de 2n secret, c’est probable, et même il y aurait eu une certaine habileté charitable à préparer de longue main la famille délaissée au souci d’une absence prolongée. S'en aller à la Californie, pour y travailler à conjurer la pauvreté, cela tout de suite représentait des années d’absence, et sans l’affirmer trop cruellement, il valait mieux le laisser supposer peu à peu.

Les jours de cet automne s’abattirent donc particulièrement sombres sur le tot de l’absent. Au lendemain de la visite des deux beaux-frères, messagers de la grande nouvelle, les yeux, petits ou grands, brûlés par les pleurs de la veille et de la nuit, commencèrent à reprendre un regard plus ferme. C'était comme l’acceptation du fait irrémédiablement accompli, qui se trahit involontairement

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après des funérailles ; avec cette différence toutefois qu'après la tombe, c’est l'oubli qui va, hélas ! naturellement progresser, tandis que, après ce départ, c'était l’attente qui en sens inverse allait grandir, remplir maintenant l'esprit de cette famille ; attente de nouvelles, pendant des mois et des années, et puis l’attente finale du retour.

Aux premiers jours de décembre, chez tous ceux-là, il y eut grand émoi. Une lettre des Etats était arrivée.

New-York, ler décembre 1849.

Ma chère femme,

Je suis en parfaite santé. Quoique je sois en pays étranger, j'ai trouvé des amis qui se sont intéressés à moi. Je serais peut-être rendu assez loin, mais les avantages que je trouve m’'engagent à me rendre jusqu’en Californie. Ce motà va t’effrayer, mais ne crains rien. Si j'ai bien compris M. Mullen, tu m’as donné ma liberté en me disant de faire pour le mieux. Le

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mieux pour moi, c’est de ne pas m’enfoncer de plus en plus dans les dettes et la misère, d’essayer d’en sortir par tous les moyens pourvu qu'ils soient honnêtes. Je te remercie pour ta bonne parole. Il serait long de te raconter comment je me suis rendu ici, et comment il me serait permis d'entreprendre ce long voyage avec le peu d’argent que j'avais. Il m'en a coûté cinq piastres pour venir ici. Jai trouvé un vieux bâtiment que l’on avait presque abandonné, mais comme le trafic est très considérable et qu’on manque de vaisseaux, les propriétaires l’ont fait réparer et mettre à l’eau. Puis, ils ont engagé un équipage. J'en suis.

ous sommes quinze Canadiens à bord, tous bons amis, dont deux docteurs canadiens. Il y a aussi Pierre Décourcy qui m'a rejoint à Montréal. Cela ne me déplaît pas, parce qu'il est de ma paroisse, et s’il m’arrivait quelque

Chose, il pourrait te donner des nouvelles. Je

paye une partie de mon passage et je gagner: i le reste à la manœuvre, ce qui me laissera ma liberté en arrivant là-bas. J'ai prié le Bon Dieu et la Sainte Vierge pour me décider, et je me dis : Ne refuse pas cette bonne chance.

Je me ferais des reproches toute ma vie de refuser ce moyen de payer mes dettes, de faire instruire mes enfants et de racheter la terre de papa. C’est tout cela qui me pousse, et quand

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je pense à tout cela, je ne crains plusrien. Si je vous donne de la peine aujourd’hui, c'est pour plus tard récolter du bonheur et de la joie, tous ensemble. Demandes comme moi la force de supporter l’absence; je serai plus seul que vous autres, soyez-en bien sûrs, même au milieu de tant de monde de toutes les nations. Je vous aurai toujours à l'esprit. Ne craignez pas non plus pour ma religion : le bon Bieu sait bien que je ne l'oublierai jamais pour de l'or. Ne manquez pas de me faire recommander aux prières de l’archiconfrérie, pour que la Sainte- Vierge me conserve le courage et la santé. Nous avons avec nous un prêtre canadien.

8 décembre.

Nous devions partir le 2 décembre, mais non, le bâtiment n’est pas prêt. En attendant nous pensionnons dans la ville, ce qui nous permet de la visiter. Je ne suis pas capable de t’en faire la description. C’est quelque chose que je n'aurais pas pu imaginer ; mais je ne veux pas te laisser croire que cela m'amuse, parce que je ne suis pas venu ici pour m’amuser., Je suis dans les bonnes grâces des bourgeois du bâtiment. Ils sont contents de moi et je suis à la deuxième chambre. Il vient d’arriver un hom-

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98 SUR MER ET SUR TERRE ne —— — me de la Californie ; il nous a montré de beaux Morceaux d’or que j'ai pris dans ma main, On reçoit de bonnes nouvelles de la Californie tous les jours par des Personnes qui en arrivent.

Il y a autant à &agner à San Francisco qu’à travailler aux mines. Nous sommes encore arrêtés ici, ma:s nous allons certainement partir cet après-midi.

Comme je sais que je ne pourrai pas écrire au Jour de l'An, j'écris tout de suite pour vous souhaiter une bonne année à tous et donner ma bénédiction à mes chers petits enfants. Aie donc aussi la bonté de te rendre chez papa et de lui demander sa bénédiction pour moi. C'est la première année de ma vie que je ne l'aurais pas eue. Dis à mes frères et mes beaux-frères

présent.

Prions Dieu qu’Il nous épargne des épreuves durant l’année nouvelle ou nous donne la force de les supporter.

Je vous embrasse tous, tous,

Prerrn CHÉRaARp.

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Et les lettres se succédèrent ensuite assez régulièrement. Le voyageur, le dimanche surtout, quand le travail lui

représenter qu’on lirait cela plus tard d:ns les soirées de la famille, toutes remplies de son souvenir, et c’est avec une anxiété puérile qu’il attendait le moment de confier ses écritures à la poste aux lettres, Malheureusement, hélas ! il ne lui sera pas encore permis avant longtenips de recevoir une réponse à ses lettres, dans son vol d'oiseau fuyant à tire d'ailes sur les mers.

Effectivement, il l'avait bien prévu, chacune de ses lettres dont la réception était annoncée comme un événement,

chez les parents d’abord et dans tout le

» défrayait la chronique familiale

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pendant des semaines, Les malheurs successifs qui étaient venus fondre en si peu de temps sur les Chérard, déjà sympathiques pour la jovialité bien connue de leur caractère, et principalement sur ce pauvre Pierre qui en avait été plus que tout autre accablé, entouraient, pour ainsi dire; d’un nimbe d’héroïsme le nom et le souvenir de cet homme, dont on aimera pendant longtemps entendre rappeler les aventures et le courage.

Partant, est-ce dans cette correspondance, écrite au hasard de sa vie instable sur mer et sur terre, sans recherche et sans prétention, que l’on trouvera le développement de ce récit.

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Autour des Amériques—Iles Bermudes

juste de ce qu’il vit dans le grand port et la grande cité de New-York. Au milieu de la végétation bermudienne, il aura des émotions d'enfant, qu'il traduira naïvement dans les lettres adressées à son village, qu’il voyait en pensée perdu sous l’épaisse Couverture de nos neiges hibernales. L’absence de cours d’eau dans ces 300 îles, à laquelle suppléent si bien des pluies violentes ; la richesse et

la variété des végétaux, ce climat si étrange aux yeux, si vivifiant pour la constitution d’un hyperboréen, tout devait y frapper l'imagination du voyageur canadien, ainsi qu’il en avait été probablement pour l’espagnol, Jean Bermudez, le premier européen qui vint y aborder au seizième siècle.

Comme l’enfant dans un beau jardin, il s’y promènera, il aura des joies émues, des cris d’admiration, au milieu de ces fleurs des champs qu’il n'avait encore vues qu’à la fenêtre des riches ou dont il n’avait pu soupçonner l'existence. Sur les grèves, les merveilles de la conchyliologie l’arrêteront à chaque pas. Il voudra ramasser, emporter chez lui, garder précieusement plus tard ces coquillages, comme souvenirs de ses pérégrinations.

Il essaiera de dire tout cela dans ses lettres, car il est de ceux qui ne peuvent jouir qu’en songeant à faire à d’autres une part de leurs plaisirs.

Plus tard, cc sera la navigation hauturière dont il cherchera à décrire les

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