‹ Sur mer et sur terre [microforme]Chapitre 26 sur 26 · TON NON ORNE TNT EC TTE · texte numérisé non relu

TON NON ORNE TNT EC TTE

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seuls. Quand tu reviendras tu trouveras peutêtre que Dieu en a encore enlevé des tiens.

Mais c’est pourtant assez d'apprendre à la fois la mort de son père et de sa mère, quand bien même ils étaient si vieux.

Eusèbe et Théophile, de même que les beauxfrères et toutes leurs famillés sont en bonne santé et t’espèrent comme nous avant longtemps, si c’est possible. Nous recevons quelquefois, par d’autres que toi, des mauvaises nouvelles de la Californie. 11 parait que l’intempérance et le jeu à l'argent y font de grands TaVages parmi tant de monde de toutes sortes et tant d'argent. Tous ceux qui te connaissent ici n’ont aucune crainte là-dessus, et quant à moi, c’est la dernière de mes inquiétudes pour toi-même, mais prends garde aux autres qui deviennent si méchants avec ces défauts-là.

Un mauvais coup est bientôt reçu, et i tu as pu t’échapper de la main des sauvages, prends garde à ces gens-là aussi à craindre que des sauvages. 3

Il revenait, en boisson, de Saint-André, la nuit ; il est tombé de sa voiture et est mort là

sans que personne s’en apperçoive. M. le Curé Quertier, qui est allé prêcher une retraite à Saint-André, la semaine suivante, a commencé par accuser Îa paroisse d’avoir commis un homicide en lui donnant à boire.

On parle d’ériger un calvaire expiatoire à l'endroit où il x été trouvé.

Comme tu vois, les nouvelles que je te donne dans cette lettre ne sont pas réjouissantes. Je n’en ai pas de plus gaies.

Mon cher Papa,

Maman veut que je vous écrive quelques mots pour vous dire que je ne vais plus à l’école parce que notre maîtresse est partie pour l’Islet. Mais nous avons un beau couvent de bâti et nous espérons avoir des religieuses l’été prochain. Si vous ne retardes pas trop à revenir ches nous, j'espère que j'aurai le bonheur d'y aller. Mon cher papa, ne soyes donc pas trop longtemps maintenant sans revenir. Je vous assure que nous trouvons le temps long. J’espère que ce sera le dernier hiver que nous passerons sans vous voir. Nous allons vous attendre avec hâte de mois en mois. Faites annoncer votre arrivée stür les journaux, comme M...

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des Trois-Pistoles. Nous serons mins surpris. Je vais prier bien fort avec maman à la chapelle

de la Sainte Vierge, pour que vous arrivies plus vite.

Votre petite fille, Laurs CHéRanp.

MokeLuunes, Mines pu Sun,

ler janvier 1852.

Chers parents et amis,

Oui, ce sera bien, si Dieu le veut, le dernier jour de l’an que je passe ici loin de vous tous. Je donne encore une fois de loin, à mes petits enfants, cette bénédiction du Jour de l’An que je ne pourrai plus recevoir chez mes parents, car ta lettre m’apprend que je n’ai plus de vieux parents ni de maison paternelle. Cette nouvelle ne ra’a pas trop surpris. J'y pensais tous les jours et je me disais bien, vu leur grand

, que je ne les reverrais plus. Il yena par chez nous qui auront du bonheur et de la joie aujourd’hui, mais pas moi ici dans mon camp, je t’assure. Je me figure aussi qu’à la maison, vos réjouissances ne seront pas grandes !

Pourtant, je ne veux pas et ne peux plus me

meme

laisser abattre ! Il est bien trop tard et ce serait trop de valeur de tout perdre dans le découragement. Je t'ai fait savoir dans mes lettres que mon travail et mes peines n’ont pas été inutiles. Sois bien certaine aussi que je ne gaspillerai pas ce que j'ai gagné. Je n’ai jamais su au Canadà ce que c'était que de ménager comme je le fais ici.

une de tes lettres, tu m’as fait le plaisir de m’apprendre qu’au moins ches nous vous êtes tous en bonne santé. Puisque Dieu m'a aussi protégé dans ma santé qui ne m’a jamais encore fait défaut depuis mon départ, c’est un grand bienfait dont il ne faut pas manquer de le remercier. 11 me laisse la force de travailler et le bonheur de ne pas vous voir souffrir.

Je te remercie des bons conseils que tu me donnes à propos de la tempérance. Si M.

Mailloux va prêcher dans la paroisse, tu n’auras pas à rougir de ton mari. Avant de partir de Québec, j'avais acheté une bouteille de gin en cas de maladie. J'ai pris plaisir à la garder, et je m'étais promis de la remporter sans l’avoir débouchée ; je l’ai perdue avec ma valise dans le feu de San Francisco. Mais comme je ne veux pas me vanter, au dernier jour de Noël, pour me désennuyer, j’ai fait une fête, que je me suis bien reprochée. J'ai acheté une livre de raisin que j’ai mangé tout seul. Depuis ce

ns

temps-là, je l’ai sur le cœur, en pensant que les petits enfants ni toi n’y étiez pas. Je n'y retournerai plus.

La lettre de ma chère petite Laure m'a fait un bien grand plaisir. Oui, tu peux lui dire qu’elle ira au couvent, et bientôt. Fais-moi donc aussi écrire quelques mots par sa petite sœur. Je voudrais bien qu’elle m’écrive aussi, cette chère petite Odélie, quelques mots seulement dans tes lettres pour me donner le plaisir de voir son écriture.

Courage ! Encore quelque temps et nous nous reverrons bientôt !

KaAMoOURASKA, 10 février 1852, Mon cher Pierre,

Nous prenons un si grand intérêt à tout ce que tu nous écris au sujet de tes courses, de tes travaux et des faits qui te concernent, que l’on veut aussi te tenir au courant de ce qui se passe ici. Et c’est moi que l’on charge de faire cette chronique locale à ton adresse quand un événement retentissant trouble la quiétude de notre village. C’est ainsi que je me suis déjà fait le narrateur d’une première tragédie, l’assassinat du seigneur, et malheureusement c’est encore un crime que l’on me demande de te

raconter. Oui, encore un meurtre abominable à Kamouraska.

Tu sais quelles antipathies invétérées existaient entre Prudent Pelchat et le père Labriole dont il a épousé la fille adoptive. Tu connais le sentier qui traverse le haut de la terre du premier et que le vieux beau-père s’obstinait À suivre pour se rendre au village, malgré les défenses, les objurgations réitérées de son coléreux voisin, qui lui reprochait de laisser le passage ouvert aux animaux, ce qui faisait rire le têtu bonhomme. Tout cela devait finir par un grand malheur, qui dépasse la mesure des provocations.

Il y a quelque temps, l’irritable Prudent résolut d’en finir. Il acheta un couteau dans un magasin du village, en disant que l'outil servirait bien. Puis, un matin, voyant le vieux empiéter encore sur son terrain, il courut à lui, et, en présence d’un garçonnet qui racontera tout, il le larda de trente-deux coups de son terrible couteau, dont sept mortels, malgré ses supplications de lui laisser un moment de

pit, ses cris qu’il en avait assez pour mourir.

Après quoi, le meurtrier eut le temps de s'enfuir. Il partit à pied, se dirigea vers la vallée de Madawaska, laissant derrière lui le deuil, l’effarement, l'horreur, et les officiers de la justice abasourdis ; poursuivi seulement à peu

près que par le remords. Mais le remords est encore le meilleur limier, puisque donnant dans un camp de sauvages, le criminel sut mal dissimuler ses impressions, il faut croire. Un vieux de la tribu, comme s’il se fut aperçu à sa nervo- — sité, à ses transes mal réprimées, que le misérable trafnait après lui une ombre sanglante, lui dit :

—“Où tu vas, toi ? T'as fait un mauvais coup, toi! Va-t-en donc chez vous ! C’est mieux !”

Et de se voir ainsi démasqué, le fugitif perd tout à fait contenance. Il repart, revient sur ses pas et nous arrive en disant au shérif Taché qu’il est venu se livrer à la justice, trouvant plus tolérable d’expier aux mains des autres, que de souffrir seul, dans les angoisses de la crainte, les répressions de sa triste conscience. Ce n’est pourtant d'ordinaire que le premier châtiment du coupable.

—“Que viens-tu faire ici, malheureux ? lui dit en tremblant le shérif : te mettre la corde au cou ? ”

Les obsèques de la victime une fois religieusement faites au milieu du plus grand concours de nos paroissiens, on eût dit qu’il s'était produit comme une saute dans le grand vent de ces sympathies. Le procès, c’est le procès main-

tenant, le sort de l'accusé qui va occuper tous

les esprits, et trouver des intelligences dans la nature humaine avide d'émotions nouvelles.

Au nom de Dieu qui défend, de la société qui réclame protection, de la partie privée qui demande justice, tout l’appareil judiciaire va se mettre en mouvement. On témoigne, on plaide, on réplique ; dans la pensée d’un chacun, le bras de la balance symbolique oscille et finalement messieurs les jurés, après de sérieuses et intelligentes délibérations, dans toute la solemnité qu’on dirait leur avoir été accordée d’hier par la Grande Charte, messieurs les jurés sont là prêts à rendre leur verdict.

—Le prisonnier à la barre est-il coupable ou non coupable du crime dont il est accusé ?

—Non coupable ! !

Prudent Pelchat sortit de cette audience triomphalement au milieu de ses amis ; le juge Mondelet, qui avait présidé ces assises, descendit du tribunal pour quitter ce prétoire l’âme navrée, et quelque chose comme un grand scandale judiciaire prit place dans les casiers de la justice humaine !

Pardonne-moi, mon cher Pierre, si je t’entretiens de si vilaines choses. C’est la tâche ingrate que l’on m’impose et que j’accepte pour te faire comprendre que tu devras beaucoup pardonner à tes sauvages de là-bas.

BRUNO Perir.

Où il faut tout dire

KaAmoOURASKA, 29 mars 1852.

Mon cher mari,

Je t’écris pour la septième fois sans savoir si tu recevras cette lettre, car je suis dans l’espérance que tu reviendras bientôt. Ta dernière lettre me donne à penser plusieurs choses :

tu ne me dis pas si tu vas m'écrire de nouveau ; tu ne me dis pas non plus si tu vas partir ce printemps. Je suis dans la crainte et l’espérance. Je suis bien contente de savoir que tu jouis toujours d’une bonne santé. Moi aussi, je suis toujours bien, mais il y a eu beaucoup de maladie, dans le village, depuis que tu es absent. Ton petit garçon n’a pu aller à l’école pendant trois mois, À cause d’une grave maladie.

Puis, tiens ! comme je pense bien que tu ne m'as pas fait connaître toutes les peines que tu as éprouvées durant ton absence, j’ai fait à peu près comme toi. J'ai voulu t’épargner aussi longtemps que possible et supporter toute seule la grande épreuve que Dieu nous a encore en-

man

voyée. On nous dit qu’Il éprouve ceux qu’il aime ; il faut donc continuer d’accepter, comme nous avons fait depuis quelques années, toutes les épreuves qu’Il nous envoie d’un côté, parce que, d’un autre côté, Il nous a aussi grandement protégés, en te conservant, par exemple, la vie et la santé au milieu de tant de périls que tu as courus et en te permettant de réparer tes malheurs réparables.

Je te demande bien pardon de t'avoir toujours caché la mort de notre deuxième petite fille qui ne t’écrira pas comme tu le désirais, dans ta dernière lettre. Elle est morte d’une inflammation du cerveau, il Y aura déjà deux ans le dix juillet prochain, après de grandes souffrances. Peu de temps avant d’expirer, à la suite d’une crise plus forte que les autres, qui devait être la dernière, me regardant de ses beaux yeux malades que tu n’aurais plus reconnus, elle m’a fait promettre de ne pas le dire à papa, parce que cela lui ferait trop de peine !

Je n’essaierai pas de t’écrire ce que j'ai ressenti en ce moment-là. C'était encore à une époque où j'avais de grandes inquiétudes sur toi, car tu n’étais pas rendu à la Californie. Tu penses qu’il y a de mes lettres qui ne se sont pas rendues, moi, je sais qu’il y en a eu que je n'ai pas eu la force de t’écrire. J’ai eu peur pour

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toi, peur du découragement. Si je t'ai pardonné de ne pas être venu me dire adieu, parce que tu as craint d’y perdre ton courage et ta résolution, tu me pardonneras à mon tour d’avoir cru bien faire en retardant pour toi ce nouveau chagrin. Quand j'en ai trop, moi, je n'ai que quelques pas à faire pour trouver l’église et la consolation. Mais il n’y a personne autour de toi pour t’enseigner la résignation que l’on trouve au pied des autels. Voilà pourquoi j'ai eu peur de te jeter dans le découragement.

mme je vois bien à présent que tu n’as jamais perdu confiance dans la Providence et la Sainte Vierge, dont tu aimes tant à me parler dans tes lettres, cela me rassure, me console, et j'ai tout dit maintenant.

Je crois qu’il est temps que tu te prépares à revenir. Mais je ne veux pas te donner aucun conseil : à la Providence qui conduit tout de décider cela. Tu sais ce que tu as à faire ; je comprends comme toi qu’il serait bien triste, après tant de sacrifices, de n’avoir gagné que suffisamment pour rembourser les autres. Et tout le monde s’imagine pourtant que tu as fait fortune. Ce n’est pas ce qui m'occupe ; puisque te voilà à même de payer tes dettes et nous mettre à l'abri des créanciers, je me croirai toujours assez riche et assez heureuse de manger

200 SUR MER ET SUR TERRE qq qqn

le pain de la famille, depuis si longtemps que j'en emprunte à ceux que tu vas payer.

Tu n’es pas sans connaître les dangers que tu auras À courir en revenant, non pas en matelot comme tu es parti, mais en homme Passant pour avoir de l’argent. Tâche d’avoir de bons compagnons ; tu m’écriras en partant. Fais-toi signaler dans les journaux à New- York, et ne t'avise pas de me surprendre par ton arrivée. J'ai déjà eu assez de surprises, quoique celle-là serait de joie.

Recommande-toi encore au Bon Dieu, et demande la protection de la Sainte Vierge dans le grand voyage que tu vas entreprendre Pour nous revenir. Dis-leur qu’ils te ramènent en sûreté auprès de leurs églises que tu n’as pas vues depuis si longtemps parce que tu en as été privé.

Enfin, j'espère que tu seras raisonnable et n’ambitionneras pas trop. Tu vas trouver du changement dans la paroisse. Il y a plusieurs familles de parties pour les Illinois ; d’autres se proposent d’y aller. Il y aura plusieurs beaux établissements à vendre, et comme j'espère que tu aimeras toujours la terre, si toutefois il te reste de l’argent, après avoir payé ceux qui t’attendent, qui sait ?...Mais nous parlerons de cela quand tu seras ici.

ÉPISODES DE LA VIE CANADIENNE 201 ——————— mn Tu ne saurais t’imaginer la hâte qu’ils ont

tous de te revoir.

MoxeLuuns-Hizz, 30 avril 1852.

Ma chère femme,

J’ai reçu ta lettre du 29 mars, je ne veux pas dire qui m’a fait plaisir mais une grande peine. . Ma chère petite fille, donc, je ne la reverrai plus! Après m’avoir donné des bonnes nouvelles de ma petite famille, aujourd’hui, il y en a une de morte, il y a deux ans ! Ah! que je trouve cela dur ! C’est avec joie que je voyais venir le temps de: retrouver mes petits enfants !

Et Dieu a tout brisé cette joie. Il faut s’y soumettre avec courage, puisque c’est sa volonté. Je sais que quand même j'aurais été chez nous, je n'aurais pu éviter ce malheur.

Je sais bien que tous les soins possibles lui ont été donnés, à cette chère enfant ; je n'ai pes de reproches à faire à personne, mais je ne sais comment tu as pu supporter cette peine toute seule sans m'en faire part. Il faut que tu sois plus forte que moi ; Car je n’en aurais pas été capable. Je comprends quelle bonne intention t’a fait agir ainsi, mais je ne l’approuve pas ; je crois que tu t’es trompée.

mme

Tu as été bien malheureuse, depuis mon départ ; toujours, toujours dans la peine.

Eh ! bien, je te le déclare lâchement, il en a été pareillement pour moi, toujours dans la peine. J'ai mis tout mon plaisir dans mes lettres pour ne pas te décourager, mais jamais je n’en ai eu

dans le cœur.

Je suis toujours resté seul dans

ma petite cabane de mineur, quand j'aurais pu demeurer dans le moulin si je l’avais voulu; le bourgeois me l’a offert plusieurs fois. La

Californie est

un pays de richesse et de plaisir;

mais c'était un deuil pour moi quand je voyais le plaisir. Ma seule consolation était l’espoir

de payer mes Tu vas me

dettes et de faire votre bonheur.

trouver bien lâche de t’écrire ces

choses-là aujourd’hui. Mais ma peine a éclaté. Tout lâchement, je t'en fais prendre ta part. Je n’ai que toi à qui confier ces peines.

‘Comme je n'ai pas vécu dans la gaieté ici pendant que vous étiez dans le deuil là-bas, je t’accorde d’autant plus facilement le pardon que tu me demandes de m'avoir caché cette mort, car je n’aurais peut-être pas eu le courage de rester ici aussi longtemps. S'il était plus de bonne heure, je partirais tout de suite pour le Canada. Mais tu me dis d’être prudent, et ce que je crains plus que les voleurs, c’est la maladie, pour faire ce voyage durant les cha-

leurs. Car je passerai par l’isthme, cette fois,

nee

et tu as eu assez de deuil sans que j'y laisse mes os en route ou que je m’en aille mourir chez nous en arrivant. Non, vaut mieux reprendre courage pendant quelques semaines, et je m’en irai sûrement cet automne. Ne crains pas de surprise. Je ferai tout ce qu’il me sera possible pour t’annoncer d'avance mon arrivée. J'espère encore gagner mon passage d'ici À Panama. Il ne faut pas croire que je suis riche, mais j'ai fait ce que j'ai pu. Nous allons partir plusieurs Canadiens ensemble.

Ah ! si j'ai mal réfléchi ; si j'ai fait une faute en partant aussi brusquement que je l’ai fait, c’est une faute que je dois bien avoir expiée, maintenant. Si j’ai perdu la tête en voyant venir les saisies, les ventes, les humiliations : Dieu n’a pas voulu me punir de cet orgueil, car après tout il m’a donné le moyen de payer mes dettes et de porter ensuite !a tête haute. C’est cela qui me retiendra ici encore pendant : quelque temps ; voilà pourquoi je continue toujours de travailler dans les mines. Pensonsy bien, actuellement, mon travail me rapporte dix et douze piastres par jour. C’est du bel or, car tout l’or n’est pas également beau. Il yen a qui pèse plus que d’autre ; mais je t’assure que celui-là il n’en faut pas gros pour peser une piastre. Je t'en envoie un petit échantillon qui pèse trois chelins, pour te faire voir que je

204 | SUR MER ET SUR TERRE nan

n'en trouverai plus comme celui-là une fois rendu à Kamouraska. J'en ai un autre petit morceau qui pèse deux piastres. Je les garderai comme re noue ne sais pourquoi il me sem que je re encore à la Californie. 11 m'aurait fallu encore une couple d'années pour l'avenir de mes enfants. Mais c’est une chose que nous discuterons longuement, cette fois, ches nous. Tu certaine que je m'en vais cet au-

à travailler dans les montagnes, au travers desquelles on perce des espèces de tunnels.

Il y en a qui font des fortunes.

Je serais tenté dy revenir, mais en attendant au revoir, à cet automne.

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Dernier or et dernières lettres de la Californie

KaAMounasxa, 22 mai 1852,

Mon cher Pitre,

J'ai reçu hier ta lettre du 30 avril, Elle est arrivée dans le bon temps pour chasser mon inquiétude. Ta dernière lettre ne me disait Gale 8 du n'éLe pas ER pe nue done dais si tu n pas dé pour revenir.

Ecris-moi souvent parce que le village est toujours le même pour les nouvelles. On commençait à en faire circuler de mauvaises sur ton compte.

Quand tu m’écriras, je t’en prie, ne parle plus de la terre paternelle que M. Petit ne peut pas garder. Cela me met à la gêne pour lire tes lettres en famille. Ce serait trop long à t’expliquer. Je te dirai seulement que personne, à part M. Petit, ne sait que tu voudrais avoir ce bien paternel. Je l'ai toujours caché pour de bonnes raisons. Je t’expliquerai tout cela à ton retour. D'ailleurs tu ne trouveras rien de vendu, car les affaires sont réglées pour le

ns

moment. Cela ne sera pas vendu par ordre de cour et je crois que tu seras ici assez tôt pour y voir toi-même. Tu me dis que tu ne me tromperas pas sur ton retour et j'en suis bien contente.

Un grand nombre de personnes, tu ne saurais le croire, s'intéressent à toi. A chaque lettre que je reçois, c’est toujours une grande joie.

Je vais maintenant me mettre à prier avec les enfants pour que tu fasses un :,on voyage de retour. Prends garde aux accidents et aux voleurs dans les villes où tu vais passer. J'ai. merais presque autant te voir à bord d’un bâtiment, avec un bon équipage que tu connaîtrais bier en partant. Dans chaque place, tu vas rencontrer des figures nouvelles, des gens peutêtre moins laids et plus méchants que les nègres des Bermudes. Mais une fois dans un bon bâtiment, j'aurais encore À craindre que tu n’entreprennes de faire le tour de la terre. Tu devrais en avoir assez de la navigation pourtant. Snuviens-toi que tes frères t’appelaient le “‘terrien”. Ce que tu as de mieux à faire, c'est d’être raisonnable et prudent, partout, sur mer comme sur terre.

Espérons que Dieu nous réserve des jours plus heureux que ceux que nous avons passés depuis trois ans.

ÉPISODES DE LA VIE CANADIENNE 207 ee nan

MoxazLuuxsz-Hizz, Mines du Sud, 23 mai 1852

Ma chère femme,

Je t’écris de nouveau sans attendre ta réponse

ha du 30 avril. Tu ag 7 «pie

que j'écris trop souvent. Voic pourquoi.

Ici, les sermons ne sont pas longs, le dimanche.

Je relis les tiens, et cela me fait plaisir de te répondre, de te parler comme à ia maison.

J'ai reçu le 8 mai une de tes lettres de l’année dernière, datée du 14 septembre 1851.

Je travaille toujours dans ma mine avec un courage aussi affreux que mon appétit. Ça ne se dit pas, faudrait voir. Mon travail me paie encore asses bien ici : j’esnèr: passer tout l'été ici dans la même mine. L'or a coutume de manquer tout À coup. Peut-être demain, je ne trouverai plus rien. N ’importe, je m’amuserai à gratter en attendant que le temps dangereux pour la maladie soit passé dans les villes. Il ne vaudrait pas la peine de percer une autre mine. Puis je pense plus sérieusement que jamais au Canada. A mesure que le jour de mon départ approche, je m'ennuie de plus en plus. Je suis le seul Canadien ici depuis ce printemps. J'ai fait un bon mois d’avril :

quatre cents piastres. Cela te fuit voir que je ne

208 SUR MER ET SUR TERRE nom te ee ——

reste pas ici pour m’amuser. A présent je trouve sept ou huit piastres par jour. C’est encore plus que je ne gagnais en traitant avec les pêcheurs de hareng. Je t'envoie un petit morceau d’or qui me représente une fleur.

Je peux me tromper, mais moi je vois toutes sortes de choses dans les petits morceaux d’or. Dans les gros, je vois surtout une goélette, une maison et des créanciers.

Ces petits morceaux d’or qui représentent naturellement quelque objet, sont très recherchés. On a refusé devant moi vingt piastres pour un de ces petits morceaux d’or et de pierre qui valait trois chelins.

Je suppose que vous avez gardé notre vieux cheval. Tu viendras donc à ma rencontre À Québec. C’est une promenade que tu auras bien mérité de faire.

Je n’ai rien de nouveau à t’apprendre, sinon qu’on a pendu hier un homme qui avait volé cent piastres. Cette nuit, un autre a été assassiné. On cherche les coupables qui sont cinq, paraît-il. Au Canada, les bouchers tuent un bœuf, ici on pend un homme toutes les semaines. C’est l’avantage des pays riches !

La potence est à peu de frais ; on les accroche à un arbre. Je peux bien te parler maintenant de ces plaisirs-là, parce que je m'en vais.

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MokeLumne-Hizz, 18 juillet 1852.

Ma chère femme,

Ma santé est bonne et je travaillerai jusqu’au dernier jour avant de partir. Cependant, depuis cinq semaines, j’ai encore changé de

gne ; jai cessé de travailler aux mines, faute d’eau et d’or. Quand je pouvais laver deux cents seaux de terre par jour, cela me payait bien ; mais à présent, je n’en pourrais pas laver plus que cinquante par jour, et encore misérablement, dans la boue. J’ai fait encore une entreprise, que je suis libre, du reste, d’abandorner, si je n’y fais pas mon affaire ou si je veux partir pour le Canada. Mais j'espère pouvoir la terminer. J'ai un aide que je paie cent piastres par mois, en pensant à mes frères au Canada qui gagnent si peu. Je fais du bois carré. Il y a ici un moulin dont la scie donne deux cents coups à la minute. Je finirai mon ouvrage dans deux ou trois mois, et je mets tout de suite à la voile pour le Canada. Ce sera le bon temps pour traverser l’isthme de Panama.

Je pense qu’il ne me faudra pas voyager plus

qu’un mois pour atteindre le Canada. J’em-

barquerai dans le bâtiment de la poste, et je m'en irai, cette fois, dans, la chambre comme un monsieur.

Je pense bien qu’il y a de tes lettres en route,

etil peut s aire aussi que ti ne m’écrives plus et que la p..mière lettre que je reçoive maintenant, c’est toi-même qui m’en fasses la lecture. Je n’écrirai moi-même qu’une seule fois maintenant de cette Californie. Ainsi, il ne faut pas être inquiète si tu ne reçois pas de lettre pendanr quelque temps. Je suis bien occupé dans ce moment. Il me semble que tu prépares déjà ton voyage à Québec. Encore un peu de courage pour passer ce temps et arriver au bonheur de nous retrouver au milieu de notre petite famille.

Il y a beaucoup de monde ici, et il en arrive tous les jours. Mais les choses sont bien chan-

On trouve des travailleurs maintenant pour quatre piastres par jour. C’est encore mieux qu’au Canada où l’on ne donne pas plus aux membres du parlement. Ici c’est le salaire des travailleurs à la journée. Comme tu vois, pour le salaire au moins et pour un petit bout de temps, je me crois donc plus haut qu’un membre de votre chambre, et c’est pour ça que je n’aurai pas honte de m’en aller dans la grande chambre du bâtiment.

Je ne peux pas finir ma lettre. On vient de me dire d’aller à la ville pour y chercher de l’argent.

Pour de l’argent, je suis accoutumé de tout quitter.

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ÉPISODES DE LA VIE CANADIENNE 211 ——— nana New-York, octobre 1852.

Ma chère femme,

Je t’écris quelques mots pour te dire que je suis arrivé ici après 20 jours de voyage. J'ai traversé l’isthme de Panama de différentes manières, à pied, à cheval et sur le dos de nègres que je ne fais plus danser comme il y a trois ans. Si tu ne crains pas le trajet en voiture durant cette saison, je t’attendrai à Lévis. Ma santé est bonne jusqu’à présent.

Embrasse les enfants, tous les parents et au revoir tous.

Auri sacra fames OU

Le vol des corbeaux

Non, la santé de Pierre Chérard n’était pas aussi bonne qu'il le voulait dire en arrivant au Canada. La fièvre paludéenne qu'il craignait tant et dont il avait pris le germe dans les portages de la rivière Chagres, du Panama, fermentait dans ses veines. Elle le terrassa, lui le fort, au milieu des joies et de l’émotion de son retour, le tenant alité pendant un mois, chez un parent, sur les hauteurs de Lévis, quand il croyait arriver au terme de ses pérégrinations et de ses épreuves.

Mais, pour lui et son épouse, retenus cette fois tous deux éloignés de la petite

maisonnée de Kamouraska, plus cruelles

encore que les trépidations fébriles, furent peut-être les obséquiosités anxieuses de certains. créanciers qui accoururent au chevet du malade. Leur empressement intéressé fut d'autant plus grand que leurs craintes avaient été plus longues et plus désespérées.

Non, sans doute, on ne venait pas causer de règlement de comptes, ni d’affaires; il fallait, certes, donner à l’homme de la Californie le temps de se remettre et d’y voir, mais telle créance, n'est-ce pas, était bien à tel chiffre, plusles intérêts composés depuis trois ans, et les frais de cour qu'il ne faudrait pas oublier.….…. Puis, on se retirait discrètement quand l’accès tout à coup devenait trop violent ; sans se demander si le malade souffrait plutôt dans son système nerveux que dans son cœur ; si ses tremblements accusaient la fièvre autant que la nausée. Au reste, d’instinct aussi le corbeau s’effarouche et s'éloigne un peu, lorsque, sur un champ de bataille, le mori-

214 SUR MER ET SUR TERRE bond qu’il croyait cadavre s’agite à son approche !

Fallait-il leur en tenir rigueur, à ces gens pratiques, qui, eux, n’ont pas eu l'avantage de ramasser l’or à pleine main dans les lits des rivières, mais ont aussi à cœur d’édifier une fortune pour le bonheur de leurs vieux jours en même temps que leur élévation ‘dans l'échelle sociale ?

C’est bien asses qu’ils avaient aussi, eux, tremblé en croyant perdre toute leur créance, lorsque ce veinard de débiteur parcourait les mers et s’enrichissait à sa guise sans qu'ils eussent mis sa famille sur le pavé.

Le mercanti n’est pas de sa nature méchant, mais il est intéressé. C’est l'intérêt qui atrophie chez lui le sentiment, l’entraîne à l’égoïsme, lui trace une ligne de démarcation trop inflexible entre son crédit et son débit, dont il fait pour son compte la norme du juste et de l’injuste.

Ce qui est juste, c’est de lui devoir ; l'injuste, de ne pas le payer.

es

On débarquait un jour, sur un quai, des marchandises consignées à un marchand qui s’intéressait fort à ce travail.

Il allait du quai au vaisseau et du vaisseau au quai, lorsqu'un faux pas le fit culbuter dans l’eau glacée du fleuve. Un manœuvre qui travaillait au déchargement fait généreusement le plongeon et repêche le bonhomme. Celui-ci en fut quitte pour son bain forcé, mais le mercenaire que le travail avait mis en transpiration y prit une maladie dont il mourut. Quelques temps plus tard, le marchand se rappelait que la veuve de son sauveteur lui devait quelque argent qu'elle ne pouvait olus payer, et il trouva juste de faire vendre en justice sa pauvre maison.

Non ! Le mercanti n’est pas naturellement méchant, mais il peut devenir odieux !

Disons, afin de ne scandeliser personne, puisque le fait est authentique, paraît-il, que ce négociant-là n’était pas de ceux que nous avons mis en scène.

La fièvre de Pierre Chérard ne fut pas autrement pernicicuse, mais resta intermittente. Et dans l’entretemps de ses stades, il eut le loisir de causer ainsi avec ces messieurs, qui prisaient haut son courage et sa bonne chance, en lui apportant des notes à solder, cueillies dans des feuillets défraichisde profitset pertes. Et puis, comme, avec du soin et de l'attention, tout progresse, même les dettes, il y en eut certaine d’entre elles qui, de huit cents piastres, fut honorablement éteinte au chiffre de treize cents et quelques piastres, intérêts et frais compris.

La tâche que s'était imposée Pierre Chérard de payer intégralement ses dettes jusqu’au dernier sou, lui fut admirablement facilitée par l’heureuse mémoire de ses créanciers, avec un ne et un bonne grâce remarquables.

Bref ! Il n’avait pas encore quitté Lévis que presque tous ces calculateurs étaient assurés, à un sou près, de n’y rien perdre.

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Mais il n’y a pas que des nuages au firmament, ni que des ombres dans tout tableau. Notre rapatrié vit une journée heureuse encore que assombrie par de douloureux souvenirs, lorsqu'il franchit le seuil de sa demeure pour embrasser ses chers petits enfants, tant de fois regrettés et rappelés dans ses lettres. Et les siens, ses frères, ses sœurs, ses amis vrais, lui firent fête tour à tour à leurs foyers ! La sympathie franche de tous ses coparoissiens le dédommagea des attentions plutôt intéressées qu’il avait subies ailleurs.

Dans ce village où l’on vit plus à l’étroit, comme les membres d’une même famille, il n’y en avait pas qui n’eut, durant ces trois années, ne fut-ce qu’à la vue de cette famille, quelque jour reporté sa pensée sur Pierre Chérard, ses malheurs, ses entreprises, son courage et son succès.

Maintenant que le voilà au milieu d’eux, les portes de toutes les demeures s’ouvrent comme d’elles-mêmes à son approche, on veut le voir, on veut l’entendre.

SUR MER ET SUR TERRE ee

Mais les corbeaux ne se tiennent pas loin. Leur vol entoure sa demeure.

—"Eh ! bien, mon pauvre Pierre, lui dit un jour le vieux curé de la paroisse ; vous voilà enfin revenu chez les Canadiens et dans votre famille ! Quels sont maintenant vos intentions et vos projets d'avenir, mon brave ?.

—Mes intentions sont toujours les mêmes, M. le curé ;: c’est de me débarrasser de mes dettes. C'est cela qui m'a toujours occupé.

—Oui, je le sais, et tous ceux qui se sont intéressés à votre sort depuis que vous êtes parti, le savent aussi, que ce n’est pas l’amour de l’argent qui vous a fait quitter votre famille. Voilà pourquoi tant de gens ont pour vous des sympa-

thies et une estime qu’ils n’accorderaient pas à celui qui n'aurait eu d’autre mérite que d'aller s’enrichir au loin.

Vous allez acquitter vos dettes, soit !

C’est bien légitime, bien beau, personne n’y contredira.

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.—Je ne crains pas cela de mes créanciers.

—Ni moi non plus: mais remarques que j'ai dit “acquitter”. Du moment que vos créanciers vous tiendront quitte de vos obligations envers eux, vous aurez tenu votre promesse de les satisfaire un jour. Il y en a parmi eux qui, vous sachant bien au-delà des frontières du pays, perdu chez les sauvages, surtout au milieu d’une affluence d’aventuriers de toutes sortes, apprenant aussi qu’on revient parfois de la Californie pauvre et miséreux, se sont habitués à ne plus compter sur vous. Ils ont cru tout perdre ce que vous leur deviez, et aujourd’hui ils feraient certainement avec vous une honnête composition, en acceptant, par exemple, dix chelins du louis, et en vous acquittant du reste.

—Vous n’étiez pas à Lévis, M. le curé, quand plusieurs de ceux-là sont venus me voir. J'étais malade, il est vrai, mais je n’ai pas compris qu’ils parlaient de composition, comme vous dites. |

—Sans doute ! Vous n’alliez pas vous attendre à ce qu'ils vinssent, comme cela, vous apporter des quittances. Il faudra les discuter, leur représenter que vous êtes encore malade, pour longtemps, peut-être ; que vous avez une famille à élever, qui elle aussi après tant de privations a le droit de compter sur vous. Il faudra les discuter ; mais ce sont pour la plupart des gens du commerce, habitués à prévoir les malheurs, à calculer d'avance, dans les prix de revient et les balances générales, le décompte des créances incertaines ou perdues. Ils finiront peut-être par en accepter de bon gré la moitié comme tout profit. Voilà ce que j'appelle une honnête composition qui ne devrait pas vous répugner.

—Mais la promesse sacrée que je leur ai faite en partant, ou plutôt que je me suis faite à moi-même au pied de l’autel de l’église de la basse-ville, je ne l'aurais accomplie aussi qu’à moitié ; je ne pourrais relever le front qu’à moitié. Ce ne

serait pas assez pour moi-même, M. le curé, après tout ce que j'ai fait et enduré depuis trois ans.

—Ah ! voilà que je dois maintenant parler comme pasteur, après avoir parlé en ami. ‘Après le simple conseil, ce sera le sermon ! Mais, mon cher Pierre, c’est de l’orgueil cela. Vous êtes énervé par les fatigues du voyage, la maladie et les émotions. Je comprends bien que vous soyez tenté de jouir, à cette heure, de la contre-partie de toutes les humiliations, toutes les peines si généreusement acceptées par vous, lorsque, matelot ou chercheur d’or, vous vous laissiez entraîner dans tous les périls, toutes les privations, à la poursuite de votre objectif, ce que vous appelez votre romesse sacrée. Relevez la tête ! Oui, certes, vous en avez bien le droit. Mais ne donnez pas dans l'injustice, envers ceux qui, après tout, vous auront été secourables. La erriosité et l'intérêt aidant, je veux le cire,

on s'est empressé, à votre arrivée, de vous reconnaître et de se faire reconnaitre. Mais pendant votre absence, si votre famille, au milieu de tant de malheurs, a vécu paisible sans vous, vous le devez un peu, n'est-ce pas, à ceux qui vous paraîtront empressés. La recherche de l'or n’aura pas fait de vous un homme de finances, un homme d'argent, cela se voit. Mais ne refusez pas aux hommes d'argent même une appréciation juste de leur conduite. L’ignorance du sentiment pur et simple et leur droit strict les mettront en mauvaise lumière devant vous, mais ne les regardez pas pour tout

cela avec un orgueil injuste et vengeur.

= —Monsieur le curé, j’ai toujours pensé à faire deux parts de l’argent que je dois :

la part de tous ceux qui ont fait vivre ma famille pour moi durant mon absence. Ce sont les premiers que je veux payer jusqu’au dernier sou et sans composition.

Ce n’est pas de l’orgueil, cela, c’est de la justice et de la reconnaissance. L'autre

part ser pour ceux qui, en oubliant de m'offrir des compositions et en prenant des jugements, il y a trois ans, m'ont forcé de partir comme j'ai fait. Ça, c’est de la justice seulement. Ils n’ont pas exécuté leurs jugements : c’est bien le moins que je les rachète, ces jugements, à leur valeur actuelle, pour les en remercier.”

Et toutes les dettes de Pierre Chérard furent intégralement acquittées.

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Comment la terre paternelle s’en.

gouffre dans la politique

Et le bien paternel de l’ancienne famille, il avait aussi, lui, attendu, dans l’incertitude, sous la paperasse judiciaire, le retour de celui qu’il avait vu naître, parti à la recherche de la toison d’or. Moins heureux que les créanciers de Québec, il n’a pu devancer son arrivée au village pour faire lever les mainmises sur ses titres et son nom patrimonial. La dernière javelle qu’il a produite a été emportée sous un nom étranger !

Pendant que Pierre Chérard chevauchait avec son or dans les passes du Panama, déposait ses richesses dans les banques de New-York ou suait la fièvre paludéenne à Lévis, un évènement sensationnel avait agité toute la population d’ordi-

naire si paisible de Kamouraska. C'était à l’une de ces époques périodiques où le parlement du Canada-Uni se régénérait dans le suffrage populaire. La popularité paterne du vieux député Canac-dit-Mar- quis, de Saint-André, avait cédé la place aux ambitions de ceux que l’on aurait pu dès lors appeler des arrivistes ; les luttes électorales acerbes et presque légendaires de Kamouraska allaient commencer, pour se terminer en 1867, au premier scrutin général de la Confédération canadienne, par une esclandre suivie de répression qui laissa le comté sans représentation pendant une couple d’années.

Alors comme aujourd’hui, il y avait au moins deux partis en lutte; mais cette fois-là, du moins dans ce comté, la cocarde des partis devait se travestir en portant la marque d’acrimonies et d’intérêts tout locaux. On eut en présence ceux qui en tenaient pour le parti du “quai” et pour celui du “Chemin de fer”.

Les partisans du “quai” étaient ceux | qui, antérieurement rouges ou bleus, vou-

226 SUR MER ET SUR TERRE mm neo

laient bien momentanément dissimuler leurs grands principes politiques, pour porter ensemble la bannière de l'intérêt local et engager le gouvernement à construire chez eux un de ses queis “Baby” en eau profonde.

L'autre parti tenait plutôt au prolonment du chémin de fer “Grand Tronc”, dont la tête de ligne dans l'Est du Bas- Canada ne dépassait pas encore la rivière de Saint-Thomas.

Dans la paroisse même de Kamouraska, à la tête des ‘“‘quais”, se trémoussait, pérorait entre deux ventes à son comptoir, ou cabalait à toute heure et partout l'actif Ludwig Mullen. Il avait pour antagoniste, à la tête de l’autre faction, son beau-frère, le Dr Bruno Petit.

Le premier, trop terre-à-terre, entend ainsi protéger le cabotage qui jusqu’à présent avait fait sa prospérité, tenant en méfiance un chemin de fer qui irait distribuer et enrichir des marchands partout, dans chaque localité voisine, au rivage inabordable. :

Plus large d’idée, passant pour visionnaire auprès de quelques-uns, le Dr Petit prédit la déchéance de Kamouraska, si le chemin de fer s'éloigne du fleuve et serpente dans les 7 1ntagnes.

Pendant plus duu mois, la campagne électorale battait son plein. Dans les grandes paroisses riveraines, Sainte- Anne-de-la-Pocatière, Rivière-Ouelle, S.- Denis et Kamouraska, il y avait grande majorité pour le parti des quais, attendu que dans l’expectative de la faveur ministérielle et avant le choix final du site, chacune de ces localités pouvait se promettre de devenir une escale de la grande navigation laurentienne, chef-lieu, ville, etc., tant que ce rêve de Perrette ne serait pas définitivement dissipé par le fait du ministère, de l'ingénieur ou du député luimême. Par contre, dans les paroisses éloignées du fleuve, moins développées et plus pauvres, on réclamait le chemin defer. Et comme les candidats du gouvernement offraient des quais, les électeurs

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sans trop Savoir comment ni pourquoi, en étaient spontanément à croire que la partie adverse représentait le chemin de fer. |

Fallait-il reprogher à ces braves gens le chauvinisme de s’en tenir ainsi, dans l'exercice de leur droit public, au

terre de leu intérêt local ?

Avec les principes et le pseudo idéalisme de notre âge soi-disant pratique, il y a pourtant mieux que cela. Nous avons, nous, le personnalisme tout simple et l’arrivisme, fièvre nouvelle sous l'influence de laquelle le premier crétin venu pourraït, à loisir, vendre le clocher de son village et le drapeau de sa nation, pour un titre et quelques piastres. Et ce qu’il y a de plus répugnant, c’est peutêtre moins de le voir réussir que de le savoir approuvé et admiré par tant d’autres ! . ,

Comme les guerres de religions, qui détruisent pour longtemps l’hartnonie dans un état, les acrimonies politiques

sont parfois dissolvantes pour les familles.

Nous connaissons déjà quelque chose des antipathies instinctives du docteur pour l'Allemand, et instinctivement aussi com-

ment ce dernier était tout disposé à user

de représailles envers son beau-frère.

Ces divergences de sentiments devaient atteindre leur paroxysme dans l’affolement de la dispute électorale.

Depuis la mort du vieux père Chérard, sa terre avait été cultivée, en attendant le règlement final de ses affaires, au nom du Dr Petit. Les deux frères navigateurs, toujours partis l’été, n'auraient pu ni voulu s’astreindre à la vie du terrien.

. Mullen, ignorant, comme on l’a vu, les projets de Pierre Chérard à ce sujet, ne se croyait pas tenu de céder le pas devant son beau-frère aussi étranger que lui dans cette famille, pensaïit-il. La conrer s'y prêtant bien, d’un tour de main il se substitua aux créanciers hypothécaires qu'il désintéressa, pour faire entendre au docteur Petit que l’homme

230 SUR MER ET SUR TERRE | RER aux vues pratiques, l’homme d'action, l’homme qu’il fallait en croire en fait de prospérité d’une localité comme d’une famille, c'était lui, Ludwig Mullen.

Mais ce que Mullen ne sut pas prévoir

dans cette conjoncture, c’est qu'on allait sceller le sort de Kamouraska et le sien.

Ce qu’il lui manquait à c:t homme d’action et d'esprit personnel, ce fut peut-être un peu plus d’esprit public. Il lui aurait fallu comprendre qu'à Kamouraska, c'était la terre qui devait l'emporter sur les eaux ; que pendant un siècle au moins, c'était sur terre que devait être canalisé le courant du trafic pat le chemin de fer ; leçon de choses que lui enssigneraient si bien aujourd’hui Saint-Pascal et Fraserville.

La compagnie du chemin de fer Grand Trone, si sn . dès cette époque et dont la tête de li e atteignait déià, l'Atlantique à Portland, Me, ne se souciait guère de pousser une ramification de son système jusqu’à l’océan par nos

UN ANR Ait HAN AE

provinces maritimes. Le chemin de fer tout local qu’elle construisait en aval de Québec n’était, pour ainsi dire, qu’une prise de possession de ce district, où il lui plairait peut-être plus tard de développer son réseau, à mesure que se développeraient avec lui et par lui les cantons nouveaux. Dans ces conditions, que la ligne ferrée s’éioignât du fleuve à partir de S.

Thomas pour ne s’en rapprocher qu’à quatre-vingts milles plus bas, qu’elle s'écartât des escales du cabotage pour traverser plutôt les régions de colonisation, la compagnie y trouvait ce double avantage de payer moins cher pour son droit de passage ou ses achats de terrain, et de construire des ponts moins dispendieux qu’à l’embouchure de tous les cours d’eau à traverser. Mieux que ep agitation politique des marchands, caboteurs et autres intéressés, ces considérations devaient influer sur le choix du ni que l’on allait faire de la nouvelle e.

232 SUR MER ET SUk TERRE a ,

D'ailleurs la place était prise depuis longtemps par des établissements agricoles dans toutes les paroisses du bord de l’eau, et à Kamouraska notamment, il y avait près de deux siècles que les premiers occupants, traversant de Tadoussac, étaient venus atterrir sur les terrains d’alluvion de la Pointe-Sèche. C'est là que les deux premières églises de la paroisse furent. construites, au pied des côtes sur lesquelles s’établirent les fermes, où l’on trouve aujourd’hui la paroisse prospère de Saint-Germain.

‘Que les terrains environnant le village de S. Louis de Kamouraska soient alluvionnaires, que le fleuve ait apporté autour de tous ces caps et monticules, autrefois des îles et des ilots, les sédiments ensuite recouverts d’ajoncs appelés “mouraska” par les Amalécites, c’est ce que la géologie, à défaut de l’historiographie, saurait nous démontrer.

En effet, un coup d'œil sur l’aspect géologique de cette plage laisse bien voir que ce sont là des dépôts sédimentaires.

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Quand vous descendez la colline de S.

Denis pour contourner la grande anse, cette idée ne vous frappe-t-elle pas que le Cap-Blanc et le côteau de Pincourt, paraissant encore presque détachés de la terre ferme, devaient jadis faire partie de l’escorte d'îles, de même que tous ces rochers et ces protubérances qui percent la grève et la vallée, à partir de la montagne de Sainte-Anne en descendant jusqu’à la Montagne Ronde de Saint-André et les derniers pèlerins : (Cap-au-diable, Cap- Blanc, Ilot Guimont, Ile-aux-Corneilles, Ile Brûlée, Ile-de-la-Trinité ou Providence, Ile-aux-Patins, Grosse-Ile, Cap Taché, Cap Caron, Ilets de Saint-Germain, le Pain-de-sucre, la montagne siliceuse.

Le géologue patient qui, dans ses théories, sait faire la part du temps, y constaterait peut-être un travail d’une importance considérable, opéré depuis cinquante ans et se poursuivant tous les jours. C’est ce barrage qui s’édifie entre l’Ile-aux-Patins et le Cap Taché. Il

234 SUR MER ET SUR TERRE ———— ms

s'élève insensiblement à chaque marée, et, Avec la pêche qu’on y établit tous les étés æt dont la longue chasse, court jusqu’à mi-traversée, il gêne déjà la petite navi- :gation. Le jour où le flot de la marée montante, qui s’y rejoint en contournant les îles, ne pourra plus le franchir, le terrassement deviendra plus rapide, et l'accroissement élargira la paroisse d’un bon mille, transformant en prés fertiles les boues visqueuses chaque jour découvertes ou noyées.

Les établissements se rapprocheront alors de l’eau profonde. On bâtira sur les îles et Kamouraska pourra devenir une escale, un port que les chemins de fer rechercheront. Mais aucun de ceux, hélas ! pas même un descendant peutêtre de ceux qui auront si ardemment combattu pour ou contre la politique des quais ou du chemin de fer, ne sera là pour en constater les uences.

Bref ! un député fut élu, puisqu'il le fallait bien. Le chemin de fer poussa sa

tête de ligne jusqu’à la Rivière-du-Loup en traversant les terres de Saint-Pascal, à cinq milles de Kamouraska. Et un quai superbe fut construit, qu'on appela longtemps “quai de Saint-Denis”, non

parce qu’on l’avait placé dans la paroisse de la Rivière Ouelle, mais parce qu’il avait été édifié par des mains et des bras vigoureux de Saint-Denis, dit-on, à l’honneur du candidat qui sut racheter ainsi ses promesses électorales, comme à la très grande édification politique future et durable de cette intéressante localité.

Voilà comment les espérances de Pierre Chérard, de posséder en son nom et de transmettre à ses enfants le bien familial de ses ancêtres, sombrèrent dans la politique.

Du moins, n’a-t-il pu soupçonner jamais combien d’autres espérances après les siennes seraient englouties encore dans ce gouffre-là !

Et après ?

À défaut d’espérances de ce côté-là réalisées, il restait à Pierre Chérard au moins le bonheur tant ét si longtemps convoité par lui de lever la tête au milieu de ses concitoyens, de ne plus craindre d’être chassé pour dettes de son humble foyer. |

On voyait alors dans les grandes paroisses du Saint-Laurent, à la fin de notre régime féodal, des familles notables, aux grands noms français, et certaine société . issue de la roture dont l’état de fortune et même l'instruction lui auraient permis de se dire select, si l'expression eut été dès lors en vogue. A Kamouraska surtout, chef-lieu du district, les assises périodiques des tribunaux appelaient plus d’une fois pendant l’année les professionnels de la ville, qui trouvaient avec

qui causer et s’amuser au milieu des fonctionnaires de la justice et de ces familles distinguées. En été, la villégiature commençait à y ajouter son appoint. Hélas !

dirons-nous que malheureusement cette vie factice, cette vie d'emprunt a été fatale à ces familles de villageois bien rentés? Elles ont toutes disparu assez piteusement, tandis que, ailleurs, pour avoir vécu une vie plus humble, plus personnelle, plus prévoyante, on a mérité de se survivre et de prospérer. De toute cette vogue et de toutes ces promesses d'avenir, il ne reste plus au village de Kamouraska que la villégiature, l’affluence annuelle des touristes des villes qui viennent en grand nombre, les uns s’y reposer de leurs labeurs, mais d’autres poser aussi à la mode et au bon ton d’un faste trop souvent trompeur. Ce commerce accoutumé avec les citadins entretient dans la place une mentalité spéciale, composée d’une obséquiosité quelque peu roublarde et d’une âpreté au gain dont

on se transmet le secret de génération en génération.

Mais à cette époque, l’on ne connaissait pas encore ce genre nouveau de mercantilisme, et Pierre Chérard, ses parents, ses amis formaient tous ensemble une grande et même famille dont les intérêts pouvaient, pour ainsi dire, se traiter en , Commun. Il le savait bien, lui ; car sa

famille, durant ses trois années d’absence, avait vécu de l’amitié franche et de la confiance généreuse de ses voisins:

—“Vous ne craignez done pas de vendre à crédit à ce nom-là”, disait-on un jour à un marchand de la localité. “gi cet homme n’allait plus revenir” !

—“Oh ! alors, ce serait beaucoup plus malheureux pour la pauvre famille que pour moi ! ”

Ce marchand de Kamouraska n’est pas mort du tout millionnaire : mais il n’a pas perdu son argent, et il y avait gagné, pour le reste de sa vie et pour ses enfants, l'honneur d’une belle action, sans compter

l'estime et la reconnaissance de tous ces cœurs généreux.

__- Puis,un jour qu'il se trouvait en joyeuse compagnie avec quelques avocats de Québec, le vieux seigneur Taché eut l’imprudence de raconter comment l’institutrice de la paroisse avait su préparer une belle séance d'examen à la fin de la dernière année scolaire. Elle avait fait jouer par les fillettes de son école la grande tragédie Athalié! .

Ce fut un éclat de rire sceptique au milieu de tous ces lettrés. Néanmoins, le respectable hobereau ne voulut pas s’en tenir à une simple plaisanterie ni passer pour trop naïf. Sans s'engager en rien, il demanda à tous ces messieurs, s’il pou- vait obtenir une répétition de la pièce, de l’honorer de leur présence. La proposition fut agréée, le pari, pour ainsi dire, tenu, et qui furent épatés ? ajoute la chronique, ces messieurs-là de la ville !

Avec toutes les réserves et les restrictions voulues, cela démontre que l’ins-

truction primaire prenait déjà quelque essor, que le développement intellectuel, dans ce petit monde campagnard, se donnait certaine carrière, et, disons-le donc, n'aurait pas grand’chose à nous emprunter k

Aujourd’hui les couvents sont beaucoup plus nombreux, les écoles normales

aussi ; les programmes scolaires plus

plus grande ; mais en fin de compte où en sommes-nous ?

Quand le cultivateur un peu à l'aise a payé de son dernier billet le coût d’un attirail d'agriculture moderne : machines à semer, herser, fauchér, engerber, vanner, etc.; après la machine à coudre ou le fourneau de cuisine acheté à la petite semaine et dont les ornements nickelés brillent juste en face de la porte d’entrée, après tout cela, ne vous scandalises pas, Ô mânes des anciens paysans ! ce sera le piano, vendu à des conditions exceptionnellement faciles. + |

En effet, si la fillette, qui suit l’un des cours de nos lycées ruraux, entend y faire des études convenables et sérieuses, il lui faudra avoir en vue pendant trois ou quatre ans, et à la fin rapporter chez ses parents, deux diplômes ; un de l’école normale, et l’autre de quelque jury d’examen musical.

Grâce à certaines condescendances de la grammaire, qu’elle pourra peut-être trahir plus tard, ou trois ou quatre mois d’usure de quelque sonatine qu’elle jouera ensuite sans relâche durant un ou deux ans après son C0. nnement, elle obtiendra sans doute ces diplômes autant convoités par ses parents que par elle. Mais si avec cela cette brillante enfant reste déclassée, n’a d’autre avenir que d’accepter d’une commisson scolaire la tâche et le salaire d’institutrice dans quelque rang, d’aspirer au suprême honneur d’accompagner les chants d'église, et d’aller rejoindre enfin la nombreuse phalange de ces ‘anciennes jeunes filles” trop éduquées

pour se plaire avec la jeunesse de la glèbe, eh ! bien, c’est qu’il aurait peut-être mieux valu pour elle, comme nos grand’mères de 1 » Apprendre ‘par cœur et réciter les scènes d’Athalie !

Une vie nouvelle allait donc commencer pour notre rentier nouveau.

Toutefois les tendresses

jamais sillonné en tous sens par des voiliers de toutes dénominations et dimensions.

Pour celui qui a vécu de la course sur mer, pour qui voit chaque jour, comme une invite au départ, battre à ses pieds leflot caressant de la marée, souffler à son oreille la brise qui s'élève, et s'ouvrir à ses yeux la voile qui éloigne du bord, il est une nostalgie de toutes ces choses, parasite et fascinatrice, dont le cœur et l’âme de l’ancien marin malaisément se défendent.

Pierre Chérard allait peut-être céder à ces préoccupations dont sa vie calme et sereine, après tant d’agitations, était parfois traversée, lorsque le Dr Petit, le sage de la famille, s’employa à l’en dissuader, Seul, sans famille, l’oncle Petit, après

toutes ses courses dans les Etats améri- .

cains, pouvait à loisir maintenant se regarder vivre dans la médiocrité dorée de sa fortune. Il pouvait, aux heures de délassement, s’aventurer dans le champ littéraire, dans la région des idées, à l’occasion même dans le pays des rêves : .

mais pour un homme de muscles et d’ac-

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tion, pour l’ancien mineur, souvent déprimante est la vie du rentier au village, —“"Ecoute-moi, lui disait un jour le docteur. Je sais fort bien que cette vie-là, qui est la nôtre ici, te paraîtra insuffisante à ton besoin d'activité. Je dirai plus, elle pourrait nuire à ta santé générale, dans la vigueur de l’âge. On n’abdique pas impunément à quarante ans le travail depuis longtemps habituel. 11 faut de l'exercice physique. Mais est-ce à dire qu'il te faille pour cela risquer, dans les aventures du cabotage, tes intérêts, ton repos et ta vie? Car on en meurt quelquefois, tu le sais. Et ta famille, va-t-elle de son côté se reprendre aux inquiétudes qui viennent à peine de se dissiper chez A cette évocation discrète des mauvais jours de la mer où l’on en meurt, Pierre courba la tête. | Cédant à cette conviction d’ailleurs facile, il entrevit plus gaiement une autre manière de se distraire au travail. |

Sa maison, construite comme nous l'avons dit, après l'incendie qui lui fut si cruel en 1849, n’était pas terminée, il s’en fallait de beaucoup. On l'avait jetée à sur les bases de l’autre et la petite famille s'y était abritée, comme à la gêne, sans trop savoir si elle pourrait y rester. Mais à présent que les inquiétudes avec les hypothèques l'ont désertée, l'oncle Petit a convaincu son beau-frère qu’au printemps il fallait l’exhausser, l’entourer de vérandas, en élargir les avenues et les dépendances. | |

Enfin, Pierre Chérard vivra-t-il heureux ?

Non !

C’est alors qu’une hydre nouvelle et insoupçonnée viendra se dresser en face de cet homme, qui devait être le jouet de tant de malheurs, pour compromettre à jamais la placidité des jours qu'il lui restait à vivre.

Un voisin, jaloux peut-être mais influent tout de même, puissant et d’une mentalité fort disparate dans ce paisible

————— milieu, propriétaire d’une belle résidence, dont la construction nouvelle allait masquer les vues droites sur le fleuve, lui contesta devant les tribunaux les bornes et l'étendue de son “lot de grève.” Les mots “borné au fleuve”, sur un acte de concession, devaient s’en aller, dans un procès

reconnaissance droit, épuiser ses ressources ét consommer sa deuxième ruine.

Injonction, poursuite en bornage, demande, défense, réplique, duplique, a et révisions, toutes les gammes judiciaires y passèrent sur le clavier de la basoche, pour en venir, après des années et des années de plaidoirie, en basse et haute

chées des rivières et des canons californiens.

Pierre Chérard vécut pauvre et mourut pauvre. S'il n’est pas devenu millionnaire à la poursuite de son idée, il aurait pu, lui aussi, à l'approche de la mort, soliloquer en regardant le creux de ses mains réunies, vaillantes et généreuses.

Il aurait pu les remercier d’avoir bien travaillé, depuis l’âge de quinse ans, sur mer et sur terre, à manier les amures comme à fouiller le sol. Seulement, ce n’est pas la haine inassouvie envers un hobereau ni la convoitise d’un marquisat qui l’eût fait parler en cette heure funèbre, mais la vision navrante d’un vaisseau qui sombre, d’une maison qui flambe et d’une famille qui pleure !

Plus consolante fut la scène réelle sur laquelle se fermèrent ses yeux mourants, lorsqu’à sa famille pieusement réunie, il laissa pour tout legs sa bénédiction, ses fortes vertus et son nom sans tare !

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