LES MISSIONNAIHF.S D K SA I N T IMI K I.K.M
les Lettres écrites à bord du vaisseau de Sa Majesté le Xorthumherland et à Sainte-Hélène. Guillaume Warden, chirurgien du navire, a employé la traversée à recueillir les confidences des personnes de la suite de l'Empereur qui parlaient anjjlais ; quant à Napoléon, il n'a pu l'aborder, moins encore lui parler ; mais l'Empereur n'ignorait point (|u"il jirenait des notes et il a encouragé ses compagnons, Las Cases et les Bertrand, à flatter par des interviews, comme on dirait à présent, la vanité d'un homme qui, ne manquant pas d'une certaine naïveté, s'est trouvé fort aise d'approcher un grand homme, et qui, par la publication de ses notes, voudra apprendre à ses concitoyens qu'il a eu cet honneur. Par là, des nouvelles filtreront et une première mise au point sera faite vis-à-vis des Anglais. Cela était bien raisonné : en moins d'une année, cinq éditions anglaises et une américaine n'épuisèrent point le succès des lettres de Warden, dont une traduction française parut à Bruxelles en 1817. A la vérité, la plupart des journaux s'indignèrent qu'un officier de Sa Gracieuse Majesté eût parlé de l'Empereur sans l'injurier et (ju'il eût rapporté, sur certains points de son histoire, des versions qui lui parussent favorables; bien que Warden eût adopté comme épigraphe Non ego, sed Deniocritus dixit, il n'échappa point à un juste châtiment et il fut rayé de la liste des chirurgiens de la Marine.
11 n'avait pourtant relaté que de très petits faits
et des observations très superficielles, des bribes de conversalion, des anecdotes con trouvées, des noms estropiés ; mais il fournissait un aliment k une curiosité passionnée, qui, chez beaucoup d'Anglais, s'apprêtait à tourner en svmpalhie dej)uis que Napoléon leur appartcTiait. Un tel trophée rehaussait leur victoire, la leur rendait plus sensible et plus glorieuse, et nul détail sur leur prisonnier ne leur devenait indifférent.
D'ailleurs, durant ces vingt ans écoulés, en même temps que l'oligarchie anglaise, poursuivant un but ennobli, sinon justifié, parTambition nationale, préparait, par la déchéance du héros et par l'abaissement de la France, la subordination du monde aux intérêts britannicjues ; en même lemjjs (|ue, pour une telle lutte, coalisant à sa solde les emj)ereurs et les rois avec les anarchistes et les i-évolutionnaires, elle usait sans scrupule aussi bien des canons et des baïonnettes que des poignainls et des machines infernales ; en face d'elle, se perpétuait une lignée forte et glorieuse d'hommes d'Etat, non moins fermes en leur amour pour la patrie anglaise, mais plus scrupuleux en leurs moyens, moins exclusifs en leur doctrine, plus pénétrés d humanité, admettant (jue d'autres nations eussent le droit d'exister, de grandir, de jouir di' la libellé, (h' choisir leur gouvernement, et reconnaissant que la paix et la bonne intelligence avec elles pouvaient mênuî ]»roliler k l'Angleterre. Dès qu'ils en avaient eu l'occasion et le pouvoir, ils avaient tenté de
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réconcilior leur palrio .1 la France consulairevenus sur le con(in.«nt. ils avaient appris à estimer Bonaparte, sinon à l'admirer; dej.uis lors ils I s étaient ellorcés de pratiquer entre les deux nations une entente é-alen,enf honorable à l'une et à l'autre • ils s étaient empressés à l'île d'Elbe autour de l'Empereur, et ils avaient achevé de dissij.er ainsi leurs derniers préjugés. Celte admirable suite .le libéraux conscients, qui, dans la Révolution, n'avaient point vu que des crimes et en Bonapart.^ qu'un ce aventurier corse ,,, n'était pas si dédaignable quils n eussent acquis une influence sur une partie au moins de lopinion, et leur générosité qui en France, s'était exercée, aux dépens même ( e la liberté de (luehjues-uns d'entre eux, en faveur des proscrits, ne leur faisait point envisa-er comme la conséquence du triomphe britannique la perpétuation d'un système de calomnieuses attaques contre le vaincu, d'un système de basses persécutions contre le prisonnier. L'excès des outrages devait d ailleurs produire une réaction, et, à force d avoir été injurié, caricaturé, vilipendé, Lit/le Bomij était au moment voulu pour devenir nonulaire. ' '
^ Ce que l'opinion attendait pour se déclarec était une parole de Napoléon qui fût une justification et un plaidoyer ; une vue d'ensemble jetéo sur sa vie qui en apprît la suite à ceux qui l'ignoraient ; quelque chose comme une confession où les grands accidents de sa carrière, l'ascension et
ils s un NAPOLÉON
la chute de sa foi'tune, fussent présentés sans déclamation, dans une forme brève, personnelle et jiourtant impartiale ; un précis qui exposât, rapprochât, expliquât des faits qui, à la mémoire des hommes, même contemporains, n'apparaissaient que confus, dispersés, revêtus des couleurs dont les polémiques quotidiennes et les intérêts momentanées les avaient peintes.
Justement alors une brochure parut chez le hbraire Murray : Manuscrit ceiiii de Sainte-Hélène, d'une manière inconnue. Impossible d'en méconnaître l'auteur. « Je n'écris pas des commentaires, lisait-on à la première page ; car les événements de mon règne sont assez connus et je ne suis pas obligé d'alimenter l'opinion publique. Je donne le précis de ces événements parce que mon caractère et mes intentions peuvent être étrangement défigurés, et je tiens à paraître tel que j'ai été, au.v yeux de mon fils comme aux yeux de la postérité. »
Un tel écrit répondait si bien à l'attente universelle qu'il semblait fait exprès pour la satisfaire. En quelques jours, à Londres, les éditions se succédèrent, bien que le Manuscrit fût en français. Nul ne mit en doute qu'il ne fût de l'Empereur. (> fut bien mieux lorsque, grâce aux valises diplomatiques, il eut envahi l'Europe. Comme c'était une rareté, on se l'arracha. A Paris, dans les salons royalistes, chez la duchesse de Duras, et chez la duchesse d'Estissac, on en faisait avec appareil la lecture à haute voix devant des auilitoires (ries
« Jamais publication do mon temps n'a fait autant d'clFet, a dit M"" de Boi«^ne. Il n'était pas permis d'élever le moindre doute sur son authenticité, et, plus on avait approché l'Empereur, plus on soutenait l'ouvrage de lui. » Tout le monde concluait à la façon de ce Russe, Fedor Golovine, (|ui se pi(iuait de littérature : « Candide n'est pas de Voltaire, si ceci n'est pas de Buonaparte. »
La magistrature, qui est infaillible, le proclama solennellement en condamnant à la destruction le Censeur européen où Comte et Dunoyer avaient eu l'audace d'imprimer le Manuscrit à titre de document : tribunal correctionnel. Cour royale, Cour de cassation, la magistrature à tous les degrés se porta forte que la brochure était de Buonaparte et qu'elle outrageait le roi.
Des gens avisés en suspectaient bien l'aulJienticilé, publiaient bien en réponse des articles et des brochures, mais ces critiques et ces invectives, dont le public suspectait le désintéressement, ne faisaient qu'accroître sa curiosité et sa passion pour un livre aussi violemment attaqué.
Les éditions clandestines imprimées en Belgique, et partout où l'on disposait secrètement d'une presse et de caractères, ne suffisaient point à l'émotion générale : nul livre, depuis des temps très reculés, peut-être depuis l'invention de l'imprimerie, ne fut autant de fois copié à la main. C'est par milliers qu'on en trouve des copies. Chaque semaine, à présent, on en propose à ceux qu'on sait rechercher
les vieux papiers, et toujours le possesseur rapporte ou imagine des circonstances romanesques qui ont mis entre ses mains le plus précieux des documents, la vie de l'Empereur écrite par luimême. Et de très grands savants, des historiens hors de pair y ont été pris. Traduit en toutes les langues, constamment réimprimé, au point que les éditions contemporaines ne sauraient en êlre comptées, puhlié hier encore en feuilleton dans un journal des Etats-Unis, le Manuscrit venu de Sainlc-IIrlrne est devenu comme un évangile, et, ainsi qu'il convient, il est apocryphe.
Pour se distraire, durant un séjour à la campag-ne, un Genevois qui avait des lettres et qui avait suivi les événements de son temps, M. Lullin de Châteauvieux, s'était amusé à ce pastiche, et, pour en voir l'efiet, l'avait, d'ime manicre inconnue, fait parvenir à l'éditeur Murray. Et la bombe a éclaté. Les aveux grotesques, les erreurs flagrantes, les apologies rovalisles, les ironies (|ui veulent être fines, la méconnaissance ducaraclrrt^ de l'Empereur, tout disparaîl. balayé, avec 1rs chausse-trapes, par le vent d'enthousiasme qui mue ces pages mystificatrices en un livre sacré et qui, de ce corps pour la première fois donné à l'histoire éparpillée de l'Homme, fait jaillir la Légende. Cetle origine quelle prend explique bien des altérations (jue la vérité a subies; le caractère rétd de l'Empereur en est resté faussé; combien de gens ne se doutent pas (|u'ils suivent
encore les errements de Lullin Je CluUeauvieux! S'il t'iail philosophe, ce Lullin, el s'il iiaïssait l'Empereur, comme il sied à un hon Genevois, (juil a du s'amuser ! De son ermitage aux hords du Léman, il a suivi des yeux la trajectoire de » cette honihe ; il en a entendu l'explosion ; il en a recueilli les retentissements par l'Europe : enthousiasme des napoléoniens, colère des royalistes, ('/est une apologie, disent les uns ; c'est un pamphlet, disent les autres ; on se querelle sur lauthenticité ; tout le monde, et Napoléon lui-même, cherche le mot de l'énigme : C'est Maret. — Xon, c'est un conseiller d'Etat. — Non, c'est M""' de Staël, c'est Benjamin Constant, c'est l'ahhé de Pradt, c'est Sieyès, c'est un sieur Bertrand, parent de Siméon, c'est tout le monde et ce n'est personne. Car Lullin se tient coi, il laisse dire, il n'avoue ni ne réclame, il assiste au spectacle sans mettre personne dans son secret ; il se tient à cette jouissance, autrement délicate qu'une tapageuse renommée d'un jour, de regarder la fortune (jue fait son lihelle, l'intluence qu'il exerce sur le monde, les conséquences qu'il portera dans l'avenir, d'être l'unique à savoir le pourquoi des choses, de comparer à part soi la cause à l'olfet et de rire solitairement des hommes.
L'almosphère était créée, la légende était en
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inarcho; pour que Napoléon en profitât, pour que l'opinion imposât (juelcjue adoucissement à sa captivité, il sutlisait d'une occasion : ce furent les ministres anglais qui la fournirent.
Leur prisonnier leur coûtait cher: tout, même les denrées les plus communes, étant apporté du cap de Bonne-l']spérance ou d'Europe, la vie d'un Européen à Sainte-Hélène atteignait des prix qui sembleraient incroyables si les commissaires des puissances alliées ne les attestaient unanimement. Napoléon ne demandait pas mieux que de payer une partie au moins de ses dépenses, mais il se refusait à dire d'oi^i il tirerait ses fonds ; car on eût aussitôt confisqué ses capitaux. Il avait subsisté jusque-là sur des emprunts faits à Las Cases et à Bertrand — à celui-ci surtout qui avait placé sa fortune presque entière en Angleterre ; puis, sur la vente d'une portion de son argenterie brisée; mais ces moyens s'usaient, et, d'ailleurs, le gouvernement anglais, sans voir combien cette question de gros sous était misérable pour ceux qui la soulevaient, trouvait exorbitant ce qui restait à sa charge. Pour le restreindre^ il s'était déterminé à iliminuer le nombre des compagnons ou des domestiques de l'Empereur. Au premier qu'ils avaient désigné, nulle objection ; c'était un Polonais, nommé Pionlkowski, que Napoléonneconnaissaitpointet n'avait point demandé, que les ministres anglais avaient envoyé à Sainte-Hélène on ne sait pourquoi, (ju ils ra|)j)elai('nt de même et qui, durant son séjour
inexpliqué, s'était rendu suspect aussi bien aux Français qu'aux Anglais. Pour démêler des mensonf^es et des hâbleries dont Piontkowski est coutuniier une parcelle de vérité, il faudrait beaucoup de lennps et cela serait de pure curiosité. 11 suffit de dire (jue. par ordre, le grand maréchal lui délivra, presque comine aux domestiques renvoyés en même temj)S, un livret sur lequel il recommanda seulement aux parents de l'Empereur qu'ils reconnussent Piontkowski dans le grade de chef d'escadrons et qu'ils lui comptassent une gratification d'une année de ses appointements. Piontkowski reçut pour instructions — au moins à ce qu'on peut croire, car lui qui parle de toutes choses reste muet sur ce jioint, le seul intéressant — de s'aboucher, lors de son arrivée à Londres, avec le comte Lieven, ambassadeur de Russie, et de lui remettre copie de la protestation, en date du 18 août 1816, que l'Empereuravaitadressée, sousforme d'une lettre signée par le comte de Montholon, au gouverneur anglais contre le traité du 2 août IBlo qui le constituait prisonnier des cinq puissances coalisées et qui confiait sa garde au gouvernement britannique '.
En même temps, trois domestiques avaient été désignés pour partir : le second piqueur Archambaud jeune et l'argentier Rousseau, (jui furent
' On trouvera dans Autour de Sainte-Hélène (2= sôrio) une élude sur l'iontkowski, où, sans avoir la prétention d'éelaircir tout de ce personnage mystérieux, j'ai du moins réuni sur son compte plus de notions qu'on n'en avait jusqu ici.
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chargés par l'Empereur de porter de ses nouvelles au roi Josepii, heureusement arriv»* aux Etats-Unis, et l'huissier delà Ciiamhre, Giovan-Natale Santini, qui .reçut une mission plus importante.
Ce Santini, qui avait servi aux Tirailleurs corses de l'an XI à 1812, et qui, ensuite, avait été employé comme estafette au grand (juai'tier tiénéral, avait spontanément suivi à l'île d'Elbe l'Empereur qui le fit huissier-gardien du portefeuille. De là à Paris, où il eut le même emploi : puis àRocliefort, à Plymouth, à Sainte-Hélène. N'ayant plus de portefeuille à garder, il passait ses journées à la chasse, se montrait peu accommodant vis-à-vis des Anglais, et, par attachement pour son maître, il eût volontiers exercé la vendetta contre le gouverneur, sans même la déclarer. Dangereux là, il pouvait être utile ailleurs. Conune il savait à peine lire et moins encore écrire, on lui apprit mot à mot la protestation de l'Empereur, jus(|u'à ce qu'il la récitât d'une façon imperturbable. On lui en remit de plus une copie écrite à l'encre de Chine sur des bandes de satin blanc, faciles à dissimuler. On s'en rapporta à lui pour le meilleur usage à en faire, soit en Angleterre, s'il en trouvait l'occasion, soit en Italie, s'il parvenait jus(ju"aux jiarnits de l'Empereur.
Fouillés infiurtueusemeiit à leur sortie de Longwood, transportés au Cap, où, pour un temps ])lus ou moins long, devait oliUfialoivoincnt être gardé en observationtoutFi'ançais(|ui (juittait rj^]m])ereur,l(!s
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quatre serviteurs furent, après deux mois d'ultenle, eniljarqués sur COronles, venant de l'île de France. Ils relâchèrent le 31 décembre 1816 à Sainte- Hélène, où on ne leur permit point de profiter des pro- \isions que leur maître leur avait envoyées, et, le 12 février 1817, ils débarquèrent à Portsmouth. Pendant (jue Rousseau et Ardiambaud re[)artaient aussitôt pour les Etats-Unis, Sanlini s'empressa de demander, à destination de Rome, un passeport qui lui fut accordé et, pour attendre une occasion, il se rendit à Londres. Piontkowski y était déjà ; il avait, seml)le-t-il, obtenu une audience du comte Lieven, auquel il avait, à Ten croire, remis la protestation de l'Empereur, toute autre chose, à en croire Lieven, mais là s'était borné son zèle. Il trouvait plus avantageux de se prodiguer dans les sociétés, affublé d'un titre de comte et d'un grade de colonel (ju'il s'était donnés, d'accepter les dîners auxquels on leconviait, de s'y poser enami de Napoléon, de rouler carrosse et de prodiguer l'argent, car. par chaque courrier, il recevait de généreux anonymes des bons de 5, 20 et 30 livres, qu'il encaissait aussitôt. Les gens de poids le tenaient pour un aventurier, mais les autres le prenaient au sérieux, et il en profitait.
Santini, durant ce temps, manœuvrait à la muette. Ayant su d'un Italien de sa connaissance, rencontré dans une rue de Londres, quel rôle sir Robert Wilson avait joué dans l'évasion de Lavallette, il se procura son adresse, alla le trouver, et
lui communiqua la protcslation de l'Empereur. Wilson le conduisit chez lord Ilolland, puis chez l'éditeur Ridgway, qui lui fournit un iiomme do lettres pour mettre ses récits en anglais. Le 13 mars 1817, en même temps que tous les journaux d'opposition reproduisaient la protestation de Napoléon, paraissait une hrochure : Appel à la nation anglaise sur le traitement éprouvé par l'eniperenr Napoléon dans l'île de Sainte-Hélène, par M. Santini, huissier du cabinet de TEmpcreur, et lord Holland s'apprêtait à interpeller le ministère à la Chambre des lords. Lord Holland s'est défendu d'avoir été déterminé par les récits de Santini : « Ma motion, a-t-il écrit, n'avait aucune connexité avec ce pamphlet ou son auteur. » Sans doule, un pair du Royaume-Uni, mémo lorsqu'il s'est appelé Fox, ne saurait former ses résolutions sur les confidences d'un domestique ; mais n'est-ce point là une vanité puérile, lorsque, grâce à ce domestique, on inscrit son nom dans Ihistoire de Napoléon, à une pam; restée blanche : celle de la généreuse pitié envers le vaincu ?
Le retentissement de la motion de lord Holland fut immense. En répondant, lord Balhurst ne put nier les vexations exercées par son agent contre le prisonnier ; il ne put nier (jue l'Empereur se disait malade, qu'il l'était peut-être et r|u'il était médiocrement soigné ; il contesta bien des points ; il ergota, disputa, mentit, se rendit insolent et chcicha des suiïrages par des violences d'outrage, — ce qui est
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d'une tactique courante, — mais, se rendant compte que l'opinion tournait, il laissa entendre ({u'au moins des adoucissements serai«'nt apportés aux mesures imposées par le gouverneur, et il en donna personnellement l'assurance à lord lioUand.
Par les voies les moins favorables et les plus inattendues, la vérité se faisait jour. Une lettre que le marquis de Montchenu, commissaire du roi de France à Sainte-Hélène, avait écrite à un de ses amis et oi!i. ou milieu d'invectives contre Buona- [)ailt% il alleslait la désolation et l'insalubrité de l'île, le prix fantastique de tout ce qui était nécessaire à la vie, était, on ne sait comment, mise eu circulation, copiée par des milliers de fidèles et reproduite dans les journaux anglais'. Les membres d'une ambassade angolaise à la Cliine, qui, au retour, avaient relàcbé à Sainte-Hélène, et qui avaient été admis auprès de l'Empereur, s'empressaient, dès leur arrivée, de faire leurs confidences au public.
L'opinion anglaise, toute disposée, à présent, à trouver du génie à lliomme que l'Angleterre avait vaincu et à en accroître son orgueil, s'indignait de la dureté du gouvernement, de la stupidité grossière du geôlier, et elle faisait reculer les ministres qui / se chercbaient presque des excuses. D'Angleterre^, ces nouvelles sautaient le détroit, se répandaient
'On ti'ouvera dans Autour de Sainle-Héiene (2° série) l'étude que j'ai consacrée au marquis de Monlchonu.
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par la Fi-ance, gagnaient l'Italie et l'Allemagne, la Russie même. Partout, malgré les douanes et les censures, on parlait de Lui, on plaignait ses souffrances, on s'allendrissail sur sa captivité. Des poètes mineurs s'enhardissaient à metti'e sa gloire en des chansons que les peuples répétaient. C'est ainsi que s'inaugurent les épopées.
Devant ce mouvement d'universelle pitié pour le captif, que menaient dans l'Europe entière les lihéraux, mais auquel accédaient des monarchistes convaincus, les alliés prenaient quehjue honte d'avoir ainsi ahandonné à l'Angleterre le prisonnier de la Sainte-Alliance. Les rapjtortscju'ils recevaient de leurs commissaires à Sainte-Hélène leur j)rouvaient que rien n'était exagéré, ni de la suffisante sottise du geôlier, ni de l'insaluhrilé du climat, ni de la cherté et de la difficulté de vivre. De tous les côtés à la fois, l'on apprenait que l'Empereur était malade, très malade; malade du climat que nul Européen ne pouvait supporter longtemps, malade de la claustration à hujuelle sa dignité le condamnait; (jue peut-être il allait mourir. Et la responsabilité de cette mort pesait sur eux.
Au moment où ces nnpressions qui avaient déjà fait admettre des facilités dans les relations entre le prisonnier et sa famille, pour les envois de fonds, de lettres, de provisions, de vêlements et de livjes.
LES MISSlOxNNAIRES DE SAlNTE-llELItlN E 229
allaient s'accentuer peut-être jusqu'à produire des résultats plus sérieux, le g^énéral Gourgaud arriva à Londres.
A la suite de déplorables incidents qu'on a vainement tenté de pallier et qu'il faudra raconter un jour, le premier officier d'ordonnance s'était séparé de l'Empereur et avait quitté Longwood le 13 février 1818. Il avait été accueilli avec empressement par le gouverneur et par les commissaires alliés et constamment fêté par eux. Il avait beaucoup parlé, — beaucoup trop, — donné à lire ses notes et ses lettres. Il avait dit que l'Empereur se portait à merveille, que toutes les plaintes qu'il faisait sur sa santé étaient une comédie ; il avait dit que l'Empereur avait à sa disposition des sommes considérables et que tout ce qu'il alléguait au sujet de sa pénurie était une comédie ; il avait dit que l'Empereur pouvait s'évader quand il voudrait et qu'il correspondait comme il voulait avec qui il voulait. Il avait raconté toutes les ({uerelles , et même la chronique secrète de Longwood. Il n'avait point fait à Hudson Lcwe seulement ce que lord Bathurst appelle sa confession ;i[ l'avait faite au commissaire autrichien Sturmer, qui, aussitôt, en avait donné part au Russe et au Français.
Le 14 mars, dispensé par exceptionnelle faveur du stage obligatoire au Cap, Gourgaud s'embarque pour l'Angleterre : il emporte des lettres qu'Hudson Lowe lui a remises pour les ministres et pour
ciii([ OU six de ses amis personnels, des lellres de Montchenu pour l'ambassadeur de France àLondres. le niar(iuis d'Osmond, des lellres de Balniain pour le comle Lieven. Hudson Lowe lui a pr»Mé 100 livres, mais l'Empereur lui a envoyé 12 000 francs et lui a assuré ci-devant une pension annuelle de 12 000 francs avec les moyens d'en toucher les arrérages.
Le l""" mai, il est en vue de Plymoulh; le 8, il est autorisé à débarcjuer à Gravesend, et, le même jour, il est à Londres. Sa première visite, le 9, est pour le sous-secrétaire d'État aux Colonies, M. Goulhurn, auquel il renouvelle sa confession et qui l'invite à diner. Sa seconde visite est pour le marquis d'Osmond. Ne l'ayant point trouvé, il retourne chez lui le 10. Il a avec lui une conversation de quatre heures. A la fui. il annonce son désir de rentrer en France, son intention de reprendre du service, mais ce ne serait que comme général. Or, les Bourbons n'ont point reconnu les c:rades donnés par Napoléon durant les Cent-.Iours, et le colonel Gourgaud a été promu général de brigade trois jours après Waterloo, le 21 juin 1815.
Plus tard, beaucoup plus tard, quand se furent évanouies les espérances qu'il avait fondées suites acquiescements courtois du marquis d'Osmond, Gourgaud s'apen^ut i\u"d avait fait fausse route. Il chercha à se réhabiliter aux yeux des lilxMaux anglais et des exilés français et à tirer parti des dictées sur la campagne de 181;) (ju'il
avait emportées de Sainte-HélJme; pour en assurer le lancement et pour donner un gap:e, il écrivit à l'impératrice Marie Louise une étrange lettre qu'il rendit publique. L'Alicîi Bill lui fut alors appliqué sur la demande de l'ambassadeur de France et il fut transporté à Cuxhaven, d'oi^i il se rendit à Hambourg-. De là, il réclama au prince Eugène, chargé des fonds de l'Empereur, les arrérages de sa pension de 12 000 francs, à compter de 1817, date où l'ordre en avait été écrit : ces arrérages lui furent régulièrement payés et le capital consolidé de sa pension lui fut môme versé par le prince Eugène en janvier 1822 : il avait, dès le 20 mars 1821 — quatre mois avant qu'on connût la mort de rEinporeur, — obtenu de rentrer en France. Ceci n'importe.
Le mal était fait, il était irréparable. Les eilorts de la pitié universelle, les supplications d'une mère, les témoignages des fidèles, tout devait échouer contre ces allégations de Gourgaud. Là contre va se briser l'actif dévouement de Las Cases.
Las Cases, enlevé avec son fils de Longwood, le 2o novembre 1816, pour avoir, maladroitement peut-être, tenté de faire passer en Europe quelques lettres oii il rapportait, non sans violences littéraires, les détails de la captivité, s'est consulté avec lui-môme lorsque le gouverneur, comprenant quel effet produirait en Europe la contrainte exercée à l'égard du seul homme dont la société fût
agréable à l'Empereur, lui a proposé, nioyeniiant certaines conditions, de retourner près du caplil'. Las Cases a senti la nécessité que Napoléon ait en Europe un interprète autorisé qui parle et écrive ; un commissionnaire qui réunisse les fonds nécessaires, les objets utiles, et les fasse passer à Sainte- Hélène, qui s'institue Tintermédiaire entre l'Empereur et sa famille et qui s'ingénie à procurer les adoucissements souliaitables, et à disposer l'opinion. Ce que Santini exécute à la même époque presque inconsciemment, par la seule puissance de son dévouement, Las Cases rêve de l'accomplir par ses écrits et par son action. Qu'il voie la gloire d'un tel rôle, qu'il escompte l'immortalité (jui s'attachera ainsi à son nom, qui le lui reprochera"? L'illustration qu'on acquiert par la iidélité aux vaincus, par le zèle désintéressé pour les servir, n'est point pour tenter les âmes communes. Issu d'une des maisons les plus anciennes de l'Andalousie, descendant directement de ce Charles de Las Cases qui, ayant accompagné en France la reine Blanche de Castille, s'y établit, a('(|uit de grandes terres et y fit souche, allié à ce qui est h; mieux en noblesse, marié à une femme digne de lui, ayant fait, durant son émigration comme au Conseil d'Etat, ses ]ireuves d'intelligence et d'habileté. Las Cases eût j)U tout demander au roi restauré et tout en obtenir : il a préféré l'exil et la captivité avec cfdui qui lui a inspiré la plus profonde des admirations et le dévouement le jihis
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entier. Mieux qu'à Sainte-Ilélrne, il croit pouvoir à présent le servir en Europe. Il se résigne à y venir, échangeant ainsi la captivité contre la proscription.
Mais Hudson Lowc a eu vent de ses desseins et il sait vn relarder au moins les eiïels. Paiii de Sainte-Hélène le 31 décembre IHIO, débarciué au Cap le 17 janvier 1817, Las Cases y est retenu pendant huit mois, jusqu'au 20 aoCit, bien moins par les ordres du ministère que par les suggestions du gouverneur de Sainte-Hélène. D'Angleterre oia, le 15 novembre, on ne lui permet point d'atterrir, il doit prendre sa route par la Belgifjue où on ne le laisse point résider, pour Francfort-sur-le-Mein, où il arrive malade, épuisé, presque aveugle, le 11 décembre. Surveillé par les représentants de toutes les puissances, j)ersécuté pai' le ministre du roi de France à Francfort, ce Reinhard dont le zèle royaliste surpasse l'ancien zèle républicain ou bonapartiste. Las Cases paraît redoutable parce qu'il est fidèle. Au reste, dès qu'il a obtenu une autorisation de résider, il s'emploie avec une admirable activité à la mission qu'il s'est assignée. Recueillir des nouvelles de la Famille et les expédier à Sainte-Hélène, constituer un fonds pour les besoins du prisonnier, attirer l'attention des puissances sur la situation qui est iaite à l'Empereur, y obtenir des adoucissements et, s'il est possible, déterminer les souverains, et celui en particulier qui passe pour le chef de la Sainte-Alliance, à
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désigner un autre lieu do déportation, tel est le travail auquel il s'applique durant les premiers mois de 1818 : le moment semble propice. Un congrès va s'ouvrir à Aix-la-Chapelle; les empereurs et les rois s'y rencontreront ; pourront-ils résister aux su[)plications d'une mère et à la pression de l'opinion ?
A vrai dire, les choses n'étaient plus au point où Las Cases les eût trouvées s'il iûl ai'rivé en Europe, comme il avait dû raisonnaiilcment l'espérer, au début de 1817, tout de suite après Santini. En Angleterre, la curiosité commençait à se blaser. Si les lettres de Warden y avaient retenti, si les pamphlets de Santini avaient trouvé de l'écho même à la Chambre des lords, si le Manuscrit surtout avait été dévoré dans l'Europe entière, la première publication qu'on j)ût authenliquement attribuer au prisonnier de Sainte-Hélène : les Lettres du Cap de Bonne-Espôrance, en réplique à M- Warden, n'avaient point fait tout le bruit qu'on en pouvait attendre, malgré le sous-titre engageant : aecc des extraits du grand ouvrarje maintenant en cours pour la publication, sous l inspection de Napoléon. On n'en était plus à Warden. Sans doute la presse anglaise s'était occupée des Lettres du Cap. et le Times leur avait consacré quatre grands articles, mais les éditions ne s'enlevaient point. 11 fallut près de deux années pour qu'elles franchissent la Manche et trouvassenl en Hclgiiiuc dt-s presses complaisantes. D'autres j)amphU'ls lais-
suient le [)ublic presque indillerenl : ainsi 1<' Manuscrit de Vile d'Elbe^ les Lettres de Sainte- Hélène, les Observations sur le discours de lord Jiathurst. La spéculation était encore bonne pour O'Meara qui s'était fait le pourvoyeur du libraire Ridii'way ; mais la continuelle répétition des nuMues griefs lassait, el les pages étincelantes du Manuscrit de l'Ile d'Elbe étaient [)eu ou point comprises.
S'il était ainsi du public anglais, en Europe l'opinion fermentait de plus en plus ; mais ce n'était point à Napoléon empereur qu'elle s'attacbait : c'était au général, au consul, au défenseur de la Révolution française, à la liévolution même, à ses doctrines et à leurs effets. Les nations, opprimées depuis 18 iî) par ceux qui, au nom de la liberté, les avaient précipitées sur la France, se tournaient vers celui qui, dans TEui-ope presque entière, avait inauguré, par ses constitutions, ses codes, son administration, un ordre nouveau. Les souverains de la Sainte-Alliance voyaient se dresser du fond de l'Océan celui qu'ils avaient cru terrasser et leurs peuples frémissaient à son nom de criminelles espérances. Que viendrait-on leur parler à présent d'adoucir sa captivité? Depuis le mois de mai 1818, n'avaient-ils point, contre tout ce qu'allégueraient les parents ou les amis de l'Empereur, une réfutation toute prête : les déclarations de Gourgaud?
De cela, ni Las Cases, ni les Bonaparte dont il
s'était fait Favocat, ne pouvaient se douter. Le Congrès était réuni : Madame-mère était désignée pour y porter ses plaintes et ses prières. Elle le fit en des termes qu'elle n'eût vraisemblahlenient point choisis et (jui paraissent un peu littéraires; mais la lettre ([u'elle signa était belle et noble. Las Cases crut devoir y joindre des lettres en son propre nom : ce qui était excessif.
La Russie se chargea de répondre. Il faut lire l'annexe au protocole 31 du Congrès, en date du 13 novembre 1818, et le protocole 42, en date du 30 novembre : pièces essentielles qu'on ne peut que résumer ici.
Rien ne doit être changé au traitement du prisonnier, le général Gourgaud ayant « révélé des particularités (|ui ne pouvaient manquer de fixer l'attention des alliés ». Et voici ces particularités : « Napoléon, selon lui, n'excite envers le gouverneur de Sainte-Hélène toutes les tracasseries dont il le fatigue que pour mieux cacher ses véritables desseins. Les correspondances secrètes avec l'Europe et le trafic d'argent ont lieu dans toutes les occasions qui se présentent. Le projet d'évasion a été agité par les gens attachés à sa suite et il aurait été exécutable si leur chef n'avait pas mieux aimé le différer. Le moment de l'exécution de ce projet devait co'incider avec celui de l'évacuation du territoire français par les troupes alliées et avec les troubles que cet événement devait faire naître. »
Comme le Congri'S a [tour objet jn'incipal de corn-
biner des mesures de salut européen « contre tout ce résidu criniinel des temps i-évolutionnaires^; comme Napoléon Bona[)arle est le chef incontesté « des ennemis de l'ordre » ; comme « l'odieux que les révolutionnaires de tous les pays clierciient'à jeter sur la mesure de sa détention, quoique autorisée par la justice et commandée par la nécessité », devient pour eux comme « un mot de ralliement », il n'y a (ju'à approuver toutes les mesures restrictives prises par le gouvernement anglais, à recommander um; surveillance de plus en plus étroite, à interdire, comme attentatoire à la sûreté européenne, « toute correspondance avec le prisonnier, envoi d'argent ou communication quelconque qui ne seraitpas soumise àl'inspectiondugouvernementbritanniqueoudeses commissaires. »
C'en est fait; la porte de la prison est murée; désormais le prisonnier de l'Europe ne peut plus être délivré que par la mort.
Ce n'est point sa santé (jui peut émouvoir. Dès lelGmai 1818, lordBatliursta écrit à IludsonLowe : « J'ai tout lieu de croire, d'après les informations données par le général Gourgaud à M. Goulburn..., que la santé du général Buonaparte n'a en aucune manière souffert de sa résidence à Sainte-Hélène; que lenllure des jambes n'a été ni plus fréquente ni plus étendue qu'elle ne l'était parfois antérieurementetd'babitude, et que les rapports deM. O'Meara sont très mensongers. » C'est la condamnation
sans appel d'O'Meara : il devra être cljassé de Sainte- Hélène. Napoléon, parmi les médecins anglais, n'a (Confiance qu'en celui-là; il n'admet point qu'on Jui en impose un autre. Eh bien! il se passera de médecin. Aussi Lien, il n'est pas malade.
m'est pourtant, O'Mearale certilie, mais })uisquii O'Meara est un menteur ! Lorsque, à partir du 17 août, commencent à paraître dans le Mornim/ Chronicle les documents relatifs à sa querelle avec le gouverneur, qu'il a envoyés de Sainte-Hélène ; lorsqu'en octobre, lui-même, arrivé àLondres, réunit ces pièces en brochure sous le litre : Exposé des événements arrivés à Sainle-Hclène depuis la nomination de sir Hiidson Loice, il faudrait, pour juger la cruauté des hommes (jui ont enlevé à Napoléon le seul médecin qu'il veuille consulter, admettre ce postulatum qu'il est malade . Mais puisqu'il n'es t poi n l malade ! C'est une faute contre l'honneur, presque un crime de lèse-majesté, de déclarer qu'il le soit : lorsque, le 17 janvier 1819, sur une crise plus violente que les autres et qui paraît suprême, le grand maréchal Bertrand, ne pouvant se résigner à laisser son maître mourir sans secours, se détermine à demander au gouverneur que le docteur Stokoë, médecin du vaisseau-amiral le Congueror, dont O'Meara a garanti les talents et la discrétion, vienne visiter l'Empereur; lorsque Stokoë constate la gravité du cas et qu'il prétend remplir son devoir en Jionnêle praticien et en brave homme, le gouverneur lui fait le même sort qu'à O'Meara — pire
LKS MIïiSIU.N.NAlUES DE SAIME-U ÉLÈNE 23'J
liMMUf. IiKai)alik' tic se prêter ù ce . (ju'HuJson Lovve a exigé de lui ; pris entre sa conscience et des menaces de conseil de guerre, Stokoë a allégué » sa santé, il a obtenu un certificat de maladie et il est parti pour l'Angleterre. A peine y est-il arrivé (jue, sur la demande d'IludsonLowe, on le renvoie à Sainte-Hélène où Tamirauté ordonne qu'il soit jugé « pour avoir fait des rapports mensongers ». 11 est jugé sur de faux témoignages, par desjuges qui se sont rendus ses accusateurs, et il est condamne à être rayé des contrôles.
Ces médecins anglais qui diagnostiquent unanimement une hépatite chronique du caractère le {)Ius grave ne peuvent être que séduits ou achetés par Napoléon. Bathurst et Goulburn, l'empereur Alexandre et l'empereur François ne sont pas si sots que de s'y laisser prendre. Napoléon n'est pas malade. Gourgaud l'a affirmé. Cela suffit.
Toutefois, aux yeux de l'Europe et de la postérité, les geôliers ne veulent point assumer le rôle qu'ils jouent réellement. La pudeur exige qu'on paraisse donner des soins au prisonnier, qu'on paraisse lui rendre un médecin puisqu'il en réclame un; et comme aussi — pour achever la comédie sans doute — il demande un prêtre catholique, n'y en ayant pas à Sainte-Hélène, les souverains réunis en Sainte-Alliance, sous l'invocation de la Très Sainte Trinité, ne peuvent le lui refuser : d'ailleurs, c'est le pape même qui s'est fait ici l'avocat de Napoléon.
Formulé^ le 22 mars 1818, au lendemain du jour où le gouverneur a interdit à O'Meara l'entrée de Longwood, la demande de l'Empereur a été accueillie le 10 août par le gouvernement anglais. Lord Batiiurst a laissé au cardinal Fescli, agissant au nom de Madame-mère, le choix d'un prêtre catholique romain et d'un médecin français (Tune réputation élablii' : on pourra également envoyer un maître d'hùtel et un cuisinier poin- remplacer un mort et un rapatrié. Pour le médecin, un choix paraissait s'imposer : celui du praticien distingué qui, après avoir suivi l'Empereur durant la campagne de 1814, l'avait accompagné à l'île d'Elhe, avait rempli pendant les Cent-Jours les fonctions de premier médecin, et n'avait renoncé au voyage de Rochefort que sur l'injonction formelle de son maître, à cause du mandat de Représentant qu'il avait à remplir. Non seulement Foureau de Beauregard se tenait aux ordres de l'Empereur, mais, pour être plus à portée de les solliciter et de les recevoir, il était venu en Italie servir dans la maison d'un des Bonaparte. Sa nomination ne faisait doute pour aucun des lidîdes. Fesch en décida. autrement : il désigna un jeune homme corse, point docteur, pas même médecin, employé en second dans l'académie chirurgicale de Florence où il répétait l'anatomie. De même, point de prêtre français : un Corse, de soixaiiteciiu; ans. anciennement curé au Mexique, venu en 181 i de Corse à l'île d'Elhe poui' y être aumônier de Maiiame-nù're, et, en cette quaUté, l'ayant suivie à Paris. Il avait
LES MISSIO.N.NAIKES UE SAIME-ll ÉLÈN E -41
déjà sul)i une ou deux atttuiucs d'apoplexie et « parfois il ne pouvait pas s'exprimer ». Vu les infirmités de ce Buonavita, Fescli lui adjoignit un autre prêtre corse, très jeune, sur lequel il n'avait pris aucun renseignement. La princesse Pauline, s'étant réservé le choix du cuisinier, a donné le sien, ancien page de cuisine aux Tuileries, et le maître d'hôtel est aussi un ancien servitenr de la famille.
Les décisions prises par Fesch et conlirmées par Madame semblaient inexplicables; l'itinéraire tracé aux membres de la petite caravane n'eût point été dilférent s'il eût été calculé à dessein pour retarder indéfiniment leur embarquement. Aussi bien, n'était-ce pas le but que se proposaient Fesch et sa sœur? A quoi bon médecin, prêtres, cuisinier, maiire d'IuMel iraient-ils à Sainte-Hélène, puisque l'Empereur n'y était plus? « Je ne sais, écrit Fesch à Las Cases le o décembre 1818, cjuels moyens Dieu emploiera pour délivrer l'Empereur de sa captivité, mais je ne suis pas moins intimement convaincu (jue cela ne peut pas tarder. J'attends tout de lui : et ma confiance est pleine; » et le 27 février 1819, dévoilant une partie de son secret, il écrit : « Quelqu'un nous assure que, trois à quatre jours avant le 10 janvier, l'Empereur a reçu la permission de sortir de Sainte-Hélène et que les Anglais le portent ailleurs. Que vous dirai-je? Tout est miraculeux dans sa vie et je suis très porté à croire encore ce miracle. D'ailleurs^ son existence est un prodige
2i2 SUR NATO LÉON
et Dieu peut continuer à faire de lui ce qui lui plaît. »
Ce quelqu'un qui a révélé à Fesch et à Madame que l'Empereur a été enlevé de Sainte-Hélène, non par les Anglais, mais par les anges, est une voyante allemande qui s'est complètement emparée de leur esprit et qui, de 1818 à 1821, sans que rien puisse altérer leur aveugle confiance, les bercera de ses contes bleus, s'interposera entre eux et la vérité et les fera vivre de mensonges. C'est là l'ironie suprême. Au moment où l'Empereur peut recevoir des siens les secours matériels et moraux qui lui adouciraient le suprême départ, où l'Anglelerre le permet, où les rois y consentent, que lui envoie Fesch ? Pour le corps, un barbier corse, le plus mal éduqué, le moins exact à son devoir, le plus ignorant dans sa profession ;pour l'àme, un vieux prêtre hébété et aphone, avec un jeune qui sait à peine lire et écrire !
L'autorisation du ministère anglais était en date du 10 août 1818 ; la petite caravane ne partit de liome ((u'à la fin de février 1819 ; elle arriva à Sainte-Hélène le 20 septembre. L'Empereur, dont l'état était déplorable, jugea au premier coup le médecin et les prêtres : ils ne jjouvaient lui être d'aucun secours. Qu'importait aux souverains, puisqu'il n'était pas malade 1 Quimportait à Madame et à Fesch, puisqu'il n'était plus à Sainte- Hélène ! « Quoiijue les gazettes et les Anglais, écrit Fesch à Las Cases, veulent toujours insinuer
LES MISSIONNAIIIES DE SA IN TE-11 ÉLKN K 2i:;
qu'il est à Sainte-Hélène, nous avons lieu de croire (ju'il n'y est plus ; et, bien que nous ne sachions ni le lieu où il se trouve, ni le temps où il se rendra visible, nous avons des preuves suffisantes pour ])ersister dans nos croyances... Il n'y a pas de doute que le 2^eôlier de Sainte-Hélène oblige le comte Bei'trand à vous écrire comme si Napoléon était encore dans les fers, mais nous avons des certitudes supérieures... »
Deux mois avant l'arrivée de Buonavita et d'Antommarclii, le 3 juillet, M"* de Montholon a quitté Sainte-Hélène avec ses enfants. Pourquoi "? dans (juel but ■? Raisons de santé, besoin des eaux, éducation des garçons ? on ne sait. Dans ses Souvenirs de la captivité, Montholon ne mentionne même pas le départ de sa femme, (jue, d'après les lettres qu'il lui adresse, il comptait rejoindre en Europe le plus tôt possible, au cas que les trois prêtres ou médecins dont les journaux annonçaient la venue fussent à la hauteur de leur rôle. Comme les Montholon, les Bertrand étaient las de l'exil et de la prison. Cette vie leur pesait ; ils aspiraient à partir, et le mobile véritable du voyage de M""' de Montholon, était de chercher et de trouver, s'il était possible, des suppléants à son mari et au grand maréchal.
Un homme se présenta de bonne volonté qui, depuis qu'il avait été séparé de l'Empereur à Plymouth, n'avait aspiré qu'à le rejoindre ; c'était
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Planât, ancien aide de camp de La l{ii)oisière el de Drouot, officier d'ordonnance aux Cent-Jours ; mais des difficultés de tous les genres, soulevées par divers membres de la famille, prolongèrent la négociation durant l'année iH'Ii} tout entii-re.
L'Empereur pourtant souffrait de ce dégoût croissant qui menaçait de lui enlever ses derniers compagnons, et qui, en attendant, rendait son existence insupportable ; il s'effrayait et s'indignait de cette solitude menaçante, aussi pénible pour son orgueil que douloureuse à ses derniers jours. Il n'avait pu tolérer plus d'une année cet Antommarchi, qui manquait à son service connue aux usages, mécontentait tout le monde, Français et Anglais, et à tout instant réclamait son congé. Il était las de Buonavita dont la santé s'affaiblissait visiblement. Si Planai devait arriver, ce serait quelque cliose, bien que Planât ne représentât guère et n'eût point de surface, mais il désirait quelqu'un de plus qualifié pour remplacer Bertrand — car Montbolon ne semblait plus penser aie quitter. 11 se détermina alors à une démarche qui devait singulièrement lui coûter et qui montre d'autant plus le prix qu'il y allaehait. Les 27 et 30 janvier 1821, il fit parler et éci'irc au gouverneur pour demander un coin- ])agnoii, un médecin etun prélrc Pour coiniiagnon, il désignait, au choix, les ducs de Vicence ou de Rovigo, les comtes de Ségur, de IMontesquiou, Drouot, Daru, de Turenne, ouDenon, ou Arnaull. Pour le médecin, il s'en rapportait à Desgenelles,
LES .MISSIO.NNAIKES UE SAl.ME II ÉLÈ.N E :i* »
à Peicy ou à Larrey, de même (jue, pour le prêtre, à qui (le droit : qui de droit, ce n'était point sa famille (jui l'avait si mal servi : c'était le roi de France. « Tout ce (ju'il est nécessaire de l'aire, écrit Montholon sous la dictée de l'Empereur, ne peut lètre que par l'intermédiaire du gouvernement fi'ançais ou anglais. »
M"'" de Montholon, qui avait mis un zèle infini dans la négociation au sujet de Planât, ne porta pas moins d'activité à la nouvelle affaire dont, en l'absence de tout autre intermédiaire, elle se trouvait chargée. Près des hommes qu'avait désignés l'Empereur, elle n'obtint aucun succès. Ils étaient, la plupart, ralliés à la royauté légitime : Ségur, Montesquiou, Daru, pairs de France; les autres ne se souciant point de l'exil et de la captivité. De ceux-ci, qui se récusaient ou qui s'excusaient, elle dut, pour découvrir quelqu'un qui consentît à venir à Sainte-Hélène, descendre à des gens de lettres tels que Casimir Bonjour, auquel on olfrit la place de secrétaire, et <jui refusa parce iju'il avait une pièce à faire jouer. Du côté du gouvernement royal, au contraire, toute facilité. Comuilssionné par le ministre des Affaires étrangères, le baron Desienettes désigna, comme médecin, le docteur Pelletan, fils du chirurgien en chef de l'Ilôtel-Dieu, lui-même homme des plus distingués et des plus savants, médecin par quartier du roi — et, ce qui ne gâte rien, homme de cœur.
Quant au prêtre, lorsque M. de Quélen, coadju-
2if) SL'Il NAPOLÉON
tour (le Paris et secrétaire g-énéral de la g-rande aiiinônerie avec future succession, apprit que TEmpereur demandait un aumônier, il se présenta. Que sa famille dût quelque chose à Napoléon, son frère avant été écuyer de Madame et baron de l'Empire, lui-même attaché au cardinal Fesch, cela ne comptait point; il voyait plus haut. Le ministre lui ayant confié son embarras pour trouver un prêtre qui voulût aller à Sainte-Hélène ; « J'irai moi-même, dit-il; je m'offre volontiers pour conquérir cette âme à Dieu. »
Le geste était beau. On fit comprendre au coadjuteur qu'il ne pouvait quitter le diocèse dont le grand âge du cardinal de Périgord lui abandonnait la charge, mais on le laissa libre de son choix. Il désigna un jeune prêtre, dont l'Eglise attendait beaucoup, quoique, ayant en 1814 interrompu ses études pour combattre l'Invasion, il ne fût ordonné que depuis un an. C'était l'abbé Gaspard Deg:uerry, celui que nous avons vu curé de la Madeleine, celui qui, le 27 mai 1871, tomba à la Ho(juelte près de son archevê(iue, fusillé comme lui en haine de la relig:ioa dont il avait été l'apotre et dont il était le martyr.
Il fallait qu'on se pressill. Le 17 mars 1821, l'abbé Buonavita, qui n'a pu résister plus longtemps au climat, a quitté Sainle-IIélène.
Il a été chargé de dire à ceux qui doivent venir de hâter leur départ. L'Empereur, qui n'a point d'illusion ni d'espérance, veut au moins qu'on connaisse la vérité tout entière. Par ses ordres. Mon-
LES MlSSlONNAlHIiS DE SA 1 .N T IMl K LE-NK -'T
tliolon écrit à la princesse Pauline : « 11 meurt sans secours sur cet affreux rocher ; son agonie est effroyable. »
A l'arrivée de Buonavila, Pauline veut partir, aller retrouver son frère ; elle écrit àlor<l Liverpool pour implorer sa déportation comme ime fz;racfv
(Vest le 11 juillet : depuis deux mois, là-bas sous l'équaleur, la mort a fait son œuvre, elle a délivré le prisonnier.
Un mois jour pour jour avant qu'il exj)iiàt, le 6 avril, le grand maréchal, en présence des tortures ([u'il endurait, s'est déterminé cà appeler le docteur Arnott, le seul médecin qui, dans l'île, soit en une espèce de réputation — et cela malgré qu'Arnott doive faire son rapport au gouverneur. « Il paraît croire, écritsirTIiomas J{eade à Hudson Lowe, que le général — c'est Napoléon — n'est atteint d'aucune maladie sérieuse et que son mal même est plutôt moral que physique. Le comte Bertrand lui ayant demandé son opinion, il a répondu qu'il n'y avait aucune espèce de danger. » Trois jours avant la mort, le 2 mai, le commissaire du roi de France et de l'empereur d'Autriche, le mar([uis de Montchenu, écrit au prince de Metternich : « J'ai eu l'honneur de mandera Votre Altesse dans ma dernière dépèche que Napoléon avait recommencé à se dire malade. Comme nous sommes accoutumés depuis cinq ans à ces prétendues maladies, quand il méditait un plan nouveau, cela
ne voulait dire pour nous que : Tenons-nous sur nos gardes. »
Ainsi, jusqu'au dernier jour, jusqu'au dernier instant, la consigne de la Sainle-AUiance a été iidèlement gardée. Pour prouver qu'il était malade, Napoléon n'avait qu'un moyen : mourir. L'Europe ne lui en demandait pas davantage. Maintenant qu'il est mort, on peut constater si ses souiïrances prétendues ont été une comédie : on ouvre son corps; on trouve l'estomac adhérent par toute la partie supérieure à la concavité gauche du foie. A un pouce du pylore, un ulcère en a perforé les parois, et le trou est assez grand pour laisser passer le petit doigt. La surface interne du viscère est un amas de matières cancéreuses ou de squirres en décomposition. Sur l'hépatite chronique, le cancer s'est greffe. Quelle en a été l'évolution? A quelle époque remonte son apparition? Deux ans, trois ans peut-èlre. Et pas un secoui's, pas un jialliatif, pas un soporifique, pas un calmant — rien, pas même un médecin!
Cela n'a point d'importance : il est mort.
11 vit pourtant et d'une toute autre vie que les vivants qui nous entourent. 11 vit et nous vivons par lui. Tout ce que nous sommes, nous le rapportons à lui ; tout ce (|ue nous pouvons étie, nous le devons à lui. De tous les points du monde, daulres,
LES MISSIONNAIllES DE SA IME-II K LKN E ■■^'>-
qui ne sont pas Français, viennent en pèlerinag-e au tombeau de l'homnie de guerre qui reste le maître et le modèle des soldats ; mais, nous autres, l'rancais de France, nous ne irlorifions pas seulement en Napoléon le chef des armées, le conqu('rant et le stratèg'e ; nous réclamons l'organisateur, le pacificateur, le médiateur entre la France ancienne et la nouvelle; l'homme qui, des débris du passé et des matériaux informes du présent, a construit l'édifice qui, depuis cent ans, abrite notre société. Son nom est le mot de ralliement qu'échangent ceux qui prétendent qu'elle vive. lia suffi que vous appreniez que quelques hommes de bonne volonté s'étaient groupés à dessein de parler de lui, pour que, négligeant vos afiaii-es et vos plaisirs, vous soyez accourus de tous les points de la grand'villc. Vous eussiez voulu quon la déi-oulàt entière devant vous, cette existence frémissante de génie et illuminée de gloire qui, à proportion qu'elle recule dans le passé, emplit l'histoire tout entière et jette sur les âges un pan d'ombre d'autant plus épaissi qu'ils s'en éloignent davantage. Vous eussiez souhaité des voix d'éloquence et de poésie dignes de célébrer le surhomme en qui les civilisations antiques eussent trouvé leur dieu ! Mais, pour dire des mots qui s'égalent à lui, qui donc depuis Hugo ? 11 nous reste de l'étudier avec minutie, de le chercher dans le détail de ses résolutions et de ses actes, de discuter les mobiles de ses décisions, de lui demander, pour nos âmes flétries par le néant de
nos ambitions, pour les âmes aveulies de ceux qui nous suivent et qui semblent renoncer même à nos rêves, la leçon d'énergie dont sa vie est l'étonnante illustration. C'est ce que nous avons fait aujourd'hui, c'est ce que nous ferons demain, tant qu'il nous restera une voix et une plume, racontant son iiisloire, présentant sa doctrine, dressant, en face de ranarcliie dominante et lâchement subie, cette hiérarchie dont il fut l'instituteur, qui combinait toutes les forces de la nation, respectait tous ses intérêts moraux et matériels, lui assurait 1 iionncur, l'ordre et la prospérité
SAIXTE-HELÈXE
Pour l'xposcr, en mie lu'urc de soixaiilc iiiiiiutcs, (|uelqu(' cliost' de ce(jui s'est passé il Sainte-Hélène de 1815 à 1821, il faut choisir : ou de la déclamation ft de la poésie qui énn'uvrnl, ou des détails (|ui intéressent, ou des traits essentiels qui peinent servir à former une opinion plus humaine, jilus a})prochée de la réalité et jdus utile à Ihistoire, C'est à ce dernier parti que je me suis arrêté.
Pour comprendre le drame, il faut en décomposer les éléments : envisager d'abord (juelle était la position légale de l'Empereur vis-à-vis de ses gar-' diens et quelle altitude cette position lui imposait ; ensuite, de quelle faeon l'Empereur était entouré et ([uels troubles de\aient naturellement résulter d'un tel entouragf-; enlintjuel él;ut Ihomme chargé de sa garde, pourquoi il avait été choisi par les ministres anglais et de (jaelle faeon il de\aitremplir
' Confénmco prononcée ù récolc Sainte-Genevii'.-vi' le 10 murs cl à l'Université des Annales le 30 mars 1909.
2o2 SUR NAPOLÉON
sa mission. 11 y a d'aiitros points acc«'Ssoires: ceuxci sont essentiels : Tétude qu'on en fera tournit la clef du drame intérieur, de même que Taffaire Gourmand a donné la clef du drame extérieur. De l'action m»''me je dirai peu de chose : aussi bien, à partir de 1818, il faut riiiiaî:;iner, puiscjue les témoignages autii('iiti(|U('s font défaut. Et alors, ce n'est <{ue sur les mobiles auxquels ohéit le protagoniste, sur les caractt'i'es alfeclés par les acteurs secondaires, qu'on peut se guider. Les détails échappent, mais, de l'ensemble ainsi entrevu, une doctrine histori(jue se dégage, pres(|ue une philosophie — et peut-être est-ce plus essentiel ?
Napoléon avait al)di((ué : encore fallait-il à présent se défaire de lui. pour que le président du Gouvernement provisoire, M. Fouché, duc d'Otrante, pût mener à bien les négociations qu'il avait constamment entretenues avec la cour de Gand, pour (jue M. Davout, maréchal d'Empire, duc <rAuerslai'dt et prince d'Eckmuhl, put suivre cette étrange intrigue j)ar laquelle il sembla s'attacher à [troduii'c un changement de régime oii il fût assuré, sinon de la prcinit'i'e place, au moins d'une place prépondérante, et par quoi il aboutit à livrer la France aux coalisés «'t ses compagnons d'armes aux bourreaux.
11 fallait (jue l'Empereur partft, (]u'il jiartit sans délai, (ju'il laissât le champ libre aux intiiganls. Si, sous le coup du désastre. Napoléon s'était prêté
SAINTIMIKLÈNE f'>Z
à surlir <l<' Paris, il s'obsliiiail à itsUt à Maliiiuison, n»' |»oinaiil (•(im|irendrecotiiiii('iil, avec celte armée rélaMie et retorinée sous Paris, si pleine d'enti'aiii. si altérée de revanche, on ne profilait poiul du désarroi de Tarniée anjilaise plus éprouvée (jue la nôtre dans les batailles de- Belg-i(jue, d(; l'imprudenc(! de l'armée prussienne, lancée follement en avant. Ecraser l'une après l'autre n'eût point procuré peut-èlre une solution délinitive, mais du moins une ])osilion pour traiter — puis qui sait! Ln soldat n'a point à envisaiirer les conséquenci^s j)oUtiques de sa victoire: pouvant vaincre, il doit comltattre ; même si la victoire t'st douteuse, même si elle est improbable, il doit tenter le combat; ici «die était certaine. Mais Fouché et Davout la trouvaient inopportune.
Pour pousser Napoléon hors de Malmaison, on lui uarantit«|ue deux frégates Tattendaient à Rochefort pour le conduire aux Etats-Unis, qu'on lui procurerait des passeports anglais pour assur(M- la sécurité de sa traversée, qu'on lui fournirait un mobilier [)Our une maison de ville et une maison de campagne, une bibliothè(|ue, de l'argent, tout ce (ju'il voudrait, bref il n'avait qu'à se laisser faire — et pour être plus sûr qu'il se laisserait faire, on ( chargea un général-député, que l'on croyait lui être hostile, de le conduire, fût-ce par la contrainte, à l{ochefort et de l'y enibar«(uer.
Mais, après avoir piis ces mesures, qui, en plarunt Napoléon hors du jeu. permettaient toutes les
iôi SUR NAPOLKON
compromissions, on s'avisa ({ifou écartait ainsi une carte qu'on pouvait jouer. Si Napoléon ne pouvait plus faire un empereur, ni un général, il pouvait faire un otage ou une victime expiatoire, et, en offrant de le livrer, on aurait vraisemblablement, (le i-eux-ci ou de ceux-là, des conditions plus avantageuses. Il convenait donc que Napoléon voyageât avec lenteur et, pour qu'on le tfntconstamment sous la main, ordre est donné aux frégates de ne jjrendre la mer que sur de nouvelles instiuctions. Puis on cherche à tirer parti de l'otage ou de la victime. On en fait l'offre, elle est repoussée. Les Anglais n'avaient (jue faire (|u'oii leur livrât Buonaparte, ils î?omptaient bien qu'ils le prendraient. Déjà ils avaient décidé ce qu'ils feraient de lui. Sans se rallier aux procédés expéditifs de Bliïcher qui l'eût pendu, ils se fussent déchargés du soin de le tuer sur les Bourbons, lesquels, sur une simple constatation d'identité, eussent fait de lui unejustice exemplaii'e. Tel était le thème de lord Liverpool, nuiis loid Castlereagh se rendit compte qu'il y avait iMicore des Français, et, d'accord avec Wellington, Poz/o di Borgo, Talleyrand et Fouché, il s"im;igina trouver (juehjue moven de faii'e durer la monarchie restaurée, en écartant de l.,ouis \\ III les conseillers compromettants, en donnant des avis de modération et en enrayant la réaction que certains, à Gand, avaient rêvée terrible. Il lit donc observer, non sans justesse, (|ue les halles doiil on lucniil l'Empereur, licocheraient si droil sur les Bourbons
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que, malgré les soldais anglais, prussiens, autrichiens, allemands et russes, la dynasli»' aurail grandes chances de périr, (jue la France se soulèverait toute conirci la vilenie de tels houri'eaux el (jue ce seraient là de grands risques. Jjord Livcr- ])Ool se rendit à ces raisons et décida ([u'uiie lois pris, Napoléon lîuonaparte serait déporté et emprisonné dans une île de l'Océan la plus éloignée de tout continent.
Restait aie prendre. — Sans doute les Anglais lui avaient refusé des passeporls, et pour qu'il ne s'avisât point de s'emhartiuer d'autorité sur (juelque navire de fortune, Fouché avait eu soin de lui cacher ce refus ; mais d'ailleurs Napoléon ne pensait point à cette sorte d'évasion ((u'eussent pu lui procurer des hommes (jui n'avaient l'ien reçu de lui ou si peu que rien et qui lui offraient de bon cœur leur vie et leur fortune. Sur toute la route, de Malmaison à Uochefort, secondant les projets de eeux qui marchandaient j)our le vendre, il s'était à dessein attardé, espérant toujours (jue, chez qutdques-unsde ceux qui gouvernaient, la honte, le pat Ilotisme, h? ressentiment amc'ueraient un j-essaut, un éveil, un appel vei's celui (|ue le peuple et l'armée revendiquaient à leur tète et qu'alors il pourlait encore aux Européens conjurés montrer la face de Méduse.
Et, si cela n'arrivait point, au moins ne voulaitil pas ({uilter la France sous un déguisement, et s'évadera la faron d'un contrebandier traqué par la
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iloiiane. El ici intervenaient, des souvenirs qui devaient dans sa décision jouer un urand rôle. D'enfance, il s'était habit ué à penser tjuerAniileterre était la terre hospitalière aux proscrits ; que quiconcjue en embrassait le sol se trouvait protégé par des lois les plus libérales qu'eussent librement instituées des hommes libres: que, là, nul étranuer ne pouvait être recherché pour ce qu'il aurait dit, écrit, tenté ou fait, en vue de servir ses idées politiques; que, là, était l'asile inviolable et inviolé d'oii nul ])otentat ne pouvait arracher ceux qui l'avaient insulté, vilipendé, provoqué, attaqué — fût-ce à main armée, fût-ce en complotant et en tentant son assassinat... N'était-ce point ce qu'on lui avait répondu à luimême lorsqu'il avait réclamé des poursuites contre des Français émigrés conspirateurs et assassins '.' Comme si ce n'était rien que de telles assui'ances, il en avait bien d'autres qu il tirait de ses traditions et de ses souvenirs denlaiice : n'élait-ce point en Angleterre (|ue Théodore de Neuhof, le un de Corse, etPaoli, « le pi're de la Patrie », avaient trouvé une généreuse hospitalité ? — Et n'avait il pas l'exemple de son propre frère, Lucien, auquel à la vérité, onavait refusé la résideni'ede Londres, mais pour lui ménager l'habitation dans de beaux cliàteaiix, avec tous les agréments de la vilh'-iiiature : parc adniirable, campagne Nerdoyante, société choisie, la chasse, les visites, les bals, les comédies — et l'astronomie par surcroît a\ ec liersclieil comme initiateur. On pou\ait se conl«'nterà si peu.
SAINTE-IIKLÈNE ->"
A partir du inoiiienl oii se dissipa le proslige d'une revanche immédiate, Napoléon n'envisagea point sérieusement dantre srdution ([ue l'hospitalité anglaise.
Cela ne faisait point rallaire des Anglais, ils le voulaient prisonniei-, non pas hôte. Seulement le prendre n'était point aisé; un seul vaisseau anglais surveillait, plus (ju'il ne blcxjuait, la rade de Rochefort et les pertuis de l'île d'Aix. Que, par un sacrilice pour lequelles hommes étaient prêts, une des frégates se jetât en furie sur l'Anglais, elle périrait sans doute — et qui sait? — Mais l'autre frégate, ou une corvette, ou un brick, courrait vers la haute mer emportant une fois de plus César et sa fortune...
Le commandant anglais réclamait des renforts que le chef d'escadre ne pouvait lui envoyer. Pour immobiliser Napoléon à l'île d'Aix, il usa de ruse, entra en négociation et, sans toutefois s'engager autrement que par une opinion personnelle, il ht entendre (ju'il ne doutait point de l'accueil que Napoléon trouverait en Angleterre, quil ne doutait point de la générosité de sa nation, de l'opposition que ferait cette nation à tout acte despoticjue du régent ou des ministres. Peut-être était-il de bonne foi. Peut-être!... A coup sûr il sentait quels avantages lui procurerait cette victoire sans combat : emporter ce vivant trophée, sans avoir tiré pour le prendre un coup de fusil, sans avoir risqué de
SUH NAPOLÉON
verser une goutte du précieux sang- anglais, lui semblait un couj) de fortune, et l'on peut croire (|ue, voyant le hut, il ne négligea point les moyens. Napoléon se contenta à peu de frais : nul des Français emj)loyés à la négociation n'a avancé que le capitaine Maitland eût pris un engagement au nom de son souverain: il n'en avait ni le pouvoir, ni l'assuraace. Mais Maitland s'engagea bien davantage lorsqu'il reçut sur le Bellêrophon les bagages de Napoléon, lorsqu'il vint au-devant de l'Empereur à la coupée 1 accueillir et lui faire les bonneurs. Loin que son clief. l'amiral Sir II. Holluim lait blâmé, on le vit, pai* ses actes, redouider les promesses d'accueil qu'avait faites son subordonné^ et montrer une déférence qui, pour Napoléon, était pleine de promesses : à peine entré en rade, il rend visite à l'Empereur, il dîne avec lui, et c'est l'Empereur qui traite, ce sont ses gens qui servent, cl, comme « personne l'oyale », l'Empereur prend le pas sur tous. Lors(jue, à son tour, Napoléon \ient sur le Sitprrù, il est reçu en souverain et, sauf le canon, il en reçoit tous les iionneurs.
Dès le moment où le capitaine (jui commande le Beiléi'op/ion, où l'amiral (jui commande la division, ont accueilli l'i^upereui' comme un bote; dès le moment où ils ont accepté d'expt'-dier. sur un brick de la station, un olliciei* d'ordonnance de l'Empereur ])orleur d une lettre au piince régent: di-s le moment oii IJMnpereur a mis libiciiicnl le pifd sur le pont du /ii'//n'(i/i/i()/i. (\a]\ s Csl jdacé sous la
prolccti(jii (lu pavillon lti"itanni(|Uf ol que celte protection ne lui a été déniée ni par le commandant du navire, ni par Tamiral chef de l'escadre; de ce moment, quoi qu'on fasse ou quoi qu'il arrive, Napoléon a accjuis une position légale qui ne peut lui être légalement contestée : il est l'hôte de l'Angleterre, il n'en est point le prisonnier.
Peu importe (ju'on dise ensuite (|u"il était contraint à cel unique parti et (|u'il n'en eût pu pi'endre un autie : sans doute, au moment où il a quitté l'île d'Aix, tout lui mancjuail ensemble : des ordres, arrivés de Paris où les Bourbons étaient rentrés et où leur gouvernement était rétabli, enjoignaient au j)réfet maritime et au chef de la division de rentrer les frégates au port, de détenir Napoléon à bord de celle sur laquelle on le croyait embarqué, d'interdire toute communication avec la terre, et d attendre d(»s instructions. Ces instructions, deux hommes les apportaient : l'un capitaine de frégate à vingt-huit ans par la grâce de l'Empei'eur, l'autie général de brigade à vingt-neuf ans : c'était de remettre Napoléon aux Anglais et si -le commandant de la frégate française refusait de li\i-er l'Empereur, c'était, aux vaisseaux anglais qui alta- (jueraient cette fi'égate. d adjoindre toutes les foi'ces françaises de terre et de mer pour écraser le> rebelles.
Trente-six heures plus tard, celte page d infamie eût été écrite dans l'histoire : par un hasard aucjuel, à Rocheforl, civils et militaires — et Fouciié même
— collaborèrent, Napoléon étail parti lorsque M. U' commandant de Rigny et M. le li^énéral du Coëllos(juet chargés des ordres des ministres de la Marine et de la Guerre ari-ivèrent de Paris.
Ln (|uoi ces laits {)ostérieurenienl connus changent-ils la position de droit"? Napoléon arrivant en Angleterre nest point un prisonnier de guerre et ne peut être traité comme tel; il n'est point davantage un prisonnier d'État, puisque la loi anglaise n'admet point (ju'un homme puisse être délenu pour raison dEtat, sans un ordre régulier deiuprisonnement délivré par un magistrat pour des causes énoncées. Si cet ordre n'existe point, le délenu peut èlr«' réclamé par tout magistrat sollicité de lancer contre ceux qui le détiennent un writ d'/iaheas corpus. Et cette situation légale est si bien reconnue par les ministres que pour se soustraire à la loi et la tourner, ils combinent une suite de manœuvres qui montrent ce (jnc vaut la légalité entre des mains habiles.
]jii lîrllrrophon a mouillé à Plvmoulli 1«' '22 juillel : on craint l'aflluence, la svmpalhie. lenlliousiasmc: ordre daller à Torbay. Le Hcllérophon y est le 23 ; les manifestations sont de plusen plus vives; ordre l)rusque, exécuté le 26, à trois heuies du malin, de revenir àPlymoulli, où le vaisseau sera mieu.x smvrillé. En elIV't, il esl accosté' de deux h'égates et nul n"a licence d'aborder. Mais, de lous côtés, des embarcations reiiloureni; ce S(miI des cris, des junialis, des bouquets d (r'ilicls loutics que biandissrni 1rs
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femmes, malgré que les elialoupes des vaisseaux, dans leurs rondes eoiiliiuiclles, chargent, à briser les avirons. Les ministres, l'amiral, les eomniandanls de vaisseau frémissent à l'idée d'un writ à'haàeas corpus que décernerait un juge empressé et peu soucieux de flatter le ministère. Un homme de loi est signalé par télégraphe. Aussitôt, le vent défaillant, toutes les chaloupes sont commandées pour remorquer le liellérop/ion hors du port . Une seule fait l'arrière-garde avec la consigne d'empêcher par tous les movens le redoutable hoiume de loi d'arrivei' au vaisseau. Mais cet homme de loi <[ui n'est point tant sot, et dont, par malheur, le nom échappe, change ses batteries, et, débarquant, ilrembùche à sa maison l'amiral, qui, prévenu, fuit par une porte de secours, arrive au port, saute dans une barf[ue, et, suivi de près par l'homme qui a trouvé lui aussi un canot, parvient à son vaisseau amiral, grimpe à la coupée, descend par Tescalier de bâbord et, de nouveau en barque, se fait conduire en rade. Il échappe ainsi au spectre de la Loi. Et le Beliérophon, croisant dans la Mailche, attendra à distance des ports et des lois, que leA'o;"thiimbfrland, qui doit conduire à Sainte-Hélène Napoléon liuonaparte et les soldats chargés de le garder, ait achevé ses préparatifs; on fera le transfert en mer ou dans une baie écartée, hors de la vue des hommes qui ne sont pas du complot. Le Bellérophon attend aussi que, avec les souverains d'Europe, l'Angleterre ait signé une sorte de traité par
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le(jUol Napoléon, déclaré j)risonnier, sera rciiiis outre ses mains avec pleine auLoi'isation de prendre toutes les mesures j»our qu'il ne puisse échapper. Lord Castlereagli, en négociateur économe et avisé, avait pensé lequérir que les puissances contribuassent par un subside aux dépenses qu'exigerait l'internement deliuonaparte, mais il se ravisa. Ne serait-ce point leur donner un droit de surveillance et de contrôle? Ne serait-on point obligé de juslifier les dépenses et de fournir des explications? Toute léllexion faite, mieu.K valait (jue l'Angleterre payât seule sa gloire : au fait, elle lui rapporterait assez, car, seule à présent, elle dominerait les mers et absorberait à son profit le commerce du monde. On consentit seulement que les Puissances alliées déléguassent chacune un commissaire ({ui serait uniquement chargé de constater la présence de Napoléon h Sainte-Hélène, sans avoir avec lui aucune connnunication et sans prendre aucune responsabilité quant à sa gardv. Le roi de France, par grâce —car il ne participait point au traité — aurait la faculté d'envoyer aussi un commissaire.
Ainsi fut réglé le sort de Napoléon et c'est là toul ensemble une des plus étonnantes conceptions juridi(|ues (|ui se juiisseiil imaginer et le ])lus audacieux mensonge de la force. Par le Irailé conclu le 11 ;ivril 1814, à Fontainebleau, eiili-e les représentants de Na])oléon et ceux des Puissances alliées, Iraiti' i-.ililii'- |)ar tous les souNcralns, j)ar le
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j^^ouvernement provisoire, puis par le roi de France, Napoléon a abdiqué la couronne impériale el la couronne royale d'Italie moyennant certaines stipulations en sa faveur, en faveur des membres de sa famille, en faveur de ses serviteurs. Aucun de ces engag'ements n'a été rempli; on a formellement, et au moins à trois reprises, tenté de l'assassiner; y ayant échoué, on a résolu de l'enlever de l'fle d'Elbe dont la possession lui a été garantie, et de le déporter aux Ai^ores, aux îles du Cap-Vert ou à Sainte-Hélr.ne. Il l'a su, et nienacé de toutes parts. sans moveii de vivre, de subsister, et de se défendre, il est venu en France alta(juei- celui qui, vis-à-vis de lui, a violé toutes les clauses du traité. Faute d'exécution, tout traité est nul : c'est le cas. Crovant avoir obtenu la neutralité des Anglais, s'imaginant (jue ses liens de famille avec l'Autriche subsistaient, il s'est fait l'illusion que ce serait affaire entre les liourbons et lui et que l'Europe ne s'en mêlerait point. Afitis, sur le coup, les représentants de Louis XVMI ont obtenu du Congrès de Vienne, non encore dissous, la déclaration qui le vouait « à la vindicte publique » et le mettait au ban des nations. On n'avait garde de justifier un tel arrêt, si étrange dans ses considérants, si bizarre dans sa formule exécutoire, qui équivalait à un appel à l'assassinat. Un mur fut dressé entre lui et l'Europe, de façon qu'il ne put faire parvenir ses plaintes ni ses raisons. Pourtant, lorsqu'un des princes Bourbons devint son prisonnier, d'un
j^ostc génér<'ux t-t las. il le laissa parlir sans lai imposer qu une clause — qui ne fut point remplie. Il put être généreux à son aise : on n'a point à l'être pour lui. D'un trait de plume, on le ciiange d'hôte en prisonniei-; cl. jioin- prison, on lui assidu»' un ii(U le plus éloiané de toute lerre : le tuer sciail plus simple, mais d abord on n ose pas; ensuite il y a ce qu'on nomme la philantliropie; enlin. malui'i' qu'on lait voué à la « vindicte })ul)lique )>. (|uel tribunal, fût-ce de l'ois, se reconnaftrait compt'ieni pour le juger"?
Conti'e un tel abus de la force, (jud reiiiî'dc .' Sans doute, diront les contempteurs de Napob'on, le subir dune âme sereine, accepter la déchéance, la déportation et la réclusion, et acheter pai- iiiic soumission au moins apparente la complaisanc»' des geôliers? Est-ce cela? Faut-il ([ue l'Empereur accueille d'un sourire gracieux ceux (jui vienneiil lui notifier l'arrêt porté par les ministres anglais et ratifié par les rois d'Europe? Eaut-il qu'il agrée avec reconnaissance le nouveau protocole pai* (juoi il est dépouillé du titre d'empereur et i'e\élu ilii grade de généi-al? Mais alors, tout ce (|u il l'ut, il le renie — et il renie ce (jue depuis un (juarl de sii'cle la nation française a résolu dans son indéjxMidaïu'e et qu'elle a accompli dans sa force; il l'enit' la Révolution dont il j)rocède et la société nouvtdle qu il a constituée : il reni<' la dynastie qu'il a hindée. et son Mis ((ue la naliiui et l'arnu-e \ieMiieiil d'acclamei' emjiricur; il renie ses aigles (|ui.
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essoraiil dans l'azur au Icntlcuiaiii ilii (•(uiroiiucnienl, oui uioulrr à ses soldats les roules de toulcs les capitales el ([ui u'ont ralenti leur vfil que j»ar la conjui'alion des éléments, des rois el des Ir-ailres; il se renie lui-nièuie dans le passé et il renie sa race dans l'avenir...
S'il ne s'y incline point, c'est alors, à toute occasion, en toute circonstance, à propos de tous les mots (ju'on lui adresse, de tous les traitements qu'il reçoit, la nécessité de protester. Il n'est point le prisonnier des Anglais ni de l'Europe, il est venu lilirenuMil à bord du Belléi'Op/wn; il est l'Iiôle de l'Angleterre. Si les Anglais ont abusé de la force à son égard, s'ils ont llétri leur pavillon, s'ils ont prouvé ({uel cas il faut faire de leur liberté, c'est leur affaire : ils ont la force, mais lui a le droit, et il élèvera constamment sa protostation contre l'oligarcbie britannique, exécutrice des basses œuvres de l'oligarcbie européenne.
Lui, les siens, tout ce ([ui le sert etijui l'entoure, revendi(|ueront constamment ce titre d'empereui* que le peuple français lui a décerné et (|U(> la consécration pontificale a rendu indélébile. Il sera l'Empereur, pour ses quatre compagnons et ses douze domestiques; il s'entourera de la même étiquette qu'aux Tuileries, à Scliœnbrunn, à Postdam, au Hetiro, au Kremlin, plus étroite môme et plus méticuleuse, car rien ne doit être omis ni supprimé des foi'mes de la souveraineté qu'on lui conteste; par rien il ne doit laisser passage aux
ramiliarilés ou aux iiTcspects. Au l)ivoua(', lorsque le service manquait et qu'il partageait la soupe de ses grognards, il étail l'Empereur; il sera lEnipel'eur, dans deux chambres sous l'équateur: deux chambres où, sur les murs rongés de salpêtre, le papier de tapisserie pend lanu'ntablement, où le par(juet de planches pourries, à même le sol, est Irouc" par les rats comme une éi-unniire; il sera l'Kmpereur, assis sur un fauteuil de bois, comme jadis sur son trône d'or, et ce qui l'ait à présent sa (^our, quatre honmies, deux femmes, un enfant, se tiendront debout devant lui, en grand uniforme ou en toilette de gala, prêts à recevoir ses ordres et à lui rendre les menus services de leurs chai'ges. Les gens, dans la même livrée (|u"aux Tuileries et à Sainl-Cloud, serviront le dîner qui sera de trois ragoûts insapides dans la même vaisselle plate, ils serviront le dessert dans le même vermeil ou le café dans le même Sèvres; l'Empereur, quoi (|u'aient décidé le prince régent d'Angleterre, les empereurs de Russie et d'Autriche, les rois de Prusse et d'Espagne, reste l'Empereur; et (juicon- (jue sollicite de l'approcher, doit denumder audience au grand maréchal et être introduit soit par lui. soit par un des généraux faisant office de chambellans. — Sinon non.
Par là, Napoléon échappe à la déchéance. L'attitude impériale;! Ia(|uelleil se contraint sauvegarde, en même temps (|ue sa dignité, les ilroils que lui a conférés la volont»'- (lualic fois manifestée de la
liai 1011 cl (ju'il doit traiisnieUre intacts à son lils : elle s"()j)|)ose aux prétentions tles souverains (|ui se (lisent lég-itirnes; elle déchire l'acte d'infamie (jua édicté 1 Angleterre; mais par quelle contention de l'esprit, par quel isolement, par (juelles angoisses, par (juclles luttes elle devra être acheté»'; coninnï il l'audra surveiller tous les gestes, toutes les paroles, tous les écrits, se priver volonlaii'cnient de toute société, soutenir constamment la guerre avec le geôlier, quel qu'il soit, que préj)Osera TAngleterre; surtout surveiller, contenii-, soutenir Tentourage poui- lui imposer une telle consigne...
Cet entourage est singulièrement médiocre : le gouvernement anglais a passé <à l'Empereur de choisir parmi ceux qui l'ont accompagné jusqu'à Plymouth. trois courtisans — quel autre niot em- ])loyer? — et douze domestiques. Exception est faite contre les généraux Savary et Lallemand qu'a proscrits la justice royale de France. Ceux-là Napoléon ne peut les emmener. Peu importe que l'un des deux au moins puisse être particulièrement agréahle et utile. 11 est réclamé pour l'échafaud l)ourhonnien et ce n'est que sur un effort de la loyauté de Maitland, déclarant qu'il leur a promis asile, qu'on ne les livre point à la mort.
Savary donc est écarté qui, depuis (juinze ans, depuis le lendemain de Mareng'o, était aide de camp de Napoléon et, quoique en subalterne, avait part à sa confiance. Hormis lui, un seul semblait dési-
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gné et, plus à cause de ses fonctions (ju à cause de son habitude avec Napoléon : Bertrand, grand maréchal (lu Palais depuis la niorl de Duroc, aide de camp depuis décembre 1804, mais très souvent chargé de missions qui le tenaient hors de la Cour : commandant de corps, gouverneur des provinces Illvriennes, etc.; comme grand officier de la Couronne, il était Tunique personnage représentatif qui accompagnât lEmpereur. D'une parfaite et froide correction par quoi il couvrait un tempérament violent et un extrême entêtement, il avait à quarante-deux ans. tout ce passé de services et de gloire. Il eût été fort bien n'était sa femme qui l'avait accompagné; non que 31"" Dilloii. d'une des meilleures familles d'Irlande, apparentée à C(3 qui était le mieux en Angleterre, ne fût charmante de visage, parfaitement honnête, femme du plus grand monde et nullement telle que la voulut montrer sa cousine M""* de Boigne, mais, avec ses vingt-neuf ans, elle était capricieuse, d'une inexactitude} réglée, et qui déjà avait amené des orages à V\Ui d'Elbe. Elle aimait follenuMil son mari (|ui Klui rendait exactement, mais elle aimait |)lus sa personne que sa gloire: car, api-ès avoii'tout tenlt' pour que le grand maréchal renonçât à suivre l'Empereur, elle alla trouver celui-ci même pour lui demander de ne point emmener son mari, el. ayant été refusée, elle fut à ce point affolée qu'elle se Jela à la mei'. (hi la sauva; ce n'était j)as moins un méchant (h'-bul.
Pour les aiiU'os personnages qui avaient acconipag"né 1 Empereur de Malmaison à Bocliefort, j)ui.s sur le BpUérophon. et entre lesquels il devait à prés3nt choisir ses compagnons, le hasard, la générosité d'un premier mouvement, la craint<' de la proscription les avaient réunis, sans qu'il y eut entre eux la moindre intimité, et sans que TEmpereur eût avec eux d'anciennes relations.
Celui qu'il connaissait le mieux et dont il appréciait davantage la cajiacité mililaire et l'aplilnde à servir, était son premier- oflicier d'ordonnance, le haron Gourgaud, (|ue, en moins de cinq ans, il avait fait, de capitaine, général. C'était à n'en pas douter un excellent oflicier. mais d'une naissance obscure — il était le neveu de tous les Dugazon, des Français et d'ailleurs, — d'une éducation nulle, d'un caractère jaloux et inquiet, d'une légèreté (jue rien ne pouvait corriger, dune brutalité spontanée de paroles et de gestes et d'une aml)ition sans frein, quoique visant des choses médiocres. 11 avait toutes raisons de penser qu'il ne pouvait sans danger rester en France, c'est pourquoi, alors qu'im autre avait été désigné, il insista avec tant de violence qu'il l'emporta. Ce premier succès l'encouragea aux scènes de mauvais ton, et il y persévéra. Il faut noter ([u'il était dans Tàge de toutes les passions : il avait à peine trente-deux ans.
Le comte de Alonlholon avait exactement le même âge, mais tandis (jue Gourgaud faisait son
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clieniin à la force du poignet, par le travail et les actions de guerre, hors de la Cour et de ses pelitesses, Montholon n'avait eu qu'à se laisser vivre. JJeau-lils d*^ ce marquis de Sémonvilie qui. sans en excepter un seul, avait occupé, sous tous les gouvernements, les places les plus importantes, il avait été adopté par lui et l'avait suivi d'abord dans ses ambassades, ce qui lui avait valu de relàciier en 1793 à Ajaccio et d"y connaître les Bonaparte. Il s'était avancé dans l'armée, étant aide de camp de généraux tels qu'Augereau, Klein, Macdonald (son lieau-frère) et Bertbier, mais cette constante faveur qui le tenait à l'écart de tout servie»' de troupes, ne l'avait mené qu'à être, en 1809, adjudant-commandant . Il avait (juitté alors, — à vingt-six ans — était entré dans la maison de l'Empereur comme chambellan et, trois ans plus tard, avait été ministre plénipotentiaire près le grand- duc de ^Yurtzbourg. Ayant épousé clandestinement, malgré sa mère et l'Empereur, une femme sensiblement plus Agée que lui (elle avait trente-deux ans pour le moins en 1810), qui, après desavenlures, avait divorcé, il avait été destitué de ses fonctions civiles. Les désastres survenant, il n'avait point montré un grand zèle pour servir militairement, ayant successivement refusé, pour raison de santé, deux emj)lois de son grade etn'avant accejtté que le commandemeni d'un di'partement, c(dui d<' la Loire, oii il semblait imj>ossible (ju'on eut àcombattre l'i-tranger. Kallié dès la |)remiî're beure aux liourlxins restaurés, mais l'ai-
sunl, le nitMiiejour, des protestations de dévouement à l'Empereur déchu, il lut nommé par le roi maréchal «le camp et premier veneur, niais, à la suite d'incidents encoi'e mystéi'ieux, il perdit son commandement et, de Paris, il vint trouver à Fontainchleau l'Empereur revenant de lih; d'Ell)e : cela seul te mettait dans le cas (r«^treju}2,é. Durant les Cent- Joui's, ilneul j)()intde commandement dans l'armée, mais il redevint chamhellan et, après Waterloo, ilsempressa à .Malmaison oii il amena sa lemme ([ui, jusque-là n'avait point été présentée. Il s'offrit pour suivre l'Empereur, fut accepté et déclara (|u'il emmenait sa famille. Son absence lui serait doublement utile : elle lui éviterait un jugement t't permettrait (lu'on prit des arrangements avec ses ci'éanciers. il en avait infiniment. M'"' de Montliolon, d'une famille de finance de Montpellier, ayant vécu jusqu'en 1809 dans le monde de la banque dont était son premier mari, M. Koger, n'avait rien, dans le ton ni les habitudes qui pût plaire à M""' Bertrand; aucune liaison n'existait ni ne pouvait se former entre elles.
Far faveur grande, l'Empereur avait obtenu (jue, à ces trois officiers, on lui permit dadjoindi-e un personnage civil (|ui tint les fonctions de secrétaire: ce fut le comte de Las-Cases, qui, avec ses qual'ante-neuf ans, se trouvait le doyen de la colonie, et qui, pourtant, devait . par ses actes irrélléchis, prouver qu'il était presque autant impulsif que les plus jeunes de ses conipagnons. D'une fort ancienne et
noble famille originaire trEspagne, M. de Las- Cases, lieutenant de vaisseau à la Révoluiioo, avait émigré, participé même à l'expédition de Quiberon; rentré en France au Consulat, il s'était consacré alors à des études historiques et avait publié sous le pseudonyme de Lesage un Atlas /listorir/uc, chronologique et fjêograpliique, dont 1»^ [)lan était ingénieux : en 180G, il avait offert crt atlas <à l'Empereur, ce qui montre que, dès lors, quoi (ju'on ail dit, il était rallié au nouveau régime; en 18(18, il sollicitait vainement la croix de la Légion d'honneur; en 1809, il obtenait de former un majorât d<' baron au titre des corps savants; à la fin de la môme année, il était nommé chambellan. « honneur qu'il sollicitait depuis longtemps ». Comme il entendait travailler, il se fit attacher comme maître des requêtes au Conseil d'Etat, remplit des missions pénibles en Illyrie, fut ensuite chargé de linspection des établissements de bienfaisance et. partout, laissa la réputation d'un homme attentif, instruit, plein de bonnes intentions et digne de faire partie de ce Conseil d'Etat où hi j)robité, l'inlelHgence et le désir de bien servir semblaient t'tabhr un trait d'union entre les honnnes venus des points les plus opposés. Il paraissait peu a bi Coin- et travaillait. En 1814, il se battit sous Paris à la tète de la lOMégion qu'il commandait : il se rallia tardivement aux Hourl)ons et nr lit })as beaucoup d'elforls pour obtenir la ri'comjx'nse de ses anciens services : toutefois, il demanda la place de conseil-
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ItM' (1 lùat qu'il n'eut |)as cl il icrui ù l'ancienneté le urade de capitaine de vaisseau honoraire. L'Einj)ereur, lors de son retour, le nomma enlin conseillei- d'État et le vit avec plaisir remplir à l'Elysée, après Waterloo, les fonctions de chambellan. M. de Las-Cases s'olTrit pour le suivre où qu'il irait; il accepta. Impulsion de dévouement, d'ori;ueil. d'andiilion — on ne sait; mais l'orgueil, en ce cas, est de se montrer supérieur à la fortune, et l'ambition dt; s'attacher à un grand homme malheureux. M de Las-Cases, en tout cas, fut tout de suite riiomme de ressource de l'Empereur; à la grande colère de certains, il devint son conlident, et comme il avait emmené son fils âgé de quinze ans, qui lui servait de secrétaire, il pouvait sans y succomber soutenir l'abondance de travail dont rEm[»ereur le surchargeait.
Ce fui à peu près tout l'entourage, sauf à compter avec le chirurgien du Bellérophon, >I. O'Méara qui rempla«;a le médecin amené de France, lequel refusait de s'expatrier, et avec les serviteurs, certains depuis huit à dix ans au service de lEnipereur comme Saint-Denis, Pierron, les Archambauld, d'autres entrés tout récemment, comme Gentilini (|ui venait deTiledElbe, la plupart d'un dévouement entier, d'une admirable fidélité, d'une probité scrupuleuse, d'une intelligence au-dessus de leur condition,— Et tel est le cas pour Marchand et Saint- Denis, mais ils étaient hommes eux aussi et par là susceptibles de jalousie, de passion et de nostalgie.
Ces vingt personnes allaient être contraint(5s de \ivre ensemble, sous le même toit, aux mêmes hibles, dans une intimité de tous les instants, dans une promiscuité où les caractères doiv«'nt s'exaspérer, à moins qu'une admirable éducation, une parfaite courtoisie, un dévouement à toute» épreuve et un entier désintéressement ne Iriompbent à chaque instant des misères petites et grandes, (b's heurts même in\ olontaires, des taquineries de l'Empereur qui, taquin dès son jeune âge, comme sa sœur Pauline, n'aimait rien tant (ju'untel genre de plaisanteries, amusantes seulement pour (|ui les fait.
11 faut que ces vingt personnages venus de lous les points de riiorizon et de tous les coins de la société, soient assez bien doués, pour comprendi-e. poui- saisir en toutes ses nuances, pour exécuter avec une raideur (jui parfois s'adoucisse de façon à obtenir des nouv(dles, des i-enseignements, des cancans et des espérances, pour subir enlin cette consigne impériale à laquelle est subordonnée la majesté de la proscription. Il faut qu'ils parlent, agissent, écrivent en se surveillant constamment, en essayant plutôt d'adoucir l'Empereur (jue de l'ii'riter, (pi'ils j)ortent une attention toujours éveillée à éviter les conflits et surtout (ju ils l'enoncent à faire leur coin' en rapportant au maître des menus faits de nature seulement à proNcxpier ses colèr<;s. Quelle diplomatie, quelle adresse, quelle modération, (|uel sens des nuances, quelle perfection dans l'iMlucation, (juel
SAINTK-llELliiNE -'To
(lésinléressemcnL (|iirllc (''t^aliU' de caraclt'i'c il Iciiilaiiilra — sui'Ioiil «judlc cmiliiuiil»? de dévoia'uienl ! Nul des petites cours exilées n'a été à l'ahii des rivalités, des jalousies, des batailles autour de la faveur du maître, mais ici ce n'est pas seulement un exilé, un proscrit, mais un prisonnier et la prison aura un geôlier.
De la part de ce geôlier ne l'audra-t-il pas, pour (jue l'Empereur vive seulement en paix, pour (|u'il ne soit pas contraint à une continuelle révolte, pour (|ue t<d (ju'ilest, luicjui a été le maître de l'Europe, il ne se sente point oulrag-é parchaque mot, cluujue acte de son gardien (;t (juil ne s'emporte point en de terribles colères, ne faudra-t-il pas au geôlier un tact, une éducation, un sens d('S nuances, une élasticité des formes, une souplesse des moyens (jui, tout en maintenant intacts les privilèges (jue l'Angleterre s'est arrogés, tout en observant dans son esprit la consigne que l'Angleterre impose, apportent à la lettre des tempéraments, mettent du moelleux dans les rapports, trouvent des intentions ingénieuses, enveloppent la rigueur des rè'glements et, en écartant les mes<|uineries et le tatillonnage, rendent à lEmpereui* même, dans sa prison, l'hommage d'adn)iration (|ne lui peut odrir sans danger, un ennemi ib'sormais triomphant. Nul à coup sûr ne peut prétendre à être agréable, mais c'est assez qu'il se ]-ende supportable et que, par des égards, par la conscience de la dispai-ité des situa-
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lions et dv leur invraisemblance, par Ja juste appréciation des mérites res])eclits, par un retour sur soi qui range les êtres à leurs plans, l'ollicier général charii^é de la garde de Napoléon, prenne l'attitude d'un soldat honoré par son prince d'une mission redoutable : et c'est de détenir sous sa responsabilité, l'un des plus grands, sinon le plus grand soldat de tous les âges, avec la certitude (jue, quoi tju'on fasse, on ne le contentei'a pas, el la conviction que de ses actes on ne sera point comptable seulement aux ministres, au prince et à son pays, mais à l'Histoire.
Certes, étant donné le caracti're anglais, le choix était délicat; mais il ne manquait, ni dans la marine, ni dans l'armée britanniques, d'officiers généraux qui, par leur naissance, leur éducation, leur passé militaire, leur aptitude à conduire des hommes, leur connaissance de la langue, des usages, de l'histoire des Français, fussent en mesure de tenir le poste avec décence, sinon avec distinction. Le ministère anglais ne parut point s'inquiéter de tout cela : peut-être n'avait-il pas le choix, car de telles fondions ne sont d'ordinair<i ni enviées, ni enviables; peut-êlre ne se fùl-il point 1-eiK'ontré dans l'ai'istocraLie anglaise, (|ui seule fournissait alors aux hauts grades de l'armée, un ofhcier général disposé à acceplei- cette mission, nuiis on ne la proposa à (|iii ([uece soil. Dès le pi'emier joiu", le choix ilu iiiinislî'n ('«lait fait «'t il s'é'tail porté sur un major gt'-néral (|ui était bien
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peut-on croire I«.' seul de son espèce dans l armée anglaise.
Fils il'un cliiiui'{^ien de régiment — el >.i eu France la position était médioci-e, (| n'était-ce en An2:leteri"e'? — né en garnison, avant l'ait sou éducation en suivant le régiment de son père aux Auiériciueset ailleurs, pourvu par grâce d'une enseigne, Hudson Lowe avait servi d'une façon impeccable; il n'avait qu'une loi : la consigne, et il se torturait à la pensée qu'il y pourrait manquer. Sans forlune, sans parenté, sans appui, il était parvenu par ce formalisme réglementaire au grade de lieutenant. De Gibraltar, sa première garnison, il vint à Ajaccio lorsque la Corse se donna au roi d'Angleterre et s'érigea pour lui en royaume. Il s'y habitua avec les Corses et entra et resta si bien en rtdations avec eux que, après l'évacuation, étant «Ml garnison à Minor(jue,en 1799, il fut cbargé,avec le grade de capitaine, d'organiser, moyennant des Corses rebelles à la France qu'il avait recrutés, un bataillon de deux cents lionunes qui fut appelé Corsican ra/Kjers. Il mena ses Corses en Egvpte contre les Français, à la suite de sir Ralpli Abercromby, mais il ne semble point s'être distingué, de manière à être cité dans ces affaires, les premières auxquelles il prit part. En 1803, après diverses missions secrètes, notamment en Portugal, il fut cbargé de lever en remplacement de son bataillon de Corsican rau/jcis, dissous à la paix
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d'Amiens, un régiment entier qui reçut le nom de Rojjal Cors'ican rangers et qui, composé presque exclusivement d'officiers et de soldats corses, joua un certain rôle dans les guerres dont la Méditerranée fût le théâtre, de 1805 à 1814. Cela fit d'étranges rencontres, car Murât avait aussi bien des Corses dans son armée, et il avait recruté en Corse sa police que dirigeait un Corse, Saliceti. De là, diton, certains succès. Hudson Lowe qui, avec ses Corses et des Maltais, tenait l'île de Capri, y fut attaqué par Lamarque avec une telle vigueur, et il se défendit, dans cette position inexpugnable, avec une telle mollesse qu'il capitula après douze jours de siège. Ce fut là, semble- t-il, sa plus notable action de guerre ; en 1809, il prit part, toujours avec ses Corses, à l'expédition contre les îles Ioniennes, oii il resta en qualité de gouverneur de Céplialonie. Sa manière slricle, probe, réglementaire de servir et de faire servir, lui avait valu successivement les grades de major, de lieutenantcolonel et de colonel — mais toujours aveccette infériorité du Foreign Serrice, qui ne le faisait point compter dans l'armée régulière. En 1812, ayant pris pour la première fois un congé après vingt-quatre ans de service, Lowe, tout en gardant le commandement nominal des Corsican rangers, qu'il eut jusqu'en 1817 où le corps fut licencié, fut chargé de diverses missions d'inspection, de surveillance et de police, notamment vis-à-vis de la Légion russogei'mani({ue (|u'on devait formel' de déserteurs des
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l'égimonls de la Confédération, puis ih's légions levées, en Allemagne même, toujours à solde anglaise. En octobre, il fut attaché à lélat-major de Bliicher oi!i nul officier ne pouvait tenir à cause du • aractère du chef. Il y tint, et il y plut, si bien que, de Paris, Blucher l'envoya porter au prince régent la nouvelle de la capitulation. La nouvelle lui valut la commanderie (lu Hain, le titre de knigld, et le grade de major-général. C'était le prix de la course, car, atout ce qui avait été guerre, sir Ifudson Lowe n'avait eu aucune part. En juin 181. '1, on l'envoya en Belgique, près de Wellington qui se hàla de se débarrasser de lui, et, delà, à Gênes, pour commander les troupes anglaises qui devaient envahir le midi de la France et qui, sans coup férir, virent Marseille et Toulon arborer le drapeau blanc. Ce fut à AFarseille (jue sir Hudson Lowe l'cçut la proposition d'aller à Sainte-Hélène servir de geôlier à Napoléon. — On lui offrait le titre de lieutenantgénéral (non le grade — , il y avait alors en Angleterre deux listes, l'une pour le Local rank, l'autre ])Our V Armij rank et celle-ci seule donnait le grade — si bien que Hudson-Lowe se qualiliant et (jualifié partout lieutenant-général ne le fut jéellement que le 22 juillet 1830) — on lui offrait donc le titre de lieutenant-général, un traitement de 300.000 francs 12.000 st.), plus tous les agréments de lojçement, de serviteurs, de rations qu'avaient eus à Sainte-Hélène les gouverneurs pour la Compagnie des Indes; il aurait ainsi tous pouvoirs
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])Oiir assurer la g'arde de son ])risonnier qui ne dépendrait que de lui el sérail [)lacé sous son unique responsabilité. Hudson Lowe accepta. Il vint à Londres en hâte et cet homme, qui avait atteint quarante-six ans sans pouvoir }»enser à fonder une famille, car il n'en avait aucun des moyens, ni d'argent, ni de relations, s'empressa, à présent qu'il était assuré d'un gros traitement et d'un haut grade, qu'il api)orlail à sa femme la qualification tant souhaitée de lady, de rechercher une alliance qui le rehaussât. Il épousa une sœur du major général sir William deLancey. un des liéros de Waterloo, veuve, avec deux lilles à marier, du lieutenant-colonel William Johnson. C'était une femme fort jolie encore, parfaitement agréable et qui était du monde : lui n'en était pas, et il n'en fut jamais. Wellington disait à lord Stanhope : « 11 n'était pas méchant de nature, mais il ignorait tout du monde el, comme tous les gens qui ne savent l'ien du inonde, il était soupçonneux et jaloux. )) Cela expli(jue tout et c'est la formule de son caractère. Que Wellington dise ensuite : « Il était un homme man(|uant d'éducation et de jugement »; qu'il dise : « Il était un homme stupide » ; cela ne peint point comme l'autre mot : on peut éti'e stupide et être du monde; on peut manciuer de jugement, même d'éducation, bien (jue ceci ait 1 air d'un paradoxe, et être du monde ; mais ne point être du monde, cela, (jui est iniitaljiahlt». iiidt'linissahle, mais sensible à j>remièi-e \\xv el déli-
SAINTE-IIÉLKNE -SI
nilif, cela explique toutes les sottises, toutes les impropriétés de mots, Je termes, d'actes et de démarches, tout ce qui déplaît, froisse et exaspère. Et c'est riiomme. ainsi caractérisé par le généralissime des armées anglaises, que, sans ombre d'hésitation, le ministère anglais désigne pour être le geôlier de Napoléon. Pour(|uoi'? Parce qu'il a commandé les Corskan rangers et que dès lors on lui suppose la connaissance du caractère corse. — Et, par là, les ministres mettent sur la même ligne <'t au même niveau le Général, le Consul, l'Empereur et le ramas de déserteurs et de rebelles qu'ils ont eus à leur solde... Parce que nul olïicier anglais ne professe une telle religion de la consigne, un tel fanatisme du règlement, une telle folie de la lettre et ([ue les ministres sont assun'-s que par lui leur prisonnier sera gardé, observé, épié nuit et jour sans une seconde d'inattention... Parce que Lowe, oflicier de fortune, parti de rien et n'ayant que ses appointements, ne sera en aucun cas susceptible d'indépendance, recevra et exécutera sans broncher tous les ordres, subira toutes les semonces et toutes les lei;ons des ministres en même temps (ju'il essuiera toutes les rebuffades el les colères de l'i^^mpereur. On le tiendra toujours, et comme il n'a nul appui ni nulle parenté, qu'il vienne un jour à être gênant ou simplement à déplaire, on le sacrifiera, on le fera disparaître, et tout sera dit.
Ainsi voici l'individu : un Anglais, convaincu
-'82 S un NAI'OLÉOiN
(juc l'Anglais est, en soi. supérieur à loul homme et mieux certain encore de cette vérité par l'habitude ((u'il a prise de commander à ses Corses ; un Anglais, adorateur émerveillé de la hiérarchie sociale anglaise, dont il a hier franchi le premier échelon, n'espérant point monter plus haut, là où planent en leur ordre traditionnel les hommes el les femmes titrés, supérieurs d'essence et de dignité à tout être, (juels (jue soient son titre et sa (jualilé, (jui n'est pas Anglais; un Anglais (jui. malgré ses longs services au dehors, a conservé une mentalité toute anglaise, n'a accepté ni la Révolution ni l'Empire, n'y voit (ju'une révolte contre le souverain légitime. — Est-il besoin même d'être Anglais, n'est-ce pas la façon de penser, de parler et d'agir, familière aux Français émigrés ? — Et il estime par suite que c'est faire bien de l'honneur à Buonaparte le traiter de général, car il n'a été (jue général des insurgés. Qu'on mette avec cela l'étoffe, l'éducation, la prolixité d'écritures d'un portierconsigne qui fut vingt-huit ans adjudant; (ju'on \ joigne, comme chez certains qui passèrent h'ur vie en subalternes, la teri-eur des responsabilités Cette terreur à des moments le rend fou. lui donne les gestes, les silences, les allures de corps, les brusques départs d'un insensé, le jelli' en des colères où il n'a plus conscience de ce qu'il dit «'t fait, lui inspire des pi'ojets, des programmes, des consignes, des discoui'S. des dépèches oii les coiitradiclions, h^s iépétili(jns. les discussions, les
SAINTE- m' LE Mi :283
apologies s'accuiiiulcnl de laron à lasser loiilc jialirncc, où les argiilies de procureur s'einiuèlenl il d'interiiiiiiai)les prêches d'un pasteur anglican : on est débordé, ahuri. ;issoniuié par celle lillé'i'ature (jui coule iudélininieiit el par celte manie qui entrelient une guerre de plume oîi les Fran(;ais s'énervent, cassent les vitres et se donnent les torts.
Voilà les personnages qui vont se trouver rap- ])r(»chés par de (juolidiens contacts; voilà le terrain sur le(|uel on comhatira cluujue jour et cluujue minute. Napoléon ne voulant point admettre (|u'il soit prisonnier, ne voulant point recevoir le titre de général, ne voulant point subir les règlements de prison (|ue les ministres anglais et sir Iludson Lowe veulent lui imposer sons le nom de restrictions.
Et ce débat continuel s'agitera sous ré(juateur ; ilans ces conditions cliniatériques qui jirovoquent chez les Européens les haines, les jalousies, les violences (ju'ont rendues à présent trop l'amilières les diverses expériences coloniales; il s'agitera entre hommes inoccupés, oisifs, nullement préparés à une telle vie et n'ayant aucun souci de 1 hygiène; il se compli([uera de (juanlité de personnages accessoires : commissaires de Russie, d'Autriche et de France ({ui cherchent à grossir leur importance, à pécdier des nouvelles, à obtenir des confidences ; subalternes anglais, les uns raffinant
sur leur cheï en grossièreté et en violonct^s; les autres cliercliaiit à tirer parti de la situation, en servant soit d'espions au gouverneur, soit d'agents à l'Empereur; puis les fournisseurs, les habitants, les voyageurs, les nègres, les Chinois; des figurants en nombre presque infini, dont beaucoup ont un rôle d'utilité.
Par là, ce drame très simple se com[)li({ue extrêmement et, pour en rendre ini comjite même très bref, il faudrait plusieurs heures. En voici seub-menf les phases essentielles :
La première, c'est le séjour de Napoléon aux Briars. L'amiral Cockburn, qui a amené Napoléon sur le NortJmmberland, commande en chef: c'est un homme de bonnes formes, bien né, ayani bi'illamment servi, qui a des attentions pour son prisonnier et le traite avec les égards qui conviennent. Aux Briars, dans le jardin du négociant Balcombe, est un petit pavillon (dix-huit pieds de long sur quinze de large) où , seul avec l'Empereur, Las-Cases trouve abri. La vallée esl abritée, la végétation luxuriante, « c'est une espèce de petite oasis au milieu (b's rochers ». Toute la suite est restée au port, à James-ïown. où, dans l'ennui et l'oisiveté, les disputes commencent. Ce premier séjour — d'un mois et ^"ingl- <|ualre jours — est, sinon agréable, car l'Enipereuiest privé de bien des dioses. du moins (l'antpiine et sain.
Le 10 d(''cembre 181-"», on monte à Longwdod,
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où le sih". riiislallalioii. linr, rcaii. luul ilt'-plail ; oii. sur un plalrau sans \ ('fii'lal ion. on csl o.\|)os»'? àlous Icsvcnlsdu laruc. La colonie s"v rassenil)!»', l'I (li'jà rcnlcnlc csl nK-diocrc ; mais l'amiral csl. loujouis l;i,il donne ih'S lacililés cl des aurémcnis Jj'rimpcrour vomirait davanlai;c cl riunpl cette sorte do trêve où, sans rien céder, les ileux parlies no cliercliont point la ])alaillo. Une promièi'o escarmouche a lien où. à une lettre singulièrement, vivo fjuo dicte Napoléon et (|ne siuno Monlholon, Cockhurn répond biutalement : mais cela se passe, peul-on dii'o. dans la coulisse, et les formes extérieures ne sont point trouhh'os : « Comme geôlier, dira Las-Cases, l'amiral a étt'- doux, humain, généreux ; nous lui devons de la reconnaissance, mais, comme noire hôte, il a été généralement impoli, souvent pire encore et nous avons lieu d'en être niéconlenls et do nous plaindre. » Cela est injuste et se réfute de soi. La santé do rEmpereuf n'est plus aussi régulière et, pour beaucoup de raisons, elle va s'altérant. Cette période, relativement douce encore, s'étend jusqu'à l'arrivée d'IIudson Lowe à Sainte-Hélène, le 10 avril J81().
Là commence lenfer. Les Iracasseiùes, les inquiétudes, les soupçons, les intempestivités du gouverneur se heurtant auxc(dères, aux violences, aux injures de l'Empereur. Lowe a reçu des ministres des ordres ligoureux ; il ajoute encore à leur rigueur; il déploie on toute son ampleur son caractère, et, s il s'avise de se rendre aimalde, c'est pis:
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il manque de tact, d'éducation, de mondr el, d'une situation difficile, il en fait unt^ insoutenable. Cependant, enire Français, dans ce ix'sserrement de prison et dans ce perpétuel contact, les caractères s'aigrissent, les querelles naissent, les tètes s'exaltent ; on forme des projets de correspondance ; on se confie au premier venu. L'année n"est point révolue que l'un des compagnons de l'Empereur, le plus précieux, Las-Cases, est enlevé de Long'wood, et Lowe para il résolu à le renvoyer en Europe. Toutefois, il réiléchit, il offre à Las-Cases de rester. Mais, pour beaucoup de raisons, Las-Cases refuse (11 décembre 1816) : l'une de ces raisons est que la vie est devenue étrangement difficile avec certain de ses compagnons de captivité.
Ils sont réduits à trois, mais, en même Icmps que redoublent les querelles avec le gouverneur, les jalousies et les colères de Gourgaiid rendent l'existence insupporlable à l'Empereur, à Bertrand et à Montholon. — Sur celui-ci, bien des réserves à faire, mais cela mènerait loin. — Le dénouement, c'est le départde Gourgaud, le 13 février 1818.
J'ai dit ailleurs (juelles avaient été les conséquences de ce départ. Si l'Empereur avait (lu se ilatter que l'opinion piil)li(jue eurojx'enne conli'aindrait les souverains à adoucir sa captivité, cest lout le contraire qui se produit : les règleinenls sont renforcés et resserrés; on lui enlève (2r> juillet 1818) le cbirurgien irlandais qu'il a\ail altacbé
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à sa personne el ([ui, pil'lrt' pralieien h \rai diie. s'était, à présent, rendu complaisant pour les coni- Miunicalions avec l'Europe. Son intérèl uarantissail sa lidélité.
L Empereur reste sans médecin, parce ([ii il \eiil un médecin qui soit à lui et (|ue Lowe veut (|ue le médecin lui serve d'espion. Bertrand, peu à peu, s'écarte, cède la place à Montliolon, (jui l'occupe toute, (jui rêve de rininiense fortune qu'il aura, Napoléon mort. Bertrand, avec sa femme et ses enfants, habite hors de Longwood. Il arrive tous les jours passer une heure chez lEmpereui", <line parlois, mais sa femme, conslamment soulfrante, toujours en négligé, ne sort pour ainsi dire pas. L'entourage se réduit encore par le départ de M""' de Montholon (juillet 1819) que ne compense nullement, en septembre, l'arrivée de trois Corses : un chirurgien et deux prêtres, les moins faits })our tenir société à l'Empereur.
Il soulfre ; il souffre horriblement, mais l'ignorance des médecins est imi)uissante ;i discerner la maladie, les maladies plutôt, maladie du foie et cancer avec ulcère de l'estomac. La maladie de foie antérieure amène des adhérences et le foie gonflé fait ofiice de tampon après que l'estomac a été perforé. Gela prolonge sa vie — est-ce une vie ? — Dans les erreurs de leurs diagnostics contradictoires, les médecins, surlout le Corse, lui inlligent des médicaments qui le torturent encore plus. Bienlôl il se refuse à rien prendre de ce qu'on lui
ordonne. 11 se soigne ;i sa faeon; il csl au hain (luranl (les heures; il ne siiabille plus, il passe la journée dans sa chanibi'e close, rideaux fermés, un grand feu dans la ciieminée ; il a froid, il souflre, et de cette double souiïrance ainsi aggravée ! Aulour de lui, les derniers qui restent aspirent à partir; Montholon parle de rejoindre sa femme; les liertrand allèguent l'éducation de leurs «'ufaids. Il faut ((u'il se hâte de mourir, s il veut faire encore ligure d'Empei'eur, sil ne veut point être enseveli par des mains mercenaires. — l'^t la moit ne \ ient pas. La maladie a même de'S rémiltences où il semble se remetti-e à vivre ; puis, il retombe et la souffrance est plus atroce. Mais il demeure lr\ ^\u'\\ a résolu d'être, et lorsque, le l!j avril 1821, pai- un effort surhumain de son énergie, il écrit de bout en bout, d une écriture (|u il rend lisible et (|ui retourne à l'écriture de sa jeunesse, lorsqu'il écrit d<^ sa main, deux fois, les 28 pages de son feslamenl. qu'il contresigne les états et les lettres, qu il prend toutes ses mesures en face de la mort; dans cette cabane de Longwood, c'est l'Empereur (|ui parle; c'est l'Empereur qui lègue Topprobre de sa mort à la famille régnante d'Angleterre et dont la malédiction frap|ie au cœur la maison de Hanovre ; c'est l'Empereuiqui partage entre ses lidèles, entre les proscrits, entre ses vieux soldats, les tn'-sors (|u'il croit posséder; c'est l'Empereur (|ui, plus grand peut-être (ju'en ses jours de fortune vertigineuse, di-cerne d'un ïeste souverain la uloii-e el la honte.
SAIN TE-llh'l.ÈNK :JS'.l
El puis, las de colle dorniôro vicloiro, il s'élcnd sur son lil de guerre, il fail appeler le prêtre, car il veul mourir dans la religion oii il esl né. el il allend la morl — la niorl stM^ourable el lilx'Tati'ice.
On j)leuie à pi-t''S(;nl, el on s<^ lamente, el on j)rend des altitudes. Avant un Fuois, tous, délivrés du dévouement qui leur pesait, s'embarqueront, laissant dans la vallée du Géranium, sous les saules, un cadavre sans nom, car même d'inscrire sur la dalle qui le couvre le nom de Napoléon, l'Angleterre ne l'a point permis.
Ainsi apparaît [)lus douloureux encore dans son réalisme le drame de Sainte-Hélène ; ainsi plus grand encore dans l'isolement, au milieu des misérables querelles qui s'agitent autour de lui, seul à tenir tète à l'Europe et à poursuivre la lutte pour le droit des nations, pour la gloire de la France et pour la légitimité de l'élection populaire, apparaît Celui que nulle puissance bumaine ne put abaisser et qui, malgré les rois, leurs espions el leurs geôliers, est demeuré, devant les âges :
L'EMPKHEUR!