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RaconKr dans le détail ce que furent, les six années de la Captivité, je n'en aurais point le temps ici — et nul n'en a les moyens. Tant que les Souvenirs du grand maréchal Bertrand et du valet de chambre Marchand demeureront inédits, une lacune se creusera dans les témoignages français et rendra impossible la critique des sources anglaises. Presque tout ce qui pouvait être déduit utilement des documents publiés l'a été par lord Roseberry . Un Anglais, le premier, a mis en lumière certaines contradictions, suspecté certaines complaisances, formulé un jugement équitable. Pour aller plus loin et faire mieux, il faut attendre.

Mais, si l'on ne doit point songer à un « Sainte-

* Conférence donn ie, le 27 mars 1908, à la Salle de la Société de Géographie, sous leî auspices de la Société des Conférences.

Hélène y a de Sainte-IIélëne », on peut regarder Sainte-Hélène, d'ailleurs, d'Europe. Non plus alors s'efforcer de suivre les misérables querelles qui s'atiitent autour du héros, ni les mesquines persécutions d'un geôlier qu'affole sa responsabilité et (|iii accroît, par ses maladresses, larigueur desordres qu'il exécute ; non plus s'essayer à dégager la marche de la maladie de consultations médicales dont pas une n'a le caractère scientifique et dont le diagnostic varie, moins selon l'ignorance des praticiens que suivant les instructions qu'ils ont reçues et les inlérêts qu'ils servent ; mais chercher ce que, d'Europe, on a su de Sainte-Hélène, ce qu'on y a appris du traitement auquel était soumis le prisonnier, ce que les souverains et les peuples en ont pensé, sur quels éléments cette opinion s'est formée, quelle répercussion ont eue, sur la destinée du prisonniei", les récits etles témoignages de ceux de ses compagnons qui l'avaient quitté.

Obligé d'aller vite et de franchir en une heure ces six années, je prie que l'on me fasse crédit si j'énonce à quelque moment des faits qui étonnent, si j'allègue des états d'esprit qui surprennent. Je n'avance rien dont je ne sois prêt à fournir les preuves — et dix preuves pour une. Mais ces preuves qui sont, pour la plupart, inédites, au moins en France, seraient trop longues à présenter et elles ne sauraient trouver place que dans un livre qui ne paraîtra point avant plusieurs mois.

LES MISSIONNAIRES DE SAIiNTE-IlELÈ.N E

A partir du moment où, cédant à des souvenirs de jeunesse, à de récentes impressions, aux assurances (le ses compagnons, aux promesses ambiguës des oificiers anglais, Napoléon a mis le pied sur le Belle.ropJion et qu'il a disparu avec le navire qui l'emportait, sa destinée s'est enveloppée, pour les nations d'Europe, d'ombre et de mystère. On a su qu'à cette lettre par laquelle il réclamait l'hospitalité « du plus puissant, du plus constant, du plus généreux de ses ennemis», par laquelle il annonraitqu'il venait, comme Thémistocle, s'asseoir au foyer du peuple britannique, le ministère anglais avait répondu par la déportation dans la plus lointaine et la plus malsaine de ses possessions équatoriales ; mais Ton eût ignoré jusqu'à ce drame suprême si les oligarques avaient pu contenir leurs cris de joie, si les pamphlétaires et les caricaturistes à leur solde ne s'étaient, dans leur triomphe, empressés à célébrer les horreurs de cette île déserte, dont, avec les rats qui y foisonnaient, Napoléon allait devenir le Robinson.

Puisrien. Qu'était-ce même Sainte-Hélène? A cette page où, en 1788, le lieutenant Bonaparte, étudiant, à Auxonne,lagéographieélémentaire, énumérait les Possessions des Anglais en Afrique, la destinée avait comme arrêté sa main après qu'elle eut tracé ces quatre mots -.Sainte- Hélène, petite île. C'était alors tout ce qu'il en savait, et, à présent, on n^était guère

mieux Instruit. Cet îlot était si loin, si hors du rayon «Taction des Français! Même ceux (jui, allant aux Indes, contournaient l'Afrique, évitaient, depuis ving't ans, de passer en vue de cette vigie redoutable que l'Angleterre avait dressée sur l'Océan. Quehjue chose de grandiose et de sacré s'ajoutait au mystère de ce nom, évoquant à lafois l'impératrice d'Orient telle qu'elle apparaîtdans la splendeur des mosaïques dorées et l'Invention de la croix d'ignominie sur laquellemourutun Dieu. Etc'étaitla prison choisie à présent, entre tousleslieuxmalsainsettorrides, pour y déporter le forçat de la Sainte-Alliance. Pour le retenir, ce n'était point assez d'un état-major de geôliers, de deux bataillons d'infanterie, de cinq cents canons, d'une flotte entière : il fallait l'immensité. Ses plaintes, s'il en laissait échapper, se perdraient dans la plainte éternelle des mers, et les flots incorruptibles monteraient autour du rocher une garde plus exacte que l'armée britannique tout entière.

A présent, vers ce point inconnu de l'espace, cinq années durant, rois et sujets ont les yeux braqués, les espérances des uns, les craintes des autres y convergent. La terre a changé d'axe ; un pôle magnétique tire totitfcs les âmes vers Sainte-Hélène. S'il allaitapparaître ; si, comme au 1" mars 1813, on allait apprendre qu'il est débanjué, (ju'll marche, qu'il est là, tous les cœurs jetés au-devant de Lui, loush'.s pruples précipités vers Fiuije héros vengeur des libertés opprimées! Où qu'il poserait le pied,

LES MISSIO.N.NAIIIES UE SA l.NTE-ll Ê LÈNL! iM3

Amérique espagnole ou portugaise, États-Unis, l^spagne, Italie, Allemagne ou France, le sol tremjjjerait et Lui fournirait des soldats! Un innnonse remords étreint les patriotes de toutes les nalions; ils comprennent à présent quelle a été la luILe et de quels intérêts ils ont ;''t ' les jouets. Ses adversaires les plus acharnés proclu lent leur lepcntir. A Son nom seul, les peuples s'émeuvent, comme h Grenoble; et, au nombre des tètes innocentes que tranche le bourreau, on peut mesurer la peur des maîtres. Si le bruit court de Son évasion, écoutez Chateaubriand: « Jeté au milieu des mers où le Camoëns plaça le génie des tempêtes, lîuonaparte ne peut se remuer sur son rocher sans que nous ne soyons avertis de son mouvement par une secousse. Un pas de cet homme à lautre pôle se ferait sentir à celui-ci. Si la Providence déchaînait encore son fléau, si Buonaparte était libre aux Etats-Unis, ses regards, attachés sur l'Océan, sufliraient pour troubler les peuples de l'ancien monde : sa seule présence sur le rivage américain de l'Atlantique forcerait l'Europe à camper sur le rivage opposé. »

Ainsi pensent les champions des trônes; ainsi espèrent les champions des peuples. Partout on attend sa venue comme celle du Messie ou de l'Antéchrist: mais il n'est pas un homme qu'il laisse indiiïérent, quine frémisse pour lui d'un amour porté jusqu'au culte ou d'une haine poussée jusqu'à la détestation.

Quelque jour on dira la fabuleuse épopée de ces

hommes, dispersés du golfe duMexique aux embouchures du Colorado, qui, sans argent, sans navires, sans armes, sans contact même des uns aux autres, jetés au miheu de peuples dont ils ignoraient la langue, lescoulumes et l'esprit, conspirèrent pour la délivrance du prisonnier; ici, construisant une cscadi'ille et formant avec des Français émigrés ou proscrits un bataillon sacré ; là, provoquant les Brésiliens à la révolution ou s'enrcMant avec les Américains insurgés contre l'Espagne ; partout, s'efTorçant,avecuneténacité inventive, àcréer des moyens, à combiner des plans, à imaginer des machines.

Mais si, comme il semble, certains parvinrent, au milieu d'obstacles qui paraissaient insurmontables, à faire passer quelque avis au prisonnier, même à l'aborder, à l'instruire de leurs projets et à solliciter ses ordres, rien n'en transpira, et le mystère couvreencore leurs desseins, leurs préparatifs, leurs noms même. Nul d'entre eux n'a daigné, après l'échec de ses rêves, révéler ses espoirs, et c'est là, de la part de ces courtisans de l'adversité, une des formes du sacrifice les plus impressionnantes et les plus nobles.

Partout, en Europe, l'impatience s'exaspère du mystère dont Napoléon reste enveloppé, du silence que l'on ordonne sur lui, de l'ignorance où l'on est de ce qui le touche. En France, nul journal ne peut môme imprimer son nom. En Angleterre, où l'on est un peu mieux informé, on lit avec avidité

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