‹ Sœur Philomène;Chapitre 3 sur 8 · EUGENE FASQUELLE. ÉDITEUR · texte numérisé non relu

EUGENE FASQUELLE. ÉDITEUR

il, SUR Di-: Gl<^:^F:LllK, 1 1

ToDS droits réserves.

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La salle est haute et vaste. Elle est longue, et se prolonge dans une ombre oCi elle s'enfonce sans flair.

II fait nuit. Deux poêles jettent par leur porte ouverte une lueur rouge. De distance en distance des veilleuses, dont la petite flamme décroît à l'œil, laissent tomber une traînée de feu sur le carreau luisant. Sous leurs lueurs douteuses et vacillantes, les rideaui blanchissent confusément k droite et à gauche contre les murs, des lita s'éclairent vaguement, des Aies de lits apparaissent à demi que la null

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3 SïBOR PQILOHENB.

laisse âeviDer. A un bout de la snlle, dans les profondeurs noires, quelque cliose semble pâlir, qui a l'appareace d'une viei^e de plâtre.

L'air est tiède, d'une tiédeur moite. Il est chargé d'une odeur fade, d'un gonit écœurant de cérat échauffé et de graine de lin bouillie.

Tout se tait. Bien us bruit, rien ne remue.

La nuit dort, le silence plane. A peine si, de loin en loin, il sort de l'ombre immobile el muette un frippement de draps, un bâillement étouffé, une plaiale éteinte, un soupir... Puis la salle retombe dans une paix sourde et mystérieuse.

Là-baa, où une lampe à bec est posée, à c6té d'un petit livre de prières, sur une chaise dont elle éclaire la paille, une grosse ûUe qui a les deux pieds appuyés au bâton de la chaise se lève, les cheveux ébouriffés par le sommeil, du grand fauteuil recouTert avec un drap blanc, où. elle se tennit somnolente. Elle passe, comme une silhouette, sur !a lumière de la lampe, va

8(EtIR PJULOUENE. S

froD po£le, prend la poiote de fer ppsée sur la cendre cËande, remue et tracasse deux ou trois fois le charboD de terre, revieut k son fauteuil, repose ses pieds sur le bâton de la chaise, et s'alloDge de côte.

Le feu, aviTé, rayonne plus rouge. Dans leur godet de verre allongé, pendu à deux brandies de fer'arrondies, les veilleuses s'éteignent et se raniment. Leur luuiiguon se lève et s'abaisse, comme un souffle, sur l'huile lumlneose et transparente. Le fumivore, qui se balance à leur flamme mobile projette sur les poutreil«s du plafond une ombre énorme dont le cercle s'agite et remue sans cesse. Au-dessous, à droite et à gauche, la lumière coule mollement, du verre suspendu, sur le pied des lits, sur la bande de toile froncée qui les couronne, BOT les rideaux dont elle jette l'ombre en ëcharpe au travers d'un corps pelotonné sous une couverture. Les formes, les lignes s'ébauchent en tremblant dans le demi-jour iocertaio qai les baigne, tandis qu'entre les lits, les

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4 sœUA PHILOHËNB.

fenêtres hautes, mal voilées par les rideaux, laissent passer la clarté bleuâtre d'uoe belle nuit d'hiver, sereine et glacée.

De veilleuse eo veilleuse, la perspective s'éloigne, les images s'effacent et se conrondent. Aux endroits où la clarté de Tune cesse et où la clarté de celle qui suit ne luit pas encore, de grandes ombres noires se lèvent toutes droites et se joignent au plafond, mettant la nuit aux deux côtés de la salle. Au delà, l'œil perçoit encore une confuse blancheur; puis la nuit revient, une nuit -opaque où tout disparaît.

Au plus épais de l'ombre, au fond, tout an fond de la salle, une petite lueur tressaille, un point de feu paraît. Une lumière, qui sort du. lointain, marche et grandit, comme une lumière perdue dans une campagne noire vei-s laquelle ou va la nuit. La lumière approche, elle est derrière la grande porte vitrée qui ferme . la salle et la sépare d'une autre; elle en dessine l'arceau, elle en éclaire ,1e vitrage; la porte

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SCeOR PHILOHËNE. b

■rouvre : od distiogne une chandelle. — et deux femmes toutes blanches.

a Ail! la ronde de la Mère... » — murmure à demî-TOix une malade â moitié endormie, qui ferme les yeux à la lumière et se retourne de l'autre côté.

Les deux femmes en blanc passent lentement et doucement. Elles vont d'un pas si léger que leur pied ne fait pas même sur le carreau le bruit d'un glissement. Elles avancent, avec la chandelle devant elles, ainsi que des ombres dans un rayon.

Celle qui se tient du côté des lits marche les mains croisées devant elle. Elle est jeune. Sa ûgur& a une douceur calme, un de ces sourires'de paix que le rêve met en silence sur un visage qui dort. Elle porte sur la tète le voile blanc des npvices. Sa robe molletonneuse, et que jaunissent à leur contraste les blancheurs froides de la percale et de la toile des lits, est la robe blanche des Sœurs de Saint-Augustin.

' Aux c6tés de la sœur, la bonne de la com-

9 SOeUR PHILOHËNE.

munauté, en camisole blanche, en jupon blane, en bonnet de nuit, suit son pas. Elle porte la cliandclle, qui lui éclaire en plein le visnge et donne à son teint de papier rnSché la blancheur mate et froide d'une têle de vieille abbesse dani un tableau noir.

A mesure que les deux femmes marchent, la lumière, qui entre dans les lits par les rideaux écartés, montre, un instant, la bouche ouverte, les narines creuses, la tête renversée sur.

l'oreiller d'une femme qui dort; elle passe sur la face maigre d'une malade dont le madras est enfoncé jusqu'aux yeux, et qui tient, aveo son poing fermé contre sa joue, son drap releva jusqu'à sa bouche; elle saute sur le cerceau qui bombe la cojiverture au pied d'un lit; elle indique, dans le moule des draps, la jolie ligne de la hanche d'une jeune femme qui sommeille, le bras gauche replié en couronne sous les cheveux, pâle comme une hostie dans l'ombre.

A celles qui dorment, la sœur donne un regard; à celles qui ne dorment pas, elle donna

SOEUR PHILOHENE. 1

un petit salut de la tête, un bonsoir des yeux, une parole, le sourire de son approche, la carême de ses mains qai rebordent les lits et lelèïeDt les oreillers.

Sur son passage, il sort d'un lit une voix qui n'articule pas, une plainte qui grogne, un râle en colëret La sœur va à la tête de ce lit. Elle soulève dans ses bras la vieille malade qu'elle berce avec des mots qu'elle répète, arec un, accent musical et chanté, avec cette voix de gâterie que les nourrices et les mères prennent avec les enfants méchants pour les faire obéir. Elle la retourne, elle se penche sur son dos, sur ses reins déformés et talés par le lit, excoriés et meurtris, plaqués de taches rouges comme les reins d'an enfant sanglé et blessé par le maillot. ' Elle faîi basculer les deux jambes décharnées 'de la vieille femme, raidies en l'air, l'une contre l'autre, os contre os; et elle tire prestement de dessous le corps, changé de place, l'alëse souil' lée... Sous la câlinerie de sa parole, sous la délicatesse légère de ses attouchements, la ma-

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s SCEUR PHILOHËNB.

lade D'à qu'un bougon nemeot d'inipatieneo, un grommellement d'animal.

K Oq va vous faire un cataplasme, lui dit la sœur.

— Je veux pas... je veux pas... » — essaye de crier la malade dont la voix creuse se brouille et s'eu-angle.

La sœur, avec ta môme douceur aux lèvres et dans les gestes, la recouche sans secousse, lui relève son bonnet, et, de chaque côté de sa tête, remonte, en le tapotant, l'oreiller aplati.

Et elle poursuit sa ronde. Çà et là, des malades la regardent curieusement passer, se soulevant à demi sur leur séant en s' attachant d'uu bras au bâton de bois, pendu au milieu de leur lit, qui fait danser, longtemps après qu'elles l'ont lâché, son ombre au ciel du lit.

Elle s'arrête à un lit qui est fermé. Les quatre rideaux de cbté, les deux rideaux du pied sont tirés et se rejoignent sans laisser un jour. Leurs plis tombent jusqu'à terre, raides et droits;

D,gniod.,GoOgl<r

3CBCR PHILOUENE. >

leurs embrasses se renversent aux angles, dénouées, inertes, arec leurs deux petits cordons détendus qui pendent. Au-dessus du lit enfermé et Toilë, il n'y a plus, sur la plaquette de mêlai nue et notre, la pancarte écrite qui est sur les autres lits. La sœur marche vera ce lit, elle entr'ouvre un des rideaux, et disparaît derrière quelques secondes. Puis, de la main dont elle Tient de faire le signe de la croix, elle laisse retomber le rideau qui reprend ses plis immobiles.

Le pas de la sœur se ralentit en approchant d'une porte par laquelle s'échappent, de la salle des -femmes accouchées, de petits cris qui ne s^apaisent qu'un moment, et recommencent plus vivaces aTCC plus d'entêtement et d'effort. La sœur écoute ce chant criard et gai des berceaux éTeillës, qui lui arrive A l'oreille comme la piaillerie joyeuse d'une jeune couvée. Après ce silence qui se lamente, après tous ces bruits sourds de la maladie, de la souffrance, de l'agonie, de la mort, il lui semble, dans ces cris et

10 SCEDR PHILOHÈNB.

ces vagissements de noaveaa-nës, enteodre

?ivre, entendre crier la Tie...

Soudain elle est appelée à an lit par ud hur^ lement lancé k pleine poitrine, et que des pleurs suivent pareils aux pleurs des petits enfants. Une lumière fait comme un incendie dans les rideaux de ce lit. Un jeune homme est auprès, coifTë de la petite calotte des internes, et portant un tablier blanc atlaché au premier bouton de son paletot. Il examine, avec un rat-decave élevé au-dessus de sa tête, la malade qui pleure et geint. I-a sœur arrive.

— Non, pas vous... — lui dit-il brutalemen "^ en lui prenant des mains la bande qu'elli V apportait, et qu'il passe, avec son rat-de-cave '^«^ h la fille de salle debout de l'autre cdté du lit Et ii fait aller vivement ses mains sur le corps da ia malade, dont il refait le pnnsement.

La sœur ne répond rien à l'interne. Elle s'éloigne et disparaît au fond de la salle Sainte- Thérèse.

BCBDB PHILOHËHI.

Cette sœur s'appelait, de son nom de religion Keur Philomène.

Son nom, sur son acte de naissance, était Harîe Gaucher.

Marie Gaucher ëlait la fille d'une giletiëre, lariée à un ouvn'er serrurier, et qui gagnait ■ne quarantaine de sous parjouren travaillant our les magasins de confection. Marie vint ] monde, un mois de misère, en janvier, par un gai soleil d'iiiver, entre deux jurons de la sage-femme du bureau de bienfaisance qui avait < Qne pensionnaire à la maison ».

Elle arriva à la vie, toute petite, pesant k peine le poids d'un enfant qui oall, sans (orces pour viue. Sa nuire In iiouiTit du lait pauvre des leiitmes qui vivent assises et qui

u sœur, ntiLosiENB.

Teilleiit. La petite vécut malgré tout. Elle avail

quatre ans quand sa mère mourut.

Son père était parti depuis un an avec un ca-* maratle d'atelier qui s en allait en Afrique, et l'on ne savait ce qu'il était devenu.

La petite fut recueillie par one tante. Celte Innte, la sœur aînée de sa mère, étaiten service dans la rue de la Chaussée-d'Anlin, chez une dame veuve, M"' de Viry. Il y avait vingt ans qu'elle servait là. Elle avait fermé les yeux de M. de Viry; elle avait vu naître l'enfant de la maison, le petit Henry; elle était de ces vieux domestiques qui prennent racine au foyer de la famille. Aussi, lol^sque le soir, en déshabillant sa maîtresse, elîe commença k iui parler de sa nièce, M"" de Viry alla au-devant de sa demande: le jour de l'enterrement de sa mère, la petite était amenée et installée rue dé la Ghausséed'Antin. Elle entra sans étonnement dans cet appartement nouveau pour elle. Elle n'eut poi[ide gêne ni de curiosité devant les meubles, les (apis, le secrétaire en acajou, la pendule à sujet

90KUR PHILOUËNE. 13

grec, les portraits à cadre doré. Au bout de peu de temps, il se ût en elle, dans cet intérieur aisé, comme un épanouissemeot. Ses petites gràc«s, d'abord ud peu sauvages et honteuses, s'apprivoisèrent, son babillage, son rire se délièrentj ses gestes se formèrent et s'enhardirent, et dans l'enfant chétif et mal venu commença â tressaillir l'active légèreté d'un oiseau. M°" de Viry qui avait accepté le veuvage comme un devoir austère, et qui s'était retirée du monde pour mieux se vouer à sonûlset être tout à lui, s'amusait de cette enfant qui, par ses jeux, sou tapage, la flamme de ses petits jeux bleus, remplissait et réchaufTait son existence solitaire, et parfois un peu triste. Et puis M*" de Viry avait perdu une petite fille de cet âge ; et les mères soDtJDgiinieusesàcaresserrombreâ'uo enTant.

La petite fille se laissa surexciter par les gâteries et les indulgences. Tolérée au salon comme UD joli petit animal, elle trouva tout naturel d'7 avoir place et elle y prit ses habitudes. Admise aux jeox du petit Henry, elle se mit avec lai

14 Bmvti PHILOUËRE.

sar nn pied de camaraderie avec cet esprit â'é^ulilé absolue qui est chez les enfants. Sa tante était flatlée de toutes ces petites privautés qu'on lui laissait prendre et dans lesquelles la petite entrait avec tant de gentillesse : elle avait UD secret orgueil à la voir, hors de la cuisine, faisant la petite dame dans l'appartement. Chacun de ses petits empiétements, de ses petites audaces, l'esprit qui s'éveillait en elle, sa petite vanité qui s'enflait dans l'approche et l'accueil d'un monde supérieur, ses coquetteries naissantes et déjà glorieuses des charités que H™ de Vîry lai faisait de ses rubans passés et de vieilles robes, tout cela enchantait fa bonne * femme qui, avec l'humanité d'alTection des femmes du peuple, se prenait à adorer presque respectueusement la petite comme un enfant d'un autre sang que le sien, et né pour une autre position que la sienne. Morie avait cet Age où l'on ne voit rien des barrif^res sociales au travers desquelles on vous laisse Jouer; de grosses illusions lui vinrent; elle prit des airs

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«EUR PRl>.OIfENB, 1»

arec les amies de sa tante, avec les domestlquei delà maison; elle eut une retenue de petiu personDe avec les ûlles de ta charbonoiëre qui voulaieat jouer nvec elle sur le trottoir. La lendemain d'uo jour oii M"* de Viry l'avait fait dîner avec Henry, qui avait eu la croix à sa peu- BiOD, elle.refusa de manger avec sa tante A la cuisine. Gomme on ne la laissa pas entrer à une matinée d'enfanisque M"" de Viry donnait tous les ans au mardi gras, elle resta toute une jour- Dée dans l'antichambre, sur une chaise, k bouder, arec des larmes dans les yeui, qu'elle cachait et qu'elle eut la force de vaincre. Il y avait des blessures pour elle dans mille petites choses qu'elle ne comprenait point, mais qu'elle ressentait : le moindre oubli que l'on bisait d'elle, des mots qiil échappaient sans intention à M^de Vîry les riens avec lesquels le monde indique sans y songer l'inégalité des rangs, tout ce qu'elle percevait instinctivement de sa position inférieure dans la maison, lui laissait déjà l'amertome d'une humiliation. An bout de deux ao-

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M SCEUR PHILOMËNK.

nées, M"* de Viry fit le mal, les aigreurs, les souffrances de l'enfant. Poursonbonheur, pour son avenir, il fallait l'ëloigner, la changer d'air et de milieu. La tante se rendit, avec u» gros serrement de cœur, aux raisons de M™ de Viry, sans trop les comprendre; et il fut réeolu, entre la domestique et la maîtresse, que la petite entrerait le lundi suivant dans une maison d'éducation de pauvres orphelines tenues par les Sœurs de Saint*** dans le haut du faubourg Saint-Denis.

Le jour du départ, il y eut une terrible scène. La petite ûlle, étouffant de sanglots, se cramponnait aux meubles, à. la robe de M"" de Viry. Elle résista et se débattit de toutes ses forces jusque dans les bras de sa tante, qui fut obligée de l'emporter. En passant la porte du couvent, toute la violence de, son désespoir tomba; sa douleur fut une douleur de grande personne»

muetteet de glace- Quand lessœurs lui dtëreat son bonnet de broderie anglaise et sa robe de soie, faite de la robe des noces de sa mère, que

SCEDR PHILOHÈNB. 1?

-sa tante avait fait reteindre; quand elles lai mirent sur la tête le petitbonnet de linge ruche, et au dos la robe de mérinos verte tout unie, elle fut prise d'un petit tremblement; maisseï yeux ronges reslërent secs. Les larmes lui revinrent une fois coucbée. Jusqu'à minuit, elle demeura sans dormir. Dans la nuit de ses yeux fermés et sans sommeil, sur ce voile noir étendant devantsa vue des lueurs fugaces et mobiles, pareilles aux étincelles de feu qui coiirentsur un papier brûlé, se dessina au bout de quelques minutes, tout vivant et presque à portée de sa main, le ooin du salon où elle mettait sa poupée en pénitence. Gomme du fond d'une toile sombre, les souvenirs s'approchaient d'elle sang qu'elle lesappeiat, et venaient contre son regard. lantAt, c'était le panier à vin de Champagne où m tante ta couchait le soir, dans la cuisine, avant de la monter avec elle dans sA chambre, iQ cinquième, — et le drap de la couchette du dortoir où elle était lui semblait avoir les plis des serviettes sur lesquelles elle dormait dans

Il sœUR PHILOHCRB.

ce panier; tantôt, c'étaient ces matinëes de jeu où, revenant avec sa tante de la provision du déjeuner, elle sautait comme un gros chien sur le lit de M. Henry, et lui passait ses petites mains toutes gelées à travers son col de chemise, jusqu'à ce que l'endormi, moitié colère et moitié riant, la rejetât, en ouvrant un oeil, d'un coup de poing sur le tapis.

Le lendemain, comme il yavait déjà une petite filleaucouventqui portait lenom de Marie, et que cela eût fait confusion, on lui dit qu'au lieu de s'appeler Marie elle s'appellerait désoi^ mais Philomëne. Ce fut comme un dernier dépouillement pour l'enfantrElIe avait eu moins de déchirement à se sentir enlever des épaules la robe avec laquelle elleétait venue de chez sa tante. On lui Otait.Jui semblait-il, tout ce qui lui restait de là-bas, de la maison de M™ de Viry, de ses jours heureui... Elle détesta ce nom de Philomène qui était pour elle le baptême jvent, de cette vie qui lui faisait peur i nps elle Qt la sourdeàson nouveau nom

SœCR PHILOHÈNB. 1t

Aux premiers jours, les soeurs la choyèrent et cherchèrent à l'amuser; mais aux embrassades et aux attentions elle opposa une résistance d'inertie, ane patience morne, uq désespoir sourd. Dans cette maison tranquille, pleine de paix, mais pleine aussi de silence^ et qui lui paraissait morte, entre ces .murs hauts et nus, au milieu de ces sœurs, qui lui semblaient sévères et redoutables jusque dans la douceur, la pelite se repliait nerveusement sur elle-même. L'air qu'on respirait là tombait comme un air froid sur son cœur, et elle ramenait en elle toutes ses tendresses comme pour s'en réchauffer. Elle pensait aux baisers de sa lante qui D'étaient polat les baisers des sœurs, au fond desquels elle discernait une certaine compaslion banale qui ne la satisfaisait point. Elle trouTait pour la première fois de sa vie de la Bëcberesse dans une caresse.

■ Pourtant, peu k peu, le premier chagrin de Tenfant sTapaisait. L'habitude et l'ennui désarmaient ses regrets, bercés par l'écoulement tou .

SD SOEDR PHILOMËNE.

jours égal des heures, la discipline «t la règle immuable des occupations, la ressemblance du lendemaiD à ta veille, dans cette vie sans accident et qui se suivait du matin au soir, toujours de même, toujours ainsi : le lever, à cinq heures ; le nettoyage de la maison, dont toutes les petites filles prenaient leur part, celles-ci balayant, celles-là faisant les lits, les autres, traînant à trois ou quatre les descentes de lit dans la couir. et les secouant en s'en jetant la poussière an nez; la soupe, à neuf heures; la classe jusqu'à midi : la lecture, l'écriture, l'histoire sainte, les quatre règles d'arithmétique ; le dtner â midi avec la soupe et l'éternel bouilli, que les enfants appelaient du collet;h une heure, la cloche qui les appelait de la récréation à des travaux d'aiguille sur lesquels vivait la maison ; l'ouvroir, où les plus petites ourlaient des torchons, o& les plus habiles entre les petites essayaient des hniitonnières; à trois heures, le morceau de' I suivi de la courte récréation ; de là jusqu'à heures, l'aiguille reprise et les torchons;

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SCBUR PHILOHËNB. Il

puis lé souper d'herbages, la récréatioo d'après souper, et le coucher à neuf heures.

. Ou ne la vit plus pleurer. Elle ne pensa plus k se sauver; on eût ditque le changement d'une maladie s'était fait eu elle. Elle qui avait été si vive, d'un enjouement si espansif et si turbulent, n'eut plus rien du bruit et des éclats de soB caractère. Aux récréations, les sœurs étaient obligées de la foire jouer presque de force. Elle devintsinguliërement tranquille, uiémeua peu lente; sa voix s'habitua à traîner et prit un accent gnian-gnian. Elle avait les attitudes , les poses, la tenue soumise, triste, comprimée deces pauvres eaiants du peuple qui ont l'air d'avoir l'hiver dans le dos. — On n'était point mécontente d'elle au coûtent: elle travaillait sanszèle mais sans élourderie. Les sceurs ne trouvaient à lui reprocher qu'un peu de paresse.

Mais l'air du couvent, celte existence passive, n'avaient éteint qu'au dehors de l'enfant les ardeurs de sa nature. La pensée s'agitait plus vive dans son corps moins actif. Elle avait

tS SCBOR PBILOMbNB.

la fiérre toute la semaine qni précédait le premier dimanche da mois, le jour de visite des parents, où sa tante renaît la voir. Quand, ce jour-là, la petite était appelée au parloir, elle 7 arrlTait si tremblante d'émotion, si pAle, que sa tante deux ou trois fois avait craint qu'elle ne s'évanouit. Et puis tout ce qu'elle avait pensé à lui dire, depuis le dernier dimanche, ee pressait dans sa parole basse et entrecoupée. Elle commençait des phrases, des idées, et tout à coup, ne sachant comment tout dire, elle s'arrêtait court, en regardant sa tante. Et alors, s'attacbant à la vieille femme qui riait et avait envie de pleurer, assise presque sur sa chaise, lui passant les deux bras autour du cou, «Me ta forçait, en là câlinant, â mettre sa tête tout près de la sienne ; et ainsi, levant à chacune de ses demandes ses yeux sur les yeux de sa tante, c'étaient des questions sur le portier de la maison, la crémière de la rue, et sur M"* de Viry, et sur M. Henry, et si on pensait toujours â elle cbet

SCECR PHILOHÈKG. 33

M" de Viry, et si on parfait eocore d'elle, et si M. Henry ne l'avait pas oubliée, et quand ce serait sa fête pour loi écrire. A une heure fonnanfe, il fallait se quitter. La porte du parloir se fermait, la petite était partie; mais elle rouvrait à demi la porte, et passant la tête, elle tendait, dans un sourire d'adieu espiègle el triste, un dernier baiser à sa tante. .

Lorsque par hasard ]& tante manquait à la visite de midi, et que la 'petite avait reçu, de midi à une heure, une secousse douloureuse, comme un coup au cœur, à chaque appel au parioii- d'une de ses camarades, elle ne faisait que s'agit» aux vêpres. Sur le banc où elle était assiseavec ses camarades dans la longue rangée de petits bonnets blancs au fond transparent, bruni par les cheveux des enfants, sur la flie des têtes immobiles, sa petite tête remuait sans cesse ; et elle retournait à tous momeols par derrière elle la nwitié de sou visage, la □liotié de son front, un bandeau de ses cheveux, tout son re^^ard. Enfln elle trouvait de

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94 SCBUR PHILOHËNB.

l'œil dans l'église, au milieu de tous les boih< nets, le bonnet à coques bleues de sa tante. A la sortie, la bonne femme l'attendait, et, de la porte de l'église, elle la reconduisait jusqu'à Ii porte du couTent : l'enfant voulait qu'elle march&t avec elle dans les rangs et lu] donnât le br^ dans la rue.

L'Église aime à entourer t'enfance de jeunes et jolis visages. Elle sait combien ces petits êtres, chez lesquels les sens éveillent l'âràe, sont sensibles à l'extérieur des personnes qui les approchent. Elle tâche de parler à leurs yeus, de leur plaire par le charme des femmes qui les soignent, les élèvent, les iastruiseat. Elle cherche parmi les sœurs celles qui ont les physionomies les plus avenantes, les plus enouées, pour les mettre auprès des enfants. I) semble qu'elle voudrait, par le sourire de ces visages de jeunes sœurs, rendre anx orphelines l'image du sourire d'une mère.

Dans les dix sœurs qui élevaient les orph^»

Unes, presque toutes étaient jeunes, presque

BCBUR PHILOHËNË. 3S

toutes étaient jolies. Celles-là même qui n'araient point les traiis réguliers avaient une expression de douceur dans le regard et de bonté dans la bouche qui les faisaient sympa» tbiques et pleines de grâces. Une seule parmi elles était entièrement disgraciée.

Cette sœur était presque bossue, tant une de ses épaules était plus haute que l'antre. KUe parlait avec un accent gascon qui faisait dans sa bouche le plus risible effet. Elle avait par làdessus une figure de masque. On ne pouvait la voir ni l'entendre, sans penser involontairement â Polichinelle.: les enfants l'appelaient sœur Carabosse. Elle av^itdes gestes d'homme, elle croisait les jambes par habitude, elle se frappait les cuisses en parlant; quelquefois elle se mettait les mains derrière le dos. Ses façons étaient brusques et rudes, et elle n'était pas loin de faire peur au premier abord avec ses sourcils noirs épais d'un doigt. En dépit des apparences, la sœur Harguerlle élnit la meilleure des créatures. La pauvre pension que lui

SS SOEUR PHILOHENB. .

faisait sa lamille, une Camille de petite noblesse du Périgord, passait toute entière à régaler les enfants de g&teaux dans les promenades.

Voyant au milieu des camarades de son âge cette petite fille ombrageuse et isolée, sans zèle même poui jouer, la bonne sœur comprit qu'il y avait déjà une blessure, déjà quelque chose â consoler au tond de cette enfaut, que les autres sœurs, rebutées dans leurs premières avances, abandonnaient à son isolement. Elle ■'attacha iustînctïTementâPhilomëne, s'occupa d'elle aux récréations, lui acheta une corde pour sauter, fit diminuer sa tâche de couture , à l'ouvroir, trop forte pour elle. Philomèae devint sa protégée, sa pensionnaire adoplïve. Un jour qu'on sortait de goûter, tout à coup et sans motif. Philomène se jeta dans ses bras et se mit à fondre en larmes, ne trouvant que cela pour la remercier. La sœur ne savait que lui dire, car elle aussi commençait A pleurer, sans trop savoir pourquoi, quand l'enfant partit d'un éclat de rire soudain, qui éclaira

D,gniodD,GoOgIe,

SCEUR PHlLOMËffB. f|

s«9 yenx mouillés : elle Tenait de voir, en rele- Taot la t£te, la bonne flgare que sœur Garabosse faisait avec des lanues sur les joues.

Dès lors Pbilomëne ressembla à toutes les petites filles qui étaient avec elle. Un petit air sérieux, mais ouvert et sans bouderie, lui resta seulement sur la figure. Elle reprit goût à tout ce qui était de son Age. Elle recouvra les aiv deurs, les appétits, les petites passions, la santé joyeuse de celte première jeunesse qui est une seconde enfance. L'ardeur à jouer lui rcTÎnt. L'émulation l'eicila. Elle mit un intérêt à Son travail. Elle pensait souvent à ce grand cœur d'argent de la Vierge, placé contre le mur de Foratoire, où l'on attachait avec une épingle les noms de' celles de ses camarades qui avaient Mt la meilleure semaine^ et elle enviait tontes les petites distinctions récompensant la sagesse des petites filles à l'ouvroir, le ruban vert et la médaille d'ai^ent de l'enfant Jésus, le mban rouge de Saint-Louis de Gonsagae, le mban blanc des Saints Anges.

U SCEUR PHILOHËNE.

Maintenant chaque semaine avait pour elle sa distraction, la promenade du jeudi, ce grautl plaisir qui aux premiers temps lui avait semblé

C'était presque toujours le long du canal Saint-Martin que les sœurs menaient la petite bande. Les enfants allaient deux à deux, laissant derrière elles, a^ec le murmure de leurs voix, comme un bourdonnement de ruclie, regardant en passant un gamin qui pochait, un chien courant sur un bateau, une brouette qu'on roulait sur une plante pliante, — heureuses de TOir cela, de respirer, d'entendre Paris faire son hruil.

A TAssomption, k la fête de la mère supérieure, et encore deux ou trois fois par an, elles ■ allaient h la campagne. On les conduisait d'ordinaire à Saint-Cloud. Elles remonlaient tout le parc, puis passant le pont de Sèvres, elles marchaient au bord de l'eau, sous les arbres, jusqu'à un cabaret de Suresues. Là elles s'attablaient, en se poussant, aux tables de boii

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8CBUR PHILOH&NS tB

tachées de Tin bleu, sous les tonnelles, et elles faisaient leur goûter en picorant un grand fro* mage à la crème que payait la sœur Marguerite. Ces journées de joie, de liberté, de grand air, de jeux dans l'hçrbe Jiaute, de cueillettes d« fleurs aux pieds des saules, laissaient plus qu'A toute autre leur souvenir à Philomène. Bile s'en réreillait les jours suivants toute pénétrée, toute imprégnée, et quand l'image des nuages, da chemin, de la rivière, s'était effacée en elle die gardait encore du paysage qu'elle ne voyait plus, le soleil, le parfum, l'écho : l'odeur des arbres, le bruissement de l'eau, lui revenaient doucement, et comme de loin.

, Une journée surtout lui demeura présente. Une fois, en revenant de la campagne, elles entrèrent, auprès de Paris; dans un jardin de maraîcher. C'était en mai. Le del lumineux avait one darté infinie, mais ^[ale et tau éclat: on aurait dit un ciel blanc âur lequel un ToUe de tulle bleu aurait tremblé. L'air était p&rei) à l'haleine d'un matin. D'Iutanta m

î.GoogIc

n SOEDR PRILOHËMI.

instants, nne brise s'élevait qui fiiisaH couitr un ûisson dans les arbres et passait contre foreille des petites ûlles avec le bruit et te frémissement d'une caresse. Dans le jour serein, MUS ce ciel e; ce souffle, les poiriers, les pftchers, les cerisiers, les abricotiers jépaoouissaieat leurs fleurs toutes blanches i c'était comme des nids d'argent posés sur toutes les branches. Sous les pommiers, sur la terre bruoe, il semblait qu'on eût effeuillé an bouquet; et le sdleit, se mettant ô courir dans le cœur des arbres, sautait ninsi qu'un oiseau dans cette neige de fleurs... Ce qu'une vision laisse après elle de clarté intérieure, de doucement et de délicieusement rayonnant, cette nature parée comme pour une fête de vierge, ce verger si tendrement éblouissant, entrevu dans une splendeur printanière et candide, le laissa dans l'âme de Piiilomène.

* *"esare que se développait chez l'anfaDt ersistance singulière des sensations et calté inconsciente de garder le reflet dei

5CBDR PHILOHËHB. 31

choses, elle deveDait plus impressiounable, et montrait une sensibilité plus susceptible. Elle ^attristait, elle se fôcbait presque des attentions caressantes que les sœurs donnaient aux autres petites filles. Une parole qui ne lui était pas dite, une question qui ne lui était pas faite, lui Berraient le cœur comnie un oubli et une Iddifférence. Elle avait un si grand besoin de soins, d'intérêt, d'attachement, que la bien- Teillance qui se répandait sur les autres lui .

' semblait prise sur sa part ; et il arrivait que ces craintes, dont elle avait honte, ces souffrances qu'elle cachait, se tournaient en esigences jalouses. Un jour, tout le couvent alla passer l'après-midi au château de M" de Mareuil, auprès de Lagny. M"* de Harenil était la bienfaitrice du -couvent, et tous les ans elle donnait un grand goûter aux petites orphelines. La journée passée, quand les voitures ramenèrent ce petit monde d'enlànts qui avaient bu deux doigts de Champagne, toutes, sans s'écouter, se rappe-

i ftdent, tout haat, comme un MOge, tant dr

31 SCEUR PHILOUËNB.

belles choses : les fossés, où de l'eaa courat cucore; la grande grille avec des dorures; l'avenue, où le lierre en guirlande allait d'un arbre à l'autre; el Içs meubles de soie, et la grande galerie où les portraits de famille les regardaient tandis qu'elles mangeaient, et le parc dont on ne voyait pas le bout, et les statues tout eu marbre, et ce3 fleurs dans la serre, dont elles ne savaient pas le nom, et qui paraissaient de cire. Au milieu du bruit, des admirations, des exclamations, Philomëne seule restait froide et ne disait rien.

« Eli bien ! bouche cousue, lui dit la sœur Marguerite, — voilù-tont ce que vous dites? Ce n'est peut-être pas assez beau pour vous?...

Qu'est-ce que c'est, de faire la vilaine? Allonsl allons! je sais bien : vous auriez voulu être dans les grandes... et que la dame vous parlât... Je sais comme vous êtes... Vous êtes... »

Et la sœur, arrôlant brusquement sa pbrase, eut un soupir de compassion en regardant la petite. Le soir, comme Fbilomène oe dormait

SCBUR PBILOHËNB. M

pas encore, elle sentit son drap ram«në sur ses maias chaudes et sur ses' épaules découvertea, par la main de sœur Marguerite.

Tous les soins, toutes les attentions de la bonne sœur ne détourûalent point le cœur de l'enfant de la rue de la Ghaussée-d'Antin. Ses pensées continuaient à suivre ses souvenirs, à aller vers .sa tante, Ters M™ de Viry, vers M. Henry. Lei3 premiers dimanches du mois étaient, comme par le passé, les grands jours de sa rie. Si elle descendait au parloir moins Iremblante, elle y arrivait avec les mêmes tendresses pour salante. Quand elle serait grande, elle retournerait chez M°" de Viry, — c'était toujours cette promesse qu'elle demandait à la un k la vieille femme, avec un n'est-ce pasf plein d'aniiété, et qui lui sorlait de l'âme.

Outre ces dimanches, il y avait encore trois semaines dans l'année qui apportaient à Philomène le trouble d'une grande émotion : c'étaient les huit jours qui précédaient le jour de l'an les huH jours qui précédaient la fête de M— de

î.GoogIc

34 SCGUR PHILOHËNB-

Viry, les huit jours qui précédaient la fête de sa tante. Bile virait double tout ce temps-là, pensant au compliment qu'elle aurait voulu faire si beau. D'avance, elle avait acheté d'une eamarade à laquelle on apportait de la papeterie, quelque joli papiers lettre, eatouré d'une guirlande de roses gaufrées. Gomme elle essayait, tout embarrassée et tout intimidée, d'aligner des phrases bien faites et pareilles à celles qu'elle avait lues dans les livres I Quel soii^ k bien écrire, à biçn fermer s^ a, à ne pas faire de pâtél Et sa lettre finie, signée, cachetée avec un pain à cacheter transparent, que de combinaisons pour que sa lettre arrivât juste la veille au soir de la fâtel

Philomëne avait dix ans, lorsqu'entra au conveDt une petite Ûlle âgée de deux ans de pluB qu'elle. Les deux enfants, en se voyant pour la première fois, allèrent l'une vers l'autre avec l'élan et l'instinct familiers d'entants qui se retrouvent. Cette grande amitié de premier mouvement âtaît scellée, à la récréation du lende-

amvR philomshe. u

nBfD, par uD cadeau que la nouvelle Tenue;

Céline, faisait à Philomëne. Longtemps ce cadeau sembla à Philomèoe la plus jolie chose du monde. C'était d'abord une enveloppe de papiei gaufré et dentelé, imilant le tulle et dessinant un vase sur lequel était écrit en or, au milieu d'Qrnements d'or : Souvenir; de l'enveloppe se tirait un bouquet de lilas, peint et découpé, qui' B'ouvrait en éventaU sur sept faces, où des petits médaillons, gravés en taille^ouce, montiaient le petit Jésus sur la paille de la crèclie, entouré d'enfants agenouillés. Plitlouièoe avait serré et caché la belle image dans son paroissien; sans cesse, les premiers jours, elle y revenait, la touchait, la dépliair, revoyant les images, relisant la liianie qui courait autour des médaillons : Jésus ! divin Sauveur, pour mes étrennes, prenez mon cœur.

L'iulimité se fit entre les deux petites. Elles ne se quittèrent plus aux heures qui les rapprochaient; elles partagèrent ce [u'on leur ippofiait au dehors, leur sucre, mur beui-re.

» SOBUR PHILOUËNE.

Elles mirent en commun leurs pensées, leurs joies, leurs tristesses. Aux récréations, on les voyait toujours ensemble, parfois le bras de f une passé autour du cou, ou glissé, dans (a distraction de la causerie, sur la taille de l'autre ; et .elles allaient, d'un bout de la cour à l'autre, accouplées par quelques gestes d'une grâce enfantine, penchées confldentiellement rune vers Tautre : Philomëne, avec ses grands jeux et ses grands cils, son long regard, sa bouche charnue et entr'oaverte, ses joues rouges et un peu hdlées, où se dessinaient en boucles d'ombre les mèches folles de ses ehe- ¥eux, échappées de son bonnet; Céline, avec son front saillant et bombé, ses cheveux; retroussés naturellement, ses petits yeux gris, clairs et profonds, ses narines découpées, ses lèvres minces, son menton fendu, sa petite mine longue. Souvent, au bout de quelques tours, elles s'asseyaient sur le banc de pierre auprès de la pompe. L'hiver môme elles y restaient des quarto d'heure; et, appuyant le

, D,gniodD,GoOgIe

8CEDR PHILOHEKB. II

bont de leurs chaussons de llsièro trop rarges Bnr la teire battue, empaquetées dans la robe d'indienne aux plis grêles sous laquelle l'œil definàit, tassé, un gros gilet de tricot, elles se laissaient gagner par le froid, prenant à cet eogoordissement ane sorte de plaisir paresseux, uns remuer, sans parler, les yeux en l'air, Philomëne regardant an oisean, Céline regardant un nuage.

Jusqu'à son entrée an couvent, Céline avait été la garde et la petite servante d'une grand'mère inflrme. Son enfance avait été bercée et «omme charmée par la Vie des Saint. La vieille femme lui en lisait tous les soirs quelqaOB pages, rouvrant avec ses doigts goutteux le vieux bouquin à la marque de la veille.

Pois l'âge vint où, à son tour, Céline prit le gros ttrre tar n» genonx et fit la lecture à la grand'nière. Elle avait appris à lire dans ce livre : son imagination y avait épelé ses lettres, et sa vie commençait A w premier alphabet comme à une pnmiôre iaitiatioD.

Il tOEDR PHILOHËNE.

Toutes ces saintes merreilles, aveotures, 6é- Tonemeots, bérolsmes, agonies glorieuses, morts divines, cieui entr'ouverts, pluies ài palmes, lui araient donné l'éblouissement d'une féerie de miracles. Les fégendes de la Légende dorée remplissaient sa tôteetsemblaient gonfler son front, semblable au front d^une petite vierge de Hemlîng, et presque déformé par les bosses de la mervelllosité. Un monde d'enchantements se leva pour elle de ses pages, aussi délicieux que celui où les contes des nourrices font jouer ensemble le premier rêve et la première pensée des enfants. Elle trouva dans ces histoires de saints, de martyrs, toutes pleines d'apparitions, de monstres, de métamorphoses, les ravissements, les obsessions, les émois, les douces épouvantes de fantasmagorie et de réalité idéale que les contes de fées apportent aux ftmes de son fige. Gomme rien ne vint troubler, aux côtés de la vieille femme, l'ilhisioD de l'enliiDt ; comme elle ne rencontra autour d'elle ni un doute, ni un sourire qof

KECR PHILOHËNE. t.>

rinqni^I&t dana la naïve ardeur de ses Impressions, dans la première confiance de sa foi, pour elle, le chemin parsemé des miettes de pain du pelit Poucet, c'était le chemin dans le désert, planté de roseaux de demi-lieue eu demi-lieue par saint Hacaire; l'oiseau qui parle, dans lés contes indiens, c'était la sauterelle qui avertissait saint Grégoire de. se lever; l'eau qui chante était le morceau de glace demandant à saint Théobald des messes pour l'Ame qu'il renfermait. Il ne se dressait point devant elle de palais aux portes de diamants b&tis d'un coup de baguette, oii dort depuis cent ans une Belle au bois dormant; mais elle songeait à ces échelles d'or appuyées à la terre, i ces chemins couverts de tapis magnifiques et brillants de lampes, qui mènent une âme de saint de sa cellule & la gloire céleste. Ses peun même, lorsqu'elle était au lit sans lumière, n'étaient point les peurs ordinaires des en&ints; elle ne croyait point voir l'ogre ou Groquemilaine, ou des voleurs : ce que l'obscurité lut

U SCeOR PHILOMËNK.

dessioatt comme avec ud charbon ardent, ce que rinsomote approchait d'elle, c'était le diable, tel qu'elle l'avait tu dans légende, lorsqu'il teute un saint.

Le jonr, les pays des saints et des saintes se déroulaient devant elle en perspectives rayonnantes et confuses. Elle se répétait des mots qui faisaient à son oreille le bruit d'un coquillage venu d'une mer d'Orient ; et le non) d'un roi Gondoforus lui apportait l'écho sonore d'un lointain royaume. Puis c'étaient des voûtes où tout à coup des vois d'anges faisaient taire des Toii d'hommes... « Tu ne dis rien aujourd'hui? lui disait parfois la grand'mère, tandis que l'aiguille de la petite ourlait une serviette ou rapiéçait un bas machinalement : la petite ne lui répondait qu'en lui souriant des yeux; ellerévaitsolitude, désert, un enuitagedans ua coin de la plaine Mouceaui, passé la barrière, un endroit qu'elle savait.

Ole et au-dessus de la vie réelle, ces pences rêveries étaient devenues ta viç bien-.

SCEUR PHItOHEKE. 41

heureose de Céline. Bientôt ce ne fui pas assez pour elle qu'une communion passive et en idée avec cette histoire miracaleusë. Ce long martyrologe, ne montrant que sacrifices et oblatious à Dieu, la sollicita aux immolations. Elle essaya de se martyriser, sans en rien dire, comme elle put. Elle ch&tia de son mieux ses innocents petits sens. Elle se priva des plats qu'elle aimait. Elle s'imposa un certain nombre d'ave dans le parcours d'une rue. Elle ût des vœux de silence d'une demi-journée.. Quand elle se couchaic avec une grosse envie de'dormir d'enfant, elle se forçait à rester éveillée plusieurs heures jusqu'à une heure qu'elle s'était fixée. Parfois, lorsque la grand'mère lui offrait une promenade, un plaisir, elle se punissait de l'envie qu'elle en avait eue, en se disant souffrante et ea se mettant au lit. L'église, la confession, la première communion avaient développé les ardeurs de ce tempérament mystique. Céline avait raffiné ces petites immolations; et à force d'en aiguiser et d'en redoubler les taquineries, elle «.

a SCEUn PHILOHËIIB.

les avait poussées, par le détail et riog^ioslté, presque jusqu'à la cruauté. Elle mettait na certain orgueil à mettre ainsi h l'ëpreuve son pauvre corps d'eofant, mailDgre, mais ner- Tcux, et fort déjà pour soulTrir. Il y avait toujours eu pour elle de grandes tentations dans ces histoires de jeunes filles chrétiennes ame* nées devant le proconsul, et dont les membres déchirés par les peignes de fer versaient A chaque blessure-du lait au lieu de sang.

Philomëne, plus délicate, plus sensible, moins rêveuse et plus tendre, était sans cesse doucement raillée et sermonnée par Céline. Céline, avec le zèle de prosélytisme qui enflammait et épurait déjà ses amitiés et ses camaraderies, avait pris à cœur de soutenir, de pousser* d'avancer cette Ame qu'elle voyait paresseuse et faible. Et usant de persuasions et de conseils, de l'ascendantde sa parole sérieuse,-de la le^D de ses exemples, elle enlevait peu A peu sa compagne aux mollesses de son Age et de sa nature. Elle l'entraînait dans la voie des petits sacrifices,

D,gniodD,GopgIe

SGEDR PHILOHËNB. 41

non sans combats et sans patience. Il lui Mlait gagner, le terrain pied à pied, toujours revenir le lendemain sjr ce qu'elle avait em> porte la veille, faire un incessant effort de raisonnements, d'ironies sans amertume, de prières et de supplications ëmues, contre les débats de Philomène, ses défenses timides, les résistances et les eïcuses de sa tiédeur. Philo* mène souvent se plaignait, disant qu'elle n'avait point assez de forces, qu'il ne fallait point lui en demander tant. Mais Céline n'était jamais à bout de réponses. Elle avait toujours, pour lui fermer la bouche, quelque modèle & lui citer, nne vertu- de saint ou de sainte à ^quelle il fallait aspirer. Et elle répondait aux plaintes de son âme, comme elle avait répondu ans plaintes de son corps, le jour où Philomène avait du dégoût pour le bouilli qui était la viande de tous leurs dîners :

« Ah I ma oliôre, pense un peu à sainte Adgèle...' Trois noix, trois cliâtaignes, trois ûgues, trois poireaux, voilà tout ce qu'elle mangeait...

U SŒUR PBILOHËNE.

et da paia seulement le dimanche.... Et puis plaJDS-toi encore I »

Les âmes pareilles à celles de Philomèae sont faciles et toutes prêtes à de semblables iofluences. Philomène s'ouvrit à ce souffle dont Céline cherchait à l'animer et à l'enflammer. Aux récréations, quand les petites ëtourdîesdn couvent venaient lui chanter aux oreilles :

J'aime le vJbI J'aime roigDOD.

JTftlnae Suioal

Elle hnu* chanta avec Céline t

Uoi, j'^me le eouveatl JUme le couvent 1 JUme le couvent!

La foi de son amie devint la sienne; mais son caractère lu! donna des formes propres et des expressions personnelles. Ce qui était chez Céline un feu sourd, concentré, fut chez elle

nme qui se répandit : son exaltation fut

lansion.

SOBtJR PHILOHËNE.' 45

Les sœurs furent enchantées de ce changement qui les étonna. Elles virent une grande grAce dans cette révolution d'une enfant qu'elles avaient connue jusque-là d'une dévotion peu appliquée et distraite, et qu'elles citaient mainlésant aux autres petites Ûlles comme un modèle de piété fervente, de régularité, de ponctualité.

Tous Icsjours à son réveil, Philomène. faisant le signe de la croù, otirait k Dieu sa première pensée. En s' habillant, elle luidemandaitla robe d'innocence qu'elle avait perdue par le péché- Avant son travail, elle mettait ce qu'elle allait faire ans pieds du Seigneur en expiation de ses butes. Elle n'oubliait point de dire une petite prière, à chaque heure qui sonuait. A neuf henres, elle pensait, en priant, au Saint-Esprit qui était descendu sur les Apôtres au Jour de la Pentec&te à celte heure-là; à midi, elle invoquait l'ange Gabriel.'^ Avant le dîner, un petit examen particulier de ses fautes lui durait le temps d'un Miserere. Avant la récréation, elle

Il ICBDR PBlLOmin.

demandait k Dieu de mettre une grande cfrconspectioD sur ses lèvres. A l'heure où Jésus rendit son esprit â son père, elle priait Jésus de l'attacher à sa croix de façon qu'elle n'en descendit jamais. Puis c'étaient encore de petites prières : prières pour se renouveler en la présence de Dieu, prières lorsqu'elle arait commis quelque petit péché. Le soir, en priant, avant de se mettre au lit, elle ne manquait point de baiser trois fois la terre. Si elle s'éveillait dans* la nuit, elle s'unissait de pensée aux serviteurs et servantes qui louent le nom du Seigneur dans la nuit, aux adorations des esprits bienheureux, aux cantiques des saints dans le paradis; et elle cherchait à se rendormir dans une attitude de corps qui respectât l'œil de Dieu, et qu'elle aurait vonlu avoir ai la mort était venue la surprendre, la naît, toute nue,

La première communion arrivait au miliea.

de cette ferveur qae Céline avait donnée à son amie. Ce fut pour Philomène un grand évéae-

D,*-,iod.,G6oglc

. iO^Vn PHILOHËNE. U

ment daos sa vie de petite ûlle. Longuemant préparée par le catéchisme du samedi, elle fut remuée et remplie à l'avance par l'émotion du grand jour. La semaine qui précéda le beau et redoutable dimanche, la retraite avec sa continnité d'exercices, d'instructions, d'exhortations, enOammèreut ses ardeurs et son zèle. Cet isolement de la Tie et des pensées du dehors, le recueillement et Tentralnement de ces longues TigUes, ces images sans cesse évoquées du sang et de la chair de Jésus-Christ, le mystère et les délices d'une union avec un Dieu que les lèvres reçoivent, plongèrent Philomène dans une sorte d'extase. Les abstinences, le jeûne, la faiblesse de son corps, mal soutenu dans sa croissance par la maigre nourriture du couTent, l'aidaient à ce détachement de ses sens, à ces élévations de tout son être. Sous l'exaltation qiirituelle et l'irritation nerveuse d'une prière incessante, d'une adoration tantAt emportée par l'élancement, tantAt attendrie par la contrition, elle sentait son âme, doucement enle-

18 SCBUR PHILOHËNE

'vée, lui échapper. Tout son sang lui semblait être dans sa tête et dans son coeur. Elle était agitée de tressaillements secrets, de frissons intérieurs, de tous les contre-coups dé son imagination d'enfant qui se mêlait à Dieu, et le louchait amoureusement. Elle sortait du confessionnal, le yisage baigné de larmes, qu'elle était heureuse de laisser couler le long de ses joues jusqu'à ses lèvres qu'elles mouillaient.' Celait une aspiration passionnée à tout ce que la première approche de la sainte table apporte à une petite ûUe de douze ans de troubles et de fièvres inconnus, de sensations nouvelles, de révélations intimes. Elle se croyait appelée d'en haut, elle s'éveillait à une conscience nouvelle d'elle-même, comme si elle eût rompu avec un âge de sa vie pour entrer soudainement dans un autre, comme si le voile de son ûme d'enfant commençait à se déchirer dans une première assomption des sens moraux de la femme el du caractère de son sexe.

Enûn vint le jour divin de la communion.

D,gniod.,GoOglir

SCCDB PHILOMËNB. 4S

. Philomëne avait demandé k sa tante de lal . apporter le matio de l'eau de Cologne pour son mouchoir, et pour ses cbereux de la pommade à odeur. Quand elle fut entrée dans l'église, elle demeura, au milieu des communiantes, tout étourdie, - sans voir, sans entendre. Elle était si émue, qu'elle n'arait ni la volonté ni la sensation des mouvements qu'elle faisait. Il j avait comme un grand l>ourdonnement en elle et autour d'elle ; et elle se laissait envelopper par les odeurs qu'elle avait sur elle ainsi que par un souffle de paradis, sans savoir d'où cela venait Des rayons jouaient dans l'église et jetaient sur l'autel les rubis des vitraux. Des famées Iileues montaient dans un poudroiement de jour. Les cierges allumés mettaient leurs feux d'étoile parmi toutes ces robes blanches. Il montait à la nef des voix dans tes parfums, des prières sur des ctiants. Les encen* Boirs retombaient avec un bruit brisé dans des ' maios gantées de blanc... Mais toute l'église. pour Pbilomëae, c'était l'autel; tout l'autd.

D«,n;M;,G00gIc

80 StECR PHILOHËNE.

c'était le tabernacle. Elle y tenait les yeux attachés; elle y tendait et y fixait, arec on étonnant effort, aa vue intérieure. Et à force d'être tout regard et tout esprit, à force de vouloir voir à travers le nuage dont le regard les enveloppe les objets à la longue, elle voyait derrière le morceau de bois doré ce qu'on voit d'un soleil derrière une colline qui cache uue aube.

Son banc se leva : elle se leva. Son tour vint, elle reçut Dieu. En le recevant , elle eut uo ineffable senlîment de défaillance, le ravissement d'une sorte d'évanouissement.

. L'église maintenant était pour Philomëne an Ueu saint et doux, intime et tendre, comme une chambre où l'on serait né et' où l'on aurait aimé sa mère. Elle attendait le dimanche pour y aller, pour y vivre tout un jour , de la messe au catéchisme de persévérance, et de vêpres à compiles.

', C'est une pauvre église pourtant que Saint- Laurent où les sœurs menaieot les eofaots. Elle

SOEOR PHILOHKNB. W

a l'air, aa haut da boulevard de Strasbourg qui la dégage aujourd'hui, d'une de ces vieilles églises de provioce abandonnées, oubliées sor quelque place solitaire où un cordter ËiU de la corde. Au dedans c'est froid et nu : l'on se sent dans la paroisse des misères des deux faubourgs; le faubourg Saint-Denis et le faubourg Saint- Hartin. Le bruit, sous cette TOûte rigide, le long de ces mars gris et sales, c'est un pas gui traîne, un glissement de galoches sur la dalle, une toux d'hiver qui sonne le creux. Les gensqui entrent c'est une regrattière avec un madras sur la tête, une servaate qui porte dans une serviette le dîner d'un petit ménage, une charbonnière qui siffle avec les lèvres une prière muette, une mère avec un cabas et un tout petit enfant dans les bras sur lequel en entrant elle fait le signe de la croix, une petite ouvrière â la tête penchée qui prie en tenant sa bouche entre ses mains noircies au bout des doigts par les piqûres d'aiguille. Il passe des femmes en deuil avec de vieilles robes et de vieux chapeaux noirs

S3 SCEOB PHILOHËNE.

au Toile devenu roux. Contre la grille des cha pelles, souvent on voit q^uelque Tieille femme, eu béguin de linge, l'œil fixe, le blanc de l'œil dilaté, le regard en l'air, les lèvres marmottantes. Parfois, dans un coin, un vieillard voûté, à la redingote bleue toute blanchie d'usure aux épaules, s'agenouille par terre.-

Mais Pbilomène n'apercevait rien de ces tristesses de Saint-Laurénl. Elle ne voyait point que cette église fût misérable : car elle y était heureuse. Le bonheur qu'elle y trouvait lui paraissait un honheurpropreatilieuetdonttoutes les choses qui étaient là l'entouraient. Elle s'y sentait dans un bien-être vague, dans une quiétude infinie, dans une paresse rêveuse . dans une langueur satisfaite. Le charme auquel elle s'abandonnait sur son banc, dans cette nef, resseoiblaitaux douceurs flottantes d'une atmosphère, à l'éneryement d'un beau cUmal; et quand elle était dans cet air d'église, frais et subtil, elle était comme baignée par l'air d'une patrie idéale.

o;,GoogIc

SOEUR PHILOHËN£. S3

Ël!e aimait, quand elle entrait, ce sentiment de Iroid que lui donnaient an bout des doigts les crins cristallisés dii goupillon. Elle aimait cette vapeur de cire allumée, cette odeur d'encenf éteint, ce parfum mourant du feu des baumes et des cierges qui laissait à tonte l'église une senteur de fleurs séchées dans un reste de fumée. Elle se plaisait à cette paix oA bruit mystérieusement un pas amorti, un frdiement de robe, une page qu'on retourne, l'agenouillement des oraisons muettes, le susurrement des lèvres qui prient, le silence des élévations, pareil à un murmure d'âmes. Elle se laissait bercer aui. harmonies de l'orgue, à ces mélodies qui la prenaient dans leurs bras comme une onde, k ces nuées de sons, & ces tempêtes de bruit qui fondaient et roulaient sur elle, à ces chœurs . célestes qui lui chantaient dans lea tempes et lui bourdonnaient dans la poitrine, à ces cantiquesd' anges qui descendaient elmonraient lentement en elle. Elle écoutait, ravie et sans pensée, les chants des prêtres et des en*

.H SOEDR PBlLOHÈNIf.

fiints, auxquels, du fond des cbaptMes, répondaient des Toix lointaines, jeunes et TÏeilIes. Et elle était délicieusement chatouillée, ft vêpres, par une Toix de chanteur, élancée, grêle et tendue, une voix de tête, déchiranle et tendre, qui semblait monter à Dieu sur nn écho de la

Les voix, la musique , Fair et le parfum de l'église la pénétraient plus doucement à mesure que la journée s'avançait. Sa' pensée se balançait plus mollement dans le demi-jour pâlissant aux fenêtres qui efflenrait d'un reflet de neige le toit des confessionaux et mêlait confusément ses blancheurs défaillantes aux lueurs roses des ciei^es et des lampes reflétées sous les Toûles. Elle demeurait presque somnolente, É'abandonnant , avec une Toluplé secrète, aux songes et aux apparences de l'heure douteuse, laissant son regard se perdre devant elle sar des fonds de chapelles déjà voilées, sur des coins d'ombre autour du chœur, où le blanc d'un bonnet, la couleur sans ton d'un visage, le noir

SGEDR PH1I.0HÊNB. 55

d'uD cli&le oa d'une robe, le liséré blanc d'ao jupoD relevé, indiquaient, sans en rieu dessiner, des fantômes de femmes rangées sur quelque banc... Et quand, à la Un du dernier ofQce, le remuement des chaises la tirait de cet engourdissement, elle en sortait comme une personne brusquement éveillée sort d'un rêve.

L'église allait lui devenir encore plus chère.

11 7 a derrière le chœur, au chevet de Saint- Laurent, une chapelle Ters laquelle on voit aller tout le pauvre monde qui entre là.

Au-devant, dans renfoncement sombre d'un angle de mur, sur quatre rangs de longuesfourchettes posées sur un pied de bois, brûlent de petits cierges minces qui, avec la flamme inégale et remuante du suif, font trembler la nuit autour d'eux. A leur lueur, on distingue une ombre échouée contre le pied de bois,ao corps bSa,^, abandonné, plié sur lui-même, comme lecorpsd'un Christ dansunedescentede croix; an être enseveli dans on manteau à capuchoD d'où sort une main pourrecevoir les deux sous

SB SOBDR PHILOMÈNE.

de chaque cierge. A eùté s'ouvre la chapelle. Surun autelblaocetord'oùretombe une nappa de dentelle au transparent de soie bleue passa et Tcrdissant, du milieu des fleurs artiûciellea étagées sous leurs globes aux pieds de palissandre, une Vierge blanche portant sur la poitrine sept cœurs enflammcfs et dorés qui pendent d'un ruban de moire blanc, la Vierge des Sept douleurs se lèTe et sort d'un fond d'azur rayé des rayons d'or échappés d'un triangle.

Jolie, souriante et douce comme une reine de vingt ans, elle soutient gracieusement s«r la l iule du monde un petit Jésus, au collier de chapelets et de médailles, qui semble ne penser qu'à jouer avec le petit saint Jean. Au haut de l'autel, sur un fronton découpé, on lit, écrit en grandes lettres bleues, sur une peinture de marbre Tert : Àrchiconfririe de la bienheureuse et immaculée mire de Dieu, Notre-Dame^s-Malades. Autel privilégié.

M"' de Viry était tombée malade de la maladie qui devait l'emporter après une longue

D,gniod.,GoOglc

SCEOR PBILOHËNE. SI

année de souffraoee. Pbilomène obtint des sœurs la permission d'aller prier chaque dimanche à cette chapelle de a recommandation des malades, n Elle se tenait à l'entrée, contre la paroi revêtue de plaques de marbre blanc, auprès des inscriptions d'or qui mettaient aux murs ces cris de reconnaissance : A Marie, iO avril tS... — rai inmqut Marie et elle m'a exaucée. — Marie! ma mire!.,. Elle restait une grande heure agenouillée; et parmi ces femmes, mères, Ûlles, femmes, sœurs de ' malades, priant la Vierge comme on prie l'espérance, on la reconnaissait entre toutes à son agenouillement profond, à sa tête baissée, à son dos rond, à ses épaules relevées par l'appui de ses coudes sur le plat de sa chaise, à sa jupe, dont les plis droits, tombant de sa taille à terre, se cassaient au ressaut de ses talons.

La santé de Pbilomène s'était altérée depuis

quelque temps. Son teint animé comme le

teint d'un enfant qui Tient de jouer, les cou-

^^ w*is de ses belles petites joues s'effaçaient. Le

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U SOBDR PHILOMÈHB.

rouge de ses lèvres parut se faner et prit des tons de violette. Elle derint toute pftle. Ses malas n'étaient plus rougeaudes et s'amaigriisaient. Dn malaise général, des souffrances qui se déplaçaient tous les jours lui donnaient continuelleinent un sentiment douloureux de toutes les parties de soc corps, la consdence et la fatigue du jeu laborieux de ses organes, du travail de la vie dans son être. Elle était abattue eu se levant, faible d'une faiblesse qu'elle ne pouvait surmonter. Quand elle montait des escaliers ou qu'elle courait, ellç avait des battements de cœur : il lui fallait s'asseoir. Le moindre travail .lui demandait l'effort d'une grande résolution, d'une victoire sur elle-même. Elle se laissait aller involontairement à une espèce de somnolence qui endormait, dans un balancement sans secousse, la volonté de ses peosées et de ses sens. Il lui passait dans la tète et dans l'âme des idées vagues de mort. Elle parlait à sa Jante de Il tombe de M" de Viry. Elle se rappelait deux

BCEUR PHILOMËRB. M

de ses petites camarades qui étaient mortes à rage qu'elle arait, et dont le souvenir maiuteiiant lui reyeoait. Elle ne pensait point â mourir, mais elle pensait à ce qn! suit la mort, à ce qu'elle laisserait, à qui elle donnerait son paroissien, à qui reviendraient ses images, sa médaille de confirmation. Quand elle lisait la messe, ses doigts allaient d'eux-mêmes à la messe des morts : il y avait des mots latins qui l'attiraient dans cette messe avec quelque chose de profond et de sourd, et dont elle épelait le bruit. Elle n'appelait point ces imaginations; elle s'y laissait seulement glisser, elle y cédait comme à des voix de verlige. Car rien, dans ces idées, ne lui apparaissait avec l'horreur qu'elles ont ponr les vieillards, enracinés dans la vie et qui ne peuvent s'en arracher. Philomëne regardait la mort sans révolte, sans peur, presque insouciamment. Si elle ne l'appelait point, elle ne la repoussait point non plus. Elle V était, si l'on peut dire, tout accoutumée, et tlle l'eAt accueillie avec ce seoliment de déta-

cbement et cette indifférence de la vie qui se remarquent quelquefois chez les Jeunes GWea au moment où elles deviennent femmes.

Sa piété 6'avivaitàces pensées. Elle devenait plus passionnée, plus extatique. Elle se nourrissait de toutes las paroles avec lesquelles l'Église fait surgir devant les yeux la mort et son néant. Bile entrait, non sans uu âpre plaisir, dans ces images, ces expressions, ces mois de deuil, jetés çà et là dans les livres de piété comme les croix de bois noir d'un cimetière.

Mais si sa piété était plus vive, son humeur n'était plus égale comme autrefois. Phiiomëae, iosque-là si douce, avait maintenant des irritations sourdes, de soudaines impatiences. Elle s'emportait, même avec Céline, et elle fondait en larmes, lorsque Céline lui demandait ce qu'elle avait contre elle. Il lui aurait été impossible de ne pas pleurer certains jours. Les sœurs ne trouvaient plus en elle cette déférence qa^elles lui avaient, connue, Cette promptitude

30eUR PHILOHËMI. SI

eDJouée à se prêter à tout. Il lui était venu des répugnances à laver la vaisselle, à faire la cuisine, le service dont elles étaient chargées chacune k tour de rôle; et ces répugnances se témoignaient par des aigreurs, des bouderies. Elle était changée, toute désordonnée et comme ne se ressemblant plus. 11 lui prenait des caprices d'estomac, deS goûts bizarres que le refus irritait : elle tourmenta deux mois sa tante pour se faire apporter un pot de moutarde que la vieille femme oubliait.

II lui suiTint un mal d'yeux, une sorte de compère-loriot qui dégénéra bientôt en opbthalmie. La sœur chargée de la pharmacie où l'on délivrait des médiciimenls aux indigents soigna Philomène; mais les pommades ne faisaient rien, le mal croissait. On résolut d'en- • foyer Philomène à la consultation gratuite que tous les jeudis M- Nélaton donnait à l'École de médecine. Et comme c'eût été une journée perdue pour la sœur qui faisait les classes, ou pour la scBur qui 4Iait maîtresse d'ouvroir, la a

D..„-;;c:,GqOglc

M SOEOR PBlLOHliNB.

tante fut priée de se charger de la petite pour ce jour-là. La tante vint une heure avant celte où Philomène l'attendait: elle voulait feire déjeuner sa nièce à la maison, mootrer à M. Henry comme elle était grandie.

A peine si, dans le chemin, la petite parla A sa tante, tant elle avait hftte d'être arrivée. Elle marchait devant, entraînant à son petit pas fiévreux le pas lassé de la vieille femme, qui se pressait et la rattrapait. Enfin ce fbt la rue, puis la maison, puis l'escalier, pait la porte du nouvel appartement loué par M. Henry depuis la mort de sa mère. La porte' ouverte, Philomène se précipita derrière sa tante. Elle voulait tout voir, tout régarder : ceci était nouveau ; cela était de son temps et ravait connue ; et elle allait de choses à d'autres, touchant aux reliques de son enfance, ou bien s'émerveillant de tout ce qu'il y avait d'inconnu et de surprenant pour elle dans les élégances d'an jeune hommie qui se meuble. Le cœur lai battait bien fort, quand

S(BUB PHILOHKlIB. 93

elle entra dans la chambre de H. Heory, en tenant arec une timidité enfantige la robe de sa tante par un bout.

M. Henry, en vareuse bleoésontachée de soie rouge, arec un pantalon à pied pareil, était debout devant un miroir posé sur l'espagnolette de sa fenêtre : U se faisait la barbe avec l'air aflàiré et orgueilleux d'un g;arçon de

- vingt ans qui en est à sa troisième barbe, et qui prend en se rasant nne importance d'homme.

— Ah I <^est ta petite... dit-il, et il leva la tête pour se raser le dessous du menton. — J'ai la barbe d'un dur... et se retournant mi-rasé en tenant en l'air son rasoir d'écaillé : ~ Oh I mais je ne Caurais pas reconnue... te voilà une grande fille... Eh bien, tu es contente, hein, d'être sortie J de passer la journée avec ta tante... Ah I oui, c'est vrai, ta as les yeux malades... ça ne sera rien... Il ne faut pas y toucher. — Et, s'adressant à la tante : — J'espère que tu-vas la faire bien déjeuner... Ah ça I donnamoi mes bottes vernies, il faut que je sorte.»

64 SiXUR PHILOMENE.

Quand Philomènè rentra le soir à quatre heures, on la laissa quelques minutes au parloir, pendant que sa tante expliquait à la sœur l'ordonnance de l'oculiste et le traitement à suivre. Le jour, gris depuis le matin, commençait à tomber; et ses lueur's froides, iiianchissant aux rideaux de la fenêtre, jetaient des reflets éteints et sans: dessin sur les murs peints à la colle couleur chocolat, sur les carreaux disjoints par les gros souliers des parents, sur les bois de chaise lisses, sur le fauteuil en paille de la soeur surveillante, sur la grande armoire en noyer où était serré le linge que les personnes du detiors donnaient à ourler ou à marquer aux petites ûlies de la maison, ilien n'était changé dans le parloin tout y était k sa place accoutumée, et cependant rien n'y semblait plus familier à la petite. Elle voyait avec d'autres yeux les dfiux portraits lithographies . des mères supérieures dans leur cadre en bois peint en noir, la Vierge en stéarine de la cheminée, les vases de porcelaine sur lesquels

5CËUR PEIILOUENË. «

était licrit en or ; lllarie;et d'où se levaiendes fleurs d'nubépine en papier jauni. Elle se deniiindait ce qui avait pu, Ater k cet(e pièce et à tous ces ol}jets ce qu'elle était iiabituée k j Toir, et ce qu'elle y aimait. Et dans ce parloir qu'elle regardait machinalement et dont elle percevait pour la première fois la sécheresse et la nudité glaciales, elle se sentit tout à coup défaillir daus un sentiment d'ahaudoo, dans une angoisse d'isolement, comme le premier jour où elle était entrée au couvent.

Céline, qui guettait sa rentrée, lui sauta au cou en la revoyant, avec mille questions sur le médecin, sur ce qu'il avait dit, sur ce qu'il avait ordonné. Philomèue se dépêcha de lui répondre en quelques mots pour lai parler plus vite du joli appartement où elle était allée, de la cuisine de sa tante d'où l'on voyait des arbres, du cabinet où sa tante lui avait dit qu'elle travaillerait quand elle serait sortie du couvent. Et tout ce qu'elle avait vu de beau, de riche, d'inconnu, de fascinant, revenait et se

«s SCeUR PHILOHËNE.

pressait dans sa parole, qui tremblait d'émotion et qui riait de souTeoir. C'était une folle êfihislon qui reprenait à tout moment haleine par ane caresse, un baiser, et qui, sitns tarir, allait d'images eu images, d'histoires en histoires, du bonnet ruche que sa tante lui avait essayé à la mousse de saroo que M. Henry lui avait mise sur la joue en l'embrassant... A la Un, Philomène s'aperçut que Céline ne lui disait rien, et n'entrait point dans ce qui la faisait ai heureuse.

— Philomène, Ût alors Céline avec une gravité douce, quand nous serons couchées ce soir, nous nous retirerons en esprit une heure dans le tombeaa de Jésus-Christ : nous lui demanderons l'amour du recueillement et de la retraite.

Il y eut alors, chez Philomène, un redoublement de piété, un accroissement de ferveur.

Donnant à la prière tout le tefTps qu'elle pou tait, elle en prolongeait l'élëvation et l'écho intérieur, en eÀ gardant pendant son tra'cail I*

D,gn;M;yG00glc

SCeUR PHILOHÈNB. «I

murmure au bord de sea lèïres et la pensée aa fond de ses pensées. Pendant les récréations, elle faisait des lectures d'édification. . Elle se confessait, elle communiait toutes tes fois que Tapproclie des sacrements lui était permise.

Elle avait, à la messe et aux vêpres de Saint- Laurent, des recueillements qui éloignaient .d'elle la moindre distraction et l'enfonçaient toute en Dieu.

t^t élan dura presque àeux ans. Puis il lui parut qu'il se glissait peu à peu en elle une force inconnue qu'elle avait peine & maîtriser et qui devait la vaincre. Sa paix, sa volonté môme lui échappaient, dans des troubles et des craintes auxquels elle ne savait commeDt s'arracher. Lorsqu'elle voulait aller à Dieu, elle ne trouvait plus cette iacile inclination, ce che-' min droit, cette pente douce qui Fy portaient sans effort. La présence divine ne lui était plus qu'une idée : elle ne lui était plus une sensattoD. Philomène en était bien encore convalneae, elle' D'ea était plus pénétrée. Toutes ~Iw

DS SOEOll PHILOMËNE.

nounitures spirïtuelles qui ravaient soutenue jnsque-Iâ, se dépouillaient de même- et perdaient pour elle leurs douceurs fortitiaDtes. Sa foi n'avait plus de ravissements et de suavités pour la retirer des amertumes, des mélancolies, des mécoatentements, des impatiences, des agitations inquiètes où. sa conscience se débattait. Elle entendait les tentations s'approcher d'elle; et ces tentations, qui autrefois lui eussent à peine imposé, pour les repousser, reETort d'une réflexion, la préoccupaient maintenant comme une idée fixe : à force de les redouter, elle ne pouvait se soustraire à leur obsession. En même temps, au milieu de tous ces refroidissements et de tous ces affaiblissements, cette âme sans appui était tourmentée par l'image d'une perfection à laquelle elle ne pouvait atteindre, mais vers laquelle elle s'élançait, comme en des accès de ûèvre, par toutes sortes '•'' -"-^i"!, d'aspirations, de résolutions, par des ! règles et de pénitences. Puis, après iguée à embrasser ce fantâme de sala- .

î.GoogIc

SCEOR PBILOHCNE. m

leté, elle retombait dans l'inquiétude et la mobilité. Des rébellions s'élevaient en elle contra les mortifications ; son obéissance n'était plus un empressement 1 son imagination était uo tourment; et ce qui lui restait de volonté élait une volonté d'où il lui semblait que la grâce s'était retirée.

Ainsi se débattait el dépérissait cette âme qut s'était connue toute absorbée en Dieu et toute abandonnée en lui. CUaque jour y faisait mourir quelque chose, et y éteignait quelque ardeur; chaque jour y aggravait cette maladie mortelle de la foi que l'Église appelle la sécheresse, comparant les âmes qui en sont atteintes â une terre aride et sans eau. Et plus elle faisait d'effort contre son mal, plus elle s'appliquait â guérir, plus elle s'empressait Ters cet idéal de perfection qu'elle n'avait point clierché à l'heure de sa santé et de son repos, plus elle souffrait, plus elle trouvait de tumulte et d'anxiété au fond d'elle... Le doute seul pouvait Unir cette lutte où la pauvre enfant se déchirait de ses

1» SCEDR PHILOMËNE.

propres maios, et Philomëne ne doutait pas encore. Hais elle priait et n'était point consolée.

Pourquoi les clioses qui lui avaient parlé ne lui parlaient-elles plusî Souvent elle roTenait tristement à son paroissien, un pauvre livre recouvert d'une basane encadrée dans un mince filet d'or, avec une trancbe marbrée de bleu, et qui ressemblait -à tous les. livres sortis des presses d'Adrien Leclerc, imprimeur de notre saint-père le Pape et de M" l'arcfaevâque de Paris. Pour mieux le' préserver, elle l'avait recouvert d'une cbemisede mérinos noir cousue, et piquée par elle-même, et où elle avait atlacbé deux boutons'de nacre foncée qui faisaient fermoir^en s'agrafant à deux boutonnières. Entre celte chemise et les plats da volume, elle avait réuni et enfermé tous les papiers ayant rapport à sa lante, k U°" de Viry, et les quelques lettres qu'elle avait reçues. Dans le volume, dont la tranche passée et effacée par le frottement des doigts avait un ton de vieille

D,gniod.,GoOglc

SOEUR PHILOHËNE. Il

mousse, elle aTatt seiTë à chaque page, de fafoa que le volume en é^t gonflé, des images de piété, des prières au oœur agonisaat de Jésus, quelques fleurs cueillies en promenade et qui étaient une date pour elle. Ce livre était le '' livre de sa première communion, de ses souvenirs, de ses espérances ; elle l'avait longtemps aimé comme iine relique et comme un ami.

Elle l'ouvrait, elle le feuilletait maintenant : elle n'f voyait plus que ce qui est dans tous les livres :- des lignes et des lettres. Et elle le fermait comme une chose morte.

Céline voyait ces luttes de Philomëne. Elle cherchait à la soutenir, à l'apaiser. Elle eût voulu partager avec elle les forces de sa volonté, de ses résolutions, de son égalité de foi, de sa vacation, que le temps faisait plus assurée et ptus solide. Hais Philomène, un peu honteuse d'elle-même, la rebutait. Elle Unit par la prier de la laisser tranquille, et s'éloigna d'elle. Céline alors, lui faisant passer un billet chaque •oir après le souper, lui demandait de l'em-

tt SCEUI) PHILOHENE.

Jirasser quand elles passeraient l'une près de f autre pour aller au dgrtoir; et pour accompagner ce baiser dans lequel elle eût voulu emporter à Dieu rame de Philomène, presque toujours en l'embrassant, Céline lui glissait dans la main un petit papier plié qu'elle avait soigneusement encadré à la règle, et sur lequel elle avait écrit de sa plus belle écriture •.Dons 4e piété qui nous rend le service de Dieu douœ et Bvnable; ou bien : Fruit de cliarilé qui nous unit i Dieu par l'amour. Quand Philomène se montra plus froide à ce baiser du soir, et ne parut plus tendre sa joue que par habitude, Céline, ■u lieu de ses petits papiers, lui glissa de longues petites lettres griCTonnées au crayon eu cachette des soeurs, h Dieu a mis dans mon cœur une affection selon lui... Je tacherai d'être auprès de TOUS ce que je crois que Dieu veut; car il nous commande non-seulement de l'aimer, mais de le faire aimer... J'espère que si vous priez bien Marie elle vous acceptera au nombre de ses enfants- et alors nous tacherons, par

D,gniod.,GoOgk"-

SCEUR PH1I.0HËNB U

notre 1>od exempte, d'allumer dans les cœurs de nos compagnes \e désir d'être de notre famille... Soyez plus pieuse, et je me ferai un devoir de prier pour vous le Dieu des forts... » — tels étaient les phrases et le ton de ces lettres que Céline signait toujours : Celle quite dit voire compagne dans les saints cœurs de Jésus et de Marie. Cela dura jusqu'à ce que Philomène lassée, rejetât avec un mouvement d'impatience, et presque de colère, le papier crayonné que lui tendait Céline.

Philomène avait trouvé une distraction, un soulagement dans des pensées nouvelles auxquelles elle s'était abandonnée. Des idées de mariage lui étaient venues, non point présentes comme une tentation, précises comme un projet, mais confuses, vagues, voilées de la douceur qu'ont au regard les choses lointaines. Elle ne songeait à personne qu'elle eût voulu épouser, elle ne savait point ce q^u'était le mariage; elle était portée seulement par un Instinct sans trouble, par uo désir saus impa-

U SŒUR PHILOMENB.

tience, vers la peasée de ce que ce pouvait être. Il se levait dans sod imagination la pure et blanche image qui reste d'une noce aux yeux des petites Ûlles : la robe blanche et la couronne de fleurs d'oranger. Puis, parfois, elle rérait au delà de plus grandes douceurs, une communauté d'ftme, une eiistence & deux, un dévouement, de mystérieux bonheurs, qu'elle ne connaissait point, qu'elle n'aurait point su appeler par leur nom, mais qui devaient se lever à l'horizon de cette vie...

Elle avait toujours une innocence d'enfant, des mots d'ange ; nulle science, nulle pres- , cience ne l'avait encore effleurée. Des naïvetés lui échappaient qui n'étaient plus de son âge, qui étaient à peine de son sexe. 11 n'y avait pas longtemps qu'elle s'était trouvée dans un groupe de camarades dont la plus grande était moins grande qu'elle; l'une se mît à dire:

— As-tn va Berthe comme elle a rougi dlmaoehe quand elle a vu son cousin au paF-

î.Googlc

SCœOR PHILOUËNE. TS

loirr Sûr, elle a quelque chose pour lui...

— Tes bête ! reprit une autre, ça ne vous £ait pas rougir : ou pâlit...

— Tiens, dit Philomène, je croyais qu'oo ne pâlissait que quand on se faisait mal...

Deux grands vides se firent tout k coup daas l'existence de Philomène -. la sœur Marguerite obtint d'aller passer quelques mois dans le Midi pour rétablir sa sauté ; et Céline quitta la maison pour entrer en noviciat à la maison mère des sœurs de Saint-Augustin.

Alors le couvent étouffa Philomène. Cette vie lui devint insupportable comme une solitude.

Elle eut des envies folles, furieuses, fixes, de partir, de s'en aller aTec sa tante. Le temps, les murs, jusqu'au ciel qui était au-dessus de la cour, tout lui pesait. L'ennui lutrongeait le corps comme il lui rangeait l'ftme; elle perdait sa santé. L'inquiétude prit les sœurs, elles permirent âsa tante de la voir plus souvent. L'ordinaire du couvent, dont Philomène semblait dégoûtée et auquel elle touchait à j)eine, fut

n SCEUR PHILOMËNE.

remplacé par une nourritare plus délicate.

Philomëne n'en continuait pas moins à pâlir etô maigrir; ses yeui avaient toujours plus de fièvre dans son petit visage plus creusé.

Enfin au bout de sii mois, à une visile de sa tante, se jetant au cou de la vieille femme, et la couvrant de baisers et de larmes, elle la supplia de la faire sortir en lui disant qu'elle s'ennuynit à mourir, qu'elle ne pouvait plus rester, qu'iï lui semblait qu'elle allait faire um maladie. La tante eut besoin de tout son courage pour lui répondre que cela était impossible, qu'elle était trop jeune, qu'elle lui promettait dé la retirer quand elle aurait vingt ans, qu'alors M. Henri serait sans doute marié, qu'elle serait la .femme de chambre de sa femme. Une dernière larme roula sur la joue de Philomène, mais sans un mot.

A la fin de la semaine, la tante reçut une lettre où Philomëne lui disait qu'elle se repentait de la scène qu'elle lui avait faite, et qu'elle avait attendu plusieurs jours pour savoir si ses

SOËDB PHILOHËNB. 71

bonoes disposilioDS étaient durables. Elle ttrininait en lui disant : « ... J'espère qu'avec la grftce de Dieu et les conseils de notre bonne mère supérieure, cela n'arrivera plus. Je ne sortirai de la maison qu'avec la volonté de Dieu et la tienne. Peut-être n'en sortirai-je que pour entrer... je n'achève pas, le temps achèvera pour moi- » La tante n'attachant pas de sens à celte dernière phrase fut rassurée par cette lettre. Mais la sollicitude des sœurs était en éveil depuis la mort non encore oubliée de deui ou trois jeunes filles qui s'étaient éteintes dans une langueur pareille à celle de Pbilo- ' mène. Kiles remarquèrent que Philomëne ne mangeait absolument rien gu réfectoire : elles la surprirent même cachant dans les manches de sa robe le pnin qu'on lui donnait. Le médecin de la maison, aussitôt appelé, déclara, après avoir visité Philomène, qu'il y avait chez ells no commencement de désorganisation de l'estomac. Les sœurs, très-effrayées, envoyèrent chercher la tante : au premier mot de ce qu'a-

n SCËUa PHILOMËNE.

vait dit le médecin, elle emmenait PhilonaèDô dans un fiacre.

M. Henry voyageait alors en Italie. La tante eut donc tout le temps de soigner sa nièce, de promener et de distraire sa convalescence; et montrant à la pauvre enfant un avenir où elles seraient toujours ensemble, lui parlant du besoin que ses vieux jours auraient d'elle, elle ramena lentement et doucement â l<i vie et au désir de vivre, ce cœur accablé, cette âme déjà lasse.

Un matin, la sonnette sonna un grand coup.

C'était K. Henry.

— Bonjour, ma vieille, tu vas bien ? fit le jeune homme. Ah ! voilà ta nièce... On se permet (t'étre pâle comme paï Dis donc, ta tante m'a dit que tu dtais bigote... comme tous les diables... Et il se mit â rire en l'embrassant sur les deux joues. Pbilomène tremblait de tout son corps,

— Donne-moi des allumettes... Il faut bien te soigner, reprit M, Henrr en poussant les

BCEOfi PHILOMÈNE. Ï9

premières boutlëes d'un cigare, et ne pas te fatiguer... Prépare-moi mes affaires, ma vieille, que j'aille revoir le boulevard... Y a-t-il une /ettre de la rue des Martyrs ? Au fait, je t'ai apporté quelque chose, Philomène... un cha- ■ pelet, un yrai... de Rome... C'est dans ma malle quelque part... Ahl pendant que nous y sommes, je vais le charger d'une mission de confiance dans la maison : tu verras s'il ne manque pas de. boutons à mes chemises.

Là-dessus, M. Henry sortitet ne rentra que le lendemain.

Le service de M. Henry devint, de ee jour, la grande occupation du temps et des pensées de Philomène. Elle s'ingéniait à entourer le jeune homme de mille petites attentions, à le surprendre par toute espèce de menues prévenances, lillle travaillait à deviner les habitudes qui lui agréaient, les aises ausqnelles il était sensible. Jamais un point ne manquait niix gants de M. Henry; ses pipes étaient toujours débourrées; les moindres riens de sa toilette

M SCEUn PHILOHËNB.

était soignés comme si l'œil et l'aiguille d'uDe mère de province y avaieot passé. Toutes les bsbioles de sa chambre, dont la TÏeille tante eu vieillissant respectait le désordre, se trou- Taient merveilleusement rangées, en ordre et soussa main. M- Henry semblait enchanté d'être si bien servi ; mais il n'en remerciait guère Philomène autrement que par un bonjour distrait le matin, ou par quelque grosse parole de bon enfant. Au déjeuner, pendant que Philomène le servait, il était fort absorbé par la lec- . ture de son journal dressé contre son verre, et c'est à peine s'il lui disait : Merci. Le déjeuner fini, après avoir fumé trois pipes sans dire un mot, il prenait son chapeau, et la maison ne le revoyait plus de là journée.

Ce ménage de garçon, qui ne donnait guère d'ouvrage à la tante et à la nièce, leur laissait la liberté de toutes leurs soirées^uand l'hiver Tint, ne sachant que faire pour rester éveillée, la tante prit l'habitude de descendre dans la loge du concierge, où les domestiques de la

D,gniod.,GoOglc

SŒUR PHILOHËNE. 81

malsoD se payaient le thé à tour d e rOle j 11 y BTait là le portier, un petit homme portant un binocle avec lequel il jouait prétentieusement; . engraissé par le veuvage, fort bien renseigné sur les valeurs industrielles, et sachant faire suer son petit argent par toutes sortes de placements etde p[ëts sournois. Puis, un garçon au teint de pain bis, aux lèvres rouges du vilain rouge d'une plaie. — le groom de l'agent de change du premier, qui, aux encouragements de son maître flatté de son genre, tachait, avec sa voix enrouée, d'attraper le ton canaille des domestiques des vaudevilles du Palais-Royal.

Puis la cuisinière de la dame du second, de cette dame étrangère qui donnait ostensiblement à jouer, et que l'on disait faire la police au compte de la diplomatie russe ; une grosse cuisinière flamande, toujours nnpeu allumée d'eaude-vie, craquant de graisse, crevant de rire,, éclatant d'une joie crapuleuse. Assez souvent la Flamande amenait son mari, le plus ignoble type du cocher de coupé luxembourgeois, un

n SCEUn PHILOHENE.

homme dont le nez et le front perlaient d'alcool ft toute heure, et dont le menton, dévoré par une sorte de lèpre, se cachait mal sous un cache-nez crasseux. Deux ou trois bonnes de lorettes, au bonnet envolé, à ta tôte de lézard, h ia parole cynique et crue, complétaient cette société de la loge, où l'on voyait encore la bonne d'un paralytique, sur le rouge nez de laquelle tressautait une noire verrue.

Gela, cette loge pleine, c'était un monde à lever le cœur. Ces hommes, ces femmes puaien) comme on pue le vin de la veille, les corruptions, les envies, les paresses, toutes les hontes de la domesticité. Ce qu'ils avaient d'appétits et d'instincts semblait trempé dans le fumier de l'écurie, les eaux grasses de l'évier, les eaax sales de la chambre. Les vices qu'ils avaient ' amassés à la table des maîtres en les servant, s'claientcorrompuseneux, ainsi que se pourrit . à l'office la desserte d'une orgie. Il ne leur sortait de la bouche que d'impures professions de foi, des délations abjecles, des vengeances de

SCEDR PHILOUÈNE. Q

lettres anonymes, des recettes impudentes de carottage, de gaspillage et de grapillage, d'elfrontées théories de toI, la tenue des livres de la cuisine aTBc les quatre bourses de la cuisinière : la bourse des bas de soie ou des proûts sur la graisse, la bourse du sou pour livre, la bourse de la gralie ou des profils de la halle, et la bourse de l'anse du panier. Là dedans tombaient les rires d'ogresse de la Flamande, les gouailleries de voyou du groom, l'argot des bonnes de femmes entretenues, les horribles mots de garde-malade de la bonne du paralytique. C'étaientdes voix, des paroles, des gaietés qui faisaient froid : on eût cru entendre un bagne en goguette.

Un grand fonds de bêtise, sur lequel Paris n'avait point mordu, sauvait la tante de l'borreur et du dégoût de cette société. Elle riait comme les autres et avec les autres ; mais son dévouement, sa probité native, son mépris de l'argent, faisaient que rien de ce qu'elle entendait ne pénétrait en elle, te qu'elle vivait

tt SGKDR PHILOMËNE.

dans cette immoralité, non-seulement sans teDlation, mais presque sans coascience. Pour Philomène, tout étonnée et tout effarouchée d'abord, troublée de répugnances et de révoltes instinctives, son ignorance lui Toilait A peu près le plus laid de ce monde. Il y ayait beaucoup d? choses qu'elle ne comprenait pas, des mots à double sens qui lui échappaient, des paroles achevées dans un geste obscène dont le dessin ne lui disait rien, des aveux éhontés auxquels elle n'attachait pas plus d'importance qu'à des histoires de voleurs. D'ailleurs, pendantquelque temps, on subit un 4:erlam respect de sa candeur, de son honnêteté, des innocences de sa jeunesse. Devant elle, le cynisme des propos eut comme une pudeur. Tout le monde d'ailleurs, dans la loge, câlinait, avec de grosses amabilités, la nièce de la gouvernante de M. Henry. Le groom, entendant toujours parler son maître du sens pratique de la vie, avait du premier jour jugé la situation. En voyant la petite, il avait songé que la tante était une

SŒUR PIIIIOMËNE.

vieille domestique de confiance t ménage de garçon: épouser la nièce; sa femme, et avec une grande philo:

son Iionneur de mari, dans l'in M. Henry; s'y ëtaljlir; remplacer u tante, qui était mortelle, et tout ( avec le temps, devenir le vrai maître maison où il n'y avait rien à fairf bourgeois passait pour être coula immédiatement son plan : et il se n la cour à Philomène en lui apportant quets de violettes fanées, et en lui l£ compliments qui ressemblaient, par brutale, h des coups de poing dans Aui premières attentions du groom, cible dégoût s'empara de Philomène vrit les yeux ; une perception som montr;; d'un seul coup cet homme et c elle s«^ recula quand on voulut l'e Cependant, comme elle était trop tii se prononcer nettement, les gens d attribuèreut à des gyries de petite ûl

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SCEUR PQILOUËNB.

vent, sa froideur oiarquée pour legioom.

ante n'avait rien percé de ce qui s'était m elle, et elle continuait ft la traîner i rées. Un soir que le groom avait eu une la Galté par la maîtresse de son maître oaait, il invita la tante et la nièce. Il falhilomëne rester là quatre heures, genou

genou à côté du groom enhardi par rite du fond de la loge, tandis que, à : moment, la Flamande, ivre de la joie spectacle donne aux femmes du peuple, lellait tout haut : h Tamuses-tu bien, aa femelle T... a Un moment, Philomène se trouver mal.

wnlinuait à servir touslesjoursM. Henry lëjeuner : M. Henry mangeait toujours it son journal. Philomène attendaltune

une question, un mot : elle se fût conde la caresse machinale qu'il laissait ' sur le vieux chat de sa tante sans le re- . Elle aurait voulu se dévouer, se sacriar ce jeune homme, dont la pensée avait

D,gniod.,GoOglc

SOEOR PHILOMËNE. Bl

gardé, dans son imaginatioa de jeune ûlle, la , magie et le charme dominateur d'uD rêve d'enfonce. S'il arait été malade , elle aurait passé les nuits; si tout à coup il avait perdu ce qu'ii avait, elle l'aurait servi pour rien. Elle pensait à toutes sortes de malheurs, de catastrophes^ qui lui auraient permis de rendre à cette famille ce qu'elle lui avait donné, et de faire éclater son cœur... La demande d'une assiette ou d'un couteau d'argent pour peler une poire la tirait brusquement et douloureusement de ces pensées auxquelles elle s'arrêtait comme à de beauxsonges, appelant presque ces malheurs, ces catastrophes. De certains jours, elle aurait désiré que M. Henry la grondât, qu'il lui fit un reproche sur son service, qu'il lui témoigna quelque mécontentement : au moins, elle eût été là pour lui.

/ De la grossièreté des gens qui l'entouraientà rindilfërence de son jeune maître, la jeune ûlle allait avec toutes sortes de souffrances sourdes. Son malaise était continu; et tout ce qu'elle

»* SŒOR PHILOMËNE.

respirait autour d'elle ne lui apportait que l'étouffement ou le vide. C'est que chez elle l'esprit seul était demeuré au couvent un esprit peuple, en accord avec sa classe, en harmonie avec son avenir, tandis que tout le reste de ses facultés avait été élevé à une sensibilité supérieure. L'éducation religieuse, avec toutes ses délicatesses, avait rafûné tous les goûts de son âme, et elle avait, par la spiritualité de son essence, emporté l'enfant si loin des instincts, et des habitudes morales de ses égaux, que Philomène éprouvait dans ce monde qui était le sien, un froissement, une gène, une vague sensation de chute, d'exil. La vie, qu'elle touchait là toute vive et toute crue, la blessait dans tous ses sens, sans qu'elle prit habitude de ces blessures. La matérialité des passions, des sentiments, desaffections, la brutalité d'impressions, d'actions, de paroles, native chez le peuple ou vricr ou domestique, l'éloignaient des hommes qui lui inspiraient à la fois du mépris et de la peur. Les femmes ne i'Pitiraient guère plus, tet

SOEUR PHILOMËNB. S9

le rapprochement du sexe ne lui semblait pas exister entre elle et ces créatures qui par tous les dehors affectaient une nature dififérente de . la sienne, et lui paraissaient être autrement femmes gu'elle-méme/SouTent dans cette basse société, des appétits, des besoins se soulevaient impatiemment en elle. Elle se sentait attirée, comme appelée , vers certaines élégances, certaines douceurs de rapports, certaines apparences convenables qu'elle n'aurait pu définir et qui cependant lui faisaient défaut comme à une personne ayant vécu dans la vraie société, avec des gens bien élerés. Car ce qui la touchait, ce qui l'afTectait péniblement, c'était moins l'ignorance des domestiques, moins leur infamie, moins leur mauvaise nature, que la forme dans laquelle se produisaient et jatinssaient hors d'eux-mêmes cetteignorance, cette infamie, cette mauvaise nature./ Le cynisme, tout nouveau pour elle, lui taisait mai, un mal presque physique. Et cette jeune ûlle qui ne savait guère que lire et écrire, qui manquait d'esf rit naturel.

SCEDR PHILOUENE.

;e n'était meublée que de livres de piété Iques romans iDnocents, qui par l'inétait inférieure à la plupart de ces ît de ces femmes, arrÎTa à se compacette compagnie à une âme dans le e, tant elle souffrait de ces souffrances it toutes d'instinct et de senlimentj dresses s'agitaient dans la Jeune fille, rer plus d'issue que ses délicatesses ne ient d'accueil et de satisfaction. Le t la vie religieuse n'araient pas seuleilisésonSme, ils avaieotencore couva on cœur à leurs tiëdes haleines ; et le les mortifications de la discipline tranché d'ardeurs à ses sens naissant^ rné, au dedans d'elle, en ferventes et es aspirations. Né tendre, ce cœur ipli de douceurs et d'élancements, s langueurs et aux irritations volup- :s livres de piété, à leurs images sans tées de pnrfums et de fleurs, de ro* ai. d'odeurs célestes, de lis odorifé-

SOEUR PHILOMËKE. 91

rants, de roses doucement musquées. Il s'était attendri à l'air de la chapelle et de l'église, aux murmures de ces oraisons qui ont la suavité de mystiques baisers, sous la voix basse et pénétrante du confesseur, devant ce coeur sanglant de Jésus que les sœurs lui avaient dit de porter en idée sur sa poitrine comme un bouquet.

C'était un coeur amoureusement douloureux qu'elle avait apporte à la confession ; c'était un cœur ardemmentamoureux qu'elle avait apporté ft la communion. Tout lui avait crié : Amour I Amour! Et sous le feu de ce motbrUlantqu'elle rencontrait partout, dans ses agenouillements devant l'Époux de son âme, le Boi de son amour, le Bien-aimé de son cœur, dans se»

élévations vers le ménage du divin amour, plus

, délicieux que le miel, elle avait laissé son cœur se fondre en tendresses et se pâmer de cette fièvre d'amour où Gorrégeet Saint-François de Sales ont vu mourir la Vierge... C'était ce cœur

' que la jeune Ûlle avait apporté du couvent : elle le sentait avec angoisse déborder en elle-même.

SI SOEUR PHILOUËNE.

Philomène avait pris le parti de vivre avec ses souffrances. Elle n'en laissait rien échapper; elle les tenait en elle comme une personne blessée qui avec sa main contiendrait et refoulerait sa blessure. A qui se fût-elle confiée? Sa tante ne l'eût point comprise. D'ailleurs elle eût cru profaner son mal en l'avouant à quelqu'un.

Un soir qu'elle venait de monter se coucher, H. Henry, qui ne rentrait plus guère avant le matin, rentra. II était un peu gris, et il avait l'espansion d'un homme qui vient de souper.

Il parlai haut en ânonnant, en se répétant, comme si de mots en mots sa voix et sa tête s'engorgeaient.

— Ma vieille — se mit-il à dire à la tante en s'allongeant dans un fauteuil — tu aurais bien . dû avoir des neveux... au lieu de nièces! Déciment les jeunes tilles... les jeunes filles, ce n'est pas .toujours amusant dans une maison... quand on est garçon... Tiens! ce soir... ce soir je serais rentré... pas seul... aussi vrai... mais les

S(EUR PBILOMËNE.

histoires que ça m'aurait fait... pour Tu m'aurais fait une tâte... Moi, ji suis pour qu'on tes respecte... les jeui maïs... c'est embêtant... c'est assez e Je te dis ça, tu comprends... ce n'es que tu la renvoies... cette enfant. Noi tu m'avais dit dans le temps qu'elle aftreux groom du premier. Eh bien qu'ils se marient... parce que... une I est mariée... une femme qui est m peut tout entendre, ça peut tout femme mariée... au lieu que ta nièce...

Le bruit d'une chute, d'un corps plat comme un paquet, se ût conln En entendant sonner, Philomène, encore dans l'escalier de service, ava le coup de sonnette de M. Henry redescendue pour lui souhaiter le ho était rentrée dans l'apparlement ai qu'elle avait dans sa poche; elle s'é sans bruit dans le corridor; elle avi

;,GoogIc

M SCEOR PBILOHËNE.

elle avait entendu, — et elle était tombée sur le parquet, évanouie.

La tante et H. Henry, dégrisé en une seconde, lui jetèrent de l'eau au visage, lui frappèrent dans les mains. Quand elle revint à elle, une attaque de nerfs la tordit sur le fauteuil où M. Henry l'avait assise devant la fenêtre ouverte. Elle sortit de cette crise iivec un flot de pleurs, mais tout étonnée, ne sachant pourquoi elle était là, et d'où venait qu'elle pleurait. Il fallut pour qu'elle se souvint que M. Henry lui répélât plusieurs fois qu'il avait dit cela sans y penser, qu'il voulait la garder, qu'elle ne s'en irait jamais, qu'elle ferait ce qu'elle voudrait, et mille autres paroles calmantes comme on en dit aux malades.

La vie recommença entre ces trois personnes comme si rien ne s'était passé. L'oubli paraissait entier cbez Philomène, qui ne montraif pas même de gêne. Au bout de trois semainei passées ainsi, comme un malin M. Henry se levait de table, Philomène, lui adressant pour

6CË11R PHILDHËNB. »S

la première fois la parole sans qu'il lui parlât, lui dit, d'un son de Toix calme et assuré qu'il ne lui counaissait poîut :

— Monsieur Iftnry... j'ai à ïous demander pardon... Je vous remercie bien d'avoir été bon comme cela pour moi... madame votre mère aussi... que je n'oublierai pas.

Kt comme M. Henry la regardait tout étonné, elle lui tendit le front :

— Voulez -TOUS m'embrasser, monsieur Henry?... ce sera pour mes adieux... '

Et sans lui laisser le temps de l'interrompre, tout de suite elle reprit avec l'elTort et la hâte de quelqu'un qui prend son cœur à deui mains :

— Oui je m'en vais... je m'en irai lundi...

pour entrer faire mon norîciat à la maison des soeurs de Saint-Augustin ; mais je prierai toujours bien pour vous, monsieur Henry... pour votre bonheur...

Philomène fit deux mois de postulat dans U maison mère de l'orare de Saint-Augustin, vêtue

M SOEUR PHILOHENB.

de la lobe noire, coiffée du petit bonnet noir des postulantes. Au bout de ces deux mois d'épreuves et d'exercices, de pratiques religieuses, de travaux manuels dans l'intérieur de la maison, sa vocatioa sans dégoût, sans retour, toujours plus ferme, la fit juger digne du noTiciat. Le Veni Creator fut solennellement cbanté pour elle dans la communauté, et elle parut aux offices avec le voile de mousseline blanclie sur la téle, avec te large ruban bleu à la ceinture delà robe, que les novices portent k la cbapelle et qu'elles Atent lorsqu'elles en sortent.

Un peu après le Veni Creator, la prise d'habit lui avait été accordée. Elle avait mis ce jour-là une robe de mariée, la robe blanche qui avait floltiJsi longtemps comme un nuage dans ses rêves de jeune flUe. Une recherche de parure, une coquetterie aHectée, l'innocente et dernière coquetterie du sacriiice, éclataient par toute sa toilette. Dans la cbapelle pleine de monde, elle avait assisté à la grand'messe; la supérieure

BOEDR PHILOMËNE. Vt

était à sa droite, la maltresse da noviciat à sa gauche, tenant un cierge allumé, symbole de la lumière dÎTioe qui éclairait son âme.

Après la messe : — Que demandez- vous? lui avait dit l'ofûciant.

— Je demande à être admise dans cette sainte maison pour y servir Dieu selon la règle prescrite par notre saint fondateur, saint Augustin.

— La connaissez-vous bieû7

— Oui, — et Philomène avait récité la règle à voix haute.

. — Promettez-vous de vous y conformer et de l'observer 7

— Oui, je promets de l'observer moyennant la grâce de Dieu.

Une longue instruction de TofQciant avait suivi, sur les sacriûces qu'il faut s'imposer pour pratiquer la vie religieuse, sur les avantages de cette vie, sur les dangers de la vie du monde, sur les déceptions de ceux qui y cherchent le bonheur. Puis l'ofQciant, après avoir demandé encore une fois à Philomène si elle pei^istait,

SS SOEUR PHILOHËNB.

lui avait coupé sur le Tront une mèche de cb&veux: et elle avait quitté la cbapelle. Quand elle y était revenue, elle avait les cheveux coupés. Les habits de Tordre, bénis pièce h pièce, enveloppaient son corps. Le voile d'éUmine avait remplacé le voile de mousseline. L'ovale de son visage était emprisonné par le linge blanc qui lui descendait sur le front et le lui couvrait à moitié. L'ample et longue robe de laine l'enfermait dans ses plis épais, solides et droits.

Son nom de religieuse lui avait été donné.

On l'avait couchée sous'le drap mortuaire; et pendant que le De Profundis était chanté sur elle, il s'était élevé de son cœur, cette prière sous le drap, qu'on dit dans les couvents toujours exaucée, une prière appelant les grâces et les miséricordes de Dieu sur tous ceux qui avaient nourri et soigné son enfance.

Trois mois après, la novice, qui avait encore sept mois de noviciat à faire avant de prononcer ses vœux, était envoyée à l'hôpital de ***. Elle

SOEDR PHILOMËNE. 93

allait y remplacer une sœur emportée par unaépidémie typhoïde : cette sœur, dont la mort ; montrait à Philomène le cliemiii de la charité, | était soD aQcieDoe amie Céline, deyenue Is ' sœur Laurence, -"

Les internes de l'hApital étalent réunis dans la salle de garde.

La salle avait une voûte en arceau dont l'humidité avait déchaussé les pierres de taille. En face la porte peinte en gris, une lenêtre s'ouvrait sur une cour plus haute de deux pieds que le plancher. Sur le mur à droite de la porte était un grand placard qui servait de garderobe et d'armoire à linge. A gauche au-dessus d'une fontaine de cuivre accrochtie au mur et coiHée d'une serviette, un grand casier de bois

100 SCEUR PRILOMËNE.

peint en noir montrait péle-méle dans ses compartiments, des liasses de papier, des cabiers d'obserrations, de vieux journaux. Puis Tenaient un poêle de faïence lilanche et un lit de fer sans rideaux à moitié défait, le lit de l'interne de garde pendant la nuit. De l'autre cAtë sur le mur nu et blanc, il y avait un grand râtelier de pipes et . la large ardoise où les internes ëcrivent, pour les garçons qui viennent les chercher, la salle où on peut les trouver. A un clou se balançait une feuille de papier où le directeur de l'hôpital était caricaturé par un crayon d'enfant. Un autre clou fixait contre le plâtre une autre feuille de papieroù était écrite une longue liste de noms avec les âges en marge, liste de malades par ordre alphabétique qu'un médecin, s'occupant des maladies du cœur, avait placée là pour ôtre prévenu en cas de décès et assister à l'autopsie.

Ils étaient sept dans cette salle, la tête coiffée de la petite calotte noire, assis autour d'une table sur laquelle une vieille femme venait de

SCEDR PHILOMËNB. 101

poser UD gigot qui fumait. Ud seul d'eutre eux, l'interne de garde ce jour-là, avait gardé son tablier ; les tabliers des autres pendaient aux/ patëres. Et à leurs boutonnières de petites pelottes & épingles roses ou violettes, faisaient de loin l'effet de bouquets. On causait.

— Ce pauvre Lemesle, comment vous ne savez pas ce qu'il est devenu 7 II est le médecin de la rue Sainte-Ittarguerite-Saint-Antoine... Il donne ses consultations chez le marchand de vin ; à chaque consultation, on fait une marque i la craie sur le mur, chaque marque lui vaut UD petit verre, le marchand de vin efface à mesure qu'il consomme...

— Pauvre garçon I

— Et si intelligent 1

— Dis donc, Dubertrand, iras-tu à Blcétre an bal de la mi-caréme, voir le bal des fous et des folles T

— A quelle heure est-cef

— Dans la jonmée.

— N'y vas doue pas... ce tfest pas drOleM*

lOS SflËCR PUILOMËNE.

ça ressemble à un bal d'avoués... Pas de caractère...

— Mais il doit y avoir des nymphomanes.., ça peut être amusant...

— Amusant?... Figure-toi qu'un Joar nous aTODs été entourés dans un bal comme cela, le directeur, moi et Chappe, qui était alors exterue... Nous ne pouvions pas nous en débarrasser...

— Ta ne les as pas tu jouer la comédie, toi, Hoeiî

— Non.

— De temps en temps, quand il y a an éplleptique qui s'amuse trop, les garçons le prennent et le flanquent dehors... C'est avec toi, Je crois, que j'étais, Picbenat?

— Oui... oui.

— Qu'est-ce que tu as donc, Picbenat, C6 matin î

— J'ai... qne j'ai eu une scène ce matin k la visite... je suis furieux... Tu sais que mon chef de service est un peu crevard, on nous en a

SOEUK PHILOMliKE. 103

donné uq provisoire... tu n'as pas idée de cet animal-là 1 Heureusement (ju'il ne va pas être là plus de quinze jours... Si demain, il m'ennuie encore, je demande an congé. C'est qu'il est sciant 1 Un jour, il aiTive : « Messieurs, nous allons faire évacner, » et le voilà qui dit à chaque lit : Ipéca, ipéca, ipéca .' Le lendemain : • Messieurs, nous allons faire aujourd'hui'de la médecine d'expectation. Ne faisons plus évacuer... » Le surlendemain : <( Messieurs, c'est très-bien, la médecine d'expectation pour les gens aisés ; mais avons-nous le droit de faire de la médecine d'expectation ici? Voilà un ouvrier ébéniste qui a besoin de gagner sa vie, de travailler le plus tôt possible... Refaisons évacuer, » et là-dessus : fpeca ! ipéca ! Et toujours comme cela... ihWepignouf t

— Est-ce que tu as commencé les conférences d'externes, Noél 7

— Oui.

— Combien cd as-tu?

— J'en ai vingt...

104 SCBDR PHILOHËNE.

— tlst-ce que tu n'as pas un nommé Girardeau dans ta conférence ?

— Si... il Ta bien, je crois qu'il fera quelque chose..

— Il est de mon pays, je te le recommande.

C'est un pauvre garçon... Us ont tout perdu en fi8... avec ça son père est aveugle... il le soutient...

— Quand il marche ?

— Non, en donnant des leçons de piano et d'orthographe dans l'intervalle de sa médecine...

— Monsieur Pichenat, on vous demande à la salle Salnte-Maithe, dit la vieille femme qui servait les internes.

— EsL-ce que vous n'avez pas des Gazelle médicale chez vous ?

— Moi, je crois que j'en al.

— Tu les rapporteras, hein ?

— Qu'est-ce que c'est que le n° 67 ? fit Pichd- Dat en rentrant.

— Est-ce que je sais 1 tu es bon, toi... Je me

SCEUK PHILOMËNE. 105

rappelle bien les malades par Ut, mais pas par Duméro.

— Barnier, as-tu lu le travail de Rnneau sur les bains chez les Bomains ?

— Non, il ne me l'a pas envoyé... E3t-c« gros?

— Cest un volume haut comme mon pouce; je ne l'aï pas encore coupé..

— Ça peut être curieuï... Mais il aurait dû prendre le sujet plus large, faire une étude de médecine philosophique et historique... Pourquoi u'a-t-it pas empoigné les mauvaises mœurs de l'antiquité en masse, les scandales du monde i^c et du monde romain, voilà un cadre... et il se serait fait lire des gens du monde...

— Qu'est-ce que devient doBC Thierry ?

— Je l'ai vu aujourd'hui à l'école pratique... il a fait sa thèse eu trente heures.

— Diable !

Cest un farceur, Thierry... Il m'a, un emprunté une tumeur superbe sous pi

iW iCBCK PHILOHËNI.

de l'analyser an microscope. Comme II est plus fort micrographe que moi... et puis je n'avais pas le temps... je lui ai donné tout ce que j'avais... et quand j'ai été pour lui demander l'analfse, il m'a dit qu'il comptait s'en servir, qu'il n'avait pas ûal... des bêtises I;

— Vol de tumeur I... Le Code n'a pas prévu çal

On frappe à la porte.

— Entrez !

Il entra an jeune homme aux longs cheveux, BU cache-nez de laine rouge. C'était an candidat au cinquième examen de médecine qui venait demander les maladies des malades sur lesquels il devait être interrogé. On lui ré- . pondit :

— Allez là-haut... il doit y avoir un interne. Quand il eut fermé la porte sur lui :

— En voilà un front de venir nous demander de mettre dedans les examinateurs, sans seulement nous apporter une lettre d( recommandation de n'importe quil

SCBDR PHILOHSKB. 107

— Hais il est astacieox comme la coeheoille, cet étre-là 1

— Madame Bizet I

La Tieille femme accoaniL

— Voilà une viaDde... Avez-vous Jamais mange de la chair humaine ?

— Oh! monsieurl

— Eh bien, madame Bizet, c'est comme si on en mangeait... Vous rendez-vous un compte bien précis, madame Bizet, da goût que peut avoir la chair humaine?

— Ohl l'horreur!... damel je ne sais pas...

ça doit ressembler au lapin... il me semble.

— Non, madame Bizet, c'est un goût entre le bœuf et le mouton. Je ne tous parle pas

, d'après les récits des voyageurs, madame Bizet... On a amené un jour ici une femme qui avait Toulu s'asphyxier, elle était tombée sur un réchaud... Elle avait le bras rôti... â point! Si vous cusiez vos cfitelettes aussi bien, maaame Bizet...

— A ni-opos de côtelettes, tu sais que l'admi-

IVS 8CBUR PUILOMKNB.

DisU-atioD en a refuse une l'autre jour à mon chef de service pour une maladeT

— C'est dégoûlantl

— Et qu'est-ce qu'il a dit, ton chef de serriceî — 11 n'a rien dit..

— Il est raide pourtant sur ces choses-là.

— 11 a donné dix francsà la soeur pour acheter des côtelettes à la malade.

— Ah ! le docteur!

Ce fut un cri de la salle à l'entrée d'un ancien interne tout fraîchement reçu docteur, qui portait sous le bras un paquet de ses thèses couvertes en papier bleu.

— Tu déjeunes?

— Oui.

— Madame Bizetl... une serviette...

— Oui, monsieur — et la vieille femme apporta au docteur la serviette des invités : une taie d'oreiller lilaoclie.

— Nos compliments, mon cherl

Et le dâcteur s'assit, au milieu des poignées de maln< en disant mélancoliquement t

8CE0R PHILOMËNB. lUO

— Ça oe me rend pas gai, alleil

— Tiens! pourquoi?

— Quitter Paris...

— Où Tas-tuî

— Je Tais exercer à Péronne... Ahl la pro< Tin ce...

Et il se mit à manger d'an air lugubre.

— Ahl je conçois; te rappelles-tu notre première année à Bicôtre, hein, docteur? C'était le bon temps... Nous nous en sommes donné des bosses... Nous avions nos chambres au-dessus des vieux retraités de trente ans de service dans les hApitaux, les reposants, comme on les appelle... Ils ne reposaient guère, je tous en réponds!... Nous passions ta nuit à rouler des bâches dans les corridors... Lorry jouait du violon comme un sourd... Et puis, on n'était pas séTère pour les visites que nous recevions... Nous faisions du punch sur le toit, ûgure-toi... ça faisait passer des comètes dans les lunettes de l'Observatoire... Et le jour de la fête de Bicétre, c'est là ^ue nous avons été beaux 1 Les

lt« SCEUR 1>HIL0MËNE.

garçons de Bicétre ne voulaient pas nous laisser danser... Nous ëtions plus de Tingt... Il y avait les ofâciers, qui se sont mis avec nous... Nous avons fait un train... Il parait que ce n'est plus ça, maintenant; ouest tenu, le concierge fait des rapports, on vous demande des mœurs de demoiselle... et de ne pas ronfler la nuiti ' — Tu sais bien, Barnier, cet animal de malade qui avait promis de m'assommer quand il serait sorti?

— Oui, parce que tu l'avais mis à la diète...

— Je l'ai Tencoutrë l'autre jour sur le pont des Ans.

— Eh bien?

— Ahl mon cher, je l'ai trop bien guéri : il m'a paru fort comme un Turc... j'ai pris l'autre cfité du pont.

On entendit une petite sonnerie claire, et presque en môme temps l'ombre d'un corbillard arrêté devant la fenêtre, prit la moitié du jour de la salle de garde.

— Oui, dit on interne au docteur, c'est tou*

Digniod^yGoOglc

soEcn pbilohGne. hi

}oura il cette heure-ci c^mme de ton temps, et A la même place... station de la correspondaDce pour l'éteraitél

— Passe-moi l'eau-de-TÎe.

— Qaelle pipe veux-tu7 la Ule de mort, oa la eclique de plombf

— Non, l'autre.

On frappa k la p(Hle.

— Entrezl

— M. PicheBat, dit une fille de sdle, c'est pour une femme... le ih... k délivrer.

— Boa ! ça arrive toujours quand on allume une pipe...

— Plains-toi! C'est quand tu seras dans le service où j'étais il y a deux ans... En voilà un hApital où OD est dérangé les jours de garde... et les nuits donc I J'ai calculé : c'est sept fois en moyenoe qu'on vient voua réveiller... Il y a ce diable de pas de l'inârmier qu'on entend marcher dans la. cour, monter l'escalier... Et le matin, A six heures : Pan 1 pani à la porte... Ëntrezl Cest un décès à tàgo&e... Quand oa

lis SCEUR PHILOHSNE.

pense quMl y a un idiot d'interne qui a donné à J'administration l'idée d'exiger la vëriâcation des décès... Je te demande un peu... Des malades qui sont depuis deux mois à mourir dans une salle... Hais il 7 a longtemps qu'ils sont morts quand on s'en aperçoit; seulement, ils s'obstinentà respirer...

— Ëtes-vous contents des opérations dans ce moment-ci 7 demanda le docteur.

— Heni heu!

— Non, ça ne réussit pas depuis quelque temps.

— Il 7 a des veines comme ça...

— Et ce qu'il y a de triste, c'est que ça ne dépend pas du chirargien. L'opération peut être parfaitement faite; mais c'est la chance... c'est comme une main an lansquenet... on passe ou on ne passe pas... Il y a des veines positivement...

— Oui, c'est de la chance... Tiensl l'année derrière, mon chef de service tomhe malade... Il venait de faire vingt-cinq opérations de suite

SCB0» PHILOHËNB. 113

nns accident, et des opératicns très-grades... On envoie Barder le remplacer, tu sais qu' Barder est au moins aiissi fort que lui ; il fait cinq opérations, les cinq opérés claquent! Ua foil à la sixième il a mis sa trousse dans sa poche, et bonsoiri il n'est pas revenu...

— Il a bien fait! qu'est-ce que tu veux?...

— On n'est pas encore si malheureux ici qu'à l'hApilal d'où je viens. .. Voilà deux ans qu'on y perd tous les opérés... C'est embêtant à la Un... Un moment, dans le pavillon des hommes, il y avait au troisième étage l'infection purulente, . au second le tétanos, et au premier la pourriture d'hôpital...

— Ça pliait bien !

— Ce qu'il y a de curieux tfest qu'on en perd beaucoup plus à Paris qu'en province... oâ souvent ils sont charcutés...

— AllonsI il y a de très-bons chirurgiens en province... Il ne faut pas les abrutir en masse...

Pichenat, gui était rentré, tétait assis iana

114 S(EUR PHILOSËNE.

le fauteuil de garde et s'amusait à taquiner son voisin avec un des bâtons écorcés qui servaient atu internes à faire des assauts de canne. Tout à coup de sa chaise, le voisin sauta sur la nappe.

— Qu'est-ce que ta fais, Malivoire î tu montes sur ta table T

— Non, je monte h la tribune, ~- dit gravement l'interne qui répondait au nom de Malivoire, — pour la discussion du budget- Messieurs, il y eut un temps, je devrais dire

un âge d'or, où Tadministration se faisait une joie de nous nourrir. Et telle était, d'après les légendes qui sontvenues jusqu'à nous, la générosité de l'administration, en ce temps-là, qu'un interne pouvait tenir une table d'hâte avec ce que l'administration lui fournissait .. Obligés de nous nourrir nous-mêmes, nous avons choisi parmi nous un caissier qui nous semblait digne de notre estime...

— Je demande la parole I cria Pichenat.

— C'est sur la conduite de ce comptable in-

o;,GoogIc

SmVR PHILOHËNE. IIS

Testi de toute notre confiance, etqui fait danser fanse du panier...

— Très-bien !

— ... que je veux appelervotre attention t... Pichenat, je l'ai nommé, messieurs, prend perpétuellement des voitures : U me les fait partager, c'est vrai, mais U les paye... Je l'ai TU aujourd'hui en conférence avec son bottier: il lui soldait une note.-.

,— Au contraire I fit Pichenat.

— Il parle, messieurs, de louer une loge aux Italiens... Un seul mot pour finir, messieurs... A Bicétre, nous vivions pour vingt-cinq francs par mois, Pichenat- ose nous en demander quatre-vingts... -

— Pourquoi m'avez-TOus nommé économeT

— On t'a nommé économe... pour que tu lasses des économies I

— Halivoire I tu marches dans mon gloria I

— Halivoire là bas I

— A-t-on de l'encre ici I... et une plume <Itielconque T demanda le docteur, et il se mit

tie SCEDR PHILOUËNK.

â écrire sur le coin de la table les dédicaces des exemplaires da ses thèses. — Ab I dites donc, qu'est-ce qui veut ud cœor très-bien préparé ? Quelqu'un ea a-t-il besoin ici ?

— Ça me Ta. Je le retiens.

— Vous avez une ocuvelle novice à la salle Sainte-Thérèse 7

— Ta ne l'as pas encore vue î

— Non, ça m'est égal. A mon hôpital de l'an dernier, il y avait des scearsde Salnte-Uarthe...

— Ahl oui, des soeurs jan^nistes...

— Ne m'en parle pas de tes sœurs jansénistes. Elles sont toutes grêlées...

— Et les plus jeunes ont connu nos professeurs An temps qa'ils étaient internes.

^- Gomment s'appelle-t-elle déjà notre oo- Tice? Elles ont des noms... je ne sais pas où elles vont les pécher...

— Est-ce qu'elle ne s'appelle pas sœur Amhroisine T

— Non, elle s'appelle sceur Pfailomèoe.

— Elle est très-gentille...

SCEOR PHILOHËNE. 111

— Et pais elle a l'air bonne ûtle... Elle ne TOUS tait pas un nez comme il y ea a...

— C'est dommage seulement qu'elle l'ait un peu trop gros, son nez...

— Oui, mais elle a des yeux bleis, et un regard d'une douceur...

Est-ce un r ou un x à la an de MéUyier ï demanda le docteur qui écrivait.

— Un::,

— Ce qu'elle a, c'est qu'elle a de la grâce... Elle n'a pas les mouvements bétes.

— Moi, je ne sais pas ce qu'elle a et ce qu'elle D'à pas... mais elle m'a semblé charmante...

Qu'est-ce que tu en dis, toi, Bamier?

— Ah ! c'est vrai, elle est A la salle Sainte- Thérèse, c'est Barnierqui i'adansson service... Eb bien, Barnier?

— Mon cher, moi... qu'est-ce que vous voulez que je vous diseT... je n'aime pas les jeunes sœurs, voilà mon principe... J'ai horreur du romanesque... ça m'ennuie de voir des petites filles qui se me atent la tête et se

tl8 SCeUB PBILOMËNE.

font religieuses sans savoir pourquoi, ni ce que c'est... par Idée de roman... comme elles se monteraient la tête pour un cousin qui Tient aux vacances... Les vieilles, celles dont le cœur ni la main ne tremblent plus... k la bonne heure, celles-là...

— Mais, mon cher, voyons, il font bien Qu'elles commencent...

— C'est vrai... mais j'ai beau me dire ça...

c'est plus fort que moi... Tiens ! hier au soir, elle a voulu m'aider à faire uu pansement...

j'ai eu peur qu'elle ne tournât de l'œil comme l'autre fois... et je n'ai pu me retenir de la rembarrer...

La sœur Philomène était entrée à l'hdpital avec un grand trouble. Elle avait vécu longtemps à l'avance avec celte idée d'hOpital, es-

8QEUR PHILOHËNE. 110

pérant par Thab itude se fomiliariser avec elle ; mais cette idée était deveaue une obsession qui l'avait remplie de terreurs. De jour en jour, elle s'était sentie moins forte contre ces pensées, ces images poignantes qui assaillent le. cœur du passant devant an grand mur d'hdpitai troué de petites fenêtres. Sou imagination, travaillant dans l'inconnu, se grossissait à ellemême l'horreur qui devait être là. Elle pressentait avec les yeux je ne sais quoi de pareil i ces planches d'anatomie coloriées qu'elle avait vues, étant enfant, quelque part, dans le quartier latin. Et dans le vague des choses, elle se o^it, malgré elle, un idéal d'épouvante.

Un souffle lui passa sur les tempes et sur les pommettes en entrant pour la première fois dans la salle où elle devait faire son service de sœur. Elle aperçut sur les poêles les pointes de fer A attiser le feu : elle les prit pour des fers à cautériser. Elle croyait qu'elle allait voir des instruments d'acier tachés de taches épouvantables, des morceaux de vivants, tout ce qu'on

tSO SCEDR PHILOHÊNB.

r£ve, en frissonnaot, de la chirurgie à rœuTrel Elle ne vit rien décela : mais des lits blancs, des rideaux blancs, du liage blanc. Il y avait partout la propreté, ctiarmante à l'œil, d'une chambre de jeune Qlle. Sous le pied nu du frotteur, le carreau luisait. Les malades avaient sur les oreillers des poses tranquilles. Un joli jour d'automne presque rose se balançait dans la blancheur matinale des lits et dans les transparences des fonds. Des lumières jouaient sur le culrre rouge des plats brillants et nets, ou dormaient sur l'élain clair des brocs et des fontaines. Les rires d'internes mettaient . dans la salle un écho de jeunesse. La convalescence babillait à demi-voix dans les lits murmurants. St dans toute la salle, il y avait tant de clarté, tant de paix et tant d'ordre, le voile était si habilement jeté sur les misères et l'ordure de tous ces corps, sur le martyre de tant de douleurs, la toilette de l'iiorreur était si bien faite, la souffrance était si calme, l'agonie faisait si peu de bruit, que la sœur fut tout

SCEUR PHILOHENE. I3t

étonnée d'être rassurée et calmée par la réalité. Elle eut un sentimeut de délivrance, de coqflaace, de joie ; elle se crut sauvée des terrburs île SOD imagination, et elle fut presque ûëre de se trouver plus forte qu'elle ne l'avait espéré. Elle redoutait beaucoup devoir un mort. Elle «n vit un qui venait de mourir. Il avait les deux mains étendues et posées à plat sur le lit. Un 4ricot brun mal boutonné s'ouvrait sur sa poitrine. Deuf oreillers lui soulevaient le corps ; aa tête, un peu sur le cAté, se renversait en arrière. On voyait le dessous de son cou, une barbe forte et noire, un nez pincé, des yeux creux. Autour de sa tête, ses cheveux plaquaient à l'oreille comme des cbeveux en sueur. Sa bouche béante était restée toute grande ouverte, dans une aspiration suprême : la vie semblait l'avoir forcée pour en sortir. Il était là tout chaud, et déjà enveloppé et raidi dans le suaire invisible de la mort... La sœur regarda : elle resta, pour s'éprouver, longtemps ù regarder : elle ue sentit pas plus d'é-

D,GoogIe

m SCEOn PHILOHËHE.

motion devant ce cadavre que devant une cire. Elle se soatint pendant quelques jours dans cet étal de fermeté naturelle et de courage sans effort. C'était une grande surprise et un grand contentement pour elle d'échapper si facîlementà la lâcheté de ses sens, aux défaillances qu'elle avait redoutées. Elle commençait à se croire aguerrie déjà, lorsque regardant un BOir une malade qui dormait toute pâle, le cœur lui manqua : elle fut obligée de se retenir à la colonnette du lit pour ne pas toml)er.

Jusque-là, par la volonté, par l'application de toutes ses forces à son râle, à sa tâche de dévouement, elle s'était dérobée à l'impression et au contre-coup de ce qu'elle voyait. L'heure était venue où toutes les émotions, amassées en elle à son insu, éclataient sans motif. Elle cédait à un malaise indéûni, à l'ébranlement de toutes les secousses qu'elle n'avait pas perçues sur le moment. Ses nerfe, tenus par le . spectacle de l'hApital dans une irritation continue, avaient un jeu fébrile, une sensibilité

SŒUR PHILOHËNE. 131

agacée et maladive; et certains bruits, comme la chute d'DD gobelet d'étaia, lui doDoaient un tressaillement douloureux.

Puis elle voyait tous les jours un peu plus de ce que rbôpital cacbe si admirablement aux premiers regards. Les têtes des jeunes étudiants penchés à ia visite sur un lit n'étaient pas quelquefois si rapprochées que son œii, malgré elle, ne passât au travers, et ne touchât, sur un membre entrevu, une plaie nue et vive. La mort, elle la croisait à toute heure dans cette affreuse boite brune, portée par deux inârmiers, qui voile le cadavre, et donne la terreur du mystère à l'horreur de la mort. Toutes sortes d'objets, dont le sens lui échappait aux premiers temps, prenaient pour elle une signification qui s'emparait de sa pensée au passage. Elle ne pouvait les rencontrer de l'œil, sans y trouver un souvenir qui lui faisait peur, une image qui lui faisait mal. Les chosf quaient l'ombre des souffrances qu'elles é touchées. Elle revoyait sur le brancard t

tu SOEUR PHtLOHËNE.

renversé en l'air dans l'antichambre, à l'entrée de la salle, ces femmes qae presqae chaque jour le brancard emportait pâles à la salle des opérations, et rapportait plus pâles. Tout alors lui parlant et allant jusqu'au fond de ses entrailles, elle ëprouTait an serrement sons les sAtes, et elle se sentait les jambes à la fois molles et légères, avec un froid dans les os descendant de la rotule au bout de l'ortei!.

Au bant du large escalier tournant qu'elle montait et descendait si souvent pour aller à la salle Sainte-Thérèse et pour en sortir, il y avait un grand palier, et sur ce palier un mur contre lequel il lui fallait passer. Quand sa robe le frftlait, elle était prise d'épouvante, comme un enfant la nuit. C'était pourtant un mur comme tous les autres, un mur qui n'avait même point, comme d'autres murs de l'hA-.

pitai, ces traces brunes, laissées par une maio sanglante au passage : mais derr'^re, la sœur le savait, était l'amphithéâtre...

SOEUU PHILO^ENE

L'bApital, les salles, les lits devinrent bientdt pour elle pareils à ce mur : ce que ses yeux ne voyaient pas, sa pensée croyait le voir. Son imagination passait derrière les rideaux, entrait sous les draps. On eût dit une seconde vue abominable que les voiles irritaient sans pouvoir l'arrêter. Il arrivait que sous le tourment de ces perceptions incessantes, des larmes tout à coup lui montaient aux yeux, des larmes qu'elle refoulait et qui lui revenaient un moment après. Des scènes banales, les incidents les plus vulgaû^sde la vie d'hApital, des bruits, des spectacles sans le moindre effet dramatique, la faisaient tomber k l'improviste dans la demidéùiillance qui précède l'évanouissement. Un lien sufQsait pour lui faire monter ces larmes

12Ù SCEÛn PHILOUBHE.

aux yeux, ces faiblesses au cœur : dans sa seasibilîlé, à~bout de courage et qui oe pouvait plus se contenir, c'était 'a goutte d'eau qui fait déborder le vase.

L'éuiotion retombait sur son corps en une fatigue qui le brisait comme une nuit de jeu brise le corps d'un joueur. Ses sens avaient des instants de lassitude où ils se dérobaient sous elle; et un tel accablement s'emparait de sa volonté physique, qu'il y avait des moments où elle était prête à crier : Assez! assez pour aujourd'hui! Mais aussitôt elle se mettait à remuer, à marcher, à aller, à agir. Elle s'rgir tait en se donnant un prétexte; elle faisait quelque service qu'elle n'avait pas besoin de foire; et ses forces ainsi reconquises recommençaient à lui obéir et à la servir.

Le soir, quand elle n'était pas de garde la , nuit à l'hôpital, elle rentrait à la communauté avec la tête vide, la pensée lourde, inerte, incapable d'application et de mouvement. Elle avait peine à suivre le sens de ses prières, à rassem-

SCBDH PHILOMERR. Ifl

bler les mots qui les formaieDt. Il ne lui venait au cerïeau que des idées macliinales, uii reilet presque matériel de ses sensations physîijues. Ce n'étaient point des souTenirs, c'étaient des îmages qui repassaient devant elle, et auxquelles elle s'abandonnait dans une contemplation paresseuse et absorbée ; images d'une Illusion/étrange qui rapportaient saus pitié devant son regard la réalité tonte vivante! Elle voulait ne plus rien revoir, elle priait... Uaisil lui revenait l'odeur, l'insupportable odeur que boivent tes vêtements, qu'aspirent les pores de la peau : elle ne voyait plus l'hôpital, elle j était I

Elle fut longtemps à lutter, à souffrir ainsi, cherchant à se vaincre, élevant à Dieu ses souffrances et lui demandant chaque jour la constance de rhabitude.

BCKUR PHILOUBHB.

il est à rhflpîlal , le matÎD, vers les dix heures, une heure que le bruit, le mouvement des allées et des venues, l'animation des malades, la vie des salles font difEérente des autres heures, presque gaie. C'est comme une trêve, dans la journée. La visite, le pansement viennent de Unir. La vue et la parole du médecin ont approché l'espérance de chaque lit; la main habile et douce de l'interne a donné à la souffrance le soulagement de la bande nouvelle et de l'onguent frais. La consolation a touché les corps comme les âmes. La fille de garde, penchée en avant, traîne et emporte le linge maculé dans le grand drap auquel elle est attelée des deux mains par derrière. Entre chaque lit, a brosse met pir terre des rayons clairs. Sur

D..„-;;c:,G00glc

SCBDR PHILOUÈNE. 120

les oreillers renflés et blancs, les tôtes reposent; les visages s'apaisent et sourient, à demi ressuscites, arec un air de conûance, de calme, de coquetterie. Sur les chaises, à la tête des lits, les malades les plus valides s'habillent de c6té, A demi tournées vers la fenêtre, heureuses et lasses comme à une première levée, lentes et s'aV^tant dans leur toilette, distraites et regardant vaguement devant elles. Et bienlât parait & la porte de l'officine le grand panier plein de pains dorés et entiers où le couteau a marqué quatre pai'ts; et aussi !e petit chariot portant sur une serviette blanche le déjeuner de la salle.

Celait d'abord les bouillons que la sœur Philomëne portait de malade en malade. Agile, elle allait d'un pas rapide d'un lit à un autre, tenant devant elle l'écuelle d'étain dont l'air lui chascait la fumée au visage. En une seconde, elle était à la tête du lit, à la droite de la femme couchée. A celles-ci, elle laissait le bouillon à boire; à d'autres plus faibles, et qui se soule-

IM SOEOR PHILOMËNE.

raient pëDiblement à sa Tue, elle te faisait boire, tenant d'une main letir tête penchée et appuyëe sur elle, tandis que de l'autre, allongée et tendue, elle leur levait et leur soutenait aux lëTTCs l'écuelie tiède qui tremblait dans leurs doigts défaillants. Après les bouillons donnés, elle distribuait le pain plus vivement encore, avec une hâte plus empressée, plus légère, plus volante, qui enlevait son voile derrière elle et faisait battre sa robe contre les rideaux. Elle était à ce lit, et tout aussitôt â cet autre, ne faisant que passer. Vêtue de la capote grise, une convalescente la suivait; cambrant sa taille dans les lignes carrées du lainage, elle portait les pains dans une grande nappe noaée à son cou par un gros noeud, et dont elle rame^ nait un bout devant elle par l'effort d'un seul bras dessiné à larges plis dans l'étoffe ample. A chaque lit, la convalescente entr'ouvrait la nappe à la main de la sceur qui prenait le morceau de pain pour chaque malade et le posait vite au pied du lit, sur la couverture Venait le

SCeUR PHILOHË>E. I3t

vId qu'une autre convalescente lui tendait dans un seaa de bois; et la sœur à chaque lit plongeait dans le seau la mesure d'ëtain la plus petite. Une fois, ou deux fois, ou trois fois, elle remplissait et versait la mesure dans la timbale, jetant les yeux tout en versant sur la feuille de papier attachée k sa manche qui marquait pour chaque lit la portion de vin. Et le bruit du métal qu'elle posait sur les tables de nuit, suivant son pas, courait avec elle jusqu'au fond de la salle.

Après le vin, la sœur s'occupait à distribuer aui malades qui n'ëlaient pas encore au régime de la pleine convalescence, aux quatre portions, tes aliments délicate sortant de l'ordinaire de l'hôpital : le poulet, les côtelettes, les conûtures. La ÛUe de salle, ou quelque femme qui pouvait se lever, l'aidait à ce service ; puis ellemême traînait et poussait le petit charriot roulant qui promenait devant les lits, en ne i^arr^nt que devant quelques-uns, la grande casserole de riz au lait, la terrine de pruneaux

132 SOEUR PHILOMËNE.

cuits, les quelques parts de bouilli si petites sur le grand plateau d'élaiu.

Pendant tout ce temps des distributions, une (tctivité bienheureuse animait toute la personne de la sœur Philomëne. Une force ailée donnait à sa gi^ce une allégresse ravissante ; et elle, belle de toute la bonté de son cœur, lorsqu'avec ses manches relevées pour sa besogne sur ses mains blanches, elle allait et venait ainsi, plaisantant doucement Tappétit des malades, riant avec leur faim, promettant à celleci de la recommander pour une portion, à celle-là. si elle était bien sage, de lui donner le lendemain une friandise, pensant à tout, et en causant, balayant, de ses doigts, les miettes de pain glissées entre les draps.

C'était, pour la sœur Philomëne, la belle heure de sa journée. Elle s'y oubliait, elle se retrempait à la joie et aux enchantements de cette fatigue si douce. Elle y puisait l'oubli de tout ce qui était laid, répugnant, redoutable autour d'elle. Et cette matinée lui remplissait

D,gniod.,GoOglc

SOEUR PHILOHENB. 133

si bien l'ftme qu'elle en emportait souTent du courage pour tout le reste du jour.

Aux forces qu'elle tirait de celte heure et des distractions du matin, se joignaient d'autres forces plus yiyes et dont la source, étant en elle-même, se renouvelait sans tarir avec l'abondance providentielle des grâces d'état. Ces forces n'étaient autre chose qu'une bénédiction de son cœur, une illusion, l'illusion -qui soutient, dans le premier noviciat des dégoûts de l'hApitai, les internes comme les sœurs. La sœur avait la foi de beaucoup faire contre la mort, de beaucoup faire pour la santé des malades. Elle avait cette conâance crédule et généreuse, ce bel enivrement de la charité que a

134 SOEUR PHILOHËKE.

Dieu donne à tous ceax qui commencent A approcher la maladie, pour qu'ils puissent marcher, sans faiblir, jusqu'à l'habitude. La soeur Phiiomëne croyait que la souffrance ne pourrait résister à ses soins, à sa vigilance, à la prévenance de ses attentions, à l'efTort de toutes ses pensées, à la volonté de tout sou ' être. Elle espérait faire des miracles .en donnant sa vie aux malades, en veillant jusque sur leur sommeil, en rapportant leur état au médecin, en appelant à eux au moindre accident la visite et l'expérience de l'interne, en vérifiant et en leur donnant les médicaments ellemême, en faisant de leur guérison, son idée fixe et l'occupation de chacune de ses minutes. Elle pensait aussi les arracher au mal en les entourant de ses tendresses : elle leur parlerait, elle leur sourirait, elle les reprendrait au désespoir, elle les soulèverait vers l'espérance; elle serait une sœur au chevet des lits, elle serait la prière d'une mère aux pieds des agonies solitaires, sans âimllle et sans foyer :

SOEUR PHILOHÈNE 135

la mort ne viendrait pas chercher la vie entre ses bras I

C'était là un r£ve dont le temps et la réalité \ lui montraient la vanité, ha, soeur reconnut que la vie et la mort ne sont pas dans des mains t humaines. Elle vit que l'heure suprême est i ineiorable, et qu'il a'est prières ni soins capables de forcer ou d'attendrir la nature. Et si son devoir de dévouement ne se rapetissa pas à' ses ;eux, sa mission lui apparut plus humble et plus modeste, bornée à l'allégement et au soulagement des souffrances humaines. Mais quand elle eut cette déception, quand la vérité lui apparut au bout de longs mois de luttes et d'anxiété, l'affermissement était fait en elle ; elle n'avait plus besoin de l'appui ni du mensonge d'une illusion pour marcher di:oit et sans faiblesse dans son chemin. Les ardeurs, les élancements, l'irritabliité nerveuse de sa sensibilité, s'étaient usés dans l'çffort de son premier zèle. La maladie, la mort, lui étaient devenues accoutumées, et n'avaient plus rien

136 SOEUR PHILOUËIfE.

qui fit défaillir son regard, faiblir sa main, reculer SOD cœur. Tout ce que lui restait de la femme, elle le sentit tout à coup vaincu et dompté au fond d'elle par la sœur; et, forte dans sa robe comme dans une armure, elle se jeta à genoui dans le cabinet vitré où elle se tenait le jour au bout de la salle, et elle remercia Dieu avec un élan de joie.

' Dès lors, elle eut une fermeté sereine, mais que l'babitude n'endurcit point. Sa douceur égale et inaltérable ne devint point banale : elle demeura tendre. Les malades recberchaient ses soins parce qu'elle s'approchait d'eux avec un air de compassion et d'intérêt répandu sur tout son visage. Ils l'aimaient pour son regard qui leur parlait, pour sa voix qui les louchait si délicatement. Ils l'aimaient parce qu'un peu d'émotion semblait encore trembler dans son dévouement

sociiin philome:n£.

y Ah I vraimeot, vous avez eu tant de peim que cela â vous habituer à l'hâpital I tous, aa interne... un homme!

— Oui, on croit comme ça que ça ne nous coûte rien... Tenez I moi, ma mère, etjena suis pas le seul... j'ai été près de quinze mois, quand j'ai commence mon internat, à être triste... mais là, à fond... eton enatoujoursun petit reste... Si je tous disais que j'ai été plus de six mois sans pouvoir manger de bon cœuri

— Ah [ ça me fait plaisir, ceque vous me dîtes là... On est si honteuse de soi dans les com^ mencements...

— Et puis nous... c'est encore plus horrible Çue yous. La première fois qu'on entame la peau d'un mort à la Clinique... je vous assurv

I» 8CCCR PHILOHENE.

que cela lait un effet... ça tous retourne... Et les autopsies 1 quand ii faut fouiller dans tout cela!... et l'odeur qui tous entre dans les mains, et qu'on porte avec soi partout... Heureusement qu'il y a de la graine de moutarde pour se laver... Oui, c'est rude, allez ! les premiers temps... pour tout le moude. Ce matia précisément, nous avons eu une scène...

Gomme nous avons fait un peu de train l'autre jour à l'École, nous avons cru reconnaître un mouchard à la visite... un moucliard trës-bien du reste, très-propre, un jeunet... une petite moustache noire... Nous l'avons poussé peu à peu contre un lit où il j avait un varioleux... et paf 1 le monsieur a glissé tout de son long... alors nous avons dit ; En voilà un l

Barnier, l'interne de la salle Sainte- Thérèse, causait ainsi avec la sœurPhilomëne. La sœur l'écoutait en le regardant dans l'ombre de la porte ouverte au montant de laquelle il se tenait appuyé d'une épaule. Debout au milieu de son cabinet, elle était devant lui comme

SCeUB PHILOHËNE. 139

nne lainière. Un Qot de jour, eotrant par les carreaux de la grande fenêtre, l'enveloppait tout entière et faisait éblouissante la blancheur de sa robe; De tous les cfttés du cabinet, par les vitrages et les rideaux, le soleil lui revenait en lueurs et en reflets qui la baignaient Et dans cette clarté qui l'entourait et l'inon dait, son visage caressé par lès transparences de sa coiffe m de son voile, brillait comme entouré d'un nimbe. Son teint avait cette blancheur de transfiguration que le cloître donne parfois au teint des religieuses, cet éclat virginal et divin qui fait penser à la gloire d'un corps ressuscité. Et sur sa figure une santé céleste resplendissait.

— Vous me donnez du courage, reprit-elle après un moment de silence. Et comme sortant de ses réflexions : Abl vous regardez le livre que je lis... Justement je voulais vous demander... Il faudra que vous m'expliquiez beaucoup de choses...

— Abl très-bien... c'est le Manuel... Mais

140 sobur philohSne

tant que vous voudrez, ma mère, je suis à voire

— C'est qu'où a besoin de savoir... Il faut bieo apprendre un peu de médecine, si on veut servir à quelque chose auprès des malades. 0ht je ne veux plus £tre renvoyée comme l'autre jour... vous savez?... où tous m'avez pris cette ' bande des mains...

— J'ai donc été bien brutalï

— Pourquoi?

— Parce que vous m'en voulez encore.

— liais non... puisque je vous en parle. Vous aviez peur pour moi, je sais bien... Mais maintenant, je suis brave... j'ai tant prié que la force m'est veoue... Mettez-moi à l'é[>reuve, voui verrez,,.

D,gniod.,GoOglc '

•OBCR paiLOMËIfE.

Cette grande victoire, celte possession now- Telle où la sœur était d'elle-même, ne furent P33 absolues tout d'abord. Elles ne lui restèrent pas sans lui être disputées. De temps en temps, elle était encore surprise à l'improvlste paf l'instinct de sentiments et la secousse d'impres*sions desquels elle se croyait délivrée; et de dernières émotions lui donnèrent un dernier déchirement.

Descendant à la lingerie un matin, elle vît rinterne entrer dans la salle de consultation. Se rappelant qu'elle avait à lui demander la dose de sulfôte de quinine à donner à une malade, elle pensa, au lieu de le faire appeler, à aller le trouver dans la salle où il était. Elle traversa la

in SCEUR PHILOHENB.

coor toute blanche de neige, en suivant la trace noire des pas qui faisaient, le long du ruisseau un peu dégelé, un petit seutier battu jusqu'au degré de la salie, et elle entra dans le cabinet de chirurgie.

Au jour de la fenêtre sans rideau, par-dessus la barrière de bois qui fait faire queue aux malades, un yieillard montrait en ce moment à l'interne une grosseur formant un gros nœud sur son poignet maigre. C'était un pauvre petit vieillard tout ratatine par le froid dans un paletot lustré de misère dont il avait relevé le collet. De rares et longs cheveux blancs tombaient contre sa Ûgure osseuse; ses yeux caves n'étaient plus qu'une lueur. Il se tenait voûté, deboutet humble, avec un chapeau qui lai tremblait dans la main. Lui-même tremblait comme un vieil arbre mort battu par un vent d'hiver. Bamier regarda le poignet du malade :

— Vous loussezî lui dit-il sans lever les yeux.

SOEUR PHILOHËNE. 141

— Oui, monsieur, beaucoup, — i>épond!t le vieillard avec une voix pareille à un souffle, éteinte et dolente, — mais c'est mon poignet qui me fait mal...

— C'est... c'est que nous'ne pouvons pas tous recevoir- Il faut aller au parvis Notre-Dame.. — Le vieillard ne disait rien, il regardait l'interne. — Et demandez la médecine, pas la chirurgie, la médecine, — lui répéta l'interne voyant qu'il semblait ne pas entendre.

— Mais c'est là que j'ai mal, reprit le vieillard de sa voix faible et sourde en montrant son poignet.

— On vous guérira de ça, voyez-vous, en guërissabt votre toux...

— Au parvis Notre-Dame, — cria presque h l'oreille du vieillard une grosse voix qui sortait d'épaisses moustaches^ et qui se grossissait pour ne pas s'attendrir : c'était la voix du concierge de l'hôpital, planté derrière le vieillard, les mains derrière le dos.

La neige tombait à gros flocons : on la

.«W SCeUR PHILOHÈNB.

Toyait loniDei' par la fenôlre. Le vieillard s'éloigna sans un mot, avec son chapeau à la main toujours tremblant.

— Pauvre diable! quel temps!... c'est loio, -:- dit le concierge en regardant la neige. — Il s'en a peut-être pas pour cinq jours...

L'interne s'était retourné vers un jeune liomme qui se tenait à cAté de lui :

— Oui, il y a comme ça des moments durs...

Hais si je l'avais reçu, mon chef de service l'aulait renvoyé demaiu... C'est trësnlifficile à placer ces pauvres diables-là... C'est ce que nous appelons en terme d'hdpital une patraque... Si nous recevions tous les phthisiques... Paris est une ville qui use tantl... nous n'aurions pluï de place pour les autres, pour ceux qu'on peut guérir... Et voyant que la sœur attendait pour lui parler; — Vous désirez, ma mèreî

— Je ne sais plus... — balbutia la sœur* â elle s'enfuit.

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