‹ Sœur Philomène;Chapitre 4 sur 8 · VC.oogIc · texte numérisé non relu

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f(BDR PHILOM&NS.

— HadameUnl

— Madame Six)

— Madame Onze I Acootez donc no pen qm je TOUS dise...

Les malades, dans la salle Sainte-Thérèse.

Rappelaient par leurs nnméros de lit, se répondaient, parlaient et bavardaient Presque toutes étaient dans leur lit. Sept à bnit, à leur première levée, se tenaient sur la chaise de leur chevet. Quelques-unes faisaientà petits pas une promenade dans la salle. L'une, assiseà l'un des boQts de la grande table, écrivait sons la dictée d'une autre femme avec cet effort des coudes et cette contention du corps ordinaires aux gêna du peuple gai n'ont pas l'habitude d'écrire et

fM 8CEUR PHILOHBRE.

qui s'appliquent. L'interne fluissaît sa visite de quatre lieures.

Et d'un lit à l'autre, ron entendait i

— Aurez-Tous du monde demain?

— Demain?... ahl oui, c'est jeudi... Je ne sais pas.

— Moi, je compte sur trois personnes... sur quatre, — dit en se reprenant une femme qui comptait sur ses doigts. — Vous n'avez pas tu mon mari l'autre fois, hein 7

— Si, je l'ai vu... Vous croyez que je dormais avec une nflaire comme ça sur le ventre?

— Et TOUS?

— Ohl moi... il faudrait que mon mari et mes enfants fissent soixante et dix lieues...

— Vous êtes de si loin?

— Pour ça oui... et pas de votre Paris, Diea merci! S'il n'y aTait que moi pour y demeurer... Pas seulement un arbre devant les églises I Ceux que leurs parents y sont, c'est bien... mais tes autres, ils y Tiennent pour l'hOpital... iSt cest gai, leurshApitauxl...G'est-y vilain, icil.»

sœaR PiHLOMÈNB in .

Je suis sûre queje m'en vas être triste encore (Tuinze jours aprëSyChez nous...

— C'est-il gentil, où vous êtes?

— Si c'est gentil?... Tenez, voilà la grande me... censé. Eh bieni nous sommes-là, nous... On entre là, n'esl-ce pas? C'est la belle pièce... Oh! je vais avoir un ouvrage... à nettoyer! Des hommes, vous comprenez... Et puis il y a deux chambres... alors derrière... et le jardin... A sa main gauche, dans le jardin, l'appentis... parce que le père et les enfants travaillent à leurs couteaux... Ils font la coutellerie, et de la une, qu'ils vendent rue Bichelieu... ils travaillent comme des satyres! Alors voilà le jardin...

Nous avons un poirier d'épargne qui est chargé tous les ans... on en laisse perdre! Et puis, voyez-vous, au bout c'est la rivière du pays... de l'eau d'un clair! Ça fait qu'on n'a que quatre pas à faire pour laver son linge...

— Dites donc, madame Neuf, y étiez-vous déjà ici, quand il y avait cette femme du chiffonuierf

1« BOEDH PHILOUBNE.

— Non.

— Figurez-vous... cette' malheureuse a?alt commeucé son agonie le dimanche matin...

Voilà son mari gui vient la TOir dans la journée... une horreur d'homme qui passait sa rie à boire... qui lui avait tout bu... Elle s'était sauvé un petit saint-frusguin qu'elle avait noué dans sa chemise... Ce gueux d'homme, sous prétexte de l'embrasser, veut mettre la main dessus... Elle crie au voleur,,. Ça a fait une révolution dans la salle...

L'interne était aux derniers lits. En passant devant l'un, il se mit & gratter doucement sur la couverture près du pied.

— Je ne suis plus chatouilleuse, monsieur Barnier, — dit presque gaiement la femme à laquelle on avait coupé la jambe; et après nu moment de silence, elle reprit, répondant à une voisiae :

— Ça c'est vrai, s'il y en a de mauvais dans les hommes, il y en a aussi de bien bons... En voilà un, H. Bamier. qui est doux... et qui fait

D,gniod.,GoOglc

SCCtIK PBILOHËNE. liS

atlentiOQ aux malades... C'est la demie. D'est-ce pasî Tiens I esl-ce que notre sœur ne fait pas aujourd'hui sa promenade A l'orange?.. . Ça me ra&alchîrait tant la bouche, un quartier...

— La scBur?... si, la voilà... elle sort de sa boite.

La sœur Pbilomène venait de sortir de son cabinet. Elle marchait, en tenant écartée de sa robe, au bout de ses deux bras étendus, une oranse dont elle enlevait la peau. La peau enle^ Tée, elle détacha lentement les pellicules, puis entrant au chevet des lits, elle mit dans la bouche des femmes couchées, ouverte et appétente comme une bouche de petit enfant, un quartier, transparent de jour, entre ses doigta blancs.

Au nom de Barnier, les louanges de l'interne s'étaient croisées dans la salle. La reconnaissance s'échappait des lits, les bénédictions montaient des bouches.

— Oui, disait l'une, un bien brave garçon.» et qui ne rechigne pas après son service...

150 SœOH PHILOMÈNE.

— C'est lui qui sait vous faire un pansemcutl... avec de l'eau tiède avant, qu'il tou» met... ça ne vous fait pas plus de mal que rien.

— Moi, il a été soigner mon liomme à I& maison... et c'est pas pour ce que ça rapporte...

Toutes ces voix qui se faisaient éciio arrivaient doucement à la sœur Philomène. Son pas s'élait ralenti; et elle se sentait venir pour les femmes qui parlaient ainsi des sympathies involontaires, comme une espèce de reconnaissance.

— Voilà des cornets... Si la pharmacie n'en est pas contente... — disait une femme levée sur son séant â une femme couchée qui avait au bout de son lit un gros chat assoupi là, tranquillement, comme aux pieds d'une vieille connaissance. — Demain... demaini — et, elle répéta encore une fois demain en chantonnant. — Je vais tâcher d'avoir aujourd'hui mon bulletin par la flile de garde pour sortir dès le

SCKUn PHILOHËNE. fSl

matfii... Revoir mon petit chez moi... e'est moi qui suis cODtente 1 Quand ce sera à votre tour, ma fille, vous verrez; on a beau avoir les jambes faibles, on se sent d'une force pour s'en allerl Ça ne fait rien : on devrait bien sortir toutes le même jour : ça ta.ii quelque chose de laisser les camarades...

— Ob ! moi, ça m'est égal de rester : je ne souffre plus. Et, voyez-vous, c'est tout de nepas souffrir quand on a souffert comme moi... Et puis j'ai fait faire le marc de café à quelqu'un qui est venu me voir... Elle m'a vue sur mes deux jambes dans quelques mois... et c'est une femme qui m'a dit tout ce qui m'est arrivé... J'ai encore quelque chose, c'est de travailler : on ne s'ennuie pas.

■ — Ça m'a l'air joliment beau, dites donc, ce que vous faites là... une broderie, excuseï... pour quelque princesse, hein?

— Je vais vous dire... — dit la malade après avoir regardé si la sœur Philomène s'éloignait. — C'est pour un cadeau... Voyez-vous, c'est

1511 -■ SOEUR PRILOUËNE.

une bande de jupoo... Comme voilà déjà six mois que je sais ici... H. Barnier m'a si bien soignée... j'ai pensé à lui donner un petit souvenir... Ce garçon-là est trqp gentil pour n'avoir pas une petile femme... Eb bien, ça lui fera un jupon, à sa dame... C'est gentil, quand on danse...

— A-t-on uni de bavarder?... On veut donc avoir la fièvre par ici ? dit la sœur Philomëne en revenant, presque sévère.

Tant de choses, tant de fonctions, tant de devoirs sont laissés à la discrétion, à la volonté et au zèle des sœurs par le règlement des administrations bospitalîères, qu'une sœur dans une salle d'hApital est tout ou n'est rien. Elle n'est rien, s'il lui manque l'initiative et l'ao-

BGCUR PHILOMËME. IM

tioD, s'il lui manqae l'entraio e( la jeunesse du dévouement. Même recommandable par une piété solide et des vertus méritantes, elle n'est rien si elle n*a pas i-eçn cette rocation du caractère qui porte naturellement les mains et l'âme au soulagement des malades, cette flëvre de clia< rite qui est le tourment divin de la pensée et du corps. Elle n'est rien, sans certaines délicatesses qui lui font trouver des adoucissements pour le cœur de ceux qui souffrent, sans une certaine autorité maternelle avec laquelle elle entre dans les besoins, dans les idées, dans la confiance de l'homme ou de la femme du peuple. Ou encore qu'elle ait été privée des dons providentiels qui prédestinent à son rôle : que la force physique et la santé lui fassent déEaut, que son visage ne soit pas un de ces aimables et souriants visages que la maladie aime à voir à son chevet, — la sœur n'est rien qu'une Ûlle de garde plus douce que les autres filles de garde. Mais que la sœur ait quelquesuns de ces charmes, qu'elle soit active et sym>

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IJi SCECIt PIIiLOME.NB,

palhique, toujours empressée à la peine, qu'elle élargisse, à la mesure de son cœur, le cercla restreint de ses occupations, qu'elle essaye de faire sa tâche graude comme sou dévouemenl, qu'elle soit eudu la sœur de charité, elle est tout, elle fait tout, elle peut presque tout dans la salle. Recevoir les médicaments apportés par l'interne en pharmacie, les vérifier, les administrer, distribuer la nourriture et spécialement le vin, veiller à ce que le vin ne soit pas bu par les inQrmiers et les filles de garde, délivrer le linge, partager avec la fille de garde les soins à donner aux malades, veiller enfin généralement à la police de la salle, la sœur n'a pas d'autres attributions positives. Mais ces attributions, si vagues et si extensibles sous leur teneur étroite et sôche, lui mettent aui mains, si elle veut oser de leur latitude, le gouvernement de la salle. Ainsi, à côté de la distribution de la nourriture et du vin, il y a l'accord des bons, la permission du vin extra, du petit poisson. des confitures; douceurs données à la conva-

SCEUR PRILOMËNE. 155

lescence et au caprice du premier appétit des malades, (jue la sœur est toujours slXre d'obtenir du médecin pour peu qu'elle sache demander. Ses obligations strictes ne vont point au delà de l'administration des remèdes, dn partage des soins du malade; mais lui est-i) défendu de faire autre chose que le service d'une Ûlle de garde? Par un eiamen patient et attentif du malade, par rexpërience, par l'étude d'un peu de médecine élémentaire, ne peut elle pas aider le médecin de ses observations, faire appeler l'interne à temps, soigner le malade avec une certaine connaissance de sa maladie? Au delà de la police de la salle, de la police matérielle bornée à une surveillance de propreté, de balayage, de bon aspect, de bel e tenue, n'a-t-eile pas le droit d'une police morale? n'a-t-elle pas le devoir de noter les con- Talescenls qui trafiquent de leur pain, d'écouter tes plaintes des malades, de porter ces plaintes à l'administration ; le devoir de dénoncer et de faire chasser parmi les inûrmiers

156 SCKUR PHILOHENS.

et les filles de garde ceux qui exigent une rétribution pour les soins qu'ils doivent donnerT Puis au-dessas' de toutes ces fonctions et de toutes ces influences de la sœur, la consolation des uaalades u'est-elle point tout en haut de se» devoirs et de ses pouvoirs? Eîle a la charge de tontes ces âmes douloureuses, elle doit làîre l'espërance sous les rideaux de ces lits de passage, sans cesse emplis oCi la mort a à peine le temps de refroidir I Et quel rôle plus grand et plus large que celui-là : rappeler la Providence aux malades, leur voiler leur foyer où pleure la misère, montrer à ceux-ci l'avenir, h ceux-là le ciel, mettre deux mains pieusement jointes auprès de ceux pour lesquels personne ne prie, sauver à ceux qui vont mourir la peu* sée de l'amphithéâtre, endormir en Dieu le dernier souffle de la vie 1

Dans la salle où elle avait été mise sous la direction d'une mère estimable et dévouée, mais an peu refroidie par l'habitude, un peu engourdie par la vieillesse, la jeune novice.

SCCUR PHILOMËME. 191

gagnant an charme de son zèle le médecin et les élèTes. s'éleva bientôt à tonte cette grande autorité de la sœur à rhdpital. Libre et maîtresse de son activité sous cette supérieure sans jalousie et qui se laissait soulager par ello. elle se déploya et grandit journellement en poaTOira de bonté, en influences de miséricorde.

Elle était la médiatrice par laquelle s'adoucissait tout ce qu'il y avait de dur dans le régime de l'bdpital, la main compatissante et légère par laquelle la souS^ance Toulait étr< loucbée, la voix berçante et sereinequi donnait & la convalescence le courage. Elle était la surveillance et le contrôle qui faisaient autour di tous les lits leservice bumnin et consciencieux. Elle était presque nue lamilie pour les malades, tant elle entrait dans leurs aifections comme une conûdente, dans leurs pensées tomme une parente, dans leurs larmes comme une amie. Sans cesse on la voyait marcber d'un lit  nu autre, avec quelque cbose & la nain, avec son cœur dans les yeux, passant des

158 SCEUR PHILOUËNB.

celle^i à celle-là, allant de rofliciae à la salle, de la salle à son cabinet, additionnant, contrôlant, Térifiant. pliée en deux sur les registres de visite, sans s'arrêter ni prendre le temps de s'asseoir. Sa robe passait et repassait, toujours allant.

Anssi était-elle adorée et vénérée. Aux malades qui arrivaient, les malades déjà vieilles dans la salle parlaient de la chance qu'elles avaient, de la bonne sœur qu'elles allaient avoir. Même dans les autres salles, on faisait attention aux nuits où elle devait être de garde, le soir, d'un Ht à un autre, on se promettait sa ronde ; et quand, dans le jour, elle descendait l'escalier, les convalescents qui, sur le palier de la salle des bommes, fumaient leur pipe en se promenant avec des béquilles. la saluaient d'un grand coup de bonnet de coton.

Sa réputation était une sorte de popularité.

Son nom revenait dans les dtners d'étudiants: les uns parlaient de sa grâce avec enthou- Eiasoie, les autres avec curiosité. Et il y avait au

SCeUR PHlLOHfiNE. IS9

foQd de tous, médecins et internes, comme un certain orgueil de cette sœur admirable, de la noTice de la salle Sainte-Thérèse.

Quand, à riiftpitaî, le malade, homme on femme, n'est pas une créature toute brute, une sorte d'animal aux instincts endurcis que la misère a fait sauvage ; quand il montre des caractères d'humanité et qu'il révèle une sensibilité morale sous la main qui le soigne; quand son cœur est dégrossi par la plus mince éducation, ce malade voit s'empresser autour de lui les soins des médecins et des internes.

Les sœurs obéissent, elles aussi, à cette loi irrésistible de la sympathie. Elles sont involontairement attirées là où leurs tendresses doivent être le mieux récompensées, là aussi oCi

leo SOEUR PHILOHfeNB-

elles peavent espérer, dans leur zèle pieux, le plus de fadiitë à répaadre des pensées religieuses, à semer Dieu dans une âme.

Ces attachements à une malade reconoalssante et bien-aimëe soutenaient le courage de lasœurPhUomëne. Ils étaient sa force et sa patience. Elle s'en faisait reproche parfois ; elle se disait, à ses heures d'examen séTère, que ses préférences ëtaientdes injustices ; mais comme elle n'en ressentait point de remords, .elle jugeait que Dieu ne lui en demandait pas le sacrifice. N'était-ce pas toute sa vie, ces affections de son dévouement, nouées au che?et d'une malade et trop souveut dénouées au même chevet par la mort, brusques séparations qui la rendaient si triste? N'était-ce pas toute ta consolation, l'adoption de ces femmes qu'elle «oyait, après de longs jours et tant d'angoisses, jféloigner un matin avec la gaieté de la guérison, tourner le bouton de la porte, disparaître, lai laissant une si grande joie, et le déchiremeat d'an départï

SŒDR PHILOUSNE. ' 161

La sœur Philomène avait parmi ses malades une femme encore jeune que d'atiorcl on avait cru sauver, el dont l'état était désespéré. Dans la parole, dans la tenue de cette femme, inscrite comme ouvrière et qui ne parlait jamais du ' passé, il restait ce qu'il reste d'un commèncementde vie heureuse, d'une éducation, d'une fortune. On devinait une ruine, une de ces misères qui forcent des mains blanches au travail. L'accent ému de ses remerctments, son désespoir tout à la fois profond et contenu, sa résignation, lui avaient attiré l'intérêt de tous, du chirurgien, des internes, des autres malades. Tous les jours, profitant an l'entrée accordée par les hôpitaux aux ûls et aux ûDes de malades, un petit garçon, qu'on sut bientAt Tenir d'un garni de maçons de la rue de l'HAtel-de- Ville, venait s'asseoira la lète du lit de la pauvre femme qu'il appelait maman. Il avait des vêtements qui semblaient de vieux effets d'enfants de riche dans lesquels il aurait jTrandi. Il restait devant le lit, planté sur la

163 SCEOR PBILOMËNE.

chaise trop haute, les pieds ballants, avec la ûgure malheurease des enfants tourmentés par l'envie de pleurer, regardant sa mère qui, trop faible pour lui parler, le couvait avec des yeux ardents pendant une grande heure, puis le renvoyait.

La sœur Philomëne prit cet enfant en affeetioo. Elle avait chaque jour un fruit, une friandise à lui donner, quelque surprise à lui faire. Elle l'emmenait par la main dans son cabinet, ta, elle causait avec lui; elle lui montrait les images d'un livre de piété, ou bien elle l'amusniten lui donnant un crayon, etl'asseyantàson bureau, elle le faisait griffonner sur les bons en blanc. Parfois, elle le débarbouillait, lui faisait sa raie, et le ramenait ainsi propre et peigné au in de la malade qui avait pour la sœur le regard qu'elle aurait eu pour la Sainte Vierge, si elle lui étaitapparue avec la main de son flls dans la sienne.

La femme allait s'épuisant. Un jour l'enfant était auprès d'elle sur la chaise. Il la regardait

8CEUR PHILOMËNI!. 1Q3

presque effrayé, chercliant sa mère dans ce visage où. il ne la retrouvait plus. La sœur essayait de le distraire en le caressant. Barnier, au pied du lit, posait sous le drap des sinapismes sur les jambes de la malade.

Et la malade, tournée vers la sœur, disait, avec cette voix de l'agonie lente, basse, pénétrante 1

— Non, ma mère, ce n'est pas... de mourir...

qui me fait peur... je suis prête... si ce n'était que moi... mais lui, ma mère... — et d'uD regard elle indiqua l'enfant, — quand je n'y serai plus... un enfant... et si jeune... qu'est-ce qu'il deviendra?

— Mais, dit la sœur Philomène, tous en reviendrez... nous vous sauverons, n'est-ce pas, monsieur Barnierî

' — Certainement... nous vous sauverons... — dit l'interne, avec ^ne voix à laquelle les mots semblaient coûter.

— Oh 1 — fit la malade avec un sourire désolé en fermant à demi les yeux. — C'est que.

lU SŒUR PBILOUBNE.

voyez^ous, ma mère, tous ne pouvez pas Bavoir... an pauvre enfaot qu'on laisse tout seul... 11 n'avait que moi...

— Ma sTfiur, vous avez des sentiments ehrétiens qui ne doivent pas vous laisser douter de la bonté de Dieu, de sa miséricorde... Dieu n'abandonnera pas votre enfant...

Et la sœur Philomëoe laissant aller snr ses lèvres une exhortation, qui prit à la un le ton d'une prière, sembla, au-dessus de ce lit d'une mourante, élever dans ses bras et offrir à Oiea b misère d'un. orphelin.

Quand la sœur eut fini, la malade resta quelque temps sans rien dire; puis elle se prît à soupirer :

— Oui, ma mère, je sais bien... mais s'en aller... sans savoir... si j'étais sûre qu'il eût seulement à manger... oui. du pain... si on me disait seulement qu'il aura du palnl... — Et des larmes se mirent k couler de ses yeux que la mort commençait à voiler.

Barnier, après avoir posé les sinapismes,

scECR piiiLoutNE. lea

était demeuré contre te lit, les pieds cloués A terre, tournant le dos aux pleurs de ta mourante. Ses mains, derrière lui, jouaient nerreusement avec la colonnette de fer du lit, quand toutà coup, emporté par un de ces mouvements qui font santer anx plus forts le cœur hors de la poitrine, il se retourna, et d'une voix brèv< Vt brusque :

— Eh bien, — dit-il à la mourante, — s'il Dfc TOUS faut que ça, tous pouvez être tranquille... J'ai une hrave femme de mère qui habite la campagne... La maison lui parait un peu plus grande depuis que je n'y suis plus... C'est simple comme bonjour, votre gamin lui tiendra compagnie... Etje vous réponds qu'elle ne rend pas les enfants trop malheureux.

— Ohl — dit la malade que la mort laissa revivre un instant, — le bon Dieu vous récom-

Et elle serra contre elle son enfant dans une étreinte ardente, comme si, avant de le céder à une autre femme, elle eût voulu lui l'aire

IGtt SŒUR PHILOMËNE.

entrer jusqu'à l'ftme le dernier embrassemenl de sa mère. •

— Oui, répéta la sœar en levant les yeux sur l'interae, le boQ Dieu vous récompensera...

La sœur Philomène était liabituée & l'hôpital. Elle ne tarda pas à s'y plaire. Cette yie enfermée dans une salle de malade eut pour elle, avec le temps, un charme singulier. Elle s'attacha ù cette existence, à ce lieu où toutes ses heures s'écoulaient, où tout son cœur se répandait, à cette place familière de son dévouement, à ce cercle étroit dans lequel ses jours tournaient. Le monde, ses nouvelles, ses agitations, ce n'était plus qu'un murmure qui s'éteignait autour d'elle, et qu'elle n'entendait plus. Ces murs, ces lits, ces femmes couchées,

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SCB(JR PHILOHENi:. 167

étaient l'horizon de son regard aussi bien que l'horizon de son âme : elle ne cherchait, elle ne rêTait rien au delà. Et elle trouvait à Tivre dans cette salle d'httpital, la tranquillité, le repos que fait redescendre en tous, peu à peu, un jardin de presbytère de campagne borné par un cimetière qui semble continuer le jardin. .■ La pais, une paix infinie était avec elle. Le sacrifice, le travail, une vie si remplie d" œuvres, avaient réglé et affermi ses sentiments religieux. Sa piété avait pris la continuité absolue d'un caractère : elle avait trouvé son couronnement et sa récompense dans cette égalité naturelle d'une ferveur continue, que la foi vive, élancée, fiévreuse, de son enfance et de sa jeunesse avait si longtemps et si vainement demandée à Dieu avec l'effort, l'excès, la violence et les impatiences d'une passipn humaine. Elle n'avait plus besoin d'évoquer la présence de Dieu : elle la trouvait toujours à ses cOtés comme une compagnie. Les craintes, les troubles, les amertumes de sa fragilité passée était

les sceuR paiLOHENB.

* mainlenaat loin d'elle : son âme avait la santé de son corps, la sérénité de son visage, et elle joaissait pleinenieat de cette entière possession de la grftce que rien ne lui disputait, puisant sans cesse et sans Un à l'amour divin, comme A la source intarissable où sainte Gatlierine remplissait son verre, les dons et les charmes de' la béatitude terrestre, l'enjouement chrétien, la gaieté bienheureuse, la joie rayonnante, toutes les caresses et tous les sourires qui mettent autour d'une femme un peu de ce qui entoure les anges.

Bien n'était vide, tout était satisfait en elle. Sa sensibilité, autrefois si prompte à l'eialtation et toute prèle à se tourner en amour, ses instincts de tendresse, si cruellement blessés par l'indifférence et le mépris, avaient trouvé dans la charité leur apaisement, leur satisfaction, leur emploi, des devoirs et des voluptés remplis de délices. Quand, après avoir passa tout le jour à panser les membres et les plaies de Jésus-Christ dans les membres et les [ilaie»

80BUR PHILOUKHE. Ht»

des paarres, la sœur, bod ouvrage fini, remontait lentement à sa cellule, elle repassait dans sa pensée les soulagements que sa main et sa parole avaient donnés, les souffrances qu'elle avait endormies, les espérances qu'elle avait versées, le bien qu'elle avait été porter de lit en lit, la vie qu'elle avait réchauffée, la mort qu'elle avait consolée; il lui semblait qu'elle emportait avec elle, à son chevet, le regard de remerdment, la parole de reconnaissance de toutes les douleurs qui la suivaient : et alors il s'élevait en elle une joie ineffable, une joie qui n'était pas de la terre, une joie qui ne ressemblait à aucun des bonbeurs ou des plaisirs humains, une joie où elle sentait son «sur se répandre dans sa poitrine, et qui la ravissait comme le chant de triomphe de sa conscience.

8(EDR miLOUËNB.

L'enfant recueilli par la mère de Bamier, le gamin, commeBarnier l'appelait, était devena UD lien entre la sœur et l'interne, un intérêt commun qui tes rapprocliait. Leurs pensées se wncontraient sur cette petite tête : n Ma mère m'a écrit... le gamin tous embrasse », — disait Barûier en passant près de la sœur, le matin à la visite. BientAt la causerie Tint au bout de ces courtes Douvelles. Aux paroles enfantines, aux plaisanteries échangées entre les internes et les sœui-s, en se croisant dans une salle, succédèrent de petits entretiens tantôt gais, tantôt sérieux, sur l'hOpilai, sur les malades. Quand le pansement de l'après-midi * n'était pas trop long, et que Barnier avait un peu de temps à lui, il entraitdans te cabinet de

SCEOR PHILOHÈNE. 171

la sœur ; et là, assis sur la chaise auprès de son fauteuil de paille, il causait arec elle, souvent pendant un grand quart d'heure. La sœur, toute à ses malades, l'interrogeait sur des expressions de son Manuel, lui demandait comment devait se donner telle potion, tel remède, et presque toujours, se laissant aller au cours de la conversation, ils se mettaient à parler ensemble de ce qui restait à faire pour arriver, dans les hApitaux, à la perfection de la charité, à une réalisation encore plus complète de son idéal. Ils échangeaient leurs idées d'innovations et d'améliorations ; et, prenant feu sur un si beau rêve, la sœur en remettait l'avenir aux mains de l'interne, quand il serait un grand chirurgien, quand il aurait un hôpital à diriger. C'était l'air qu'il fallait renouveler le plus souvent : il ne s'agissait que Je trouver un système de venlilalion qui, sans apporter de froid, emportât l'air chargé et apportât un air pur ; c'était la vaisselle d'élain, à laquelle la sœur reprochait de ne pas garder

m SOEDK PHILOHENE.

la cbalear des tisanes, et qu'il j avait nrgeoca & remplacer par une porcelaine opaque, au tisqae de quelques tasses et de quelques assiettes cassées ; c'étaient les morts, que l'oD pouvait enlever d'uoefaçoQ moins significative, moins apparente pour les voisins, moins affreuse que dans cette affreuse boite : sur nn Ut de camp, par exemple, et comme des malades emportés pour une opération ; c'étaient les infirmiers et les filles de garde, dont le traitement de douze francs par mois devait être augmenté, si l'on voulait exiger d'eux une moralité, et ne pas \es voir, cherchant le gain sur le vivant et le mourant, mettre des impdts sur les malades et voler les cadavres... C'étaient toutes sortes de petites et grandes réformes d'administration, d'usages, de règlements, sur Iesquelleslasaiuretrinterne,entrataésdansleur zèle d'utopie, bâtissaient leur hApîtal modèle.

Gomme ils avaient causé de tout cela, une après-midi, plus longtemps qu'à l'ordinaire :

— Monsieur Baroier, dit la sœur en se levant,

SCeOR PUlLOHtiNII. 113

il faut que tous me fassiez une promesse...

— Dites, ma mère.

— Quand vous serez ua grand chirurgien...

fiarnier sourit à cet exorde dont la sœur avait l'habitude, — moi... si je suis encore de ce monde... Il n'y aura rien de change... j'aurai un Toile noir, voilà tout... et je serai toujours dans un hôpital... Ehbieul... on ne sait pas... le hasard... si je me retrouve dans ce temps-là dans une salle de votre service... je veux que vous me promettiez de ne jamais me

refuser des douceurs pour mes malades...

— Si ce n'est que ça, — dit Barnier ; et il été ndit la main , — . je vous jure de ruiner l'administratioD des hôpitaux , en ailes de poulet, en vin de Bagnol et eu merlans bits...

SCBUB PHILOHfeHBt

Ces bavardages, auxquels elle prenait plaisir, ces causeries que mille occasions, mille prétextes renouvelaient, ne tardèrent pas à se prolonger et à prendre le ton d'une intimité confidentielle. Ils furent bientôt pour la soeur une grande distraction. C'était la récréation de ses journées, l'imprévu de sa vie, un peu d'air du dehors qu'elle respirait. Elle se sentait retrempée, par cet écbange de pensées qui coupait sa tâche, dans une sorle d'expansion d'elle-même que rh6pital lui avait fait perdre. Et elle se laissait aller à cette distraction toujours nouvelle de la parole de l'interne qui promenait sur tant d'objets son souvenir, sa curiosité, son ignorance, son imagination.

Elle apportait à ces entretiens un abandoa

8CEDR PHILOUÈNE. 119

qui éloignait d'elle toute gène, tout embarras, toute bfpocrite modestie. Elle causait avec rioteroe familièremeat, presque fraternellement. Souvent elle lui faisait des questions qui l'embarrassaient par leur naïveté.

Les paroles lui échappaient comme elles échappent à l'innocence. Ne pensant à rien qui ne fût pur, elle s'épancbait dans la pleine ingénuité de sa conscience. La candeur coul.tit de sa bcacbe.

Et elle n^avait pas seulement la franchise hardie d'une parole de vie^e ; la charité, eo l'approchant indistinctement des hommes comme des femmes, la pratique journalière de ce dévouement qui lui façonnait le cœur à an courage au-dessus de son sexe, Thdpital lui avait mis sur les lèvres cet accent de liberté virile, cette parole d'homme singulière, mai? non sans grâce, chez les sœurs hospitalières.

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SCEUll PUILOMBKS.

Des choses de l'hApital, la conversalion était allée peu à peu aux choses du dehors. La sœur demaudait à Bamier des nouvelles de ce monde qui l'entourait et qu'elle ne connaissait plus, de ce Paris qui vivait à cdté d'elle et dont elle eutendait la nuit dans sa cellule le bruit mourir dans un lointain roulement de Toitures- Blle s'informait de ce qu'il y avait de changé depuis son temps, de ce qui n'était plus ainsi qu'elle l'avait connu, des promenades où. ell« avait été menée, de ses vieilles connaissances d'enfance, les Tuileries, les Champs-Elysées ; de tout ce qu'elle retrouvait à tatous au fond de ses souvenirs à demi effacés, se renseignant sur tout cela comme une aveugle se renseignerait

SOBim PHILOHËNE. 177

sur la Tille où elle est née et qu'elle ne doit plus revoir.

Ce qui arrivait jusqu'à elle du dehors en écho affaibli, fournissait sans cesse motif à ses questions : elle interrogeait l'interne sur une nouvelle église qu'on bâtissait, sur une revue de troupes, sur une me percée dans un quar- ■ tier où elle avait passé, sur un dîner que l'interne avait fait chezsou chef de service, sur un assassin dont elle avait entendu le nom dans la bouche des malades, sur la promenade du bœuf gras et sur les masques qui le promènent, m les cboses tes plus diverses, les plus contraires. L'interne s'amusait fort de toutes ces grandes curiosités do la sœur, de ces interrogations de prisonnière et d'enfant; et jouant avec sa crédulité, il lui faisait quelquefois, sur ce qu'elle lui demandait, de si gros contes qu'il ^arrêtait au beau milieu, en riant.

— Ah I c'est bien malin, disait-elle alors an peu piquée, d'attraper quelqu'un qui ne sait rien de ce qui se passe...

178 SCEUR PUILOUËNE.

Il lui dit UQ jour, dans la conversation, qu'il avait traversé la rue delà Cbaussé-d'Aotiu. Elle lui demanda aussitôt s'il n'avait pas vu une maison de telle ou telle façon, vers le milieu de la rue à tel numéro, si tel nom n'était plus sur la boutique à gauche, s'il n'y avait plus un papetier à cAté du faïencier.

— Ah çà , ma mère, — fit l'interne en souriant, — est-ce que vous croyez que j'ai dans la tête toutes les maisons des rues où je passe 7

— C'est que moi je la vois, — répondit naïvement la sœur.

'— Après ça si vous y tenez, je repasserai par là mercredi, je vous promets d'y faire attention.

— Ah! bien, c'est cela... Vous rappellere»vous bien le numéro?... Vous verrez s'il y a ÎDujours dans la boutique, à côté de la porte, un gros homme avec de tout petits bras... et dans l'autre une petite fille... ça doit être une grande fille à présent... Elle avait des cheveux cous, ainsi ce n'est pas diûlcile... Vous regar-

SOEUR PHILOUËNB. 1»

derez aa quatrième... Je pleoreraïs de revoir 'es feuélres... —dit la sœur comme se parlant à elle-même. — J'y ai été toute petite, — repritelle après UD moment de rêverie ea revenant à l'interne.

Parfois l'interne était en veine de taquinerie. Ces jours-là il s'amusait A tourmenter la sœur Philomëne sur la religion. Il argumentait, il contestait, il philosophait, il discutait avec une malice entêtée, mais légère comme celle avec laquelle un homme bien élevé raille les gf>ats dune jeune ÛUe qu'il honore ou les convictions d'une femme qu'il respecte. Il pressait la sœur, il la harcelait en se jouant pour la faire parler et répondre. Il aurait bien voulu l'impatienter. Mais la soeur de loin le voyait venir, et devinait ce qu'il voulait d'elle au sourire que ses yeux

tu 8(BDR PHILOMENk.

ne savaleat pas cacher. Elle le laissait dire, le regardait, et se mettait à rire. L'interne, de son air le plus sérieux, reprenait ses argntneats, cherchant ceux qui pouvaient embarrasser ie plus la sœur, essayantpsrexempledeiuî prouver au moyen des raisons de la science l'impos* sibilité physique de tel miracle. La sœur, sans «e laisser troubler, lui ripostait en sortant de la question par une plaisanterie, par une saillie d'esprit naturel et de gros bon sens, par un de ces mots simples et trouvés que la foi donne aux ignorants et aux simples. Poussé k bout* Barnier lui dit un jour :

— Enûn, ma mère, s'il n'y avait pas de paradis, convenez que vous seriez bien attrapée?

— Oui, répondit la sœur Philomène en riant, mais s'il y en a un, vous seriez bien plus attrapé que moil

D,gniod.,GoOglc

BOSUS rdlLOMESB.

Votre malade, je viens de la voir, ma m£re elle sera sur pied dans hait jours... Je sais t'bomme aox bonnes noUTelles, aujourd'liuî :

il n'y a pas un cas d'ërysipële ce matin dans les opérées... Vous n'êtes pas contente de savoir le n'SS hors d'affaire?

— Oh ! la pauvre femme 1... Est-ce que je n'ai pas l'air contentl

— Si... si... mais pas comme les autres Jours.

— Je ne dis pas, monsieur Barnier... C'est qu'aujourd'hui j'ai quelque chose qui me rend triste. 1

Elle s'arrêta ; puis comme l'interne se taisait:

— Oh I mon Dieu ] ce n'est pas un secret.

Vous savez quand on estsœur, on ne doit s'attacher à rien... C'est pour cela qu'on dous changa

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Itl SCECR PHILOUENR.

BoaTCat de saile pendant que nous sommes novices. Eh bien 1 je sais bien qu'on doit s'y attendre... j'f aï souvent pensé... Ga ne fait rien, quand on m'a parlé de me faire passer aux hommes, ça m*a fait un effet tout drOle... une peine... je ne puis pas tous dire... Je suis habituée à ma salle, à mes malades, aux figures, 6 mon cabinet, k... tout ici. Une autre salle, il me semble que ce ne sera plus ma salle, ni mes malades... C'est mal de penser cela, je le sais bien, mais c'est plus fort que moi.

— Mais ce n'est pas décidé?

— Non, pas encore... mais j'ai peur.

— Alors, nous sommes tous les deux sur la branche... Seulement, moi, je ne changerai pas de salle, mais d'hôpital. Me voilà, dans quelques mois, au bout de mes deux ans d'internat ici... Il faut que je m'en aille autre part.,. Je serai luxé un de ces jours,, ah! pardon, une expression de salle de garde, je serai déplacé. Ça m'ennuie un peu, comme tous, de changer... Je sais bien qu'en me remuant, en sollicitant.

SOEUR PHILOMËNE. 183

l'admiDistration est contente de moi, je pourrais peut-être obtenir une troisième année de faveur.

— Ah I TOUS êtes aussi ennuyé de quitter? dit la sœur. Mais vous, — reprit-elle après un silence, en tenant son visage baissé, — vous, ce n'est pas comme nous... Nous, c'est un devoir de nous en aller, quand cela nous coûte de ne pas rester, quand nous sommes habituées... Mais vous, il n'y a pas de ces raisons-là... Il faut demander â rester ici, monsieur Barriier... Ça serait une jolie commission que vous me laisseriez d'aller dire aux malades que vous vous en allez... Je serais bien reçuel

— Oui, nous nous sommes bien amusés,— disait l'interne â la sœur. Nous avons passé la journée dans le bois de Meudon... Nous étions

IH SCEUR PHILOHÊHE.

avec HalÎToire, rioterne de la salle Saint-Jean, et... et moi. Nous sommes revenus par Belle- Tue... Nous avons pris an bout de l'avenue du *^teau par un chemin adroite... an petit chemin charmant... Il y avait la Seine en bas... on la vopit dans les arbres... le soir Tenait.»

c'était superbe... Et nous sommes revenus de là en canot, jusqu'à Neuillf... Une nuit d'une douceur I.,. C'est bien joli du côlé de Bellevue...

— Àb I c'est joli î

— Vous n'y aves iamais été î

~ Non, je ne connais que Saint-GIoud... Estce que c'est plus iieau 7

— Plus beau 7 c'est plus gai... U y a une vue... Connaissez-Tous Saint-Germain î

— Non.

— Ah ! c'est là qu'il y a une vue, par exemple... De la terrasse on voit je ne sais & combien de lieues, comme sur une carte... Gomment, vons n'avez été qu'à Saint-Cloud 7

— Oui.

— Il ya des endroits si jolis... Chatou, tenes...

SCEUR PHILOMËHE. ISS

etde tous les côtés... On n'a qa'à sortir de Paris et aller tout droit... Bougival, c'est encore délicieux... Je TOUS en dirai comme ça jusqu'à demain, des endroits que je me rappelle, tout Terts, pleins d'arbres, avec de l'eau... des endroits qui ont l'air heureux, ma parole d'hoo» neurl et où le mauvais vin vous paraît bon... — Je ne verrai jamais tout ça, dit la sœur.

La SCOUT, dans son cabinet, un genou sur son fauteuil, promenait d'une main alerte un petit plumeau sur le cadre en bois noir d'une lilhograpbie coloriée de sainte Thérèse, sur les paquets de ficelle pendus au bois du vitrage, iiir la tablette du petit bureau d'acajou, sur la c;>,rafe pleine d'eau coiffée d'un verre. Barnier vint à passer devant la porte. Retournant à demi

ISe SCEUR PHILOUËNE

la tiîte, elle lui jeta par-dessus l'épaule ee mot dans un sourire :

— Je reste...

Et comme si elle ne Toulalt pas en dire pins, elle se remit gaiement à faire la toilette da petit mobilier de son cabinet et à donner sur la table des coups de plumeau qui faisaient voler à terre le papier des bons.

— Savez-vous que je vous admire, ma mèref

— Pourquoi? dit la sœur étonnée de la voix Derreuse que Barnier avait ce jour-là.

— ... Que je vous admire et que je vous félicite de trouver des raisons de foi et des motifë d'espérance ici, dans une salle d'bApital?.,, Je voudrais bien être comme vous, je voudrais bien que cela me fit croire à quelque chose, de

SOEUR PHILOHËNE. 181

voir soulTrir, mourir... mais il faut que je sois mal organisé, ça me fait l'effet contraire.

— Vous êtes mal monté aujourd'hui, monsieur Barnier, je vois cela.

— Voyous, franchement, il ne vous vient jamais de doute quand vous regardez cette file de lits, quand vous pensez à ce qu'il y a sous ces draps? Ça vous parle d'uue Providence, l'hâpital, à vous, ma mère?..; Mourir, encore c'est bon... Si ce n'était que mourir I Mais pourquoi la souffrance? Pourquoi la maladie? Âh!

tenez, il y a des jours où cela révolte ma pensée... Vous trouvez un père à remercier au bout de tout cela... Moi, celui qui empoisonne la vie qu'il donne, celui qui torture le corps qu'il prèle, celui qui a fait la nécessité des gens qui droguent et des gens qui taillent, la nécessité de nous tousl oui, le Dieu que l'hôpital me fait voir, Ast un Dieu implacable et sourd, un Dieu de bronze et de sang comme le Christ qui est là accroché...

— Monsieur Barnier, j'ai prononcé mesvœui

188 SCEDR PBILOHËNE.

londî dernier, dit la sœur d'un ton qui ferma • la bouche k l'intenie.

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