XXI IL
An mois de septembre, Barnier eat nn congé.
Quand il revînt :
— Eli bien ? lui dit gaiement la sœur en ie revoyant, en voilà des vacances, j'espère I... Oh! mais vous êtes engraissé... vous avez un teint ! Vous avez pris du bon temps 7
— Oui, ma foi oui... J'ai chassé comme an enragé... le gamin me portait ma carnassière.,, ça ne lui donnait pas de courbature. Il grandit, ce moutard-là... Il me va là à présent... Ma mère doit l'amener cet hiver passer quelques jours... voua verrez. Ce que c'est d'avoir été au grand air... Il me semble que ça pue... Ohl c'est comme les marins qui reprennent la mer... l'affaire de deux ou trois jours...
SOEOR -PHILOMENE. 191
— Et Toilà tout ce que tous avez fait dans votre mois I
— Ah I si... j'ai été it Que noce, à la noce d'un de mes cousins... une noce, voyez-vous I Ça se passait dans un petit bois qu'a le beau-père... Nous avons dansé huit jours... on arrivait tous les matïDS et on s'en allait le soir... Ça a duré comme ça tant qu'il y a eu de quoi boire et de quoi manger... Le dernier jour, on a fait un feu de joie avec les futailles...
— Gela ne tous a pas donné envie de vous marier!
— Moi?... Ah! quand cette envie-là me prendra I
— Oh l vous vous marierez. .. c'est dans votre état, voyez-vous de se marier... Ça doit être si bon, quand on a passé depuis le matin à voir de vilaines choses, des gens qui souffrent, tout ce que les médecins voient, de trouver, en rentrant, quelque chose qui vous Ate tout cela de la tête... un intérieur... une femme au coin du feu qui voua attend... C'est que vous devez en
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192 S<£On PHILOUËXS.
aToir besoin de tous ces boDheurs-là chez vous, quand TOUS revene* de Tisites... Et des en- Cantsl... c'est ça qui est fait pour tous... des enfants qui font bien du bruit... et qu'on fait prier le soir pour ses malades.^
La sœur manqua tout à coup an matin. Elle fut absente quelques jours de la salle Sainte- Thérèse et n'y parut point. Depuis près d'un mois, on l'avait entendue se plaindre de maux de tête insupportables. Quand elle ût sa rentrée, elle était pâle comme une femme qui tient d'être saignée ; elle reprit son service avec sa même ardeur, toujours active et vive; et elle sembla avoir retrouvé la plénitude et la régularité de sa santé d'autrefois.
SCEUn PUILOMËNE.
Cétalt la veille du jour de l'aa. La sœur, prenant avec l'ialeme le ton moitié enjoué, moitié sérieux d'une sœur aînée qui fait de la morale à un frère de vingt ans :
— Vous étiez bien beau hier... quand vous ôtes sorti à cinq heures... et bien pressé...
— Je dînais en ville.
— Vous avez une mine ce matin.,. Est-ce que vous êtes souffrant 1
— Pas du tout, non... je suis rentré tard.
— Vous avez passé la nuit, je parie î
— Oh ! la nuit... c'est-à-dire...
— C'est M. Malivoire qui vous entraluc, j'en sais convaincue.
~- Maliïoire ?... ah ! le pauvre garçon I
— Mais qu'est-ce que vous pouvez faire
m SCeUR PHILOUËNB*
comme cela k passer toute une nuit?... abl mon Dieu, quand on peut dormir... C'est si bon... Chaque nuit que je passe 11 faut que je renouvelle mon sacnûce... Moi, s'il n'y avait pas la cloche pour me faire lever, je dormirais tonte la journée..., C'aurait été mon péché, la paresse, si j'avais été ma maltresse... C'est donc si amusant que cela de danser.
— Mais je n'ai pas été au bal...
— Oh I je sais bien ce que vous avez fait alors... Vous êtes resté à fumer dans une pièce où vous fumiez tous... C'est pa qui fait du mal!... Et puis vous avez joué aux cartes, n'est-ce pas?... et de l'argent, j'en suis sûre... Que c'est vilain I au lieu de vous coucher de bonne heure... Mais je ne ris pas... Votre mère vous dirait comme moi.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? dit Barnier, que la conversation embarrassait, en cognant du pied par terre un paquet sous la table de la sœur.
— Voulez-vous bien ne pas donner des coups
BOEOIt PHILOUENE.
de pied J..-. Vous allez me casser... s'arrêta... — mes élrennes!... V bien savoir ce que c'est, n'est-ce c'est bien enveloppé, vous ne v Tenez t je ne veux pas vous faii Quand j'étais toute petite, on d l'Enfant-Jésus, un jour de fan, vo ÛUe. Sur tous les petits lits d'e vous ce qu'il y avait ? Je m'en î rappelé... Il y avait des joujoux et qui QC font pas de mal, des gomme... C'était une princesse, o qui avait envoyé tout cela... Et c' ces petits enfants malades tout pâle heureux..., si vous les aviez vu leur lit ! Eb bien I comme on ne fs jour-là pour mes malades, tous le:
viendront demain voir quelqu'ut joujou et un cornet de bonbons l'Bnfant-Jésus. Et vous verrez si ç; encore plus de plaisir aux maman fants I
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KDB PHILOMËNB
— Nons étions quatre... mol, Dubertrand, Noël et sa maîtresse... Elle est trës-geatille sa maltresse à N06I...
C'était MalîToire qai, en allaioant sa bougie au bec de gaz de la salle de garde, parlait à Barnier, veillant dans la salle, attablé, le front dans les deux mains, les yeaz dans un livre de médecine.
— Oh I c'a été très-gai... Le sommelier bous avait soignés... tu sais, nous l'avons eu ici, il était dans le service de NoSI... il nous a monté des vins... des vinsl ça ressemblait à du jus de pruneaux...
Et Malivoire s'assit sur la table, tenant h la main sa bougie allumée.
Digniod., G 00g le
SCEOR PHILOUENB. IflT
— Oui, reprit-il, elle est trës-gentille, la mattresse de Noei...
— Qu'est-ce que ça me fait î dit Barnier.
— Veuz-ta que je te dise ce que nousavouseu àdlner. Figure-toi, nousarrivoDs... il n'y avaitplus de places... On nous a mis dîner dans la cbambre delà femme da restaurateur... 11 y avait dans le fond du lit sa couronne de mariée sousverre... Ça nous embêtait, cette couronne .. qui était là à nous regarder... Nous en avons fait une salade, à la fin... Eh bieol fa n'était pas bon. Ah ! il y avait aassi Emma... elle m'a demandé de tes nouvelles... Ah ça, Barnier, ea parlant d'Emma, sais-ta que c'est olonnant 7
— Quoi î
— Qu'on ne fait jamais connu ime maltresse... une vraie maîtresse, 1A7 appelle ça comme tu voudras, une habitude, si tu veux... On ne t'a jamais vu garder une femme plus de douze heures...
— Eh bien ! douze heures d'une femme, tu ne trouves pas ça sulûsant T
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m SCEUR PHILOMËNE.
Et Barnier, faisant pirouetter sa chaise et s'y asseyant à califourchon, reprit en allongeaat la main vers une pipe oubliée sur la table :
— Malivoire, tu oie fais de la peine... Tu as des idées fausses sur les maltresses... Sais-tu comment nos anciens entendaient la question?...
Mieux que toi. Quand ils avaient travaillé tout un mois, en se faisant porter à manger à l'amphithéâtre, pour ne pas perdre de temps...
mais travaillé jour et nuit, ce qui s'appelle travailler I jusqu'à avoir des poux dans leurs bottes, sans s'en apercevoir !-.. Eh bien, pour se secouer, ils descendaient dans Paris comme des loups, 'ils tombaient quelque part où ils trouvaient du vin, de la mangeaille et de la femme... El ça durait trente-six heures! Une noce de marins I C'était ta vieille école, l'école de Bichat et des autres, des messieurs bâtis un peu bien, de fiers hommes qui ne buvaient pas d'eau de Seltz... Et cette école-là, c'est la bonne, mon cher!
— Eh bien, moi, jeté soutiens... je vais te dire
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QDe chose béte... mais c'est vrai... je te soutiens qu'il n'y a pas d'hommes qui aient plus besoin que nous autres de mettre dans l'amour autre chose que ce que tu dis là... autre chose que... quedeTappétit. Oui... çaa l'air d'un paradoxe, tant que tu voudras... mais, pour nous, la femme, cane doit pas être ça du tout... C'est tout ce qu'il y a autour de la femme... les fioritures... qui sont faites pour nous... C'est la robe... les illusions, toi^tes les jolies blagues, enûn... tout ce qui n'est pas le corps de l'amour, quoi I... C'est tout ça qui a des chances de nous pincer... parce que, dans notre état,— il est matériel en diable, notre état, et pas poétique, — on a nn grand fonds de rêves à placer.
— Tiens, Malivoire, tu es platonique, ce soir, comme un homme ivre...
— Moi, pas du tout... Seulement, je te dis...
— Tu me dis des choses stupides ! fit Bap nier d'un ton d'impatience ; et s'aoimant, il reprit : Si tu me disais qu'après ce que noua voyons, nous avons besoin d'aimer un corps
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SM 8CBUR PHILOMËNE.
jeOne et tout frais, une créature dans laquelle la TÎe éclate, la santé rayonne des pieils à la tète, un corps devant lequel la mémoire des yeux oublie la maladie, la vieillesse, les infirmités, une femme qui soit un déû â la mort, ane chair qui donne envie de mordre comme un beau fruit, une peau dont le sang jaillit sous une piqûre d'épingle...
Barnier s'arrêta. Il regarda an moment vaguement sur la table les bouteilles vides, les carafes, les demi-tasses de grosse porcelaine, les soucoupes pleines de bouts de cigarettes et d'allumettes noyés dans le bain de pied, les couteaui jetés sur les serviettes, l'assiette de sucre râpé, les pipes de terre culottées ëparses çà et là ; puis relevant son regard vers Malivoire !
— Tu crois que je n'aime pas î Tu crois que je n'ai jamais aimé, toi, n'est-ce pasî
A ce moment, la porte vitrée de la salle <te garde s'ouvrit. Il entra un homme à barbiche, dont la ûlouse était serrée à la taille par dD0
SOBUR PQILOHEME. SOI
celDture. Il avait la flgare impassible, cynique et blême des iofirmiers. Les deux mains dans les poches de son pantalon, il dit à Barnier en se dandinaot :
— G'estpoar le n*9 de la salle Saiot-Paul...
Vous savez... celui que tous lui avez tambourina la paillasse ce matin ' ... Il dit qu'il étouile.,, et ça le gène*
-> C'est affirenx 1 — disait an soir à Baraier la sœur Pbilomène, je ne peux pas me débarrasser de ces vilaines migraines... Aujourd'hui j'en ai une... je n'y vois pas clair... Vous n'avez pas quelque chose contre la migraine t
— Pas grand'chose... Rien du tout... Au îsit si... Je vais vous indiquer un remède qui me