Tiimbouriner la oailiasit' anscalter
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90Î SCeOB PHlLOMÈNIi.
réussit assez bien... peut-être que ça tous réussira aussi.
Barnier se fit apporter par une fllle de garde une tasse de café aoir, et prenant un flacon de laudanum.
— Voilà, dît-il ; quinze gouttes de laudanum dans une tasse de café noir, c'est mon remède...
— Quinze gouttes I fit la sœur effrayée.
— J'en prendrais quarante... mais tenez, je ne vous en mettrai que dix... Et laissant tomber une à une les dix gouttes de la ûole : Ce sont des contraires qui, en se combattant, font... Je' TOUS dirai entre nous que je ne sais pas ce qu'ils font, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils enlèvent une névralgie comme avec la main... Vous serez un peu plus longtemps à vous endormir, voilà tout... Maintenant, buvez, et tous m'en direz des nouvelles...
Après une gorgée, la sœur s'arrêta et lui dit gaiement :
— J'espère que vous viendrez demain matin savoir si je ne suis pas empoisonnée?
SOEUR PHILOMËKE !03
— Demain? impossible, ma mère... Je me sauve deux jours chez un ami à la campagne... Il m'a écrit qu'il y avait des canards sauvages chez lui.., Vous voyez que vous ne m'inquiétez pas beaucoup.
xxvin.
La fatigue de la journée jetait ordinairement la sœur au repos de la nuit toute brisée et comme morte ; et il lui fallait lutter et se roidir contre le sommeil pour achever ses prières tous les soirs.
Ce soir-là, la lassitude et la nuit la tinrent éveillée dans une sorte de fièvre. Elle passa des heures, qu'elle entendit sonner quart d'heure k quart d'heure, à se retourner sous les couvertures qui l'étouffaient, cherchant à tout moment, dans ce lit qui la brAlait, des places fraîches pour étendre ses membres, pour poser
su SCEDk PHILOUERB.
sa joue, son demi-sommeil fut coupe par ces secoussesbrasquesqaiprolongentdaDsle corps, jusqu'au bout des pieds, l'impression d'une diute. Et son sommeii se dëbatdt avec ces réres qui sont l'étrange tourment des femmes vivant dans la ctiasteté du cloître.
Elle se trouvait dans des espaces oùtout était lumière, sans que rien à ses yeux apparût plus nettement que dans les dessins d'une glace gravée où les bougies croisent des éclairs. Celte lumière ressemblait à des lueurs roulant dans des nuages, à une splendeur .d'été sous une trame defils de la Vierge. Devant elle, s'ouvraient des étendues, où il lui paraissait qu'il n'y avait ni tiommes ni femmes, ni animaux; et pourtant ce n'était ni triste, ni vide, ni désert. La vie Y était partout, comme elle est dans un rayon de soleil, éblouissante et invisible. Ce qu'elle entendait là, c'était le silence de midi d'une belle journée, le bruit du veut qui se tait, de l'herbe qui dort, de la terre qui repose, des oiseaux qui volent sans chanter, une mélodie
8CBUR PHILOUÈNE SUE
qui n'était qu'un murmure et qu'un souffle- Ce qu'elle f respirait, c'était une brise qui secouait une rosée, quelque chose de pareil à la poussière humide qui s'envole d'un jet d'eau. Toutes sortes de sensations confuses et douces lui venaient de clartés et d'harmonies voilées, de mirages et d'échos qui balançaient, dans une nuée moelleuse, le songe aérien de ses sens endormis... Au milieu de celle vision, dans laquelle elle s'oubliait, elle sentait à son cou un chatouillement qui l'effleurait, comme une mouche qui le matin se pose et volette sur la figure d'une personne ensommeillée. Elle voulait, dans son rêve, chasser de la main ce chatouillement qui, toujours courant et changeant de place, revenait toujours avec une taquinerie importune; mais bientôt sa main lente devenait plus paresseuse à chasser le chatouillement obstiné qui devenait à la longue irritant, presque suave. Et ce n'était plus une mouche qui lui effleurait le cou; il lui semblait que deux ailes de papillon lui frémissaient contre la peau loa-
"'Ètjn^M^jGôÔ'glc
SOS SŒUR PHILOMËNE.
joars plus vivement. Puis il arrivait un moment où le h-émissement devenait une caresse. Les deux ailes erraient au lieu de voler : c'étaient deux lèvres, deux lèvres qui n'avaient ni corps ' ni visage, deux lèvres, libres et seules dans Tesj^ace, qui n'étaient qu'une bouche et qu'un baiser, — un baiser qui commençait par être une caresse chatouillante à son oreille, un baiser douloureux à la fin comme une morsure...
Il est huit heures et demie. Le matin sort paresseusement d'une longue nuit de février; et la première clarté d'une belle journée d'hiver gui se lève se répand dans la salle Sainte- Thérèse. Aux fenêtres, les vieux carreaux verdissent sur la blancheur du ciel.
Au milieu de la salle, une vingtaine déjeunes
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S(KUR PHILOMËME. SOT
gens, internes, externes, et ces étudiants de seconde année avec un carton sous le bras, appelés des bédouins, sont auprès d'un poâle. Ils font cercle autour de leur chef de service, un vieillard au teint pâle, aux cbeveux blancs et tombant derrière les oreilles, dont les sourcils noîrs ne font que remuer au-dessous de deux petits yeux, encore tout vifs de jeunesse, profonds, spirituels et bons. Le vieillard en cravate blancbe, en babit noir, avec la rosette d'ofûcier de la Légion d'bonneur à la boutonnière, porte un grand tablier blanc qui lui monte jusqu'au baut de la poitrine. Une calotte de velours grenat, qui laisse son large front découvert, pose sur ses cheveux blancs. 11 est calme, souriant ; il regarde autour de lui les jeunes gens, en passant distraitementses mains sur le tuyau du poêle, et il semble s'amuser en lui-même d'une plaisanterie qui vient jusqu'à ses lèvres minces. Dans les jeunes gens qui l'entourent, quelques-uns ont attaché au premier bouton de leur paletot la corne d'un
!08 SOBDR PHILOHËHB.
grand tablier blanc ; d'autres portent & la bontonniëre des coeurs de drap où des épingles sont ûciiéesi parmi tous la causerie murmure gaiement, mais à Toix basse : le rire respecte le lieu et le maître. Cependant la jeunesse se dit bonjour à l'oreille; et Ton entend par instant sortir du rassemblement nn nom de femme, an sou- Tenir ou une nouvelle du bal de la veille. Des groupes détaches s'entretiennent avec des malades. Deux des plus jeunes externes, en se poorsuivanl, s'arrêtent au lit où une malade repliée sur elle-même tient ses genoux contre son menton ; et posant leurs coudes sur le pied du lit laissé libre, ils luttent, en jouant comme des jeunes chiens, â qui fera baisser le poignet de l'autre.
Sur la longue table, placée entre les deux poêles, des bandes de toile sont roulées et en pelote. Une pyramide de petites éponges est à côté d'un paquet de charpie qui se dresse en neige. Un petit pupitre a ses casiers de bois blanc remplisdepolsd'onguentsjaunes et bruns
D,gniod.,GoOglc
SCEtlR PHILOMËNE. m
d'où sortent les queues des spatules, La Qamine longue d'uae petite lampe à esprit-de-Tin laisse tomber des éclairs d'or rouge dans des bassins de cuivre. Aux deux bouts de la lable, sur deux fontaines d'élatu, la fontaine à laver et la fontaine k tisane, des lumières d'argent glissent longues et droites, en reflets mats et dégradés. Un interne, penché sur la table, feuillette un registre qui porte imprimé en tête de ses colonnes : Tisane; — nmides : exlemes, i'Uenws; —jiolages: au riz, ou au vermicelle; ait gras, aa lait; — soupes au pain: grasses, maigres; — aliments solides : i, 2, 3, i; — boissons alimenlaires: vin, lait. Adossée à la table, une fille de salle, trapue et basse de jambe, frotte avec une serviette un pot à l'eau d'élain qui reluit entre ses grosses mains, et elle cligne ses petits yeux de dogue, bridés et bordés de rouge, dont l'un tiré du coin est plus petit que l'autre.
La salle aérée n'a plus d'odeur, mais seulement une sorte de clialeur humide : la tiédeur d'une chambre o& U f a un bain. *
910 SCEUH PHILOMËNE.
Sous le jour pâle, transparent et froid, chaque lit dessine nettement son carré blanc, sa coaronne de percale éclairée, sa couverture de laine ou son ëdredon vert. Des rayons semblent assis au pied des lits, ou remontant sur les draps, sautent sur la manche de chemise d'une malade qui se met sur son séant. Les pancartes au-dessus des lils se profilent jusqu'au bout de la salle, blanches quand le lit est occupé, noires quand le lit est vide. Dans la lumière bleuâtre, au fond des lits, à la tôte des malades, se voient les petites planchettes qui portent les pots de confiture, les fioles, des oranges, parfois un livre. Entre les rideaux ouverts, jouent ou tombent comme un Ûl à plomb les petits bâtons pendus à des tringles dont s'aident les malades pour se soulever.
Des femmes couchées, quelques-unes sont comme ensevelies dans les draps. Un bout de joue, nn peu de front, puis une forme ronde et ramassée, un corps resserré sur lui-même, lin corps en tas, c'est tout ce qu'on voit d'elles
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SCEUR PHILOUËNE. 311
Bur le traversin et sous les couvertures. D'autres restent immobiles sur le dos, les jambes relevées, les genoux en l'air, soulevant la couverture à aDgIe droit. Beaucoup, la tôle haute sur l'oreiller, se tiennent avec la main gauche le poignet de la main droite, attentives et les yeux distraits, dans la pose d'une personne qni se tate le pouls. Dans les lits rapprochés de l'entrée, il y a du mouvement; une espèce de toilette, un apprêt de coquetterie ranime les forces des moins malades. Des mains maigres, aux veines bleuies, boutonnent, à demi-tremblantes, un poignet de chemise, ou défripent les plis d'une camisole. L'une détache un bonnet brodé attaché avec des épingles dans l'intérieur des rideaux de son lit ; l'autre se lisse les cheveux. Toutes sont pâles, d'une pâleur que le blanc £ des oreillers, des draps, des rideaux, fait presque terreuse. Et ainsi couchées et attendant, si paies sur ce linge si net, les yeux agrandis par la lièvre, ces femmes de travail et de misère ne semblent pas du peuple; chacune
su SCCUR PHILOHËNE.
porte sur la âgure et dans l'air cette âistinctioa singulière de sod sexe que la maladie gemblti reàdre à la femme da pauTre, comme s'il y avaitau fond de toute femme, femme du monde on jouroalière de la rae de Ghareuton, nos grâce égale à sonffriri
Sur. les pancartes des lits, les élèves ont posé de travers leurs chapeaux ; sur le haut des lits, les chaises sont renversées les pieds en l'air pour faire au chirurgien le passage libre vers les malades.
Debout contre une fenêtre, le visage à contrejoiir et lumineux dans l'ombre claire de son voile blanc, la sœur Philomëne tricote un bas.
— Allons, messieurs, — dit le chef de service; et descendant la salle, il va au premier lit à gauche de l'entrée- Il marche droit, ôvançant les jambes sans les plier, avec un pas régulier et traînant qui glisse sur les carreaux. La fille de garde le suit portant d'une main une serviette et un pot d'étain, de Vautre un bassio d'étain qu'elle appuie A ea hanche.
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SGEUR PHILOHËNB. HI
Chaque Hl auquel le chirurgien s'arrête est euveloppë par les internes, cachant la malade qui se découvre, avec leurs dos presses, leurs têtes haussées ou baissées l'une contre l'autre, sous les rideaux.
Le sileûce, un silence anxieux et respectueux, presque solennel, remplit la salle. On entend crier la plume de l'externe chargé du livre des ordonnances, qui écrit, adossé au pied du lit Toutes les bouches se ferment, toutes les douleurs se taisent sur le passage du chirurgien, qui va d'une malade à l'autre avec un visage imperturbablement doux, un sourire de confiance et d'encouragement, des paroles forti> fiantes et enjouées, parfois même des plaisanteries de bonhomme.
— Allons! dit-il à une femmeà laquelle il avait fait il y a quelques jours une opération à la gorge, vous savez que c'est pour aujourd'hui? Vous nous avez promis de nous chanter quelque chose... Bien qu'un petit air, voyons...
Et il prête l'oreille aux notes qui essayent da
!14 SQËUB PHILOMENE.
sortir du gosier de la malade égayée et ranimée.
— Une portion au 91 — dit le médecin après s'être arrêté uq instant auprès d'un lit; et la jeune femme toute pâle qui était assise dans ce lit, eut à ce mot un sourire de résurrection sur la Qgure : la vie monta à ses yeux creusés et ardents, dans l'éclair d'une joie radieuse.
Le médecin était k ravant-demier lit, au lit n" 29.
— Ahl d'hier... — dit-il, en voyant la pancarte attachée au bas du lit.
La malade écarta sa camisole et découvrit son sein. Un interne releva le rideau du lit pour laisser passer le jour de la fenêtre. Le médecin regnrda. La malade regardait l'œil du médecin; mais c'était un œil qui ne disait rien.
Au bout d'une demi-minute, le rideau retomba. La femme ferma les yeux, elle entendit le médecin se retourner, son pas glisser. Une terreur soudaine et sans idée lui passa comme une main de glace dans le dos. Elle s'enfonça
^ iiliiÉ
SCEUa PHILOMËNE. 11.1
dans le lit, remontant les couvertures et se cachant la tôle dans l'oreiller.
— M. Barnier n'est pas là? dit le médecin en passant à l'autre lit, et il leva la tête pour voir dans le groupe des internes.
— Le voilà, dit une voix, il arrive...
Les internes entouraient le lit à la télé duquel le médecin s'arrêtait. Barnier se glissa derrière eux, dans l'espace laissé libre, du cAlé du dernier lit que le médecin venait de quitter. 11 se tenait debout, attendant que le médecin auquel il faisait lace lui adressât la parole, quand il sentit une main saisir sa main par derrière. H se retourna : il eut peur comme un homme qui reverrait le spectre d'une femme qu'il aurait connue.
— Qu'est-ce qu'ils vont me faire, BarnierT lui dit la malade qui était dans le lit, en glissant sa voix à son oreille.
— Toil dit Barnier, toiî
— Qu'est-ce qu'ils vont me faire, hein ToyonsT
MB SOEUR PUlLOHEnB.
— Monsieur Bamierl appela le mëdecia qui s'en allait.
Bamier le rejoignit, et comme il descendait l'escalier à cAté de lui, le médecin lui dit :
— Monsieur Barnier, je sais que les internes ■e plaignent de sortir de l'IiOpitai sans aToir jratiqué d'opérations. Eb bien, je yeux laire un essai. Vous opérerez demain la nouvelle arrivée, !e n* 29... Vous avez tu : un encéphaioïde lardacé du sein droit.. Je vous conseille
itouri convexe pour l'incision des tégus, le bistouri droit pour le reste de l'opération, m laites votre incision courbe.^
Le médecin continuait à parler; Barnier ne l'eulendait plus.
Cette femme, il l'avait aimée. Il avait ë^ son
D,gniod.,GoOgk'
SOeUR PHILOHËNB. «T
premier amant. Elle avait été son premier désir et sod premier amour. Elle était da village où il était né, un tout petit village de mariniers au bord de la Harue- Elle avait pour père un patron de bateaux, qui fEiisait, avec ses chevaux, le halage le long du canal de Meauz. Le village, sou rideau de peupliers, l'eau qui cassait devant, la rivière, les canards, les chevaux qu'on baignait, les toits de tuile, la grande rue, la maison, sa fenêtre, à elle, où le soir il voyait les feuilles de vigne noires sur son rideau éclairé; le premier baiser qu'il lui avait pris snr le cou, entre la peau et les cheveux; celte grange, pleine de foin, où le soleil entrant par la chatière lui cbatooillait le bas de sa jupe : le petit mur par-dessus lequel elle sautait, quand la maison dormait, pour aller au bal ; et ce ravin où ils couraient l'été, — comme c'était loin et tout prësl comme <^ëlait passé et vivantl comme c'était hier!
A Paris, où elle avait voulu le suivre lorsqu'il
ng SCCOR PUtLOHSAE.
était venu y faire sa médecine, quels bonheurs ils avaient eus : carnaval plein de folies, parties de campagne par un beau temps, soupers improvisés au pied de leur lit, joie des robes nouvelles qui lui allaient si bien, jalousies qu'emportait une caresse I jusqu'à ce jour où elle l'avait quittée, et où sa chambre d'étudiant, toute pleine encore d'elle, lui avait paru vide, vide comme un nid encore chaud où il n'y a plus rien. ..
Tous ces souvenirs lui arrivaient à la tête, aux yeux, pêle-mêle et comme par bouffées.
Quand Bamier, après la visite de la salle des hommes, revint au lit de la malade :
— Qu'est-ce qu'il l'a dit? lui demanda-t-elle, en
StXUR POILOUËNE. S»
lui preoaDt les mains. Est-ce qu'il faudra... vos outils ?
Et elle eut un tressaillement que Barnier sentit au bout de ses doigts.
— Non... non... — balbutia Barnier, Ahl ms pauvre fiomaine, toi icil
— Moi ici... Ah ! j'en ai fait de ces farces, depuis que je ne t'ai tuI... l'ai eu des hauts et des bas... et souTent pas de bas I dit-elle avec ■ un sourire forcé. Ça n'a pas toujours été drôle... Vois-tu, il y a des hommes... il faut qu'iU ' cassent tout quand ils ont bu, les Terres... elle» ■ femmes... Et ça me vient de mon dernier ; amant... un coup de poing... Regarde... ;
Et elle lui montra son sein.
— Est-ce qu'on me le coupera ?... On ne me le coupera pas, n'est-ce pas ?
Eu ce moment la sœur Philomène s'approcba du lit, et d'une voix que Barnier ne lui con-
— Numéro 29, tous parlez trop haut, cela empêche vos voisines de reposer... Et puis
s» SOEUR PBILOMENB.
Tous-inâme, tods avez besoio de repos... de beaucoup de repos...
Et la sœur entrant dans la ruelle où se tenait Damier et le chassant presque, se mit 4 reborder Tivement le Ut jusqu'au traversin.
-~ Ma mËre, — dît Barnier en suiiant la sœurquisortaitdelaruelledulit, — tous devriez bien... vous qui savez donner du courage aux autres.. Moi, je ne sais pas, je ne peux pas... C'est une femme que j'ai connue... dans le temps... et je n'ai pas la force... il faut l'opérer demain... On n'a qu'aujourd'hui pour la préparer...
— On doit l'opérer demain} dit la sœur avec un accent singulier et en laissant tomber froidement les mots.
Barnier fut obligé de répéter: —Oui, demain... Elle a peur... vous l'avez vue... une nature nerveuse à l'excès... Je vous en prie, vous lui parlerez, vous 1ï^ préparerez... Vous Êtes si bonne... Je vous ai vue si souvent obtenir des malades ce que nous ne pouvions pas
SCCDB PHILOHËNE. S21
Obtenir, nous... Dites-lui que ce ne sera rien, l'opëratioa... Décidez-la, n'est-ce pas, ma ifière?... et sans l'effrayer...
Au bout d'un instant de silence ; — le lui parlerai... et peut-être Dieu m'enverra de ^nnes paroles... — dit la sœur en tournant ters Barnier un visage où il fut étonné de voir ane expression de souffrance.
Barnier remonta dans sa chambre. Il passa tout le jour  remuer le passé de cet amour qui n'était pas mort ; et des souvenirs enivrants s'élevaient en lui, çu avaient la senteur âpre de la fleur des champs et du fruit des bois. Il lui venait à tout moment des envies furieuses d'aller voir Romaine, mais il n'osait aller à ce ' lit ; il avait peur d'une parole, d'une question, et la lâcheté l'emportait. Il periSëit que la sœur devait lui parler, et il tremblait qu'elle ne réussît pas, qu'elle ne la décidât pas à l'opération. Un instant après, il se persuadait que la sœur avait réussi, et alors, pensant au lendemain, le frisson In prenait. Il se disait que sa
in SCECB PBILOaEHE.
place était anprte de Boiuaiae. qa'il derait aider la «œar â la soutenir contre ses faiblesses; qa'il derait lui parier, lai dire qae l'opératear aurait pitié de son corps adore... Et il restait, sentant les forces lui manquer, et laissant msigré lai ses yeux aller à l'acier froid des iostrumeots de sa trousse.
Dana la salle Sainte-Thérèse, dem femmes causaient île leurs lits, la brodeuse de jupons et une vieille femme dont la ûgure était traversée par une bande qui lui couvrait les deux yeux.
— Dites dono, la brodeuse, est-ce qu'il ne va pas bientôt ôtrequatre heures?
— Unis si... il les est... Bien qu'au jour, ça se voit...
Digniod^yGoOglc
SŒOR PHILOHËNE. 3^3
— Ça se voit... vous êtes bonoe, quaoâ on j voit...
— Ah 1 c'est ïrai.
— Pourquoi donc qu'on u'enteDd pas aujourd'hui la sœur Philomëne ? Elle est si recta pour l'heure, ordinairement...
— Peut-être qu'elle a quelque chose... Elle n'aTait pas l'air en train, ce matin... Vous n'avez pas vu, vous ; elle n'a pas appelé la petite du 5 pour lui donner quelque chose, comme elle fait toujours... Ahl mais la v'ià... Elle est auprès du 29... La ûlle de garde m'a dit qu'on devait lui couper quelque chose, au 29, demain... C'est pour ça... Elle la travaille, elle lui dit de se décider... Est-ce que tous entendez, vous qui êtes plus près que moiT
— Certainement, que je l'entends. .. C'est drfde. elle n'a passa booue voix, voussavez, sa voix... que quand elle vous parle avec, elle vous ferait faire tout ce qu'elle aurait eûvîe.
— Ah! dame, c'est peut-être que ça presse, et que l'autre rechigne... Quand il y a la
S34 SCEUR PUILOMENE.
temps, ils Devons brusquent pas... Hoi, je connais ça, depuis te temps que j'en vols... Ils toub prennent en douceur.. .Ussontmalins, allezi... lis Toieot tout de suite, tous comprenez, ils ont l'œil fait à ça, si yous êtes dans les nerveuses, comme ils disent... Alors, pendant deux ou trois jours, ils vous disent... qu'ils ne vous disent rien : « Il faut voir ça... Nous verrons fa N, des mots comme ça. Lâ-dessus, tous, TOUS Toilâ en l'air... vous ne savez pas s'ils TOUS opéreront, s'Us ne vous opéreront pas :
ça ne fait rien ; votre tête traTaiile, ça vous trotte, l'idée vous- entre.. I Quand ils vous voient comme ça, ils commencent à vous dire, mais geatiment, sans en avoir l'air : n Moi, i votre place... voyez-vous, si j'étais que vous... tous e:i ferez ce que vous voudrez... je me déferais deçà, ii Et puis, ils vous laissent encore un ou deux jours à mijoter avec cette idée-là... Et puis, ma foi, un beau matin, ils ne prennent plus de mitaines, et ils vous disent tout bonnement : n Ha braTe femme, ai
D,gniod.,GoOglc
SCEUR PRILOHENE. !9
TOUS De voulez pas qu'on tous Ate ça, ça tous emportera... » Ça tous donne le grand coup, TOUS comprenez, et comme depuis hultjours on est là sur le gril, on aime autant en finir... Hais c'est plus ça pour celle-là...
— Qu'est-ce qu'elle répond, enteodei-TOusT... Est-ce qu'elle se décide 7
— Comme ça... Elle ne dit pas grand'chose...
Elle marmotte... ËUe parle de son corps...
fl MOD pauvre corps... » v'ià tout ce qu'elle dit... Ah ! la sœur lui parle dur, par exemplel Ce n'est pas comme ça qu'elle m'auraitdécidée, moi, si je o'avaispas eu envie... Lui parle-t-elle de la mort, mon Dieu I
— C'est qu'aussi, voyez-vous, si on ne vous faisait pas peur un peu, on ne vous déciderait jamais... Ah I c'est Uni... v'ià la sœur... C'est vrai qu'elle a l'air malade...
SŒUR PHILOHENE.
LeiendemaîQ, sur les oDzefieures, deux infirmiers à la casquette marquéç des deux lettres rouges A. P. remoutaieut uu brancard sur fequel était couchée uue femme pâle, l'air abattu et comme dompté, le regard effrayé, les traits contractés par l'angoisse, le visage |)lein d'une crainte timide et presque honteuse.
L'interne, la sœur Philomène, aidée d'une fille de garde, la recouchèrent avec mille précautions ; et quand Bomaine fut dans le lit, la tôte haute sur l'oreiller relevé, le bras droit soutenu par un coussin et écarté du corps, une subite expansion succéda en elle à la résolution des forces morales, à cette espèce de soumission, da pour, de honte qui fait rassembler les
fiOeOR PHILOHËNE. 227
opérés, après l'opération, à des enfants qu'on Tient de corriger.
— Je t'aime, Barnier I dit-elle, et un flot do paroles amoureuses s'échappa de sa bouche, comme une volée de baisers, avec une expression de passion presque sauvage.
Barnier lui fit sigoe de se taire, et, après lui avoir recommandé de se tenir bien catme, il quitta précipitamment la salle, pendant qu'on écrivait sur la pancarte au pied du lit :
OpiTée U 7 février.
Il rencontra Malivoire dans l'escalier.
— Viens-tu déjeuner?
— Non, rëpondit-il, je n'ai pas faim ce matin.
Et se dépêchant de gagner sa chambre, il tomba dans son fauteuil ; il était temps : Ic3 jambes lui manquaient.
Le corps de cette femme alors devant lui revint sans qu'il pût le chasser. Ses yeux se repolaient sur ce sein de jeune Ûlle, petit, plein et
ra SCBUR PHILOHËHE.
frais, sur leqael sa tête avait dormi; son bistouri y entrait, sa main y poussait l'acier... Et la vision de l'horrible moment ne finissait pas: tout recommençait, et l'opération qu'il avait faite, il lui semblait la faire encore, et toajonrsl
Son tablier était taché de sang ; il ne l'avait pas vu. Il le jeta loin de lui et monta à la salle Sainte-Thérèse.
En le voyant, Bomaine lui Ût un sourire de ses grands yeux cernés qu'elle ouvrit à demi, un de ces spurires qui ne veulent pas parler, avec lesquels les malades demandent qu'on les laisse à leurs souffrances, à leur pensée, au silence, au repos.
Il revint plusieurs fois. Romaine ent toujours ce même sourire de douceur, de somnolence et de paresse.
A sa dernière visite, dans la nuit :
— Barnier, — lui dit-elle d'une voix si basse que l'interne fut obligé de se pencher sur elle pour l'entendre, — tu m'as vue, toi... tu as vu
SGBUR i>BILOHËNB. tVJ
mon corps après... c'est affreux ?... c'est bieu grand, hein?... Je ferais peur... 1) raudrait mieux être morte, n'est-ce pas?... Pourquoi aussi la sœur est-eltc venue me parler?... Qui est-ce qui voudra de moi, maintenant ?... Ah I oui, on aurait dû me laisser mourir... Toi, qui me trouvais si bien faite... tu étais si fier de moi, te rappelles-tu ?... Ta n'oserais plus seulement regarder la place... Ça valait mieux, je te dis, d'en finir 1
XXSIV.
— Pourquoi vous remuez-vous comme cela, mon enfant î II faut vous tenir plus tranquille, dit le chirui'^en le lendemain matin.
Il Rapprocha d'elle, la regarda, lui tflta la peau ; puis lui découvrant la poitrine, il l'anscnlta longuement.
IM 80BDR PHILOHfcNB.
— Honsiear Baroier, tous ne sentez rien d'anormal... an cœur... dans les poumons?
— Rien... rien.
— C'est comme moi... Gela va très-bien, mon enfant.
ArriTé au bout de la salle : — Messieurs, dit le cliirurgieD aux internes qui le suifaient, je Tousaiannoncé qu'il n'y aurait pas de clinique... J'ai changé d'avis... descendons.
Et quand les internes et les élèves furent autour de lui rangés sur les gradins de l'amphithéâtre :
— Messieurs, je veux vous parler de la malade du 29. L'opération, confiée par moi à l'un de vous, a été parfaitement faite... Je n'aurais pas mieux fait que M. fiarnier. Vous venez de voir cette pauvre femme, vous avez remarqué le soin que j'ai mis à l'ausculter; j'ai voulu que M. Barnier répétât l'auscultation, et, vous l'avez entendu, nous avons trouvé tous les organes dans leur état normal... Il n'j' a chez l'opérée, ni érésipile, ni phlegmon, ni
SOEUR PHILOHËNB. 931
symptdme de péritonite, de pleurésie, de péncardite ou de lésion abdomiDale... Il n'y a rien qui doive effraya, et, cependant, je tous le dirai, je suis rempli de crainte... Il faut bien le reconnaître, messieurs, quoi qu'il nous en coûte, poursuivit le chirurgien avec tristesse, notre science, notre expérience rencontrent parfois des mystères qui se jouent d'elles et les humilient, des mystères dont nous ne savons rien, malgré nos études, où nous ne voyons rien, malgré nos efforts, et dont nous ne pouvons rien dire que ce mot : un accident! parce que nous n'avons que ce mot pour signifier l'iaconnu... J'ai déjà eu, il y a de cela cinq ou six ans, une malade opérée pour la même afFection ; le lendemain de l'opération, je la trouvai tourmentée, anxieuse, agitée, brûlante, toujours remuante; au reste, pas plus de désordre intérieur que dans la malade d'aujourd'hui. VAle mourait au bout de trois jours, et l'autopsie ne m'apprenait rien de la cause de sa mort, ne me révélait pas une altération mat,ériellc...
33S BCBOR PBILOHËNE
Monsieur Barnier, vous voilà prérenu, suivei bien la malade... et le traitement, tous compi'enez, le plus énergique..*
— Aboirel donne-moi àboire! ditBomaineà l'interne guand il remonta près de son lit. — Abl je ne suis pas bien...
Elle ne faisait que remuer, s'agiter, tourner et retourner à demi sa tête sur l'oreiller, allonger et retirer ses bras, lever une de ses jambes, abattre l'antre. Elle se plaignait d'étouffement, de douleurs sons les reins, ds nausées, d'un brisement général de tout le corps. Barnier passa toute la journée et toute la nuit à la soigner, à la veiller, à combattre la violence du ma! avec la violence des remèdes : il ne put dompter cette agitation, apaiser cette fièvre,
8CEDR PHILOHËKE. 333
rafraîchir cette soif, endormir dans une heure de repos l'inquiétude de ces membres qai ton* joors et toujours faisaient ce froissement sous les draps.
Le matiD, à la visite, le chirurgien lera I'ap< pareil. Il n'y avait aacun désordre dans la plaie. Hais la malade était dans une exaltation quitouchait au délire, et toute espérance était perdue.
xxxvt.
Bomaine ne parlait plos à Barnier. Tout à eoQp, dans la journée, elle lui prit brusquement et furieusement les mains, enlaçant ses doigts A ses doigts, se cramponnant à loi de toutes ses forces et de tout son regard, de ses deux grands yeux où la pupille c'était plusqu'un point dans le blanc
231 SGEUR PBILOHËNB.
— Je ne mourrai pas, hein, fiarnier? — difc elle d'une voix saccadée que les étouffenaents coupaient et qui reprenait : Je ne veux pas mourir... je veux pas, non, je ne veux pas!... Mon petit Barnier, fais-moi vivre... Je n'ai pas l'âge, moi... Tu sais bien que j'avais quinze ans. Le prêtre est venu, il était là... Mais vous êtes donc tous des médecins de deux sous ici, dis? Oh! je te tiens bien, va, tu ne me feras pas lâcher... Eh bien, ça m'est égal de n'être plus belle... qu'on me fasse tout ce qu'on voudra... mais que je vive... rien que ça, vivre I encore vivre I
Puis ce mot à peine fini, repoussant avec horreur les mains de Barnier qu'elle tenait comme dans uD étau:
— Ahl boucher, comme tu travaillais làdedansl... comme tu coupaisi C'est de la viande pour vous, heini tlk tout c'que c'est!... Laissez-moi doDcI... C'est moi qui suis contente de t'avoir lâché... Je voudrais encore avoir plus fait )a noce, vois-tu? et plus rigolé... plus
î.GoogIc
SGEUR PHILOHËMB. 33»
trompé de tous autres I — Et elle eut un sourire qui se brisa aussitôt.
— Romainel Homainel je fen supjrfie... — disait Barnier.
Mais la mourante recommençant à s'attacher à lui, et lui remontant le long des bras avec ses mains tâtonnantes qui cbercliaient à s'accrocher:
— Les autres?... qu'est-ce que ça me fait, les autres! Qu'elles meurent toutes! Moi, je suis jeune... j'ai de l'étoffe... il y a de quoi... je ne suis pas unie... On vit vieux chez nous... ]e suis forte... je n'ai jamais rien eu... Je traversais les ponts, l'hiver quand il gelait, sans rien avec une chemisesur le dos. les samedis d'Opéra, ta sais bien? Qu'est-ce qu'elle a toujours à tourner par ici, cette chienne de sœur?... Je m'en ficherai pas mal de toutpa, quand je serai pour m'en Exiler... Dieu que je soufTrel... J'ai f y soif I Ah I boucher ! si j'avais eu de ta chair sous les dents dans ce moment-lâ, tu turais vu comme ]e mords!... Qui. à boire, à
î.GoogIc
tM SOEDR PHILOMËNE.
boire... lionne... j'ai la langue comme do bois.
Bile bot, ses doigts se desserrèrent, et elle tomba dans un de ces sommeils d'anéantissement qui semblent essayer la mort à ceux qui vont mourir.
Barnier était à bout d'efforts. Il s'enfuit. Sous les rideaux du lit d'une malade, il entendit en passant la voix de sœur Pbilomëne qui disait :
— Oui, c'est vraiment abominable... On ne devrait pas recevoir ces lemmes-là ici... II devrait y avoir des cellules... Elles mourraient an moins sans faire de scandale.. .
Le dîner venait de finir. Une dernière croûte de pain qui craquait sons la dent d'un malade r aisait dans la salle le bruit d'un grignottement de souris.
SOEDR PBII.OHINB. 331
Denx femmes toutes jeunes dont ou voyait aller et venir le petit bonnet blanc, la camisole blancbe, le jupon noir, se promenaient bras dessus bras dessous contre les lits, avec nue gaieté mutiae et de petits rires de jeunes filles mêlés à des ironies de gamin.
— Ha sœur!... ma mère 1 — disaient-elles, lépétant d'un ton railleur les noms échangés entre la sœur et les filles de garde, — c'est comme une famille ici... Il n'y a que mon fils qu'on ne dit pas.
Et elles riaient, quand l'une qui traînait la jambe dit à l'autre:
— Pas si vite..- ça me fait mal k la cuisse.
D'un lit s'éleva une voix lente, plaintive, qui
l'arrêtant à chaque niot, murmura tout haut i
— Les unes... c'est de la jambe.. -lesautres-, du bras... les antres... tout le monde souffre ici-
D'un autre lit un cri s'échappa.
^ Elle gueule... dirent les deux jeunes filles qui se promenaient.
— Ohl la douillette; — fit une malade dans son
33S SCEUR PelLOMËNB.
Ut, elle ne se géae pas... Ce n'est pas devantle médecin qu'elle crierait comme çal
— Ati ! par exemple, demain si je crie comme ça... — dit ane toîz presque ferme.
— Demain?.,. — reprit une Toii: sourde, — je voudrais bien y être à demain, pour savoir ce qu'on va me faire...
— 5loi aussi... je donnerais bien quelque chose pour que la nuit fût passée...
— C'est affreux d« voir mourir comme ça...
sous votre nez... — dit en se retournant la malade placée à la droite du lit w 29. — Voilà une heure qu'elle ramasse ses draps...
— Madame fait son paquet? — dirent les deux . petites allés qui passaient.
Le jour baissait et s'éteignait Le mystère d'une demi-nuit commençait dans la safle enveloppée des premiers voiles du soir. La lumière, mourante et pâle comme une lueur de lune, semblait une vapeur refoulée an haut des rideaux et aux couronnements des lits par l'ombre qui montait du plancher. Les fenêtres.
SCECR PaiLOHËNE.
troubles et sans clarté, avaient seul plaque de jour à leurs derniers c tout en haut, contre la tringle, un ilet, une grande touche blanche sur pli des rideaux tirés. L'ombre étal deux extrémités de la salle ; mais d.
où le cabinet en vitrage de la sœur s le jour d'une fenêtre, un reste de lu sant k travers les rideaux de mouss tait une sorte de brouillard, pareil i s'élève à la première aube des prés i blanc. Sur ce brouillard, bs alla venants se détachaient vaguement e teté, avec des apparences d'ombres.
Les petites poulies, auxquelles p veilleuses, jouèrent et crièrent ; et le d escendi rent, l'une après l'autre, i de la main de la allé de garde qui '.
Alors, à un bout de la salle obscu bre où la lueur de la plus lointain tremblotait entre quatre colonnes, d'un petit autel, lanuit se mita remi
i» SCebB PHILOHENE.
pleine de formes qui s'agitaient. Elle se retDplissait peu à peii de silhouettes de personues surrenantes. Il se Qt une sorte d'attroupement confus et automatique que du noir et du blano venaient grossir d'instant en instant, sans que les pas de ces corps qui se rassemblaient, le frôlement de ces rolKS qui se pressaient, fissent plus de bruit que des larves qui se seraient traînées.
Arrivées au cercle de lumière dé la veilleuse, sous laquelle elles apportaient leur chaise avec effort, les malades apparaissaient ; c'était une grande femme noire, au corps maigre serré dans lin petit chftle noir noué derrière le dos, qui marchait les bras un peu en avant, comme quelqu'un qui aurait peur de tomber; se donnant le bras, deux vieilles allaient k petits pas, le dos voûté, l'uDe soutenant k chaise que por- Jhit l'autre ; une grande jeune femme à la torsade de cheveux noirs un peu dénouée sur le cou, s'avançait seule, élégante et svelte dans la capote grise de l'hôpital; venaient les deux
0;yGOOglC
SCEOR PHILOHSNB. Ul
petites filles rieuses ; pois ane femme en ma* dras avec le bras en écharpe dans uo fonlard attacha a sa camisole blanche ; puis une femme de la campagne avec sou bonnet de paysanne.
A demi portée par deux femmes qui la soutenaient sous chaque coude, une jolie jeûna femme Rapprochait péniblement, souriant, la tête un peu renversée, d'un sonrire à la fbis charriant et douloureux, à ses deux compagnes qui loi disaient, quand ^e semblait &iblir :
— Allons I marches, madame Patraque...
La sœur PhUomène, montée sur la marcha de l'autel, allumait lentement les huit cierges des deux candélabres, disant de temps en temps sans se retourner : chati quand le murmure de causerie des malades grandissait trop fort derrière elle. A mesure que la flamme s'élevait des candélabres, se dessinaient et 1mllaient la Vierge blanche au collier de moire Ueue, les hortensias en papier dans leurs vases de bois bronzé, le petit Jésus de cire dans la petite crèche aa toit pointu surmonté d'niu
»3 SCEUR PHILOMERB.
croix ; et les ctei^es en brûlant jetaient une lumière à cdtë de l'autel sur le haut d'une grande armoire où étaient jetées des béquilles et des crosses de bois blanc.
Les malades s'étaient assises en cercle, sur les chaises. La jeune malade si faible avait été amenée au seul fauteuil qui fdt là. Ses deux compagnes lui passèrent un oreiller derrière le dos, et lui couvrirent d'un édredon les genous et les jambes.
La sœur alla à la clochette contre le mur.
Elle sonna un premier appel, laissa le silence se faire, sonna un second appel, dit d'une voix claire : — A la prière ! — et tomba à genoux sur le carreau au milieu du cercle en face rauteU
Sa voix s'éleva au milieu do silence. Elle monta sou£ la voûte avec une vibration pénétrante, sur un ton doucement aigu, dans une sorte de cantUiine. C'était une voix perçante et cadencée, pure comme un timbre de cristal.
grêle et claire comme une récitation d'entant
SCECR PHILOHENE. 343
virginale comme uo chant d'oiseau; ane voix: pareille à l'âme d'un instrument, et qui semblait verser la prière qu'elle disait
La sœur commença par remercier Dieu pour tousies biensquenousaTonsreçusde lui, pour nous avoir tirés du néant, ponr nous combler journellement d'une infinité de faveurs ; et mettant dans sa bouche les actions de grâces de cette salle d'hdpital, elle fit dire à la maladie, à la fièvre, à la soulïrauce : Hélas .'Seigneur, que puiS'je faire en reconnaissance de tant de bontét Joignez-vovs à moi. Esprits bienheweux, pour louer le Dieu des misiricordet qui ne cesse de faire du bien à la plus indigne et àlaplm ingrate de ses créatures... Et dans le fond de la salle, desmurmures étouffés étaient les voix des plus malades qui se joignaient à sa voix.
Un cri, à ce bruit de voix, partit du lit de Bomaine; et des mots, qui se débattaient dans des blaspbèmes confus, déchirèrent la prière.
Examinons nos fautes... — continua la sœur de sa même voix, — examinons nos fautes envers
tu SOBOR PHILOHBMB.
Dieu, envers k procham, enven nouf-métnn- Et après un silence d'ane minute, sa voix reprit toajours égale, toujours sereine ;
— Me voici. Seigneur, toute couverts de confittion... Oui, SHgneurtfaipoussi trop loin ma malice et mon ingralilude,,.
— Le prêtre I... le prêtre!... là... secouez les rideaux I cria Bomaîne. Tiens I lear messe... ils chantent... Ah! que c'est bâte, cette égliselis OBt laissé la porte ouverte... Barnierl... ils montent... ils viennent!... Ahl le médecin de la mort... Va-t'en, calotînl
~ Prions... — dit la sœur avec un accent d'autorité et de volonté sévère. Notre pire qui ttes aux deux, quffvotrenom soit sanciifU...
Et les malades répondirent cfe leurs chaises ou de leurs lits avec nn bourdonnement ronflan^ ' au bout duquel tombèrent un à un, de la bouche des plus faibles, les Aimi soil-il en letard.
— Pas de musique 1... Ils m'ennuient... Ote les fleurs, ça pue... Ils ne savent pas chanter...
80BDR PHILOHÈ>E. SU
le te dis que j'en sais une mieux... Atlends, tfest sur i'air... nu drdle d'air... — et Bomaine cbaota:
U petite RoMtte, Voulant voir du payi
Fusant fc la barrière Un cominEa rarr£t&, Loi disant i La petite mèra, Qne portei-vona donc tliT Approcbet, belle blonde, Approche! de plos près...
— A eoKS toIiM, Marie pleine de grâee... — dit la SŒinr d'ooe voix qui derenait plus haute, plus forte, plus dominante, et elle ût résa^no: impitoyablement les derniers mots de \*Àve :
Pria pour novs, pativres pèdmtrt , maintenant ef d Fhture de notre mort,
— Allons-noos-en I — cria Romaine, — je laoterai par-dessus le petit mur... Otii il m'a^ mait bien... ooi, oq disait que sa mère avait ea on regard...
— Je crois en Dieu... je me confesse à Dieit... — dbalt la «Burt et sa Toix sans tressaillemenl,
us SOEUR PHILOMËNB.
sans entrailles, était une foix qui commandait le silence : elle était comme one main de fer mise sur la bouche d'une agonie et scellant le délire aux lèvres de la Mort.
Seigneur, ayez piliè de nom !... Christ, ayez pïtié de nous!... — Et elle laissait tomber toujours plus durement les yersets. jetant sur cette, femme les litauies du Cœur de Jésus, pelletée à pelletée, comme de la terre qui étouffe.
— Barnier I... — appela Romaine d'une voix brisée et qui ressemblait à uo gémissemeut, — je veux... mes cheveux et mes dents... avec moi... Je ne veux pas... les garçons d'amphithéâtre...
La sœur disait : — Souvenez-vous, 6 trls-pîeust Marie, qu'on n'a jamais entendu dire qu'aucun de ceux qui, pio" wte entlin confiance ont imploré votre protecHon et puissant steoars ont été délaùsét...
Etsavoix avait perdu son accent impitoyable; elle ne semblait plus maudire, ni condamner : les douceurs d'une voix de femme, les tendres-
D,gniod.,GoOglc
SOEUR PUILOMËNG. Sr
ses d'uDe invocatioD lui reTeaaient peu à peu, et de parole eu parole.
— Là-dessous... — disait Romaine d'uos Toix qui s'éteigtiait, — oui, là-dessous... sous mes chemiscâ... cherche... il y est... mon livre de messe... là, cachij... cherche donc... Il est dessous... NoDi... non... pas de livre... laissele-., non, non, non!
Notre-Dame des malades! ayezpilié de nom!.., — dit la sœur, et l'émotion de son cœur apitoyé commença à battre et à palpiter dans sa voix désarmée et qui tremblait. Par moments, sa mémoire hésitait et s'arr^lut sur les mots.
— Non... non... répéta encore Romaine avec l'accent qu'on a dans les rêves. Et ce qu'elle allait dire s'éteignit dans sa bouche sous le BOUfUe et l'apaisement de cette voix de la sœur recommençant pour la neuvaine le Pater, l'Ave. le Credo, le Confiteor, avec une tendresse si suave, une douceur si émue, un tel accent de pitié et de caresse qu'on aurait cru entendre un ange gardien berçant une agonie.
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us SCEIIR tBILOHËNE.
Tout à coup un horrible cri : — A moi I madame la religieuse I fit courir la sœur au lit de Romaine. Elle s'y agenouilla et y resta eu prieros jusqu'à ce qu'elle sentit, dans ses mains étreintes par la mourante , se refroidir les mains de la morte.
Bamier, depuis sa sottie dans la journée de la veille, n'avait point reparu à l'hdpital.
Le niatin, il rentra. Son pantalon était crotté jusqu'aui genoux, par de la terre mouillée, par la boue rouge des champs. On ne sut jamais où il était allé cette nuit-là.
n monta quatre à quatre l'escalier de la salle Sainte-Thérèse, et ii alla, sans se sentir marcher, jusqu'au milieu de la salle. Les rideaux du lit de Romaine étaient tirés, la pancarte
SOBDR PHILOHBNB. SN
était enlevée... De la main il chercha à s'a^ puyer, et trouvant an hoat de la grande table, il s'y assit, une jambe pendante. Derrière lai s'approchaient nn brait, des pas, la marche cadencée de gens qui portent quelque chose. Un cbuchotement de terreur courut de lit en Ut : La boite à ehocolal ! la boiu à chocolat! Et deux ioârmiers qui portaient un brancard couvert le Mlôrent en passant.
Les deux hommes posèrent le brancard au pied du lit. Ils àtèreot et mirent à terre, à cdté, le couvercle bombé et recouvert d'une toile cirée liruoe aux dessins de canne tressée, fces rideaux du Ut jouèrent sur leurs tringles.
Sur le lit, une forme longue gisait étendue, envel(çpée dans un grand drap noué en haut et en bas du gros nœud qu'on fait au coin d'ane nappe. Un homme prit le nœud du haut, un homme prit le nœud du bas ; et ils s'avancèrent vers le brancard: ce qui était dans le drap soulevé par les deux bouts, coula vers son milieu avec un fléchissement horrible.
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350 SCBDn PEILOMENE.
Le couTercle retomba avec on bruit mat; et Jes deux hommes, respirant comme après un .effort, s'éloignèrent avec une espèce de sifflement de satisfaction. Leur pas, balancé par le fardeau lourd, diminua, s'éteignit, mourut.
Barnier resta sans bouger. 1) continuait  regarder au mâme endroit avee des yeux qui n'avaient pas l'air de voir. Le lit vide ëtait à jour. Deux rideaux jetës sur la couronne laissaient pendre leurs deux bouts sur les cAtés. La coaTerture, rejetëe sur le barreau de fer du pied du lit, retombait sur le carreau sacs un plt Un oreiller, des draps en tas étaient par terre. Au-dessus de la toile brune et rude d'un sommier, au-dessus du bleu cru d'an matelas aplati en galette, il y avait un matelas de dessus passé et tout usé de lessive, presque blanchi : le soleil qui le fouettait de cOté y montrait le creux d'un corps.
D,gniod.ïGoOgk"-
SOBDR PHiLOH&nB.
11 y avait ce soir-là une grande aDîmalion dans la salle de garde où les internes rendaient aa dîner aux externes. On discutait en prenant le café, et tout le monde criait â travers la première fumée des pipes qui s'allumaient. Au moment où ia bouteille d'eau-de-vie, circulant de mains en mains pour le gloria, passait audessus de la tête de Barnier, Barnier qui n'y touchait jamais la saisit et remplit à moitié sa tasse vide.
— Les sœursî... les sceurs... avec cela, — disait en ce moment une petite voix aiguëâ l'autre bout de la table, — je te dis que j'ai en unb maîtresse qui est allée accoucher à l'hôpilal. Eh bien I elles ne la changeaient pas... elles la laissaient pourrir dans son linge 1... Tout ça
Kt SCBDR paiLOMEHE.
parce que ce n'était pas aoe femme mariée...
Toilà comme elles sont arec leur cbarité I Et puis, ta n'as qn'à voir dans une salle la différence qu'elles font entre les malades qui se confessent et les autres... C'est très-beau, je ne dis pas, mais on fait ça plus beau que ça n'est, les sœurs... Mon Dieu, il y a- des Inllrmiers et des ûlles de garde qui les valent... et en D'en parle pas tant.
— Oh I oh 1 — firent quatre ou cinq voix.
— Allons, dis-le tout de suite, vas-y carrellent : la sœur de charité est une blague 1 i'eime mieux ça... — dit Bamîer.
2t il reprit en posant sa pipe sur sa soacoope.
— Tiens, tu nous fais poser... C'est trop béte de biï^er cesfemmes-Ià... et de les blaguerici. Est-ce que nous ne les connaissons pas aussi bien que toi 7 Est-ce que nous ne les voyons pas à rceurre ? En as-tu rencontré ici qui aient laissé une femice pourrir, comme tu dis, parce qu'elle n'avait pas son acte de mariage?... Aht
iniod.,GoOglc
SOEUR PHILOUËNB. 353
ToUà le grand reproche : elles embêtent le»
malades arec le bon Dieu... D'abord, elles ne les embêtent pas tant que ça, nous le savons tous... Et pais, après? Quand elles mettraient un peu de paradis dans une salle d'hApîtal... Qu'est-ce que tu ireuz y mettre, toi? de la philosophie comparée? Parbleu! j'ai lu Voltaire aussi bien que toi, je ne fais pas le cagot... mais je trouve stuplde qu'on mette ses opinions dans ces choses-lÂ... Comment, n...l voilà des femmes qai renoncent à tout^ qui vivent nuit et jour dans an bûpital, qui travaillent comme des manœuvres, qui vieillissent dans tout ce qu'il y a d'abominable! des femmes qui passent leur vie à consoler des agonies, à embrasser la mort... et sans avoir, pour se soutenir, ce que nous avons, nous ; la vie du dehors, le zèle do la science, ravancement, l'ambition d'un nom ou d'une fortune, une carrière devant nous... Ah! sacrisUl si tu ne trouves pas ça assez beau!... Mais prends-moi n'importe qui, dans la riie, tiens I et mets-le dans une salle d'h6pi-
SM SŒUR PHILOHËNE.
tal à Toir une sœar faire ce qu'elles font toutes, mettre ses mains à des plaies où il y a des vers... il dtera son chapeau, parce que devant des dévouements comme ça, mon cher, on a iKau foire rhomme fort, et ne pas vouloir s'incliner., le cœur salue... quand on en a un... r — Diablel lu t'échauffes, Barnier! — reprit la voix aigre. — Après ça, mon cher, c'est tout simple que tu fanimes... Ça t'est personnel, cette question-là... Tu as tes raisons pour les dâëndre, les sŒUrs...
— Des raisons?... lesquelles? — dit Barnier, en vidant d'un trait l'eau-de-vie de sa tasse.
— Ne fais donc pas l'enfant... Tu les connais aussi bien que moi... Nous sommes entre camarades... il n'y a pas à faire de mystère.
— Quand tu auras fini... — dit Barnier qui mit son menton dans sa main.
— Voyousl Ta parole d'honneur, que tu ne .
fais pas du roman depuis un an avec la mère de ta salie, la sœur Philomèue?
D,gn«d.ïG00glc
SGEDR'PHILOMËNE. SS9
Damier baassa lesëpaalest — Je te croyais béte, PluTiael, mais pas tant, vrai I
— Après ça, toi, ta n'es peut-être pas pincé, je n'en sais rien..' mais pour [a sœur...
— Laisse-moi donc tranquille I <
— Pour la sceur, elle est prise... Ta lui as tourné la tête à cette paurre fille... C'est trèsinoccupé, l'imagination de ces femmes-là...
— Plavinel, — dit Barnier, qui porta à sa bouche sa tasse vide, — tu es ivre...
— Pourquoi î parce que j'ai vu... ce que tout le monde à vu... la sœur tourner autour de toi comme un papillon autour d'une chandelle, et te regarder avec des-yeux... enfin tout le grand jeu des femmes quand elles sont dans ces po- sitions-là... Ce n'est pasla peine de faire une tête comme ça : je te raconte des choses qui sont de notoriété publique à l'heare. qu'il est.;. 11 n'y a que toi qui n'en parles pas... Ça court les filles de garde I
— Tu dis... la sceurf
Et au milieu de l'ivrewe et du' sang quicom-
' SSe SCEUR PflILOHËNC.
mençaient à monter à la tête de Barn^er, il sa Ût comme une lumière soudaine dans sa mémoire. Toutes sortes de choses inaperçues, des riens qui avaient glissé sur son ttttention pendant la maladie de Romaine' s'éclairaient et lui apparaissaient comme les choses passées qui déîoilent leur sens.
— Eh bien, y es-tu, maintenant?
— Non, — répondit llarûier, qui reprenant la bouteille sur la table, se reversa de l'eaude-vie dans sa lasse.
— Ah I tu n'y es pas... Décidément, mon cher, c'est de la discrétion... Mes compli- . ments...
— Pluvînel 1 — cria Barnier, — Pluvinel...
tu es un mauvais homme 1 — Et, changeant de ton, il se mit à rire en le regardant par-dessus sa tasse qu'il vidait à petites gorgées.
— Messieurs... — commença une voix.
— Taisez-vous donc là-bas ! voilà Plchenat qui fai{ la blague d'une leçon de clinique du célèbre organopatke au lit du malade...
SCEDR PHILOMËNE 2ST
— Messieurs, — criait Pichenat, asôis au fond âe la salle, auprès du lit ride, dans la pose de réminent docteur au chevet d'uo malade, — je le demaDde aux animistes, aux solîdisies, • aux vitalisles, aux organidsies, aux iatro-ehimistes, aii'x. iatro-malhèmaticiem, k tous les iatrot HoDsieur Bëlard, examinez le sujet... Une doQleur de l'os frontal, ou plutôt de l'os temporal, voilà ce dont il se plaint... Eh bien, monsieur Bélard, vous aïezpercuté? Mais comment avez- Y0U3 percuté ? Voyons, percutez encore... Asseyez-vous, messieurs, qu'on apporte des bancs. Et Voilà comme vous percutez, monsieur? Mais vous sautez, vous venez de sauter trois centimètres I La rate du malade a un centimètre de plus sur tous les cAtës... C'est de là que part une irradiation inconnue... Un centimètre de plus sur tous les côtés... Messieurs, je vous le dis sincèrement, je suis un homme indispensable, je le sais, et vous le voyez... Si je mou rais demain... Mais la percussion sans moi ce serait le monde sans le psychaiôme. Créons des
D,gniodD,CiOOgIe
S5S ' SOEUR PHILOMENE.
mots, messieurs, créons des mots : ça ressem* ble à des idées I Ah çà, et le malade qui ^talt l'autre fois dans ce lit-là le panvre homme que nous avons eu la douleur de perdre?... On ne m'a pas prévenu... C'est incroyable,. . Un cas si extraordinaire!... si malheureux... On ne m'a pas prévenu pour ta nécropsiel... Hais c'est inouï... on manque d'égards à un organopalla comme moi I...
La Un de la parodie se perdit dans le bruit que tous taisaient. Les santés portées dans chaque groupe, les tournées de petits T^res montaient peu à peu les tdtes. Sur la table, où s'était trouvé un jeu de cartes, ou se mettait 4 joner sur parole des sommes fabuleuses. Un externe, qu'on s'était amusé à griser, commençait à être, comme on disait, parfaitement 'éussi. Deux internes très-graves causaient bas dans un coin avec tant d'effusion qu'à tout moment on les voyait dter leurs lunettes pour en essuyer les verres sur leurs genoux, contre le rap de leurs pantalons. Un autre se chantait à
80BUR PHILOHBNE 39t
hil-mâme la chanson traditionaelledes interne! de Bicétre : *
Du» ce Bicetre où ]a m'emMte
Lola dea plaUirt que Je regrette, Pmtm reclus, j'ai souTSQt mâdlté *
Sot la ijellleise et ta caduciU^
fiarnier, nn pea afTaissé, appayalt ses coudes sur la taMe. Il avait dans les yeux des battements, dans le vlMige, près de ta boucbe, les tressaillements de nerfs de Tifresse, et il mftchait plutdt qu'il ne fumait un bout de cigare, en buvant dans sa tasse où il s'était versé de fean-de-vie encore une fois.
a Gomme tu bois ce soir... Qu'est-ce que ta asf — lui dit Malivolre.
— Uoi7 rien... j'ai soif, — répondit. Barnier d'an ton bref; et ses yeux étant tombés sur le Jeu, il se mita regarder, sans ouvrir la bouche, les caries qui allaient et venaient, et les joueurs qui à chaque partie gagnaient tons les deux en même temps. Au bout d'une demi-heure, il st
son SCEOR PHILOUÈNE
trouva à côte de PluTinel, et comme s'il se réveillait :
— Voyons, Pluvinel , loi dit-il , ce que tu m'as dit... tu es sûr, hein, Pluvinel? Alors c'est... c'est vrai que la sœur... a un sentimeatT »
Pluvinel, pour toute réponse, haussa les épaules. Alors Baraîer lui passant la main autour du cou , le rapprocha de lui , et se penchant, il lui dit en mots coupés :
a C'est que, Tois-tu... je veux te demander à toi... parce que toi tu as dû t'arrôter à ces pensées-là... tuas des passions plus vieilles que nous tous, toi... tu as ça sur la figure... Eh bien, je veux que tu me dises... si ça ne fest pas arrivé... tu sais, quand on a de ces idées.:, qui TOUS font travailler les sens dans la tête... de penser... à une religieuse? Un corps sacré... une robe bénie... je ne sais pas quoi d'inconnu qui fait peur comme la robe du prêtre,., et qui attire comme la robe de la femme... J'ai vu des images, dans des livres, de religieuses comme
D,gniod.,GoOglc
SOEllll PHILOHËNE. SSI
cela où il y a un homme ô genoux... c'est dans je ne sais plus quoi, un livre bête... N'est-ce pas qae tu es comme moi, Pluvinel? Il y a du sacrilège dans ces amours-là qui tentent... Et l6 voile... et tout 1... Ab I c'est du vrai fruit dé< fenda,^! — et les yeux de Barnier s'allumèrent.
— Eb bien, après? — dit Pluvinel.
— Après?... c'est l'heure de sa ronde... et nous alIsnsToir... — Et Barnier se leva:
— AlloDSl Bnrnier, reste donc ici... tu es gris... reste donc ici... tu vas faire quelque bèlise... »
Hais Barnier, qui s'était mis assez vaillamment sur ses pieds, passait déjà la porte. Il traversa la cour, monta l'escalier, et comme il entrait dnns la première salle, il vit la sœur Philomène entrer toute seule dans l'ofQcine. Il entra derrière elle : la petite pièce, chaude et suante comme une étuve, lui fit monter aux tempes une boufffie de feu. La sœur, retournée, faisait tiédir une tisane rerroidie. Il la saisit par les deux bras, approcha d'elle ses lèvres; mal"
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362 SŒDR PHILOMËNE.
la sœur dénoua d'un effort suprflme ses poignets de l'étreinte qui Toulait la lier, et Barnier fut frappé au ¥isage. Une seconde, il eut envie de rendre le coup, puis il eut peur de lui... Il traversa la salle, descendit l'escalier, tomba assis au bas du perron, sur le mur qui entoure le préau des malades ; et la, prenant une poignée de la neige dans laquelle il était assis, il la passa sur sa figure. ^
Il était dégrisé quand il entra dans la salie.
« Eh bien? lui dit Pluvinel.
— Bh bien, le premier qui ne parlera pas ici de la sœur Philomène comme s'il parlait de sa mère morte... je lui mettrai ma main sur la figure. »
Le lendemain, Bamier s'éveilla avec le dégoût de lui-même. Il était inquiet de ce qui allait arriver; il se sentait la lâcheté qu'on a
8CEUR PHILOHËNE. 261
après une action vile. Le soir venu, il fut tout étonné de n'avoir pas été appelé à l'administration. Le jour suivant, il attendit encore; la semaine s'écoula : 11 n'y avait pas eu de plainte de la sœur.
Par moments, il lui repassait sur la joue la rougeur d'uu remords. Bien ne Texcusait à ses yeux. Il a'aimatt point la sœur^ il n'avait jamais pensé à l'aimer. Sans doute, il prenait plaisir à causer avec elle. Il trouvait doux les moments passés dans son cabinet, auprès d'elle, dans ce pour tendre, dans'cet air lumineux qui paraissait plein de sa sainteté. Il s'était fait une habitude de la voix de la sœar, de son regard, de sa personne, de ses gestes, de ses confidences, de ses familiarités' angéliques. Mais en l'écoutant, en la regardant, jamais une seule de ses pensées n'avait été au delà de celte robe blanche qui semblait la couvrir d'innocence et enfermer l'âme de la femme dans le dévouement de la religieuse. Aux heures d'abandon le plus intime, elle n'avait jamais été pour lui autre
!U SCEUR PUILOUËNB.
chose qu'un ami, et il crojait u'aroir jamais
été pour elle plus qu'un camarade. S'il avait
tenté cette violence, c'avait élé sous le coup et
la folie du désespoir, sous l'excitation furieuse
de l'eau-de-ïie, comme un homme qui se pré-
, cîpiteâ quelque chose de hasardeux, sans espoir,
\ presque sans désir de succès, et pour sortir à
< tout prix d'une obsession poignante.
Puis cette pensée de la sœur s'effaçait peu à peu. Romaine revenait en lui, et il ne songeait plus qu'à elle. Il pensait à cette première fois où elle l'avait quitté; et comme alors, furieux d'oubli et d'étcurdissement, il s'était rué aux brutalités du plaisir, jetant par la fenêtre les morceaux de son c<eur brisél Quana il l'avait revue à l'hOpilal , il avait cru revoir, au retour d'un voyage, une maltresse qu'on attend, et qui a oublié de vous écrire. Son abandon, les amants qu'elle avait eus, ce qui s'était passé depuis leur dernier baiser, son amour, en la retrouvant, avaii tout oublié pour lui sauter au cou. Et elle le quittait encore, cette fois pour toujours I
Do-,iod..Goo(ilc
SlEUn PHILOHËNE
Tout était fini, elle était morte... Et il a' pliis rien d'elle que ce qu'il se rappelait yeux, de sa bouche, plus rien que ce que d'une forme évanouie la mémoire de d'un vivant. II aurait ïoulii croire à q chose au delà de la mort, à un rendez derrière la tombe, dans une autre vie...
Et il s'enfonçait dans cette mort, elli touraît, elle l'attirait, elle parlait à sa p comme le vide parle au regard. Tout en autour de lui semblait porter le deuil d femme, il se sentait lentement embias toutes sortes d'idées noires, funèbres, dé sous lesquelles il étouffait, sans avoir la de les repousser. Et contre ce souvenir qi pelait sans cesse et qui ne le quittait plu trouva si faible qu'il se mit â boire pour l'ivresse entre la mort et lui.
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SœUR PUILOMEHB.
XLt.
Ce fut à l'absiDtbe que Barnier demanda ! jourDelleinent l'irresse. Il alla fatalement à cette liqueur qui tire des sommités de l'absintiie, de la racine d'aug^lique, du catamus aromaiicm, des semcDCes de badiane, un eochantement pareil à celui que l'Asie et l'Afrique demandent au chaoTre, une excitation magique mêlant à l'irresse brute de l'Occident le raTissement idéal de l'ivresse de l'Orient. Barnier s'éiirit dé cette ivresse presque instantanée, qui remontait et afQuait de toutes les parties de son être à son cerveau, de cette ivresse immatérielle, légère, spirituelle, presque ailée, et qui l'enlevait si doucement dans les bras de la folie et de la rêverie.
Il versait au fond du verre l'absiQtbe d'où
SOEUR PUILOHËNE. 2GI
montait aussitôt l'arôme des hérites enivrantes. De haut, et goutte è goutte, il laissait tomber dessus reau, qui la troublait et i-einuait dans de .petitsnuageslesblancheurs nacrées d'une opale; il s'arrêtait, il reprenait la carafe, il la penchait encore, il remplissait le verre, et il buvait la liqueur verte comme un haschisch liquide. Il buvait, et 11 lui semblait se réveiller d'un cauchemar. Ses pensées douloureuses s'effaçaient, s'éloignaient, comme si elles se fussent évaporées. La morte se transûgurait eu une image pâlissante. Le souvenir ne faisait plus que flotter ea lui sous un linceul rose. II buvait et il jouissait de cette ûëvre de son sang, de cette électricité répandue en liir et qui le parcourait de ces vibrations intérieures, de ces bégaiements d'idées qui s'éveillaient gaiement dans sa tête, de cette activité nouvelle qui circulait à travers ses sens moraux et ses facultés intellectuelles. Car celte ébriété qui le possédait n'était point l'ébriété du vin, ce n'était point une sensualité animale, une hébétude : c'était
tes SCEUR PHILOHfeAB.
plutôt une sensibilUé abandonoaQt le debors de son corps, sa surface, ses organes eztériears, pour se reporter au fond de lui sur les organes mysitirieux qui conduisent l'impi'ession k la sensation. Son esprit, son imagination se rola* : tilisaient pour ainsi dire ; et ce qui arrivait encore h ses sens, y arriraît poétisé et transposé comme dans un songe. Dans cet essor et ce Tague éveil d'une vie inconnue, son Âme riait sous un indicible chatouillement de bien-être t quelque chose de lumineux, comme un enfant rit aux flëars de son berceau. Sa mémoire accrochait un lambeau de phrase et s'y balan* çait. Et peu à peu tes formes de ses idées devenaient plus ondulantes, plus vagues, plus douces, plus lointaiues : ainsi des nombres se changeraient en harmonies. Son front penchait 80U3 une paresse heureuse ; et Barnier s'endormait les yeux ouverts, dans la torpeur d'une plante qui a chaud, dans le contentement ît quelqu'un couché, sous un rayon, au bord de ses rêves.
8CEDR PUILOHENE. 869
St à mesnre que Barnier s'enivrait .de celle vie surnaturelle, à mesure qu'il en rechercliait les jouissam^s, les délivrances, les envolées, les extases paresseuses, il retombait de plus haut et plus durement sur lui-mâmë. La vieordinaire était pour lui un désencbaatement insupportable. Les sensations communes lui devenaient insipides. La platitude et la banalité de la réalité le remplissaient d'un ennui sans bornes. Il souffrait, sous ce ciel bas et gris de l'existence bumaine, ce que souffrirait uu homme enfermé dans une cave, sur le seuil de laquelle il verrait le soleil jouer. Et le souvenir revenait dans son ennui.
L'Jvresse devint ainsi sa vraie vie,- celle auprès de laquelle l'autre n'était qu'une misère, qu'une servitude, qu'un mensonge, qu'une mystiâcation ; et il arriva à demander k l'absinthe jusqu'aux forces de son travail. Son intelligence lui parut grandir et s'élancer sous cette excitation : Il lui sembla que sa cervelle, pesante- et comme encrassée, se remplissait
370 SCEOR PHILOUËNE.
d'tine sorte de gaz subtil. Sa comprébension prenait la viracité et la lucidité d'une secoude vue. Ce qu'il atait cbercbé vainement, il le trouvait du premier coup. La solution des quêtions lui apparaissait ; les horizons s'ouvraient devant ses idées. 11 trouvait dans mn esprit une acuité de perception, une ouverture, une portée dont il n'avait jamais eu conscience. I Et ce n'était point seulement à son esprit, ; c'était encore à son corps que cette fièvre donnait son ressort. Sa main, comme la niajn de certains graveurs affermie par l'ivresse, n'avait jamais été plus sûre, plus délicate, plus babîlement hardie dans les petites opérations et les pansements de sou service.
KŒun PHILOUËNB.
Mais l'habitude ne lardait pas à émousst? en lui cette jouissance heureuse de l'ivresse. Ge qu'il buvait ne l'ealevait plus assez violemment au chagrin et à l'ennui. Il ne se sentait plus transporté hors de lui-même, dans un monde de sensations qui renouvelaient son être. Il ne lui montait plus à la tête qu'une bouffée do chaleur bientôt dissipée, excitation d'un moment qui lui manquait presque aussitôt , et l'abandonnait à sa vie comme le fiotabandonne un corps à la cAte.
II lui fallut augmenter sa ration de poison.
Tous les jours il en but un peu plus : il doubla, il tripla la dose, la poussant jusqu'à ces quantités ofi l'absinthe semble devoir foudroyer sur le coup, arrivant k boire presque pur l'alcool i
m SOEDR PHILOHENB.
70 degrés. Et cbaque jour il s'enfonçait plus & fond dans celte béatitude artificielle oii il goûtait la suspensioD de ion» ses sens, le silence de son cœur. Ce qu'if demandait à ces excès et ce que ces excès lui donnaient, ce n'était plus la surexcitation qui d'abord l'avait cbarmé, c'était cette paresse bienheureuse qui avait été la fin et comme l'engourdissement de ses premières ivresses. Et toujours, avec une douceur plus grande et un étourdissement plus voluptueux, lui revenaient cette torpeur amollissante qui semblait délier une à une toutes ses volontés, cette extase bercée par des fantômes d'idées et d'images fourmillantes, ce balancement, pareil au balancement d'un bamac, qui roulait délicieusement sa pensée dans le vide.
Buvant ainsi, il ne mangeait plus: La faim ne lui marquait plus l'heure de se.'; repas. Son estomac semblait repousser tout ce qui n'était pas le liquide qui le brûlait. Ses camarades le voyaient à la salle de garde couper longuement sa viande, la déchiqueter avec sa fourchette, et
D,gniod.,GoOglc
SOBUB PHILOHEKB. i^^
la laisser là. Dans le commencement, on avait voulu le plaisanter an peu là-dessus : mais Bnrnier avait répondu avec une telle viclence et des brutalités si vives, que toute la table la laissait faire et ne lui parlait presque pins. G» pendant, il ne maigrissait pas; il engraissait plutdt, mais dé cette graisse soufflée que donnent souvent les excès. Malivoire remarqua qu'il prenait l'habitude de tenir son pouce Infléchi sous ses doigts; et il fut effrayé de voir, parmi les symptômes de l'ivresse, ce siçne de la mort qu'il avait remarqué chez tant de mourants.
Tu veux donc te tuerî — dit Malivoire A Barnier qui se versait un sixième verre â'ab~ sinthe.
— Me tuer? me tuer!.,. — et Barnier leva
ni 8(EUR PHILOHËNB.
dédaigne JsemeDt les épaules : ce fut tout ce qu'il répondit.
MatiToire, Tami de Baroier, était uu petit jeune tiomme qui cachait une âme de glace sous la Tivacité méridionale de ses gestes, sous ranimation d'une parole légèrement gascoanaute. Rien ne l'amusait , ne le distrayait, ne l'attachait, ne l'indignait, ne l'ennuyait. Les passions, le plaisir, l'ambition glissaient sur lui sans le toucher. Singulière nature, faite de chaud et de froid, qui faisait penser à ce mets des Chinois : une glace frite. Il était toujours prêt à tout : à aller au hal, si on voulait aller au bal ; à se coucher, si on n'avait plus envie d'aller au bal; à faire une oi^ie, si les autres avaient la tentation de faire une orgie ; à travailler, si l'on aimait mieux travailler; à se battre, si l'on voulait se battre; aussi indifférent à ceci qu'à cela, sans que jamais sa volontri se donnât la peine ou eût la force d'opter, de désirer, de vouloir.
Ce n'était pourtant ni uu sot, ni un homme
SQBOR PIIILOHËNE. in
inintellisent- II aTsit inéme assez d'esprit, ud esprit paillasse, qui ne manqaaitni de comique. ni d'agrément. Hais c'était un être impersonnel par essence, par Tocatioo. Attiré par la personnalité de Bamier, il s'était attaché, voué à lui comme une ombre à un corps. Cette amitié, le seul sentiment qui ne fût pas chez Malirolre à fleur de peau, son seul déTOuement, lui avait valu de ses camarades un sobriquet tiré de l'argot des hôpitaux : on l'appelait le rovpiou bénévole de fiarnier, — du nom des stagiaires attachés à un chef de service, et autorisés par lui à porter le tablier blanc, et & aider l'interne dans les pansements.
Bamier, au contraire, avec toutes les apparences de la froideur, avec une physiononiie pensive, concentrée, presque intimidante, Barnier était un de ces passionnés à côté desquels les observateurs superficiels passent sans les avoir tus, et qui ne se trahissent au dehors que par le feu du regard, la vie de la bouche. Il était un de ces tempéraments nerveux-bilieux
«8 SOEUR PBILOMÈNE.
OÙ l'intelligence se combine avec l'action, où s'engendre la volonté, où dans l'accord des conceptions et de l'exéculion le caractère se constitue. Son esprit tiré de lui-même, de lui fieui, n'empruntant rien aux autres, ne subis- I sait rien d'eux. Il araitce courage moral, cette I conscience surexcitée de ses idées propres qui met en révolte ouverte contre les idées repues, répandues, imposées par les milieux où l'on vit, par la première éducation, par tout ce qui met k la pensée la Jivrée d'un uniforme ; et tel était le zèle de sou intolérance pour tout ce qui lui semblait mensonge, hypocrisie, qu'il s'emportait contre le sentimentalisme scienlîûque de Malivoire.et qu'il se mettait sérieusement en colère contre sa manie, empruntée à la jeune école de médecine, de cacher l'eUrayant des maladies sous les euphémismes mélodieux.
Habitué à courber sous cette personnalité expausive, forte, impérieuse, dominé par l'individualité de ce camarade qu'il sentait fait pour aller jusqu'au bca* d'une idée, d'une ré-
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BCEOn PHILOMENE. 317
Bolution, que pouvait Malivoire pour arracber des mains de Barnier le verre où il buvait l'abrutissement Ml essayait pourlant; il tentait de l'arrêter avec des menaces, avec des prières; Barnier le laissait dire, haussait les épaules,— et buvait.
Un Instant cependant, Barnier s'arrêta sur la pente qui l'entraînait.
Dans ce grand découragement de vivre où il était tombé, au milieu de ce chagrin qui avait apporté le dégoût à tous les appétits de son Ame, la lâcheté à toutes les activités de son être moral, l'orgueil de l'esprit était resté à Barnier : l'ambition, survivant k tout le reste, battait encore en lui, ainsi que bat parfois dans un corps abandonné de la vie de tous ses organes, le dernier mouvemept du cœur. Il voulait obte*
v/ nir la médaille d'or de l'internât, ce grand honneur qui est le désir, la tentation, le rêve de tous les internes. A un examen, il échoua; on commenfaità se plaindre à l'hâpital de la négligence de son service; il comprit que la médaille, sur laquelle il avait eu jusque-là, de l'aveu de ses camarades, le droit de compter, allait lui échapper. Ce fut une amertume qui le réveUla. II rentra en lui-même, il s'examina, et il fut effrayé de se voir. II trouva son intelligence lourde et endormie, aa faculté de compréhension, avivée d'abord par l'ivresse, paresseuse, lente, presque éteinte, et lui demandant, pour se remettre en mouvement, l'effort d'une fatigue immense.. Sa mémoire lui échappait et se dérobait : il lui falIalE pour la retenir, pour la retrouver, pour lui faire garder quelques jours quelque chose, une tension de volonté et de persistants efforts. Dans les discussions avec ses camarades, il se sentit étonné, humilié, alarmé, — lui, un esprit précis, concret, syllogistique, — de son désordre, de bod
SCEUR PHILOMËME. 3»
peu de logique, do son argumentation pâteuse, (égarée, gui ne marchait plus droit ni en avant 11 s'écouta causer : sa parole n'avait plus le son d'une pensée nette ; cette congestion d'images, ce flux de sensations qui l'assaillaient, ne lui laissaient plus le temps de jeter les mots dans le moule d'une pbrase, dans la formule de la syntaxe; elles jaillissaient en substantifs que ne reliaient plus les yerbes. Ses idées diffuses, éparpillëes, ne faisaient plus de faisceau ; le 01 du raisonnement se cassait dans sa tête. Il trouvait encore un trait spirituel; mais la chaîne du sens n'associait plus ce qn'il disait â ce qu'il venait de dire. Il héritait, il s'arrêtait au milieu d'une causerie, d'un récit, comme un pianiste trouvant sur un clavier une touche qui manque. Dans cette reconnaissance et cet aveu de luimême, il se trouva encore le caractère aigri , les nerfs impatients, l'humeur agressive et batailleuse. Il se reconnut travaillé et tourmenté d'irrésistibles envies de contradiction et de ma* chantes paroles, d' irrita bilités hnrgneuses et de
m SCeUR PHILOMËNE.
mauvaise foi, allumëes en lui par l'absinthe qui écartaient de lui peu à peu tous ses camarades. Au fond de ces dégradations et de ces déchéances, sa personnalité même lui apparut asservie à une passion de bassesse et d'avilissement : il fut honteux de ne plus trouver en lui de ressort et d'éiao, de ne plus trouver de courage qui le portât à l'action. Une irrésolution qui le prenait à propos de tout, une défaillance morale qui éraoussait ses indignations et ses colères , une indifférence passive . voilà ce qu'il trouvait en lui, ft la place d'une individualité généreuse et ombrageuse, d'une per- Boonalilé carrée, d'une pensée sincère, lihre, vaillante.
Au physique, le ravage était encore plus eirrayant,Barnier put reconnaître sur lui-même les symptômes dont il avait lu la description dans les livres : la diminution de la tonicité musculaire, la faiblesse des jambes, quelquefois, le matin, un petit tremblement vermiculaire de la langue...
D,gniodD,GoOgIc
SOEUR PHILOMËKE. 381
Alors, pris de cette peur horrible des jeunei .étudiaots en médecine, dont rimaglDation tra- Taille sur les maladies qu'ils étudient, et qui cherchent sur eux-mêmes le cas qui les a ëpou" Tantes, Barnierse pencha en pâlissant sur sa maladie; et, allant de sa première pensée aux exemples les plus terrifiants que lui donnait la science, il se représenta ces abominables expiations de l'alcoolisme, où l'on meurt avec da sang déjà grené dans les artères depuis trois moisi II songea à ces morts, qui ne laissent A la pourriture du tombeau que la moitié de sa besogne â faire I