‹ Sœur Philomène;Chapitre 8 sur 8 · XLV · texte numérisé non relu

XLV

Alors eut lieu chez Barnier la lutte entre la volonté et l'habitude. Il se disputa lui-même à la passion et voulut s'en arracher. Il passa par les aagolsses, les tiraillements, les efforts su-

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«83 SOBDA PHILOUENE.

pr8nies, les victoires douloureuses, les lAchctél désespérées, qai finissent par briser l'énergie d'un caractère, et troublent l'homme par tant de secousses qu'elles le laissent hésitant, désarmé-devant les tentations de son malaise, les inspirations fatales d'ane raison épuisée, t'en- Tie d'un repos final... Le déchirement et l'ineertitude de la lutte exaspérèrent son caractère aigri. Sa tristesse s'assombrit- et se concentra. L'amertume qui était en lut s'échappa de sa bouche en paroles dont l'ironie cachait la désolation. Les jours oti il ne voulait plus boire, et où il parvenait à faire sa volonté, sa vie- brisée, sa carrière enrayée, sa santé perdue, sa tête affaiblie, un avenir au bout duquel son regard n'osait aller, tout lui apparaissait et l'accablait k la fois. Ces jours-là, la pensée de Bomaioe lui parlait de plus près, et El lui semblait que son ombre était auprès de lui comme une femme qui attend sur le pm d'une porte entr'ourerte.

Il voulait user, par la fatigue physique, ces

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SCBDR PHILOHËNE 383

tentations et ces visions; il battait Paris pendant des Iieures, il marchait dans les quartiers qu'il ne voyait pas, à travers du peuple qui le coudoyait et qu'il ne sentait pas, allant toujours devant lui, jusqu'à ce que le pavé lui manqu&t sous les pieds ; et, quand il revenait s'asseoir pour dîner à fa salle de garde, il avait sur la figure une de ces lassitudes qui vieillissent d'un an, eu un jour, le visage d'un homme.

Un jour que Malivoire remplaçait Barnier dans son service, U fut frappé de l'amaigrissement et de la pâleur de la sœur Philomène, et il ne put s'empêcher de lui dire combien il la trouvait changée depuis quelque temps.

n Qu'est-ce que vous voulez ; — lui répondit la sœur, — toat le monde change... Je suis en-

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S84 SOEUR PdlLOMËNR.

core moins changée que M. Barnier... On dit qu'il se tue à boire... I) n'a donc pas d'amisT »

La sœur, elle aussi, était en effet bien cbangée. Dans son visage amaigri, ses deux grands yeux n'avaient plus que le sourire d'un regard de malade. La bonne humeur de l'âme ne se peignait plus sur sa physionomie. L'enjouement n'était plus sur ses lèvres ; et quand el le faisait effort pour se retrouver, quand, au lit, d'une malade, elle voulait être gaie et parvenait à l'être, elle sentait tout à coup, au bout de quelques minutes, sa gatté d'emprunt la quitter. Elle n'avait plus de forces pour porter et distribuer ces cordiaux de la charitë, la confiance, l'espérance, qu'elle offrait autrefois à toute la salle avec tant d'abondance et de i^ci-

SCEUR PaiLOUËNE. !8»

lHé: Elle ne se sentait plus dans les jambes cette force volaate qui l'emportait autrefois d'un lit à un autre.

Jamais pourtant elle ne s'était davantage occupée de ses malades; jamais elle n'avait plus travaillé, plus marché, plus lassé son corps en ■ allées et venues, son zèle en eicës de dévouement. Ses jours, ses nuits, sa vie n'étaient plus qu'un sacrifice cohtinuel; etl'on eût dit qu'elle voulait pousser l'accomplisse ment deses devoirs -à la dernière limite de son courage tant elle cherchait les tâches les plus dures, les plus repoussantes, les plus humiliaules, tant elle se montrait jalouse d'épuiser les épreuves d'unhôpital.

Lorsque, dans la nuit qui avait précédé l'eatrée-de Romaine â l'hôpital, la sœur Philomène s'était réveillée du rêve de ses sens, de ce rêve à peine envolé et sous lequel son corps frissonnait encore, elle s'était jetée à genoux, en chemise, dans sa cellule, et jusqu'à la sonnerie de quatre heures, elle était restée en prières sur la

ns SOEUR PHILOHEKE.

carreau, abîmée dans un sentiment de crainte, d'anxiété douloureuse, troublée profondément sans que cependant il se fit en elle uoe révélation, sans que son cceur candide et tout rempli d'ingénuité s'ouvrit à la pensée d'un sentiment d'amour.

Elle avait passé tout le jour k s'examiner, k s'interroger, face à face avec sa conscience. A mesure qu'elle était descendue au fond d'ellemême, elle avait été frappée delà ressemblance de ce qu'elleavait cru, de ce qu'elle croyait encore une affection permise, une amitié douce, avec l'amour ou du moins avec l'idée que le peu qu'elle avait lu dans les livres lui avait &il concevoir de l'amour. Se retournant en arrière elle avait remonté ses souvenirs, la chaîne des mois précédents, depuis le jour où poor la pre-: mière fois Barnier s'était assis à côté d'elle, dans ce cabinet où elle était, sur cette chaise qui était là. Elle s'était rappelé le plaisir qu'elle prenait à ces petites causeries, où elle s'oubliait si volontiers et qui lui fitisaient paraître le

D,gn;M;yG00glc

SOEUR PHILOUENB., tS

temps si court. Elle s'était avoué la secrète joie, la joie intime et profonde qu'elle éprouvait à être louée par l'interne , l'excitation, l'émulation, la ferveur que ses louanges aTa''eilt données à sa charité, k son dévoueuient. Se fouillant à fond, se scrutantsur les divers mouvements d'âme agréables ou désagréables dont elle avait été affectée en toutes sortes d'occasions par les paroles de Barnier, qui, saoi droit, auraient dû être sans efTet sur elle, elle ^ était restée nn moment effrayée, comme d'une découverte, de tout ce que ces paroles avaient foit naître et soulevé en elle de résolutions, d'amertumes, de joies, de désirs; effrayée de l'empreinte qu'elles avaient laissée sur elle, et du long temps qu'elles avaient mis à se taire dans son esprit, dans son cœur. A travers tout ce passé, qui se pressait à son appel, elle avait retrouvé dans leur vivacité ses impressions d'hier, son chagrin loi-squ'elle avait cru quitter la salle, son trouble pendant tout le temps où l'incertitude avait duré, sa Joie, son expansion

KS . SCËUR PBILOMEME.

lorsqu'il avait été décidé qu'elle resterait ; el ' elle s'était demandé si c'était bien seulement la salle el les mnlades qu'elle avait été si fâchée d'abandonner, si heureuse de ne pas quitter. 11 lui était revenu en même temps à la mémoire le bonheur que Barnier lui avait donné en. lui apprenant qu'il avait obtenu de faireà l'hôpital sa troisième année d'internat, et le vide, le vide singulier, qu'avait fait dans sa vie l'absence de ■ l'interne pendant le mois de son congé. Et se poursuivant ainsi dans tout ce qu'elle avait ressenti, elle était allée à mille détails, à de petites circonstances, sur lesquels elle n'avait point réfléchi sur le moment. Elle s'était reproché celte indulgence, cette tolérance avec laquelle elle avait laissé parler l'interne de toutes choses, la timidité qu'elle avait eue k le contredire, l'attention passive, presque complaisante qu'elle avait prêtée à ses attaques contre la religion, ce rire et ces plaisanteries avec lesquels elle avait répondu à des propos impies, qui, venant, d'une autre bouche, l'eussent indi-

SOEDR PHILOMËNE. 339

gDëe. Et devant tous ces iodices, tous ces symptômes d'uD attachement sans doute condamnable, ouvrant les yeux à une. lumière confuse, et cependant encore accablée d'incertitude, elle avait pris la résolution de s'ouvrir à son confesseur, de demander à changer de salle.

L'entrée de Bomaine à ThApitai, le changement qae la sœur avait éprouvé en elle, l'éclat et la révélation soudaine de son amour par les tourments de la jalousie, l'effort, l'effort surhumain qu'il lui avait faila pendant la prière pour étouffer en elle la haine de la fsmme sous la pitié de la' chrétienne, et demander à j6ieu la grâce de cette mourante aitnée par Barnier; puis la scène où, fuyant le baiser de Barnier, elle avait senli tant de faiblesse au fond d'elle, qu'elle avait appelé la violence â son secours : tous ces éclairs, rl'iohirant et éclairant sa conscience, avaient changé ses résolutions. Honteuse et épouvantée d'elle-même, détestant sa faiblesse et cet attachelueut où elle Dévoyait que le péché, elle avait choisi elle*

tW SœOH PUILOHËNC.

inéme sa pénitence. Elle n'avait point parlé, elle n'avait rien confié à son cooFesseuri elle n'avait point demandé à changer de salle; elle s'était imposé de rester, de se repentir, de souffrir, et d'expier là où elle avait aimé, là où elle aimait. Elle avait résola de demeurer dans la tentation journaliëre de la présence de cet homme, pour avoir plus de douleur à se vaincre, pour punir à tout moment et sans miséricorde ses sens et son âme par la torture Incessante des remords et des sollicitalions de ses désirs. Elle avait voulu que cet amour fût toujours sur son cœur comme un cilice, et qu'il frottât sans cesse sur sa plaie.

Et ce n'était point encore assez pour elle que les cruciUemenls de son cœur : elle se martyrisait aussi danssa chair par dessupplices ignorés et cachés soussa robe, par toutes sortes de macérations qu'elle se rappelait des histoires de piété. Et, chaque jour, plus pâle et plus maigre, elle laissait sa santé s'en aller, non

SQEDR PHILOHËNE.

sans aoe secrète joie : c'était une parure de son corps qu'elle offrait en sacrifice k Dieu.

Les jours où Baruier paraissait encore dans la salle Sainte-Thérèse, la sœur ne le fuyait pas: elle l'écartait seulement d*elle par un abord glacé. Elle le tenait à distance comme un étranger. Elle se dérobait aux moindres cboses qui pouvaîenf le rapprocher d'elle, et elle évitait toute occasion de paroles et d'échanges de mots qui n'étaient pas absolument exigés par le service. Depuis quelques jours, Barnier tournait autour d'elle, essayant de la joindre; mais la sœur avait toujours su échappera Barnier, en ue restant jamais isolée, en mettant toujours la présence d'une fille de garde ou l'oreille d'une malade entre elle et l'interne. Enfin, un

901 SOGDR PBILOHËNB.

Jour, à la sortie de )a visite, saisissant un moment où elle était seule, Barnier parvint à lui dire:

~ Ma Diëre, je voas demande humblement pardon... El je voudrais entendre de votre bouche que vous m'avez pardonné...

La sœur écoulait cette voix qu'elle était toute surprise d'entendre si émue. Elle regarda Barnier avec des yeux doux et tristes. Sa boache s'ouvrit pour parler; mais son cœur s'arrêta à ses lèvres. Elle passa devant l'ïuterae, rentra dans son cabinet et tira la porte sur elle.

Ce jour-là, vers les quatre heures, Barnier sortait avec Malîvoire de la maison de Clamait, où il venait de faire une dissecHoo. Il sortit par

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SGEDR PHILOHËKE. 993

la petite porte verte, et descendît les trois marches.

— Noas revenoosà pied, heÏD T... lui dit Haiivoireen poussant une booiFée de sa pipe.

— Gomme tu voudras.

Ils se mirent à marctier sur le trottoir, le long du petit mur bas du jardin dépassé par le toit de l'ampbitbéâtre et par ses quatre lanternes de verre traversées de tuyaux. Il ; avait en l'air des odeurs de corroierie. A leur gauche, la fumée d'une cheminée d'usine blanchissait dans le ciel gris. Au détour de la me du Ferà-Moulin :

— Dis donc, Barnier, — fit Malivoire, — sais-tu que nous sommes le 20 décembre, anjourd'hui. et que je donnerais bien quelque chose pour être dans ta peauî

— Pourquoi ça?

— Pourquoi? Mais dans dix jours, tn auras fini tes quatre ans d'internat... Ta dis bonsoir à l'hôpital... à une baraque comme ça... — et MaliToire montrait les murs noirs de la Pitié,

ioi scEun philohëhe.

contre laquelle ils payaient. Tu commeDces la clientèle... te voilà lancé, et avec un peu de veine... Ah çà, as-tn loué quelque cboseT

— Non.

— Gomment, tu n'as rien loué? C'est absurde.

Allons! il faudra que ce soit moi, je vois ça. Je te chercherai quelque chose dans un quat^ tier... dans un quartier commerçant et aisé... quelque chose dans le quartier de la Bourse, tiens! c'est central, et nous arrangerons cela, oh I mais gentiment. Voyons, qu'est-ce qu'il te fautî Une petite antichambre, un petit salon d'attente, un cabinet... tout ça pas trop haut, à cause des malades... Le salon d'attente... papier clair... quelque chose de gai... le canapé, les fauteuils... Sapristi! j'ai justement tq vendre un meuble la semaine derniët« aux commissaires-priseurs, ça fallait I Nous disons les hoossea, une étoffe à raies roses... Tu pendras là dedans des lithographies d'Hamoo...

Sur la taUe, un tapis dans le genre tnrc... et des livres sérieux, que tu achèteras dépareillés...

SOEUR PHILOMfilfC, tK

Le client qui viendra consulter, ta comprends? il a ioujoars ud fond de noir... il faut un salon rassurant. Le cabinet... obi là, de lasëvéritél Je te conseille le mobilier en chêne... Sar la cheminée, une garniture de bronze Go|as... Indispensable, mon cherl... Les deux gravures sacramentelles: Hîppocrate refmant Us présenu iTArtaxenis, et l'autre... ça ne peut pas faire de mal... Venx-ta parier une choseï C'est que, si tn prenais on appartement sans moi, toi, tn le prendrais sans uae double sortie...

De la rue Geoffroy-Saiot-Hilaire, ils étaient tombés dans ta me Saint-Victor. Les maisons se rapprochaient plates et grises, trouées de fenêtres plaquées dans le plâtre sale. Barnier et MaliToîre passaient devant les gaietés atu carreaux troabtes, aux fonds noirs, devant les nraiteries étalant sous les portes basses des harengs péle-méle avec des pommes, devant les bouUtons montrant un vieux morceau de veau cuit entredes bouteilles vides. Après une regratlerie bouchant à demi i'enti-ée d'une alléa.

s» SOEDR PHILOHËKB

venait an marchand de via dont la grille de fer peinte en rouge laissait voir derrière ses barreaux des tas de pommes de terre. Puis c'étaient une épicerie d'occastOD et des tonneaux de pruneaux blancs de moisi, un magasin de bonneterie encombré des tricots et des gros lainagesdont te peuple s'enveloppe l'hiver, une librairie de canards tapissant de ct)<insoDS A an sou une fenêtre de rez-de-chaussée, une devanture de coiffeur dont les figures de cire terreuses avaient le rouge des joues orange.

Un peu avant la place Haubert, une maison en démolition dressait debout un grandi mur sur lequel on voyait le cadre des logis disparus, la ligne des plafonds, des planchers, des paliers, ratre et la raie noire des cheminées, les papiers des chambres encore graisseux à la hauteardes tâtes.

— Si une maison comme ça vous disait ce qu'elle a vu souffrir! — murmura, en pensant tout baut, Barnier, le regard perdn sur ces six étages de misère mis à jour.

SOEDR PHILOHËNE. W7

— Et ta thèse, Barnier? — lui demanda Ma- ^rivoire. — Ce n'est pas commode ce que tu as pris là, les anasloinote» du ganglion ceroical tupirieur.,,

— Non... ce n'est plus ça, maintenant... J'ai

— Et tu prends décidément, qnoiî

— La mort.

— Abl bahl

— Oui... Je vais te dire mon idée... Je veux prouver que la mort naturelle, cette mort qui était la mort de l'homme dans les temps primitifs.., et qui est sa &a propre au bout de tout., ta mort naturelle n'existe plus. Dans notre vie moderne, tout le monde meurt par accident. La vie ne s'use plus : elle se casse. C'est un suicide plus ou moins lent...

— Tu es toujours organicieo, j'espèreî

— Parbleu!... L'Ame est un grand embarras dans les questions scieutiûques.., — Et Barnier dit cette dernière phrase sur un ton que Mali- Toire ne put déQnir.

398 SOEUR PHILOHÈNB.

— Prenons une voiture... en voilà une, — reprit Barnier en faisant signe à un cocher q\A passait.

— Ce n'est ^ëre la peine à présent... Qu'estce que ta as7 tu trembles...

— J'ai comme unjrisson...

— Mon cher, je suis sûr que c'est ta fichus absinthe qui te donne ça... C'est le coup f^e/'ouet, une machine dans le genre de ce que le gin donne aux Anglais... NonI c'est trop béte. tu ne devrais plus boire-

— Eh bien, je te le promets... je ne boirai plus, Malivoire.. .Uais, tiens! ne me parle plus... ça nie fait mal... — et Barnier se blottit dans un coin de la voiture.

Arrivé à l'hOpital, Barnier monta se coucher.

SCeUB PUILOHËNB.

Le lendemain matin, toat l'hâpital savait qae Biirnier, égratigné à la main en disséquant la veille un cadavre atteint d'infection purulente, se mourait dans d'épouvantables douleurs.

A quatre heures, quand Malivoire, s'écliappant pour un moment du lit de son ami, vint le remplacer et faire son service, il fut suivi par la sœur. Elle allait de lit en lit, sur ses pas, s'altachant obstinément k lui, mais sans l'aborder, sans lui parler, avec des yeux qui ne le quittaient pas et que Malivoire sentait toujours posés sur les siens. Gomme il allait sortir de la salle :

— Ëh bien? lui dit-elle de ce ton bref avec lequel les femmes arrêtent le médecin à sa der^ uiëre visite sur le seuil de l'appartement.

MC' SCECR PHILOHËNK.

— Perdu... — ût Halivoire avec un geste, — il n'y a plas rien à faire... Ça lui a pris à la cheville du pied droit, ça a gagné la jambe, la cuisse, toutes les jointures... Et des douleurs I... le pauTre garçon... à dâsirer que ça floisse le plus tdt possible...

i' — Il ne sera pas encore mort ce soirî — demanda simplement la sœur.

— Obi non... Il passera au moins la nuit...

C'est le même cas que Baguideau, il 7 a trois ans... II a duré quarante- huit heures, Bagui-

Ih

Ce soir-là, à dix heures, la sœur Phllomène poussait la porte de l'église Notre-Dame-des- Victoires.

Dans l'église, on descendait les lampes; le feu des cierges mourait sous l'éteignoir em-

SOeOR PHILOUËNE. 301

é qui allait de l'an à l'autre. Le curé Tenait de quitter la sacristie. La sœor demanda sonaâresseMldemenraità deoz pas de l'église, dans la rue de ta Banque.

Le curé rentrait quand elle entra derrière lui en poussant ia porte qu'il allait fermer.

u Entrez, ma sœur, dit-il en ouvrant son parapluie mouillé qQ*U étendit sur le carreau de l'antichambre... »

Et il se retourna : elle était à genoux.

Mais , ma sceur, qu'est-ce que tous faites là? — lui dit-il tout étonné. — Relevez-Tous, mon enùint... Ce n'est pas ici l'endroit...

Voyons, relevez-Tons donc...

— Vous le sauTerez, n'est-ce pnsî — et Philom^ne prit les mains que le curé arait étendues TCra elle pour la faire relcTer. — Qu'est-ce que (a TOUS fait que je reste à genoux 7

— Allons I allons, mon enfant, pas d'exallation... Il n'y a que le bon Dieu, voyez-vous, qui puisse sauver quelqu'un.. .Je ne puis que prier, moi...

aOS SOEDR PHILUUËNE

— Ah! VOUS nepotrrfizqae prier... — dit-elle d'un ton désappointé. — Oui, c^t Trai... n

Et ses yeux retombèrent âteire... Il y eut un silence.

u Tenez I ma sœur, asseyez -vous là. Tous êtes plus calme, n'est-ce pas maintenantT...

Bacontez-moi... dequoi s'aglt-il?

— Il est à l'extrémité... dit ^hilomène en se levant d'an seul mouvement. — Il ne passera peut-être pas la nuit... — et elle commença à pleurer.— Cest un jeune homme de vingt-septans... il n'a pas approché des sacrements, ni d'une église, ni prié le bon Dieu depuis sa première communion... II ne voudra entendre parler de rien... Il ne sait plus ses prières, tnonsieur le curé... Il n'écouterait ni un prêtre... ni personne... Et je vous dis, c'est Uni, il va mourir... Alors j'ai pensé à votre Archiconfrérie de Notru- Dame-des- Victoires... puisque c'est pour les gens qui ne croient pas... Ah gà, voyons, il faut le sauver...

— Ma fille...

SCEUIt PHILOHÈNE. ' 303

— Il noenrt peut-être pendant tout ça... Ohl n'est-xe pas, tous me promettes.- tous allez laire tout de suite ce qu'il faut, cequ'il y a dans le livre de rArchicoafrérie. tes prières, enfin toat7on va prier pour lui tout.de suite, n'estce pas?

— Mais, ma pauvre enlant, nous sommes aujourd'hui vendredi, et l'ArcIiicon&^rie ne se réunît que jeudi.;.

— Que jeudi 1 pourquoi T Cest trop tard, jeudil Jamais il n'ira jusqu'à jeudi... EnQn il faut le sauver, on en a bien sauvé d'autres I »

La sœur Philomëne regardait le prêtre avec des yeux agrandis et oïl s'était levé, dans les larmes, un regard superbe de révolte, d'impatience et de commandement. Un moment dans cette chambre où était une sœur devant un prêtre, il y eut face à lace une femme et un vieillard.

Le prêtre reprit :

« Tout ce que je puis faire pour ce jeune homme dans ce moment, c'est, ma bonne fille,:

3M SCEDR PHILOUËNE.

dfl lui appliquer le mérite de toutes l;s prières et bonnes œuvres qui se font dans l'Archiconh^rie, et je les offre au très-saint et immar.ulé cœar de Uarie pour obtenir sa conversion... Je prierai demain pour lui au saint sacrifice, et je le recommanderai samedi et dimanche.

— Ob ! je suis contente, — dit Philomène qui avait senti les larmes lui revenir doucement aux yeux pendant que le prêtre parlait, — j'ai conûance... Il se convertira, il aura pitié de lui... Donnez-moi votre bénédiction pour lui...

— Hais, ma sœur^ je ne donne de bénédiction qu'à l'autel, dans la chaire et au confes* sionnal. Là seulement je suis le ministre de Dieu. Ici... ici. ma sœur, je ne suis qu'un pauvre homme... un misérable pécheur...

— Ça ne fait rien... vous êtes toujours le ministre de Dieu... et vous ne pouvez pas me refuser... vous ne voudriez pas... il agonise I »

Elle tomba sur ses genoux en disant ce mot.

Le curé la bénit, puis il lui dit :

a Mais, ma sœur, il va être onze heures, vous

SCEDR PHILOUËNE. 305

avez près d'une lieue à faire... Paris à traverser... si tardi

— OIi ! je n'ai pas peur... — répondit Philomène avec un sourire, — le bon Dieu sait pourquoi je serai dans la rue... Et puis, je vab dire mon chapelet en route : la sainte Vierg;e sera avec moi... »

Le même soir, Barnier, sortant de son silence de tout le jour, dit à HaliToire :

— Tu écriras à ma mère... Tu lui diras...

que ça arrive souvent dans notre métier...

— Hais, dit UaliToire penché sur le lit, — tu n'en es pas 1&, mon idier... je compte bien te ■aaver.

— Non... j'ai trop bien choisi mon homme.

306 S(BDR PBILOHËNE.

Ta, pour en revenir... Gomme je t'ai mis dedans, mon pauvre Halivoirel — Et il eut une espèce de sourire. — Tu comprends, je ce pouvais pas me tuer, moL..~ Quand on a une vieille mère qu'on veut laisser vivre... Mais les mallieurs... ça arrange tout, un malheur... Tu prendras tous mes livres, entends-tu... et ma trousse, je veux que tu la gardes... Pourquoi je me suis tuë, n'est-ce pas?... Approche plus près... C'est cette femme... H n'y a eu qu'elle dans ma vie... Ils ne lui avaient pas fait assez respirer de chloroforme : je leur disais bien... Ah! le cri qu'elle a fait quand elle s'est réveillée... avant la ÛQ [... il ne m'a pas quitté, ce cri-là, depuis le tempsi Ça ne fait rien, — reprit41 après une contraction nerveuse, — si j'avais à recommencer... je choisirais autre chose... où on souffre moins... Alors, tu sais, elle est morte... 11 m'est tenu l'idée que je l'avais tuée. .. Je l'ai revue... je la revoyais avec du sang... Bt je huvais... je huvais... parceque je l'aime toujours... Voilà... c'est tout, tout...

SCCDR PHILOHËNE. 30T

Barnier se \\it. Il rouvrit la bouche après un long silence, et dit â Halivoire :

T— Tu diras à ma tn&te d'avoir soin du gamin.

Après un autre silence, 11 laissa échapper :

— Elle aurait pourtant dit une prière, la sœurlin peu après, il demanda :

— Quelle heure est-ilî

— Onze heures.

— Ça retarde toujours... J'en ai encore poor... j'irai jnsgu'Â demain...

Il demanda encore l'heure nn peu après, et. croisant ses mains sur sa poitrine. Il appela d'une voix laible Malivoire I — et il essaya de lui parler. Hais Halivoire ne put entendre les mots qu'il soupirail.

Pais Ic'rftle le prit jusqu'à rauh&

SCEDR PUILOHËNS.

One chandelle éclairait la cbambre.

Elle brûlait entre les quatre murs blancs, snr lesquels traacliait en jaune le badigeon d'ocre de la plinthe de la porte, et de deux buffets plaqués à la muraille. Un des buffets sans portes laissait Toir des livres pressés et emplies sur ses planches ; l'autre portait un pot à l'eau de faïence. Au-dessus de la cheminée peinte en marbre noir, une feuille de Gorgone pendait accrochée au milieu du trumeau an. Dans un coin, à côté d'une place usée par le frottement des allumettes qui avaient rayé le plâtre, il ; avait une petite glace encadrée de papier doré, souvenir de quelque partie k la campagne, de quelque fête des environs de Paris. La fenêtre, sans rideaux, laissait voir un toit et la nuit.

SCBUR PHILOHËNE. 300

G'étaitanecbambre comme ces chambres d'auberge dans quelque faubour;; de grande ville-

Sar le Ut de fer aux rideaux blancs, le drap levait et plaquait sur un corps, dessinant avec l'inflexibilité d'une ligne éternelle la rigidilé de ce qu'il couvrait, montant du bout des pieds â l'arête d'un prolll aigu comme le moule d'un linge mouillé.

Près de la table de bois blanc, dans le grand fauteuil de paille. Halivoire veillait, sommeillant, à demi endormi et ne dormant pas encore.

Dans le silence de la chambre, on n'enten- > dait riea que le bruit de la montre du mort.

Derrière la porte, quelque chose sembla tout . doucement glisser et avancer; la clef tourna : lafsœur Pbilomène était devant le lit. Sans regarder Halivoire, sans le voir, elle s'agenouilla et elle pria comme prient les statues d'église agenouillées dans le marbre : sa robe ne bougeait pas plus sur elle que le drap ne remuait sur le mort.

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su SCBOR PBILOHËNR

Aa boat d'an qaart d'heure, elle se releva, marcha sans se retourner, disparut...

Le lendemain, en se réTeillaataabruitcreax da cercueil cogné dans l'escalier trop étroit . HaliToire, se rappelait Taguement l'apparition de la nuit, se demanda s'il a'arait pas râvé, et allant machinalement à la table de nuit, il chercha sur le marbre la mèche de cheveux qu'il avait coupée pour la mère de Barnter :

la mèche de cheveux n'f était plud.

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