E. WAXWEILER
Le travail de Ch. IIenuy comporte trois mémoires mathématiques, qui concourent à apporter une contribution à l’étude du problème sociologique de la mesure des capacités d’ordre intellectuel et énergétique dans une collectivité.
Se plaçant au point de vue énergétique, l’auteur a été induit à chercher à préciser un sens physique à la loi mathématique de probabilités; il- formule cette conclusion : » Les propriétés considérées dans les ensembles binomiaux sont proportionnelles à des quantités élémentaires, temps ou espaces, précisables immédiatement ou non. » Dés lors, l’intelligence et l'énergie dépensées pouvant être regardées comme des quantités élémentaires, leurs mesures sont passibles de répartition binomiale.
La question se pose d’analyser les ensembles statistiques, qu’ils donnent ou non, dans la distribution statistique des effets étudiés, lieu à une telle répartition ; c’est à l’examen de cette question que sont consacrés les trois mémoire^ de Cn. Henuy.
Dans le premier, l’auteur, s’occupant du Critérium d'irréductibilité des ensembles suiiistiques, établit un procédé de vérification de la binomiulité de la courbe de distribution des éléments d'un ensemble homogène par rapport aux causes pi’ésumées d’un effet à statistiquer. Il montre par divers exemiiles que ce procédé, plus rapide que les divers jirocédés employés jusqu’à présent, conduit aux mêmes résultats que ceux-ci.
Dans le second mémoire, Cn. Henhy part de cette constatation qu’en biologie et en sociologie la plupart des ensembles statistiques qu’on est amené à considérer ne sont pas irréductibles, en raison de l’extrême comple.xité des phénomènes étudiés, l.es courbes de distribution auxquels ils donnent lieu ne sont donc pas binomiales ; l’auteur les appelle pseudo-binomiales et il truite de la Décomposition des courbes pseudo-binomiales en courbes binomiales.
Enfin, le troisième mémoire comporte des remarques sur les Cotes et Mesures : s’appuyant, par exemple, sur des documents de l’Ecole Polytechnique de Paris, Cn. Henry dégage la différence qui apparaît dans la répartition de notes d’examens suivant qu’elles sont des mesures vraies des aptitudes des l'ièves, ou des pseudo-mesures, c’est-à-dire des cotes. Puis, il étudie la distriliution des salaires des ouvriers industriels de Belgique, d’après une statistique dressée par E. W.\X\VE1LEII.
C’est ainsi que ce dernier est amené à ajouter aux mémoires de Ch. Henry des commentaires d’ordre sociologiipie, cti il analyse certains faits fondamentaux empruntés à l’évolution conterni)ora-nc du salariat industriel, tout en recherchant dans quelle mesure les salaires obéiraient effectivement à des chUerininations d’ordre énergétique.
SrN L'HOMME PRIMiriF
qui s’apcrçoil entre les idées de Bûcher et celles de Grosse, relativement à la nature de l’activité esthétique primitive.
Grosse constate, chez nombre de chasseurs inférieurs, une habileté artistique remarquable; et il se pose la question suivante, qui, on va le voir, est d’ordre essentiellement psychologique : « Qrielles sont, dit-il, abstraction faite des matériaux, les qualités qui permettent aux peuples chasseurs d’exécuter les œuvres d’art que nous avons passées en revue? 11 y en a deux principales : tout d’aboid, la faculté de voir, d’observer et de retenir exactement la forme des modèles; ensuite, un développement suffisant des appareils moteurs et sensibles qui entrent en activité pendant le travail artistique. Pouvons-nous croire que les primitifs en question possédaient ces qualités? Ils devaient les posséder, parce qu'ils eussent péri sans elles. Australiens, Bochimans et Hyperboréens auraient, depuis longtemps, succombé dans la lutte pour la vie, si leurs yeux et leurs mains, leurs meilleurs et leurs plus indispensables auxiliaires, n'étaient arrivés à un haut degré d'habileté. La natuie a contraint ces peuples à s’adonner à la chasse s’ils veulent vivre. Mais le butin serait très médiocre, même dans les pays giboyeux, si le chasseur piimitif n’était pas un excellent observateur et suiveur de pistes et n’acquérait par là une connaissance exacte des mœurs des diverses espèces de gibier (i) ».
Et il cite à l’appui divers observateurs, qui montrent jusqu’à quel point l’acuité des sens et l’esprit d’observation sont développés chez les Australiens, les Bochimans, les Esquimaux. « Le chasseur », ajoute-t-il, « n’a pas seulement besoin de son œil, mais aussi de sa main. Il ne lui suffit pas de découvrir et d’observer le gibier, il doit aussi le tuer, et pour cela il lui faut avant tout des armes. 11 n’est donc pas étonnant que les peuples chasseurs se distinguent précisément par le développement pratique de leurs armes. Ils ont beaucoup de raisons de développer leur habileté sous ce rapport, car ce sont les armes qui leur servent dans la lutte pour la vie. Les outils de chasse de tous les peuples chasseurs témoignent, en effet, d’une grande habileté technique, qui paraît d’autant plus grande que les outils avec lesquels ils les fabriquent sont très rudimentaires. Pour l’observateur superficiel, les armes des Australiens paraissent être très grossières; mais si on les examine de plus près, on admire l’habileté avec laquelle elles sont faites. Les boomerangs, surtout, ne sont pas si simples qu’ils en ont l’air». Parlant des Hyperboréens, Grosse dit encore : « En voyant ces harpons, flèches, et arcs très soigneusement fabriqués, on ne trouvera pas étonnant que les hommes qui sont capables de faire de pareilles armes soient aussi sculpteurs. Le don d’observation et d’habileté sont les qualités principales qu’il faut posséder
(i) Les déhuis de VaH, p. 149.
SUR L IIOMME PRIMITIF
pour exercer un art; ce sont aussi les qualités essentielles qu’exige la profession de chasseur. L’art primitif est donc la manifestation esthétique de deux qualités que la lutte pour la vie devait donner aux peuples prrimitifs et développer en eux. Nous savons maintenant pourquoi le talent artistique est généralement répandu parmi les peuples primitifs.... » (i).
On voudra bien excuser cette longue citation. Mon intention n’est pas de discuter la valeur de la théorie. 11 suffira d’insister sur l’excellence de la méthode suivie par Grosse en cette partie de ses recherches : son explication est cà coup sûr.... explicative, toutes réserves faites quant au point de savoir si elle est suffisante et si elle rend compte de tous les faits observés. Qrioiqu’il en soit, elle va à l’encontre de la théorie de l’antériorité de l’art par rapport à l’industrie, puisqu’elle nous montre l’habileté artistique engendrée par les progrès de la technique industrielle, ou tout au moins produite par les causes mêmes qui ont développé l’habileté technique. C’est exactement l’inverse de la doctrine de Bûcher.
Il convient d’ajouter que Grosse n’a pas poussé ses investigations plus loin et qu’il s’est bien gardé de remonter jusqu’à cet état nébuleux, jusqu’à ce chaos social originaire, où le travail et l’art iraient se rejoindre dans l’indistinct. Il n’a pas songé un instant à dire que l’art, aux débuts de l’humanité, se résolvait en non-art, comme Bûcher n’eût pas manqué de faire à sa place. II ne l’a pas dit, et il a ainsi prouvé, ici comme en d’autres circonstances, qu’il avait le sens du ridicule.
Je relèverai encore, pour terminer, ses observations relatives à ce qu’il a appelé, faute d’une expression meilleure, l’instinct artistique :
« La première condition d’une activité artistique quelconque, dit-il dans la conclusion générale de l’ouvrage (2), est un instinct artistique. Il est vrai qu’il n’existe pas plus d’instinct artistique unique que d’activité artistique unique; si nous employons malgré cela le terme en question, c’est pour résumer en lui l’élément commun de toute espèce d’instinct artistique. Cet instinct artistique, qui est essentiellement identique à l’instinct de jeu, c’est-à-dire à l’instinct qui jiousse l’individu vers la mise en activité, sans but apparent, donc esthétique, de ses facultés physiques et intellectuelles, et qui se combine plus ou moins avec l’instinct de l’imitation, est sans doute une propriété commune de l’humanité et plus ancienne que celle-ci elle-même. L’instinct artistique ne résulte donc pas d’une forme particulière de civilisation, mais en reçoit seulement une forme. » Et l’auteur a précisé ainsi sa pensée, en ce qui concerne cet instinct (3) : « Ce n’est pas à nous de donner ici une analyse des instincts artistiques; c’est là une tâche de la psychologie de l’art... »
(1) Oj). rit., pp. i5o-i5i.
(2) Les débuts de l’art, p. zSi.
(3) Loc. cit., p. 23i, note 2.
SUK L'HOMME PRIMITIF
On aperçoit clairement le point de vue auquel se place Grosse. 11 prend l’art comme une manifestation de la vie sociale et il s’arrête au seuil de la psychologie individuelle, dont il utilise les données sans en chercher l’explication. Celle-ci n’est pas l’affaire des sciences de la société : mais sans l’aide de la psychologie, qui lui fournit d’indispensables matériaux, la sociologie risque de se perdre dans la phraséologie pure.
Pour ne l’avoir point compris. Bûcher s’est égaré dans ce qu’il appelle ingénûment l’état « nébuleux » des origiijps, dans cet homogène indistinct, dont seraient issus peu à peu, par voie de différenciation, ces choses hétérogènes qui s’appellent l’art et le travail.
Cet état primordial est purement chimérique ; et l’homme primitif imaginé par Bûcher n’a pas plus de consistance. C’est un fantôme, un être de rêve, beaucoup moins réel encore que Yhomo œconomicus des économistes classiques, dont il n’est, à vrai dire, que l’antithèse logique.
20 Févri(
Mulinus. — JtDp. L. & A Godenn».