Le régime et la sobriété
Sous la puissante influence des médecins grecs, la Macrobiotique fut longtemps contenue tout entière en des principes de gymnastique. On ne concevait guère d’autre moyen pour conserver au corps sa souplesse, son aisance et sa force. L’exercice paraissait seul capable d’empêcher la vieillesse d’envahir l’organisme complètement. Mais des exemples illustres montrèrent bientôt que l’on pouvait fonder en cette matière de grandes espérances sur le régime. Une telle théorie est devenue banale maintenant que l’on connaît le processus d'intoxication par le tabac, l’alcool, les stupéfiants, etc, les phénomènes d’auto-intoxication sous l’influence d’excès alimentaires et les statistiques opérées chez les centenaires, statistiques qui, toutes, révèlent des habitudes de sobriété et de régime. Toutefois il convient d’attribuer à Cornaro le mérite d’avoir montré de son temps l’importance primordiale de cette méthode en la pratiquant et en l’illustrant lui-même.
On ne peut lire en effet — dans son livre composé de quatre discours réunis sous le titre collectif de Discorci della vita sobria, etc. — sans un vif intérêt le récit que ce vieillard fait, à quatre-vingt-trois ans, des moyens qu’il a mis en usage pour se conserver et de la sérénité, de la satisfaction qu’il devait à son genre de vie. Jusqu'à l’âge de quarante ans il avait mené la conduite la plus déréglée, tourmenté sans cesse par des coliques, par des douleurs dans les articulations et par la fièvre; enfin il était arrivé au point que ses méde-
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cins lui déclarèrent qu’il n’avait plus que deux mois à vivre, que tout médicament était inutile et qu’il n’y avait qu’un régime extrêmement sévère qui put le sauver.
Il suivit leur conseil, éprouva du mieux dès les premiers jours, et, au bout d’un an se trouva non seulement rétabli tout à fait, mais encore mieux portant qu’il n’avait Jamais été. Il résolut donc de diminuer encore sa ration alimentaire et de ne manger que ce qui était strictement nécessaire pour sa subsistance.
Il ne prenait que douze onces d’aliments solides et quatorze onces de vin par jour. Il absorbait cette quantité quotidienne en deux fois et même quatre : « Et toi, mère de tous les humains, Nature, qui aimes si fort la conservation de notre être que tu donnes au vieillard la facilité de vivre avec peu de nourriture et lui fais comprendre que si, dans la vigueur de son âge, il faisait par jour deux repas, il doit les partager en quatre afin que son estomac ait moins de peine à digérer, je ne puis trop admirer ta sagesse et ta prévoyance, je suis tes conseils et je m’en trouve bien. »
Il variait également son alimentation : « Voici de quoi je me nourris : je mange du pain, du mouton, des perdrix, etc., etc. Tous ces aliments sont propres aux vieillards; s’ils sont sages, ils doivent s’en contenter et n’en point chercher d’autres. »
Ce régime uniforme qu’il pratiqua durant soixante ans avec une constance inouïe, devait communiquer un équilibre si parfait à son corps et à son âme, que rien ne pouvait plus l’ébranler. Il perdit ainsi dans son extrême vieillesse un procès considérable : cet événement conduisit deux de ses frères au tombeau, mais quant à lui, ni sa santé ni son repos n’en furent troublés. Un jour, ayant été jeté à bas de sa voiture et traîné par les chevaux, il se démit les bras et les jambes : les luxations furent réduites et il ne tarda pas à se rétablir sans avoir employé aucun remède. Il devait une telle santé dans la pratique méticuleuse de son régime. C’est ainsi qu’il raconte qu’une fois, ayant consenti par déférence
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