CHAPITRE IL
La Macrobiotique
dans l'Alchimie et l’Astrologie
Durant presque dix siècles fleurirent en France, dit Berthelot, des sciences intermédiaires, demi-rationalistes et demi-mystiques, mêlant à l’observation et à quelques pratiques expérimentales les plus folles rêveries. Ce sont : l’alchimie, l’astrologie et la vieille médecine des vertus des pierres et des talismans; sciences qui paraissent aujourd’hui chimériques et charlatanesques.
Devant la tâche immense que ces trois sciences entreprenaient dans la conquête de la Nature, il était naturel qu’elles emploient leurs jeunes forces à des problèmes simples et à des nécessités urgentes. Tout au contraire, jamais la Macrobiotique. terme ultime de la médecine, n’a connu pareille vogue. Jamais l’art de prolonger la vie n’a eu tant de disciples et tant de Maîtres— de Maîtres surtout.
Ces derniers, qu’ils soient alchimistes ou astrologues, en faisaient leurs dissertations favorites. Dans leur ferveur d’apôtre ils essayaient des parallèles. L’un d’eux disait : « Il ne faut pas confondre l’art de prolonger la vie avec la médecine ordinaire ou la diététique médicale, car il a un autre but, d’autres moyens et d’autres bornes. Le but de la médecine est la santé; celui de la macrobiotique, une longue vie. Les moyens de la médecine ne sont calculés que d’après l’état présent des choses et d’après les changements qui peuvent y survenir; ceux de la macrobiotique le sont d’après le
Tivolier 2.
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cours entier de la vie. La médecine se contente de rétablir la santé sans examiner si les agents dont elle se sert abrègent l’existence, ce qui est fort ordinaire, et elle regarde les maladies comme des maux qu’on ne peut trop se hâter de euérir; la Macrobiotique fait que certaines maladies peuvent servir à prolonger la vie. La médecine déploie toutes ses ressources pour faire arriver l’homme au plus haut degré de perfection et de vigueur physique dont il est susceptible ; la Macrobiotique montre qu’il faut savoir s’arrêter à temps parce qu’en fortifiant trop le corps on peut accélérer, et par conséquent abréger l’existence. La médecine pratique n’est vraiment qu’une science accessoire qui apprend à reconnaître, à prévenir une partie des ennemis de la vie, les maladies, mais qui doit toujours être soumise aux lois de la Macrobiotique.
Pour atteindre un tel but, la plupart mettaient leurs espérances au fond de creusets et d’alambics, où il pouvait naître non seulement des métaux nouveaux, mais encore des élixirs ou des pierres de longue vie. C’étaient les alchimistes.
Si nous consultons un des plus célèbres de ce temps, Philippe Aureolus, Théophraste Paracelse, Bombast de Hohenheim, qui avait au cours de ses voyages sur la moitié du globe, appris dans les mines à fabriquer les métaux, ramassé toutes les formules connues et suivi les plus grands enseignements philosophiques, cet auteur nous convie dans son livre des Archidoxes, aux recherches suivantes :
Elles sont au nombre de trois : Cultiver la vraie médecine qui n’est pas celle des saignées. des décostions d’herbes et des drogues peu efficaces; trouver la manière de transmuer les métaux imparfaits en or et en argent et d’en faire d’excellentes médecines propres au corps humain; perfectionner enfin le corps humain de façon à ce qu’il puisse conserver la santé et maintenir la jeunesse jusqu’à la mort et même prolonger nos jours par des remèdes tirés tant des végétaux que des minéraux et même des métaux les plus parfaits.
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Et la possession de ce triple bien lui paraît si merveilleuse, si consolante pour le genre humain, si riche en joies de toutes sortes, qu'il avertit longuement que peu de gens sont dignes d’être initiés à ses choses si sublimes. En conséquence, il écrira d’une manière que le vulgaire n’y entende rien. Enfin pour mettre ces secrets en plus grande sûreté, « il ne publiera pas le dixième livre qui est en quelque manière la clef des neuf autres ». Ce dont on peut se consoler puisque de l’avis même de ses adeptes, ce dixième livre luimême aurait besoin à son tour d’une autre clef.
Voici, d’après lui, ia description du premier Elixir. Son action comparable au baume qui préserve les chairs des cadavres de toute corruption, s'exerce en passant par le cœur qui est le siège des esprits qui animent le reste du corps, de telle sorte que le corps tout entier en ressent la vivifiante influence.
« Prenez donc du baume le plus parfait que seul connaissons bien (la quintessence du régule d’antimoine martial), du mercure demi-once; faites digérer à petit feu de manière que la vapeur monte jour et nuit et que vers la fin quelques gouttes apparaissent et retombent pendant deux mois (il faut distiller après digestion). Faites encore digérer le tout quatre mois au bain.
» Après quoi l’élixir est accompli. Il faut entendre que cet élixir est comme un ferment qui se cuit et se mêle avec le principe radical de la vie et il a le pouvoir de la soutenir en bon état et de résister aux maux de la vieillesse. » Cet elixir est à peu près la même chose que la pierre philosophale.
Voici une autre formule : « Quintessence de chélidoine et de mélisse : deux onces; quintessence de crocus et de mirabolans : une once; quintessence d’or et de mercure : demi-once. Faire digérer le tout pendant un mois. Ensuite ajouter de la quintessence ou magistère de vin : une once et demie. Faire digérer le tout encore pendant un autre mois et après conserver le tout comme un trésor, » Ceci est le
baume de la vie.
Voici enfin une troisième formule : « Choisir de la myrrhe, de l’aloës hépatique, du crocus. Prendre de chacun une quarte que vous ferez digérer au pélican dans le sable, pen- : dant un mois, à très petit feu; enfin séparer l’huile des fèces; et prenant garde qu’elle ne brûle, faites digérer cette huile avec le circulé (c’est le circulé mineur) en poids égal et ensuite conserver-le soigneusement. Il faut mettre les trois drogues avec poids égal de sel circulé, lequel sera d’essence très parfaite, suivant la règle des magistères. Peut-être que si l’on y ajoutait un peu de quintessence de mercure, qui est le circulé majeur, ce serait mieux, d’autant que l'essence du sel prendrait tout d’un coup les essences de crocus, d’aloès et de myrrhe; mais la première manière est plus facile et plus courte suivant la règle des magistères qu’une essence tire d’une autre essence, particulièrement celle du sel circulé qui est très efficace. »
Ceci était un baume pour renouveller La jeunesse perdue. En réalité c’étaient des mixtures où le principe actif était toujours du mercure ou du soufre. Ces baumes étaient innombrables. |
Mais dans leurs applications à la macrobiotique ce sont les astrologues qui imaginèrent les plus curieuses extravagances. Pour que leurs longues nuits, l’œil à la lunette, dans l’observation du ciel ne fussent pas stériles et pour que leur travail eut une conséquence pratique, ils admettaient que les astres ne pouvaient rester complètement inactifs. D’après eux, ces derniers présidaient par leur influence à la vie et aux destinées humaines et chaque planète ou chaque constellation dirigeait vers le bien ou vers le mal la vie tout entière de l’être né sous son empire. Ils admettaient également une corrélation, une sympathie parfaite entre certaines planètes et certains métaux — qui devenaient alors des amulettes ou des talismans — de telle sorte qu’en possession d’une part des influences astrales et, d’autre part, des vertus et qualités minérales, ils pouvaient, en les harmonisant, dispenser la jeunesse et la santé à qui leur demandait ces choses.
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Ces théories, comme on le voit, n'étaient pas sans avantages pécuniaires immédiats. Toute la crédulité et la croyance publiques allaient à eux de préférence aux alchimistes et aux nécromans, Possesseurs d’une pareille influence et d’une telle réputation, ils augmentaient leurs titres et devenaient : médecins, tireurs d’horoscopes, faiseurs de calendriers, imprimeurs et libraires.
Un des plus fameux fut Thurneïsen. 1 était la fée qui présidait à la naissonce de tous les enfants des grandes familles d'Allemagne, de Pologne, de Hongrie, de Danemark et d'Angleterre. Il lui arrivait de recevoir dix à douze messages à La fois, réclamant pour d’illustres vieillards des territoires les plus extrêmes, les talismans nécessaires pour prolonger leurs jours et les exempter des maux de la vieillesse.
Sa fortune était très grande. Elle s'élevait à plusieurs centaines de milliers de florins.
C’est à la même époque que Marcilus Ficinus, dans son traité sur l’art de prolonger la vie, conseillait aux personnes de consulter tous les sept ans un astrologue, afin de savoir quels dangers elle avait à courir durant les sept années suivantes. Il leur recommandait surtout de respecter les remèdes des trois mages : l’or, l’encens et la myrrhe, et d’en faire un emploi convenable.
En 1470, Pensa, s’adressant aux membres du Sénat de Leipzig, leur donnait le conseil de s’attacher par dessus toutes choses à connaître les constellations qui leur étaient favorables ou défavorables et d’être bien sur leurs gardes tous les sept ans, époque à laquelle arrive le règne de Saturne, planète dont l’influence est très maligne et très dangereuse. Il disait ceci en un opuscule intitulé éloquemment : « De proroganda vita, aureus libellus. »
À quoi attribuer, en conclusion, le succès contagieux de telles théories ? Elles le devaient, semble-t-il, à ce qu’elles s’adressaient à des esprits dont l’imagination n’avait pas encore subi le contrôle et la discipline de la raison critique.
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Leur imagination, en effet, saisie par l’immensité mystérieuse de ces sciences, plaçait en elle ses espérances et ses rêveries. Aussi beaucoup de médecins, d’alchimistes et d’astrologues grandissaient-ils par l’obscurité de leurs formules, la valeur de leur art. Comme autrefois les marchands phéniciens qui gardaient jusqu’à la mort le secret de leurs routes lointaines, ils noyaient dans le mystère la composition de leurs pierres de longue vie ou la fabrication de leurs amulettes.
L’un d’eux écrivait : « Si nous divulguions le secret de nos pratiques, le monde serait corrompu, car on fabriqueraïit l’or comme le verre et l’on défierait la vieillesse et la mort.»
C’est sans doute de la même manière qu’il faut expliquer l'engouement soulevé au siècle précédent pour certains agents physiques qui venaient d’être découverts et qui commençaient à être appliqués à la médecine. Tandis que les faits étaient encore obscurs et les résultats incertains on a vu des hommes connaître la gloire d’une célébrité passagère par la seule énumération des cures merveilleuses qu’ils prétendaient réaliser. En multipliant de la sorte les guérisons extraordinaires, ils redonnaient à ces domaines scientifiques nouvellement explorés le charme mystique qui séduit tant les imaginations avides de rêveries. Le magnétisme et l’électricité furent particulièrement exploités, et parmi les biens promis il fallait mettre au premier rang une vie longue et une vieillesse heureuse.
C’est ainsi que Mesmer — comme le raconte Hufeland dans son histoire de la macrobiotique — concut l’idée de fabriquer des aimants artificiels et de les débiter comme un remède souverain contre une foule de maladies, telles que paralysies, rhumatismes goutteux, maux de dents, douleurs de tête et autres semblables. Voyant que cette manœuvre lui réussissait, il alla plus loin et assura n’avoir plus besoin d’aimants artificiels, étant lui-même le grand aimant qui devait magnétiser l’univers. Toute sa personne renfermait, disait-il, une telle quantité de vertu magnétique, qu’il
DL D'areel
n’avait besoin pour la communiquer, que de toucher un autre individu, d'étendre son doigt vers lui ou même seulement de le regarder. Il citait en effet, des exemples de personnes qui assuraient que ses attouchements, ses seuls regards leur avaient causé une sensation pareille à celle que produirait en elles un coup de bâton ou de barre de fer. Dès lors Mesmer appela cette vertu magnétisme animal, dénomination dans laquelle il embrassa toutes les choses auxquelles les hommes attachent le plus de prix, la sagesse, la vie et la santé qu'il se vantait de pouvoir communiquer et de répandre à volonté.
Lorsqu'on ne voulut plus tolérer ses extravagances à Vienne, Mesmer se rendit à Paris et ce fut dans cette ville qu’il commença réellement à jouer un grand rôle. On courut chez lui avec un empressement extraordinaire; chacun voulait être guéri par lui, chacun voulait participer à sa vertu magnétique pour faire des miracles comme lui. Il institua ane société secrète dans laquelle on n’était admis qu’en payant cent louis d’or et il finit par dire hautement que c’était lui dont la Providence avait fait choix pour opérer l’œuvre de la régénération du genre humain qui se dégradait d’une manière évidente. Il fit même lancer dans le public par l’un de ses apôtres, la note suivante : « Voyez une découverte qui procure des avantages inappréciables au genre humain et une gloire immortelle à son auteur ! Voyez une révolution universelle ! La terre sera habitée par d’autres hommes qui ne seront arrêtés dans leur carrière par aucune faiblesse et qui ne connaîtront les maux que par oui dire ! Les mères auront à moins souffrir des dangers de la grossesse et des douleurs de l’enfantement : elles mettront au jour des enfants plus forts, qui ramèneront l’activité, l’énergie et la beauté du monde dans son enfance. Les bêtes et les plantes, également susceptibles de vertu magnétique, seront exemptes de maladies : les troupeaux se propageront plus aisément’; les plantes de nos jardins auront plus de force; les arbres produiront de plus beaux fruits; l'esprit