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Sur Suzanne

Dans 'la première série des Valets de Cœur, nous avons fait assister nos lecteurs aux débuts d'une vocation ".rtislique. {Un Amour au Pastel, — Léonard Chantai.

Nous allons esquisser aujourd'hui pour eux les débuts, infiniment plus curieux, sans contredit, d'une vocation littéraire.

El qu'on ne nous accuse point d'une outrecuidante ludaee, qu'on ne nous suppose pas la pensée de vouloir efaire ce que Balzac a fait jadis avec la toute-puissance le son talent. (Un Grand Homme de province à Paris.)

SOEUR SUZAISISE, T. 1. 1

Dieu nous garde de mesurer notre taille à celle du colosse !

Mais la Scène magnifique dont Lucien de Rubempré .est le héros n'a plus aujourd'hui qu'une vérité relative.

iQuelle n'est pas la différence des us et coutumes littéraires de l'époque peinte par Balzac avec ceux de la nôtre ?

Tous les types étudiés par le grand romancier se sont modifiés au point de n'être plus reconnaissables.

Qu'est-il devenu, ce temps où les trois colonnes d'un article de journal faisaient de vous un personnage, — vous rendaient redoutable, — vous hissaient sur un piédestal d'où vous n'aviez plus qu'à respirer la fumée des sacrifices qui brillaient en votre honneur ?

Qu'est-il devenu, ce temps où quelques lignes spirituelles écrites dans un carré de papier beaucoup moins imporlant que ne l'était le Corsaire, de honteuse mémoire, faisaient accourir à votre porte les éditeurs, dans leur cabriolet attelé d'un cheval de race, pour vous offrir une notable quantité de billets de banque en échange d'un roman appelé l'Archer de Charles IX j ou d'ua volume de poésie intitulé les Marguerites?

Aujourd'hui, qu'est devenu le journalisme et quelle est son importance? — nous ne parlons point, bien entendu, du journalisme politique.

Messieurs les journalistes lilléraires, feuillelonnistcs le critiques, ne sont-ils pas, pour la plupart, de pelils

messieurs ridicules, dont presque aucun n'a de talent et dont aucun n'a d'influence *.

Le bourgeois le plus encroûté dans sa lourde bèlise, juge-t-il aujourdhui un livre ou un drame d'après ropinlon émise par le feuilleton de son journal ?

Non, certes, et il a bien raison !

Pour notre pari, nous applaudissons des deux mains îiu complet discrédit dans lequel le journalisme littéraire est tombé !

Au temps de sa splendeur il n'avait su, ni mériter le pouvoir éphémère qu'on avait mis entre ses mains, ni en faire un digne usage, ni s'arranger de manière à le conserver.

Maintenant il est mort — il est enseveli et sa décomposition se signale par les symptômes les moins équivoques.

Que les Premiers Paris lui soient lourds, et qu'il ne ressuscite jamais !...

On le voit, le monde littéraire, en l'an de grâce 1853, ne ressemblait pas plus au monde littéraire du temps du Cénacle, qu'il n'y a de rapport entre le lever du soleil aux Antilles et le coucher de ce môme astre dans les brouillards du Groenland.

* Avons-nous besoin d'ajouter ici qu'il ne faul. point génélaliscr outre mesure. — Tliéopliile Gautier et Jules de Préniaray^ par exemple, poêles et producteurs en même temps que critiques, uesont-il »point de glorieuse» exceptions ?

Il n'y a donc à nous nulle témérité à refaire une esquisse qui ne peut, par aucune de ses lignes, ressembler au tableau du maître.

Ceci bien entendu, passons.

Il existe, rue de Seine, précisément en face de Tenlrée de la rne Jacob, une maison garnie de bonne apparence, appelée Hôtel du Maroc.

Cet hôtel, ainsi que la plupart de ceux de la rue de Seine, est habité spécialementpar des étudiants en droit, appartenant à des familles honorables et aisées.

Ces jeunes gens, qui ont quelque argent à dépenser et se piquent de mœurs élégantes et d'habitudes arislccraliques, redoutent un coniact trop incessant avec leurs confrères plus débraillés, qui affectionnent d'une façon particulière les hauteurs du quartier latin.

Au premier étage de l'hôtel du Maroc, se trouvait une chambre du prix de soixante à soixante-dix francs par mois, ayant sur la rue une seule fenêtre avec balcon.

Celte chambre était assez bien meublée — les fauteuils, recouverts en damas de laine bleue, offraient des élastiques sérieux — un tapis de moquette un peu fané couvrait le parquet — il y avait sur la tablette de velours de la cheminée une pendule qui ne datait point du temps de l'empire.

Contre le mur, faisant face à la ciieminée, se voyait un grand bureau d'acajou, sur cliargé d'une véritable montagne de livres et de papiers.

On distinguait, dans ce fouillis, des cahiers de toutes les dimensions, — pour la plupart en papier blanc, vierge de toute écriture, — de petites boîtes remplies, les unes de plumes de fer, les autres de becs de plumes d'oie taillés.

Il y avait des fioles d'encre noire — bleue — rouge — et peut-être d'autres nuances encore.

Puis c'était un grand nombre de volumes, dont les couvertures jaunes, outrageusement souillées et timbrées d'une estampille ovale, annonçaient les livres sortis d'un cabinet de lectures (sans doute du fameux cabinet de madame Cardinal, rue des Gannettes, l'un des mieuxmonlés et des mieux tenus de Paris).

C'était une foule de ces in-dix-huit, format anglais, à couvertures bleu-clair ou gris-pâle, édités jiar noire ami Michel Lévy, ou à couvertures jaunes, publiés par Victor Lecou.

Puis des pièces de théâtre, en nombre infini et de tous les formats — des brochures, — des livraisons illustrées à quatre sous, — enfin, nous le répétons, un entassement phénoménal.

Cependant, livres, brochures, cahiers, journaux,avaienl été reculés, refoulés, empilés, de manière ù faire de la place, sur le devani du bureau, h un plateau de lôie ver-

nie supportant deux assiettes, une bouteille, un verre, un moutardier, etc.

L'une des assiettes contenait le classique beefteack, entouré de ses classiques pommes de terres frites.

Dans l'autre se voyait un angle aigu de fromage de Brie.

La bouteille était remplie d'un liquide rouge, de celui que dans les hôtels garnis de moyen étage on appelle vin de Mâcon, mais qui, en réalité, a pris naissance sur les coteaux d'Argenteuil ou de Suresne, et qui n'était que détestable avant qu'une sophistication habile l'eût rendu malsain.

Un petit pain à croiite blonde complétait les apprêts du déjeuner.

Ajoutons que, quoique la fenêtre fût entr'ouverte, I a chambre était remplie d'un nuage de fumée odorante qui trahissait la combustion successive de plusieurs cigares, di'.s de cinq sous.

Un grand garçon de vingt-quatre ou vingt-cinq ans se promenait d'un pas assez rapide, du lit à la fenêtre et de la fenêtre au lit, et laissait échapper du coin de sa bouche de nouveaux flocons de fumée qui se joignaient au nuage déjà formé.

Ce jeune homme était grand, nous l'avons dit, et d'une physionomie assez agréable.

Ses cheveux, d'un blond cendré, encadraient de leurs masses naturellement ondées, un front un peu bas et un

visage allongé qui ne manquait pas de dislinclion.

Un duvel blond, d'une grande finesse, eslompail comme «Il brouillard la lèvre supérieure elles contours des joues, îi la place des moustaches et des favoris.

Les yeux étaient grands — d'une jolie forme et d'un beau bleu — on ne pouvait dire qu'ils manquassent absolument d'expression, mais leur expression était indécise»

Le costume du jeune homme consistait en un pantalon à pieds de ftanelle à carreaux, et en une robe de chambre demt^rinos bleu, soutacbée d'agrémenis en cordonnet rouge.

Ce type de robe de chambre peut se voir derrière les montres de tous les magasins de confections à prix fixes — de semblables vêlements sont cotés, assez habiluellement, de trente- cinq à quarante francs.

Noire personnage ne portail pas de cravate — le col rabattu de sa chemise était de fine loile.

Ses pieds plongeaient dans des pantoufles sans quartiers, mi-parlies de cuir verni et de maroquin rouge.

Il fil encore une demi-douzaine d'allées et de venues dans la chambre.

Puis, il s'arrêta brusquement en face du bureau, et il se dit à lui-même :

— Ah! bah! déjeunons toujours!... les idées viendront ensuite!... *

Ce qui fut dit fut fait.

Le eune homme s'assit et se mil à manger de si bon appétit qu'en moins de cinq minutes, beefleack, pommes de terre, pe'lit pain et fromage de Brie avaient complètement disparu.

Le jeune homme sonna.

Un garçon d'hôtel, portant la veste ronde et le tablier blanc à bavette, ne tarda guère à se présenter.

— Monsieur a sonné? — demanda-l-ii avec tous les égards dus à un locataire qui payait largement le service et donnait des étrennes fort rondes.

— Oui, Baptiste, j'ai sonné...

— Que veut monsieur?

— Enlevez tout ceci, et apportez-moi une énorme tasse de café noir...

— A l'instant, monsieur — répondit le garçon en tenant le plateau en équilibre sur sa main gauche, tandis que, de la droite, il chassait les miettes restées sur le bureau'

— Très-fort!... — ajouta le jeune homme.

— Que monsieur soit tranquille... il aura (cul ce qu'il y a de plus fort!...

Baptiste sortit, et le jeune homme murmura :

— Il est incontestable que le café éclaircit singulièrement les idées, et, même, — affirmait je ne sais plus quel observateur — il en donne quand on n'en a pas !...

Une vocation IKtéralre.

Baptiste revint — le café fut pris, puis le domestique emporta la tasse vide, et le jeune homme resta seul.

II s'installa devant son bureau, dans un large fauteuil — il prépara quelques feuilles volantes, il alluma un nouveau cigare, et, renversant sa tête en arrière contre le dossier de son fauteuil, il entama un monologue.

Nous aimons fort pou les monologues et nous les évitons, d'habitude, avec le plus grand soin.

Mais, aujourd'hui, nous sommes bien forcés de rcpro-

duire celui-ci, car c'est le meilleur moyen de faire connaître noire personnage.

— En vérité — commença le jeune homme, — c'est bien extraordinaire!... — J'ai pris mon café — il était très-fort, et, cependant, je n'ai pas beaucoup plus d'idées que tout à l'heure!...

» A quoi cela peut-il tenir?... Suis-je donc dans une mauvaise disposition d'esprit, aujourd'hui!... Cela doit être... car enfin, j'en ai quelquefois des idées, j'en ai même souvent, et de très-bonne heure!... — Qui est-ce qui n'en a pas aujourd'hui?... — Quel est l'homme un peu bien situé qui n'£^ pas publié sa demi-douzaine de feuilletons, et qui ne fait point partie de la société des gens de lettres?...

» Paris est plein de grands hommes !...

» Moi, aussi, je le deviendrai !... — je veux le devenir

— je veux qu'on sache mon nom — qu'on parle de moi

— je veux avoir une place au Panthéon-Nadar!... » Ici, le jeune homme interrompit son monologue pour

dérouler l'immense planche lithographiée, prodigieux travail, exécuté avec un esprit inouï et une verve prodigieuse.

Pendant quelques secondes, il dévora d'un regard curieux toutes ces faces comiques, tous ces torses ridicules, toutes ces jambes grotesques, dont l'assemblage joyeux et bouffon prouvera jusqu'à l'évidence aux générations à venir combien le génie littéraire était laid au dix-neuvième siècle.

Puis, il reprit :

— Il n'y a pas ù dire — ils y sont bien lousî... le connus el les inconnus!... — les inconnus, surtout!..

)• Combien n'y en a-l-il pas, parnji ces gens célèbres, dont je ne sais point le nom, et dont personne ne le sait plus que moi!...

» Ne pourrais-je donc pas arriver, moi aussi , à celte célébrité anonyme ?... — Ne pourrais-je point partager la gloire de ces illustres inconnus?...

» L'immorlalilé leur est acquise!... De par le crayon ûu grand Nadai\ ils vivront !... — Notre époque ignore leurs noms, mais la postérité les saura.

».0n cherchera ce qu'ils ont fait... et on le trouvera peut-être... — Car, enfin, à coup sûr, ils ont fait quelque chose — ils ont écrit — ils ont été imprimés — sans cela ils ne seraient pas là!

» Mais, moi aussi, j'écrirai!... Moi, aussi, j'aurai du talent! je le veux !... — Pourquoi donc me serait-il impossible de réussir !

» Impossible!...

» C'est un mot qui n'est pas français!... —

» Napoléon l'a dit, et il s'y connaissait celui-là!

» Pour réussir, il ne faut que vouloir...

» Or, je veux!... — Voyons un peu...

Afin d'expérimenter immédiatement les effets de la force de volonté, le jeune homme prit sa plume, la trempa dans l'encre et l'approcha d'une feuille de papier.

Mais il n'écrivit rien.

— Que vaiS'je produire? — se demanda-t-il. — Serace drame — nouvelle, ou roman?

Au boul de quelques secondes de réflexions il se répondit :

— Décidément je crois que c'est le roman qui me va le mieux aujourd'hui... — je vais commencer un ro- ,nian...

0 Mais, de quel genre?

» Historique ? — genre Dumas — Mousquetaires — Bragelonne — d'Harmental?

» Analytique? — genre Balzac — Père Goriot — Eugénie Grandet — Birotteau?

y> Rustique et paysanesque? — genre Sand — Mare au Diable — Champi — Fadette?

» Utiliaire et social? — genre Sue — Mystères de Paris — Juif Errant -- Péchés Capitaux?

» Fantaisiste et fleuriste? — genre Karr — Geneviève — Famille Allain?

» Maritime et flibuslique? — genre la Landelle — La Gorgone — Falkar-le-Rouge?

» Vie moderne en déshabillé? — genre Montépin — Chevaliers du Lansquenet — Confessions d'un Bohême et Viveurs de Paris ?

» Mœurs de la Bohême artistique et littéraire? — genre Murger — Vie de Bohême — Vie de jeunesse — Pays latin ?

» Ah çà, mais diable!... tous les genres sont pris! .^ lequel me resle-1-il?

» Ah bail, peu importe!... — quand on a de l'origiiKililé dans lespril, on fail des choses neuves avec n'im porte quoi !... et de l'originalité, j'en ai, c'est incontestable!...

V Pour faire un beau livre, ij ne me manque qu'un seule chose, c'est un sujet de livre...

» Oh! une idée!... Si je trouvais d'abord un litre?

» Il paraît que tous les romanciers modernes cherche des titres de romans — les sujets viennent après..,

» Ce moyen est peut-ôlre bon... — voyons un peu... — il ne s'agit que de mettre la main sur un litre bien sonore... excitant la curiosité et promenant beaucoup de choses.

» Or, les litres courent les rues... Nous disons... nous disons... »

Et, tout en répétant : — Nous disons — le jeune liomme ne disait absolument rien.

La cendre de son cigare tombait, sans qu'il s'en aperçût, sur le devant de sa chemise et il murmurait tout bas une foule de mots, fort étonnés de se trouver ensemble, espérant que du bizarre accouplement de ces expressions lieurtées, jaillirait le titre demandé.

Tout à coup il poussa un cri de joie.

Sa main trempa dans l'encre l'extrémité d'une plume de fer, el, de sa plus belle écriture, il traça, en haut d'une feuille de papier, ces quatre mots :

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